Necronomi’con, partie 3

Necronomi’con !
La première convention lovecraftienne française organisée par l’AoA production

Le « mythe de Cthulhu » – mon Dieu et ma peluche – perdure encore de nos jours malgré la mort du père de la littérature d’horreur contemporaine. Mais sous quelles formes, me diriez-vous ? Alors, la réponse vous attends à ces adresses : Avant d’aller à la Necronomi’con, Necronomi’con : un festival signé AoA, le reportage de la Necro’, première et seconde partie (l’une sur les retours de ce festival, les animations, les exposants… L’autre sur les interviews exclusives des invités !). Et les retranscriptions audio des conférences vous attendent sur le site d’ActuSF avec une galerie photo. Vous me suivez ? Alors nous pouvons passer aux choses sérieuses : les tables rondes. Et, bien évidemment, débutons par la fin !

Adapter Lovecraft sur écran : un projet voué à l’échec ?

Rebonjour amis cultistes. Pour une première, et parce que c’est l’occasion de parler d’un sujet qui me tient à cœur et que je vous avais promis il y a bien longtemps, voici une moitié d’article consacrée aux adaptations lovecraftiennes au cinéma. Alors, je tiens à le préciser, mon point de vue de critique amateur appartient à moi, seul, donc si je représentais les éditions de la Clef d’Argent à la Necronomi’con, cela ne veut pas dire que mon opinion est également l’opinion de cette respectable maison d’édition. J’ai pensé aller plus loin qu’une simple retranscription de la table ronde Adapter Lovecraft : cinéma & littérature de l’indicible, animée par Alain Pelosato, Nebal, Arnaud Delalande et Jérome Bouscaut (interviewés dans la seconde partie de ce reportage), en vous listant intelligemment quelques longs métrages. Je ne vous parlerais pas cette fois-ci des films amateurs, il me faudrait rédiger plus qu’un article, mais des essais au moins aussi épais que ceux d’Alain Pelosato. Je prends donc la liberté de commencer cet article en vous conseillant des films bons pour votre culture générale, et pour la compréhension de ce qui va suivre, c’est-à-dire une conférence au sujet de la représentation de l’indicible. D’ailleurs, ce sujet a déjà été abordé dans la toute première partie de ce reportage, lors de l’interview de Xav, plus particulièrement, au niveau des graphismes :

« […] En représentant l’univers de Lovecraft, on se met à concevoir des designs changeants et il n’existe aucune limite à ne pas dépasser. Il est impossible de s’imaginer à quoi ressemble une Chose ou une cité imaginée par H.P.L, alors que les descriptions présentes dans les livres sont détaillées “à la loupe”. Tenter de se représenter la forme d’un Ancien, c’est sombrer dans la folie. Le but que Xavier Bernard se donne, représenter quelque chose de beaucoup trop étranger pour être compréhensible, est donc une quête impossible, et pourtant très tentante. C’est un challenge. […] Les opportunités de transcender l’Art que nous offre Lovecraft sont bien malheureusement sous-estimées. Étant donné que la véritable création est basée sur le ressenti, et que les images sorties des textes d’H.P.L sont extrêmement “physiques”, c’est-à-dire que l’auteur exprime des sensations plus que des choses visuelles, il est possible de concevoir de grands chefs d’œuvres. »

01_xavIllustrations de Xav pour les romans illustrés intitulés Le mythe de Cthulhu, Les contrées du rêve et Cauchemars, d’après les textes de H.P. Lovecraft.

Ah oui, et tant qu’à faire (comme il y a beaucoup de nouveaux venus parmi vous) : j‘aimerais également prévenir les lecteurs du fait que je ne suis pas un critique professionnel et que je n’ai jamais fait d’études, je n’ai pas la culture d’un académicien ni de « don » pour l’écriture. Je ne suis qu’un simple autodidacte débutant dans le domaine de chroniqueur. Il se peut donc qu’il y ait des erreurs dans ce texte, de mauvaises tournures de phrases et des fautes d’accord, j’ai énormément de mal à corriger ce genre de choses. Pourtant, j’aimerais que vous gardiez un bon souvenir de cet article. Partagez vos impressions si l’envie vous prend, car c’est un peu grâce à vos commentaires que j’améliore mes articles !

Quelques chroniques conçues par Poulpy abordent la question de : quelles sont les adaptions d’HPL à ne pas rater, pourquoi, et quels sont les films à snober. Pour la Taverne du Nain Bavard, j’ai rédigé un article sur les films d’horreur pour cultistes, pour mini-moi et l’émission du Sweet Club (en pause pour raisons techniques), j’ai fait un guide parodique de « comment être un bon Lovecraft, rejoignez la secte du dieu en polyester », et bien avant ça, un article en image, « le petit guide du cinéma du Poulpe ». Là, je vous condense le tout pour aller plus loin, là où les images rendent folles, là où Pickman en personne n’oserait se rendre…

Alors il est bien important de différencier les films inspirés du mythe (comme Evil Dead), les films lovecraftiens qui ne se revendiquent pas comme tels, mais dont les références sont flagrantes (The Thing, The Descent). Et les films tirés des nouvelles d’H.P. Lovecraft. Les adaptations, donc. Le vif du sujet, la Chose à aborder. Alors, petit avertissement, je n’ai pas accroché sur Masters of Horrors (question de génération), ni sur Necronomicon ou sur Cthulhu, ou Dagon, ou Re-Animator, ou The Last Lovecraft… C’est pour dire à quel point je ne raffole pas du gore ou du kitch ! Si certains films de Yuzna (une interview ? C’est ici) me font bien marrer, je les trouve quand même assez déplacés. Non, moi j’aime les films un peu sombres, reprenant l’ambiance des livres… Et même là, c’est compliqué de trouver des perles, car j’ai encore peur de la future adaptation de At the mountains of madness de Del Toro, car j’ai lu l’œuvre originale et que je sais pertinemment que cela n’aura rien à voir (comme d’habitude, l’homme ne sait adapter que son propre univers). Nous reviendrons sur ce point après ce prologue.

02_filmsJe suppose que vous vous intéressez à Lovecraft en tant que personne et non pas en tant que fournisseur de créatures et d’ouvrages innommables. Que vous êtes toujours à la recherche de débats au sujet de la provenance de son style et de ses histoires, de sa mythologie, de sa vie ou ce qu’est devenue son œuvre grâce à ses admirateurs, sinon vous ne liriez pas cette tumultueuse chronique. Je vous conseillerais deux vidéos, l’une réalisée par Shawn R. Owens et la seconde par Frank H. Woodward. Ces films regroupent, en plus des nombreux documents rassemblés, des interviews d’auteurs et réalisateurs faisant partie de son fandom. Vous trouverez donc des entrevues avec John Carpenter, Stuart Gordon, Guillermo Del Toro, Neil Gaiman, S.T. Joshi, Robert M. Price, Andrew Leman, Brian Lumley…

The Eldritch Influence : The Life, Vision, and Phenomenon of H.P. Lovecraft à été réalisé pour le Lovecraft Film Festival en 2003 : The Eldritch Influence looks at the world of literary outsider H.P. Lovecraft who posthumously infected a large number of artists, writers, mystics and fanatics with his wonderfully bleak world view. – cf : imdb. Fear of the Unknown est plus récent (2008) et est un peu plus complet : A chronicle of the life, work and mind that created the Cthulhu mythos. – cf : imdb. Si vous ne parlez pas anglais, il existe un documentaire qui est passé il y a quelques années sur Arte dans le cadre de l’émission Un siècle d’écrivains. Il s’agit d’un film intitulé Toute marche mystérieuse vers un destin (Le cas Lovecraft). S’il est plutôt bien foutu, il se base sur la vision arriérée du reclus de Providence. Après, n’étant pas un cinéphile aguerri, je ne connais pas d’autres documentaires… Mais place aux films. Il serait malvenu de faire un article de ce genre sans parler de la Howard Phillips Lovecraft Historical Society :

The Call of Cthulhu est un court métrage muet en noir et blanc, cependant sorti en 2005 réalisé par la HPLHS Motion Pictures. C’est un film indépendant disponible en DVD à cette adresse (il existe une version française) de Sean Branney, produit par Andrew Leman. Il possède toutes les qualités d’une bonne adaptation et ne paraît amateur en aucune façon. C’est LE film à voir, la bande-son à écouter (composée par Troy Sterling Nies, Ben Holbrook, Nicholas Pavkovic et Chad Fifer), quand on est un passionné des dieux ou un néophyte à la recherche d’émotions fortes. The Whisperer in Darkness est leur tout dernier long métrage, il reprend la nouvelle du même nom et est disponible avec une vraie bande-son incluant de riches dialogues. Ce film est tout aussi rétro que son prédécesseur, mais dans un style différent, reprenant quelques clichés de la science-fiction des années trente. La première partie est une adaptation quasiment fidèle à la nouvelle d’HPL, la seconde ne propose tout de même pas une fin aussi rapide : le film s’étend, imaginant un héros affrontant les créatures des étoiles et qui, aidé d’une petite fille, s’embarquera dans une histoire d’aventure plus que d’horreur. Ce changement de style est tout à fait appréciable, quoique s’éloignant de la vision de Lovecraft, puisque cela permet à l’équipe de donner un rythme de film et non de nouvelle, et rallonge un scénario déjà très intéressant (je dirais passionnant). Toutes les informations sont sur leur site, des aventures audio sont également disponibles à l’écoute (en anglais uniquement).

03_HPLHSThe H.P. Lovecraft Historical Society presents its all new silent film of The Call of Cthulhu. The famed story is brought richly to life in the style of a classic 1920s silent movie, with a haunting original symphonic score. Using the « Mythoscope » process — a mix of modern and vintage techniques, the HPLHS has worked to create the most authentic and faithful screen adaptation of a Lovecraft story yet attempted. – pour voir le trailer : cthulhulives.org.

The H.P. Lovecraft Historical Society presents its all new motion picture The Whisperer in Darkness. H.P. Lovecraft’s classic tale of suspense and alien horrors is brought to life in the style the classic horror films of the 1930s like Dracula, Frankenstein and King Kong. Using the « Mythoscope » process — a mix of modern and vintage techniques, the H.P. Lovecraft Historical Society has strived to create the most authentic and faithful screen adaptation of a Lovecraft story yet attempted. – pour voir le trailer : cthulhulives.org.

Out of Mind, une fiction de Raymond Saint-Jean. Haunted by disturbing dreams from an inherited book, a young man becomes interested in the writings of H.P. Lovecraft. – cf : imdb. C’est une histoire possédant plusieurs niveaux d’analyses où les personnages naviguent entre les rêves et les époques pour devenir de simples formes oniriques imaginées par un excellent Lovecraft joué par Christopher Heyerdahl, où des êtres sortis de ses histoires envahissent le monde réel. Ce film est entrecoupé de lecture des lettres du maître de Providence, et cela donne l’intrigante sensation que les phrases écrites du temps de Lovecraft recoupent en tout point une fable parlant de la possible véracité du Mythe. Certaines de ses nouvelles sont reprises plusieurs fois et mettent en scène les deux mêmes investigateurs dont les noms surprendront surement les fans, ainsi qu’un jeune homme joué par Art Kitching qui, lors d’une scène très réussie, rencontrera monsieur Lovecraft par delà le mur du sommeil. Ce moyen métrage est très bien réalisé, il n’y a rien à redire au niveau des effets, du design de la créature, des somptueux décors si bien représentés d’après les longues descriptions de ceux-ci dans les textes originaux et surtout du jeu d’acteur et des dialogues, qui sont le point fort du film. J’en suis moi-même bluffé et je ne pense pas qu’il soit possible d’imaginer une meilleure façon de rendre hommage aux épopées lovecraftiennes que celle-là, qui n’a jamais été décriée par les puristes. Malheureusement pour nous, francophones, il n’existe pas de traduction à l’ensemble de The H.P. Lovecraft Collection, une série de DVD d’où provient ce chef d’oeuvre. Il est de nos jours difficile de se procurer cette collection sans avoir à commander les DVD et si vous désirez en savoir plus sur leurs contenus, voici un lien qui vous conduira sur une page explicative, en anglais. En bonus, je peux vous en conseiller plusieurs.

Je n’ai jamais pu voir The Thing on the Doorstep, un court métrage de Tom Gliserman d’après un scénario de Mary Jane Hansen et produit par Will Severin, mais il semblerait qu’il soit extra… Cela dit, la liste exhaustive que je vous propose est composée de plusieurs trouvailles intéressantes, en commençant par Strange Aeons de Maelstrom Productions : Strange Aons is a sexy, high-concept thriller, an updated yet faithful adaptation for H.P. Lovecraft’s short story, The Thing on the Doorstep. – le trailer sur Youtube. Et puis il y a Chilean Gothic de Ricardo Harrington dont le trailler ainsi que la description vous attend sur Vimeo. Ces deux réalisations font également partie de la HPL Collection. Mais, comme je vous l’ai dit, si nous commençons à parler courts-métrages, nous ne nous en sortirons pas. Je ne citerais que cette petite production française, Je ne suis pas Samuel Krohm, projeté lors du festival, et nous allons passer aux longs-métrages :

04_affichesDerrière les murs, par Julien Lacombe et Pascal Sid. Une adaptation très très libre des Rats dans les murs, plus basée sur l’ambiance lovecraftienne que sur une nouvelle en particulier. Le thème de la maison construite sur des ruines souterraines hantées et sur la communauté paysanne sectaire et parano y est abordé. Un film français (comme quoi on fait aussi de bons films, parfois), susceptible de vous dégouter d’habiter un jour dans un village. Le cadre est contemporain d’HPL, mais l’histoire se passe en France loin des descriptions de ses villes portuaires. Si vous êtes comme moi, que vous redoutez d’entrer dans ces petits groupes pleins de secrets sans avoir d’issue de secours et que, forcement, les ténèbres arrivent sous la forme d’une disparition, c’est un film qui vous angoissera. Car il n’y a rien de pire que de sentir une émeute se former, et de ne rien pouvoir faire contre ça. Que ce qui doit arriver arrivera. Il n’y a pas plus lovecraftien comme concept : Auvergne, 1922. Suzanne, jeune romancière en panne d’inspiration, décide de s’isoler à la campagne pour écrire son nouveau livre. Quand Suzanne découvre une salle condamnée au sous-sol de la maison, elle se met à écrire avec une troublante facilité. Mais très vite, des visions et des cauchemars font leur apparition tandis que de mystérieuses disparitions de petites filles sèment le trouble dans le village… – la bande d’annonces sur Allociné.

Maléfique d’Éric Valette possède l’approbation générale de toute l’assemblée, même si la fin laisse à désirer et suggère quelque chose d’assez déplacé. Il y a un bon casting qui n’articule pas (forcément, c’est français), de bons designs et graphismes, aucun effet ketchup, c’est appréciable. Un bijou fait avec trois fois rien pour prouver que le cinéma fantastique n’est pas totalement mort dans ce pays. Tout au long de ce film, nous nous retrouvons confinés avec cinq personnes au passé étrange dans une cellule glauque pour un huis clos où, là aussi, la paranoïa se développe et où, au fur et à mesure, chaque protagoniste développe une sorte de folie contagieuse. Plus de fantastique et d’horreur dans cette oeuvre évasive : Quatre détenus partagent la même cellule. Ils découvrent un jour, derrière une pierre descellée, le journal d’un prisonnier enfermé au début du siècle. Ce recueil contient des formules magiques qui permettraient de s’évader. Mais après cette trouvaille, des phénomènes étranges se produisent… – la bande d’annonces sur Allociné.

Die Farbe + Colour from the Dark, deux films Lovecraftiens adaptés de la Couleur tombée du ciel. L’un est allemand, en faux noir et blanc, plus fidèle, et l’autre italien, une histoire de famille. Ils se déroulent tous les deux pendant la guerre, dans leur pays respectif. Des variantes autour d’un puits, d’un météore et non, pas d’un blob, bien pire. Voici le beau site de Die Farbe par Paul Dorsch, Jürgen Heimüller, et Ingo Heise et l’Allociné du second film plus facile à trouver – car paru en France en DVD – d’Ivan Zuccon. : Colour from the Dark. L’histoire, vous la connaissez, je ne vais pas vous la décrire. Il s’agit d’une des plus belles nouvelles d’HPL.

05_couleursThe city of the dead a.k.a. Horror hotel et The haunted palace. Le premier est sorti en 1960, réalisé par John Llewellyn Moxey avec Christopher Lee. Le second est un Roger Corman qui parait trois années plus tard avec Vincent Price au casting. En fait, ce sont bien ces deux acteurs qui sauvent respectivement des films datant d’une époque où le sentimentalisme et les fins nianiantes (le gentil gagne, les méchants charismatiques sont repoussés… pour l’instant) détruisent toute une ambiance et un concept où une charmante intrigue se dévoile lentement. Dans ses deux « adaptations de Poe », le nom de Lovecraft n’est cité que par inadvertance. Quand nous prenons conscience du titre français donné au second, La malédiction d’Arkham, nous donnons raison à Francis Valéry (qui a rédigé un essai sur la réception des œuvres d’HPL, De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien pour les éditions ActuSF) quand il dit qu’en France nous trouvions plus vendeur de citer le nom de Lovecraft à tout bout de champ dans les années cinquante/soixante. Des films théâtraux, que ce soit dans le jeu d’acteur ou les décors, pas kitch, pas gore, un peu dépassés, mais qui n’ont pas si mal vieilli si nous les comparons à Die, monster, die ! de Daniel Haller, paru en 1965 et qui se veut plus populaire. Il n’y a quasiment que la prestation de Boris Karloff à retenir. La citée des morts : une étrangère arrive au village de Whitewood en Nouvelle Angleterre, et recherche un document unique sur la sorcellerie. Des événements étranges surviennent. – cf : Allociné (pour la bande d’annonces ) ; La malédiction d’Arkham (ou l’affaire Charles Dexter Ward) : un sorcier lance une malédiction sur un groupe de villageois. Des années plus tard, l’un des descendants du sorcier revient dans le village maudit. – cf : Allociné.

In the Mouth of Madness, par John Carpenter (ou L’antre de la folie en français) est plus récent et appartient à la période ketchupéenne qui m’horripile (question de génération). Pourtant, J. Carpenter s’en sort encore une fois très bien pour créer un film ou la dose d’horreur, d’hallucination et d’humour est bien répartie, où les effets ne sont pas si immondes, à la réflexion. Il s’agit plus d’une vision à la Stephen King qu’un véritable film d’ambiance lovecraftienne et il ne reprend pas une nouvelle du maître en particulier, juste ses visions cauchemardesques. Il s’agit du troisième volet de la trilogie de l’Apocalypse, le premier étant The Thing. Dans celui-ci, la référence aux Montagnes hallucinées est flagrante, quoique non créditée. Nous ne présentons plus ce classique qui a inspiré plusieurs films moins lovecraftiens par la suite, mais je vais vous déconseiller la préquelle de 2011. Voici un petit résumé copié sur le site Allociné : En plein cœur de l’Antarctique, une équipe de scientifiques découvre une créature gelée. Ramené à la vie, le monstre prend l’apparence de toutes formes organiques et décime un à un les membres de l’expédition. Quant à L’antre de la folie : Pour retrouver un auteur de best-sellers d’épouvante brusquement disparu, John Trent, détective, va pénétrer dans l’univers romanesque et épouvantable de l’écrivain. – cf : Allociné.

Je vais vous lister les films que Poulpy a réussi à trouver et si vous en voulez d’autres, vous pouvez les découvrir sur le wiki Lovecraft ou grâce à ce site qui regroupe des titres aux influences lovecraftiennes. Dreams in the Witch-House, dans la série Masters of Horrors n’est pas si atroce qu’il n’y parait, pour un Stuart Gordon. The Valdemar Legacy I de José Luis Alemàn est le premier opus d’une bilogie consacré à Poe plus qu’à HPL. Il y a tout de même de grosses références à Cthulhu au début du film, afin de préparer la conception du dernier volet qui, malheureusement, est plus que foireux avec son Cthulhu en image de synthèse à deux balles. Le dieu est relayé au rand de caniche des Grands Anciens, bon à faire s’égosiller une scream queen. Nightmare and Dreamscapes, l’épisode Crouch End de Mark Haber d’après une nouvelle de Stephen King montre, ou plutôt ne montre pas, Nyarlathotep. Ce partit prit de filmer les effets de la folie plutôt que la cause démontre le fait que ce réalisateur à tout à fait compris que l’horreur sous une forme moins consistante et à moitié cachée à plus d’impact que celle d’une Chose « qui bave et qui glougloute » que nous supposons tuable. Les films regardables si on n’est pas regardant : Cthulhu de Dan Gildark et Horreur à volonté ou The Dunwich Horror de Daniel Haller.

06_retroIl est grand temps de répondre à la question : adapter Lovecraft au cinéma, est-ce possible ? Quand nous voyons que malgré le prestige de notre écrivain favori, les producteurs hésitent à financer des projets comme celui de Del Toro, nous pouvons penser qu’il serait plus facile de concevoir une série télé qu’un film. La télévision étant un support plus populaire que l’auteur n’aurait pas forcement apprécié, mais où il est plus facile de prendre la liberté de s’éloigner des dogmes hollywoodiens. Car l’univers de Lovecraft n’est pas vendeur : très peu d’action se déroule dans ses nouvelles descriptives où le narrateur interagie peu avec les autres personnages. Beaucoup de dialogues, quasiment aucune romance, de longs et larges plans sur des décors qu’il nous est à présent plus facile à concevoir vu les développements cinématographiques de ces dernières années…

Pour reprendre ce qui s’est dit à la Necronomi’con, il faudrait traiter ce genre de films en tant qu’œuvre où l’esthétisme se placerait devant la conception d’un scénario, réaliser un film expressionniste où l’horreur ne serait pas représentée, mais serait présente en « hors-champs », ou l’ambiance lovecraftienne serait à l’honneur en même temps que l’investigation, ou la folie ne serait pas tournée au ridicule. En fait, le genre de film susceptible de correspondre à la vision de Lovecraft n’existe pas. Il s’agirait de monter un thriller psychologique et fantastique qui demanderait beaucoup trop de budgets à l’heure actuelle. Le challenge de concevoir de bons designs de créatures et de cités cyclopéennes ne tente pas grand monde. Seul un fan pourrait tenter l’aventure, mais n’est-il pas plus sage de laisser l’œuvre telle qu’elle est, pour ne pas la dénaturer sans le vouloir ? Les huit clos lovecraftiens sont plus simples à concevoir, cela dit. Nous avons eu des preuves de ce fait. Certaines nouvelles se prêtent bien à ce style, lorsque l’investigateur se retrouve coincé dans un village, par exemple, ou sur un bateau, dans une expédition au bout du monde…

Concevoir un film où l’horreur est suggérée, abstraite, placé dans un cadre rétro, dans une ambiance pesante, où le scénario est cohérent et possède plusieurs degrés de compréhension et d’analyse, ou les réflexions de Lovecraft sur la science et ses mortelles découvertes sont appréhendés, un film qui va jusqu’au bout de sa logique… Est-ce concevable ? Pour reprendre une autre phrase entendue lors de cette table ronde, Adapter Lovecraft : cinéma & littérature de l’indicible, la science nous donne de nouvelles perspectives horrifiques. Il est également possible de faire d’une œuvre de H.P. Lovecraft un film de science-fiction ! Mais si on veut concevoir une adaptation fidèle, nous ne pouvons choisir qu’entre peu de nouvelles, ou bien laisser tomber le projet de réaliser un film pour créer un nouveau survival horreur où nous devenons le narrateur interne et solitaire armé de sa lampe torche dans un village surpeuplé par des profonds ou dans un manoir hanté. Cela s’est déjà fait, mais nous y reviendrons dans une autre conférence :)

Adapter Lovecraft : cinéma & littérature de l’indicible
l’enregistrement de la conférence, c’est à cette adresse !

Invités : Alain Pelosato, Nebal, Arnaud Delalande, Jérome Bouscaut.
Modérateur : Josh Lurienne.

La descendance du mythe de Cthulhu est immense, que ce soit en littérature, au cinéma, dans le jeu vidéo. Ces dernières années, plusieurs films s’appuyant sur la mythologie établie par Lovecraft et ses suiveurs ont vu le jour, s’essayant à donner vie aux Grands Anciens et à leur mythologie. Mais comment rendre l’indicible ?

07_adaptationsLovecraft a déjà été adapté au cinéma par plusieurs réalisateurs, notamment par Stuart Gordon. Mais quelles ont été les meilleures adaptations selon vous ?

Nébal : Les adaptations « littérales » de Lovecraft sont assez calamiteuses et les meilleures sont les réalisations amateurs de la H.P. Lovecraft Historical Society. Mais si on parle des films inspirés par l’univers d’HPL, il y a une place à faire à John Carpenter. (approbation générale)

A. Delalande : Énormément de réalisateurs s’inspirent des nouvelles de Lovecraft sans le citer ou donner à penser qu’ils le connaissent. Par contre ils connaissent des cinéastes qui eux s’en inspiraient, je pense au travail effectué dans The Descent, par exemple, avec la race dégénérée vivant sous la montagne. Il y a une espèce d’efflorescence dans toutes les directions au cinéma avec cette paternité lointaine. C’est assez étonnant.

A. Pelosato : Je suis quand même un peu plus indulgent avec ceux qui ont adapté Lovecraft. Il faut avoir les moyens nécessaires afin que les monstres soient à peu près corrects, et ces personnes n’en ont pas eu beaucoup. Je citerais trois autres films qui ne sont pas annoncés comme des adaptations lovecraftiennes, ce sont des productions de la Hammer : Le monstre (The Quatermass Xperiment), avec sa scène où des cosmonautes traversent une entité dans l’espace et sont contaminés par un étrange virus (nous voyons Cthulhu), plus les deux opus suivants – qui sont encore mieux – qui mettent en scène le héros Bernard Quatermass. Ces films symbolisent bien le côté impitoyable de la science, que nous retrouvons dans les œuvres d’H.P. Lovecraft, et le fait qu’il existe des horreurs cachées proches de nous. Ils sont plus fidèles que lesdites adaptations d’HPL.

De nombreux réalisateurs connus ont déclaré leur amour à l’univers de Lovecraft, que ce soit sous la forme de clins d’œil ou même de références. Lesquels seraient capables de faire une adaptation pure et dure d’une nouvelle d’HPL ?

A. Pelosato : Définitivement, Guillermo del Toro.

A. Delalande : Je ne suis pas sûr. Il y a deux options pour la réalisation d’un film à gros budget : l’option « kitch hollywoodien » qui serait un nouveau massacre. L’adaptation de del Toro des Montagnes hallucinées serait innommable, car il est prisonnier d’une logique qui le dépasse, il serait dans l’obligation de faire une sorte de Pacific Rim cthulhutien. Et puis il y a l’option de concevoir un film moins vendeur et moins grand public, mais qui aura la faveur des connaisseurs. Il y a un pari sur l’adaptation de Lovecraft si elle est déclarée. La démarche la plus radicale, avec un parti pris plus esthétique possédant une cohérence artistique, ne sera pas aussi bien financée.

Nébal : Cela dépend beaucoup de l’aspect de l’œuvre de Lovecraft qu’on veut adapter. Certaines nouvelles pourraient donner quelque chose de très hollywoodien là où d’autres vont jouer sur une dimension plus intimiste, alors que les ressorts de l’horreur et la philosophie sous-jacente peuvent être les mêmes. Une adaptation de L’abomination de Dunwich serait très envisageable et rejoindrait la lignée des films rednecks et le thème de la dégénérescence. L’appel de Cthulhu serait beaucoup plus dur à envisager, car il n’y a pas de côté spectaculaire. Le plus gros de la nouvelle est dédié à la corrélation de documents. Et c’est quelque chose qui revient souvent chez Lovecraft. Un type qui bosse dans une bibliothèque, ce n’est pas Pacific Rim.

A. Delalande : Il est clair qu’une horreur gore est tout à fait différente d’une horreur psychologique. Et j’ai dû mal à voir del Toro mettre en scène ce second aspect. Je m’attends plus à du grand spectacle.

A. Pelosato : Je ne suis pas d’accord du tout avec votre crainte. Del Toro semble savoir ce qu’il fait. Il ne cherchera pas à Hollywood des financements pour faire son film… Il pourrait réaliser un long métrage comme l’Échine du diable.

A. Delalande : Ce n’est pas une question de capacité, mais de parti prix. Il a annoncé avoir besoin d’un gros budget et il vise un grand public de seize ou dix-huit ans. Nous savons qu’il ne va pas faire de l’intimiste. Il va aller dans le visuel.

Jérome Bouscaut : Les montagnes hallucinées sont particulièrement difficiles à adapter.

Nébal : Il y a le cadre « Antarctique » qui peut donner quelque chose de très visuel. Mais si on prend le texte de Lovecraft, la moitié a pour sujet des types qui interprètent des hiéroglyphes sur des murs de la citée des Anciens.

A. Pelosato : On ne va pas demander à del Toro de faire un copier-coller de ce petit roman !

08_affiches1The Descent, The cabin in the woods, the mist.

A. Delalande : Le problème sur lequel on va assez vite tomber, c’est la question de la représentation de l’univers de Lovecraft au cinéma. Ce que je n’aime pas trop dans les films de Stuart Gordon c’est quand le gore sanguinolent prend le pas sur l’horreur lovecratiennne. Lovecraft est le premier à dire que si on tente de montrer on tue. Christophe Thill (ici présent dans le public) a publié le Roi en jaune et dans cette nouvelle nous sommes déjà dans l’indicible. Lovecraft ou Chambers ne représentent pas une horreur visuelle, mais une fenêtre ouverte sur un univers transdimentionel avec cette découverte trop forte pour la psyché humaine : nous ne sommes que des pantins pour des choses abstraites et donc très difficiles à représenter.

Nébal : Je pense que c’est un peu plus ambigu. Lovecraft montre les choses. Cthulhu est montré. Dans les Montagnes hallucinées, les Choses très Anciennes sont décrites scientifiquement sur trois pages, c’est hyper pointu. C’est ça qui rend les choses très difficiles à représenter. Il ne laisse pas tant de marge que ça à l’interprétation. Il accumule tellement de détails que c’est à ce moment-là que ça devient indicible. Nous ne pouvons donc plus ressentir l’horreur en dehors du seul procédé littéraire.

A. Pelosato : Stuart Gordon a toujours rêvé de faire une adaptation de La maison de la sorcière, et il l’a fait dans la série des Maîtres de l’horreur (Dreams In The Witch House) et je trouve que c’est assez réussi. Il n’est pas entré tout à fait dans le gore et il a bien fait le lien avec le problème de la géométrie spatiale. Ce réalisateur est capable de faire quelque chose de bien (PS une interview de Mick Garris, créateur des Maîtres de l’horreur ? C’est ici). Si nous revenons sur le film The Call of Cthulhu, nous voyons qu’il s’agit d’une oeuvre inspirée des expressionnistes, un peu comme Le cabinet du docteur Caligari (Das Cabinet des Dr. Caligari). Pourquoi utiliser ce même système ? C’est contestable, mais je pense que le cinéma expressionniste allemand est un cinéma qui faisait déjà du Lovecraft avant Lovecraft. Il y a quelque chose d’universel dans ses nouvelles.

A. Delalande : La surabondance d’adjectifs existe particulièrement dans l’Appel de Cthulhu. C’est cet effet d’accumulation qui est impossible à reproduire au cinéma. L’espace de l’imagination est couvert par le lecteur, tout est hors champ. L’image se fige tout de suite sur des descriptions ou des lectures de documents. Que va-t-on pouvoir montrer ? L’ombre d’un tentacule ? Un Cthulhu frontal surgissant des eaux façon Godzilla ? Un Guillermo del Toro ayant l’habitude du gigantisme et de la fable poétique pourrait effectivement réaliser quelque chose d’inattendu s’il osait se détacher des codes habituels.

A. Pelosato : Prenons pour exemple In the mouth of madness de Carpenter. Comment a-t-il décidé d’adapter HPL ? Pas en prenant une nouvelle en particulier. Il a imaginé sa propre histoire et a rappelé le monde de Lovecraft par petites touches.

Nébal : Par rapport à la représentation, le problème s’est déjà posé dans le cadre d’autres adaptations : les illustrations et les bandes dessinées. Quand on voit les couvertures d’Astounding stories ou d’autres pulps du même genre, où sont représentés des êtres de la Grande Race avec des corps coniques et des tentacules partout, on n’est pas horrifiés devant ces choses grotesques. Le côté expressionniste, nous le retrouvons dans les oeuvres de Breccia qui joue sur du collage, du dessin et des photos en noir et blanc. Il cache en montrant et ça rejoint les procédés de Lovecraft.

Qu’est-ce qui serait mieux : adapter une nouvelle en un film ou laisser la possibilité au réalisateur et au scénariste d’apporter leurs propres touches à une histoire ?

A. Pelosato : Il n’y a pas de règle, ça dépend. On n’est pas cinéaste donc c’est difficile de parler à la place d’artistes ayant leurs propres manières d’envisager les choses.

A. Delalande : Les John Caprenter ne sont pas littéraux, mais sont réussis. Pareil pour le film The mist, qui est une adaptation d’une nouvelle de Stephen King inspiré de l’univers d’HPL.

Jérome Bouscaut : Une nouvelle n’est pas un roman, en faire un film de deux heures est difficile avec la majeure partie de l’oeuvre d’H.P. Lovecraft.

A. Delalande : Dans les Montagnes hallucinées, la nouvelle est assez longue et se passe dans un groupe d’aventuriers. Il y a des interactions entre les personnages et un peu plus d’action.

09_affiches2The Quatermass experiment, Planet of vampires, Le locataire, Cat People.

La folie et une chose omniprésente dans l’oeuvre de Lovecraft. Comment la reconstituer véritablement à l’écran sans tomber dans le ridicule ?

A. Delalande : C’est là que l’expressionnisme intervient. Ça fait partie du ressort de l’horreur psychologique. Il y a un modèle dans ce cadre-là, non lovecraftien, c’est Polansky et sa période obsessionnelle et psychotique, avec Le locataire, par exemple. Il n’y a pas d’intervention surnaturelle particulière. Les perspectives de décors, les projections mentales, les « cadrages décadrés » se prêtent bien à une adaptation.

N’est-ce pas mieux de laisser le spectateur imaginer ce qui se passe à l’écran plutôt que de montrer ?

Nébal : C’est un bon parti prix, mais pas forcément le plus pertinent. Dans La féline (Cat people) de Tourneur nous sommes totalement dans la suggestion. Le fond pourrait, là aussi, être lovecraftien : l’idée de cette race étrange qui existe peut-être depuis des milliers d’années au milieu de l’humanité. Je ne rejette pas non plus le gore outrancier et l’horreur hyper réaliste, ce ne sont que des outils. La question est de voir comment les utiliser.

Jérome Bouscaut : Je ne pense pas qu’il soit bon d’utiliser ces deux techniques dans une même réalisation, car nous risquons de tomber sur un de ces vieux films en deux parties distinctes, qui débute par une horreur latente et qui se termine par du gore outrancier. Alors que dans toute la première partie elle était camouflée. Il faut aller jusqu’au bout de sa démarche.

A. Delalande : Oui parce que souvent les intrigues sont poursuivies de la même manière. Tout ce qui est du ressort de l’enquête, du travail du mystère, est souvent réussi, jusqu’à la bascule.

Les écrits de Lovecraft se passent majoritairement au début du vingtième siècle. Peut-on les adapter à l’époque contemporaine ?

A. Delalande : Il y a un défi de ce côté-là. En ce moment nous faisons des découvertes en biotechnologie, en clonage, au sujet de l’ADN. On vient de découvrir des exoplanètes comparables à la Terre… Nous avons dix-mille perspectives à aborder. Le cinéma fantastique se nourrit souvent de cela.

Jérome Bouscaut : Il y a des adaptations de l’univers de Lovecraft en jeu de rôle de façon contemporaine. Le dernier supplément de Delta Green daté de 2012 est basé sur ces découvertes-là.

A. Delalande : Et nous avons déjà ça au cinéma grâce à Stuart Gordon.

A. Pelosato : Dans La cabane dans les bois (The Cabin in the Woods), les trois quarts du film mettent en scène des gens dans une forêt, menacés par des zombies. Et puis à la fin nous découvrons tout l’envers du décor avec des cérémonies étranges à la gloire de dieux, une entreprise faisant des sacrifices pour les Grands Anciens.

Doit-on montrer Cthulhu ?

A. Pelosato : Seulement si on est capable de bien le faire.

A. Delalande : Seulement par allusion, je pense. Le passage difficile est celui de la gélatine, mais ça dépend de la préparation.

A. Pelosato : Le combat entre deux races extra-terrestres dans Alien VS Predator II est un peu repris des Montagnes hallucinées. Même si c’est très mauvais.

A. Delalande : Il y a toujours un affrontement dans Lovecraft. Mais il n’y a pas d’objectif dans ce film. Le problème dans la nouvelle, c’est de savoir qui est le méchant. Il s’agit d’une montée en puissance sur le mystère, de concevoir une progression dramatique avec des moyens qui ne tombent pas sous le sens et sans antagoniste désigné.

Jérome Bouscaut : Dans cette histoire, l’antagoniste c’est la Nature, dangereuse et omniprésente. Il y a une place importante prévue à la préparation de l’expédition avant d’arriver à la citée.

Nébal : L’intéressant dans cette histoire c’est que les conflits ont déjà eu lieu. Les types déboulent dans une situation qui les dépasse. Ils découvrent un petit reste de ce qui s’est passé il y a très longtemps, et c’est ça qui va leur foutre les boules.

10_gravuresAlberto Breccia, Cthulhu : scénario de Norberto Buscaglia d’après HPL, Les Humanoïdes Associés, 1979 (reprend les nouvelles éditées dans le trimestriel Métal hurlant en 1978-79 ; réédité par Rackham en 2004) et une gravure de Maurits Cornelis Escher.

Qui dit Lovecraft dit également créatures cosmiques. Peut-on faire une histoire se déroulant sur une autre planète ?

A. Delalande : Ce serait délirant !

A. Pelosato : Ça s’est fait avec Alien ! Si vous avez vu le film qui a inspiré la saga, La planète des vampires (Terrore nello spazio), vous ne pouvez pas passer à côté de la référence.

Les personnages des nouvelles de Lovecraft sont souvent pessimistes et impuissants. Faut-il forcément respecter ce point, où peut-on placer un personnage charismatique ?

Jérome Bouscaut : Les personnages de Lovecraft sont plutôt sains d’esprit. Ils sont lettrés, ont les pieds sur terre.

A. Delalande : L’intéressant c’est le fait qu’ils se fassent piéger par leurs lectures et qu’ils partent dans une sorte de délire ésotérique. Moins on comprend et plus on a envie de comprendre. Nous sommes déjà foutus. Le piège lovecraftien est intellectuel. La question n’est pas à propos de l’humeur de départ, le personnage qui tombe dans la folie à la conscience tranquille au début de l’histoire. Vous connaissez Escher et ses perspectives faussées ? Nous ne sommes plus dans l’euclidien. Ces gravures sont des représentations de la folie. On gravit un escalier en étant persuadés de monter, mais nous revenons à notre point de départ. Ce n’est pas possible, et pourtant c’est représenté. Ce sont des trompes la raison. Le necronomicon est le signe qui va faire perdre la pensée. C’est une chose qui échappe à toute raison, car il est intraduisible, mais le peu que nous comprenons fait peur. Nous en venons à nous interroger sur le statut du réel. Nous nous demandons si ce monde qui nous entoure n’est pas faux. Si nous ne rêvons pas. Où si nous ne sommes pas dans le rêve de Cthulhu. C’est cette faille de la folie qui va entrer dans la raison humaine. Quand vous vivez une expérience qui dérape, le réel vacille et devient terrifiant. Nous ne nous appartenons plus. C’est l’essence de la terreur.

Nébal : L’idée de la corrélation est très importante chez Lovecraft. L’horreur provient également des liens que nous retrouvons en liant plusieurs documents. Ce sont des histoires mettant en scène des érudits poussés par une certaine curiosité scientifique qui va les amener à une prise de conscience. Il est plus fascinant d’envisager l’horreur lovecraftienne de cette façon, avec un rapport à la science très ambigu. Lovecraft était une personne rationaliste, un partisan de la science, et pourtant une bonne moitié de son oeuvre est basée sur cette peur des découvertes scientifiques.

A. Delalande : Au début du vingtième siècle, il y avait déjà l’illusion scientiste qui dit que nous arriverons à dominer la matière et qui a quelque chose de prophétique, car quand on parle de l’indicible, on ne peut pas s’empêcher de penser à la Seconde Guerre mondiale. Un conflit qui a contribué au progrès, et nous ne sommes toujours pas sortis de cette extermination de masse. Il peut y avoir une liaison entre le totalitarisme et la science ou l’intellect. Ce n’est pas parce qu’on est plus cultivé ou plus intelligent qu’on se garantit davantage du mal. Les personnages de Lovecraft se font avoir à cause de leur intellect. Ça nous dit que ce n’est pas la culture qui nous sauvera de la barbarie. Ce questionnement ambigu est toujours d’actualité.

Christophe Thill (dans le public) : La question de l’adaptation en dessin animé n’a pas été abordée. Cela n’aurait pas de grand rapport avec la question de l’horreur, mais plus avec l’aventure fantastique. En général, quand on parle de Lovecraft au cinéma, on oublie un peu le fait que l’on pourrait adapter La quête onirique de Kadath.

Nébal : C’est un ressort complètement différent, mais oui cela pourrait donner quelque chose de bien. La quête onirique de Kadath l’inconnue est d’une richesse baroque qui va dans tous les sens, alors je souhaite bon courage au type qui va l’adapter en trilogie (car on ne peut pas faire plus court). Cela dit il y a des choses qui passeraient peut-être mal en dehors du papier. Comme les chats qui sautent sur la lune, les gens qui chevauchent des zèbres, les goules qui font la course… Mais je veux bien faire confiance à un bon réalisateur.

11_diversPublic : Vous n’avez pas parlé d’adaptation télévisée. True detective est une série à l’ambiance lovecraftienne.

Christophe Thill : L’édition du Roi en jaune sorti chez Livre de poche a été faite pour les fans de la série True Detective, même si on prend plus plaisir à la regarder quand on a lu le livre de Chambers par avance, car nous comprenons toutes les références. Je ne parlerais pas de Mythe de Cthulhu, même si tout cela est relié, dans le développement du Roi en jaune. Les allusions n’ont pas de rapport avec l’univers de Lovecraft dans la série. Le Roi en jaune est là pour pimenter l’histoire de meurtres qui est au premier plan.

A. Delalande : Le Roi en jaune est là, il n’est pas là, il est partout, mais on ne le voit pas. Il y a de petites intrusions fantastiques inattendues, mais je n’en dirais pas plus. Il n’y a pas de tentacules, pas d’effets, tout est suggéré et c’est encore plus fort quand on sait que nous nous trouvons dans la projection mentale du personnage. Nous nous demandons si ce que nous voyons n’est pas dû à sa schizophrénie, à sa fatigue…

Christophe Thill : Nic Pizzolatto, le réalisateur de True detective, a dit un jour : j’aime beaucoup l’ambiguïté et cela m’a été souvent reproché.. C’est exactement là où se trouve le point fort de la série comme du livre. À chaque fois que le personnage à des visions, c’est quand il est seul où bien il ne se confie pas. Le fantastique est à la base de ce thriller. Nous avons dû mal à discerner la réalité.

En clair, Lovecraft est présent sur tous les supports : livres, BD, musique, jeux vidéos, et même au cinéma. Pour l’oeil averti, Lovecraft est partout. Il est au détour d’un épisode de X-Files, dans un petit film d’horreur récent ou non… Car son univers est large, ses idées sont légion. Et il possède même des cultistes à Hollywood. Nous pouvons penser qu’il existe peu d’adaptations lovecraftienne, c’est vrai, mais comme le Roi en jaune, HPL aussi est omniprésent. Je suis désolé de vous dire que je n’ai trouvé aucun enregistrement de la conférence intitulée Alone in the Dark : infogrames et HP Lovecraft (auquel je n’ai pas eu le temps d’assister). C’est bien dommage quand on sait qu’Alone in the dark est le premier survival horror en 3D, et que c’est une production lyonnaise faisant référence aux créatures d’Howard Phillips Lovecraft ! Après ce que vous venez de lire, il ne vous est plus possible de sous-estimer l’impact de Cthulhu et ses cousins dans la culture fantastique. Avant de revenir sur le jeu de rôle l’Appel de Cthulhu, sur le Mythe de Cthulhu et ses traductions, nous allons parler d’H.P. Lovecraft en tant qu’auteur, mais aussi en tant qu’homme :

H.P. Lovecraft, l’homme
l’enregistrement de la conférence, c’est à cette adresse !

Invités : Patrice Louinet, David Camus, Francis Valéry, Arnaud Delalande,
Christophe Thill. Modérateur : Adrien PARTY

Cette première table ronde permettra de revenir sur la vie d’Howard Phillips Lovecraft, et évoquer la genèse du mythe de Cthulhu à travers les grands moments de sa vie, ses influences et ses échanges avec ses contemporains auteurs, comme Robert E. Howard ou Clark Ashton Smith.

Howard Phillips Lovecraft est-il un auteur de pulp ? Définitivement non. Son style était bien trop délirant pour qu’il soit publié par un éditeur prestigieux, mais il était bien supérieur à celui d’auteurs populaires qui sont à présent tombés dans l’oubli. « HPL à sa propre mythologie qui n’appartient pas à un style en particulier. Et il ne cherche pas à se faire éditer, il ne veut pas être populaire et n’aime pas la littérature pulp ». Voilà de quoi nous parlerons pour commencer. De cela, et de tous les malentendus autour de ses oeuvres ou de sa personne. Il est difficile de rédiger un exposé sur un sujet aussi souvent abordé que celui d’HPL en tant qu’homme. J’espère pourtant que celui-ci vous plaira et permettra de casser le cliché du reclus de Providence, du gentleman raciste, et de toutes les insanités qu’on nous a servi dans de mauvaises introductions à ses recueils datant du siècle dernier.

Nous allons également parler de l’aspect commercial du Mythe. En effet Cthulhu est une créature qui, comme le dit à juste titre Jérôme Bouscaut, se prête bien à des adaptations et qui a fait que l’oeuvre de Lovecraft a dépassé son créateur en popularité. Et puis nous clôturerons ce sujet avec, entre autres, la question de Lovecraft et les femmes : « HPL ne discute pas de sa relation avec les femmes par puritanisme. Il n’aime pas le sentimentalisme et peu d’auteurs mettaient en scène des femmes dans leurs histoires, car elles n’ont pas leur place dans l’horreur à part en tant que victimes. » N’oublions pas que Lovecraft vivait bien avant la libération de la femme et il est important de se remettre dans son contexte lorsque l’on parle de machisme ou de racisme. Les personnages féminins de l’univers de Lovecraft ne sont pas vraiment des femmes, nous le découvrons au fil de la lecture de certaines nouvelles. Certains invités voient Lovecraft comme quelqu’un d’angoissé par la gent féminine à cause de sa mère et de ses tantes avec lesquelles il a grandi. Ils remarquent qu’il a un léger problème de communication avec elles, et cela peut être dû aux normes de la société de l’époque. Tout comme il a une certaine répulsion vis-vis des étrangers, étant donné qu’il a vécu à New York dans les années vingt/trente. Lovecraft ne peut pas être traité en tant que raciste, mais en tant que puritain ayant une préférence pour les valeurs d’une époque en pleins changements. Tout cela a été débattu pendant cette séance…

12_HPLL’objectif de cette table ronde va être d’observer certains éléments autour de Lovecraft en tant qu’auteur, autour de l’époque pendant laquelle il écrivait et où il a vécu, plus certaines choses que nous pouvons percevoir dans ses textes qui ont une corrélation sa vie. Ma première question ne parle pas directement de Lovecraft, mais des médias par le biais desquels il écrivait. On parle souvent de Lovecraft comme un des auteurs emblématiques des magazines pulp américains. Quand est-il de sa place vis-à-vis de ces collègues écrivains de l’époque ?

Patrice Louinet : Lovecraft a commencé à avoir un début de notoriété en 1924 dans le magazine Weird Tales, qui est le premier pulp entièrement dévoué à tout ce qui est imaginaire et qui a démarré en 1923. C’était une véritable petite révolution sur le marché, mais qui n’était pas financière, car les premiers magazines étaient très mal distribués et les auteurs étaient mal payés. Les revues sont très difficiles à se procurer aujourd’hui, elles coutent très cher. Heureusement qu’une firme canadienne les a rééditées en fac-similé. Ce magazine à un niveau abyssal, il est très mauvais. Un seul type était content de voir apparaître ses nouvelles en revue. C’était bien évidemment H.P. Lovecraft. Il en a envoyé cinq aux dirigeants de Weird Tales, les cinq sont parues et elles sont de haut niveau. Il faut noter que dans le premier numéro de Weird Tales, un mec appelé Anthony Rud a publié l’histoire d’un type faisant pousser une sorte de créature visqueuse dans son jardin. Ce doit être lui qui a aidé à se faire décider Lovecraft à publier ses textes dans ce pulp. Quand HPL arrive à Weird Tales, il devient la vedette du magazine et va se constituer un petit noyau de personnes qui vont trouver que tout ce qu’il écrit est absolument génial. Le souci est que l’éditeur qui a amené la revue à sa notoriété, Farnsworth Wright, n’aimait pas Lovecraft et n’acceptait plus aucune de ses nouvelles à partir des années trente.

Arnaud Delalande : Il ne fait jamais la couverture, Les montagnes hallucinées et Dans l’abime du temps ne paraissent pas chez Weird Tales…

Patrice Louinet : Les relations entre Wright et Lovecraft étaient très conflictuelles et ce dernier ne tapait même plus ses manuscrits et ne voulait plus les envoyer. Du coup c’est Derleth, Barlow ou ses autres amis qui les retranscrivaient et les envoyaient. Lovecraft était un auteur exceptionnel pour la revue dans laquelle il paraissait, car elle était vraiment pourrie, et il a atteint le niveau des pulps quand ses textes ont été publiés chez Arkham House. Mais c’est S.T. Joshi au milieu des années quatre-vingt-dix qui a fait tout ce qu’il faut pour dissocier Howard Phillips Lovecraft de ses origines pulp lorsqu’il a fait paraitre ses nouvelles dans la Penguin library.

David Camus : La première nouvelle de Lovecraft pour Weird Tales est Dagon. Il a trente-trois ans à l’époque.

Arnaud Delalande : Il faut se représenter le fait que Weird Tales, s’il est devenu légendaire, était un magazine méprisant, car il publiait un genre de littérature mal considéré. Même Lovecraft avait du mépris pour un certain nombre de ses congénères. Pas pour le noyau dur Howard/Clark Ashton Smith/Robert Bloch/Matheson/etc., cette communauté très marrante, mais confidentielle. Ce personnage qui développe son propre univers est assis sur son propre bouillonnement mythologique, mais n’a pas le canal de l’expression du livre. Il n’aura jamais la satisfaction de voir son bouquin en librairie, comme nous tous autour de cette table. Depuis cette espèce de monde qu’il habite, il se plaint des défauts de son canal d’expression.

Patrice Louinet : Quand il tape sur Seabury Quinn ça vaut son pesant de cacahouètes !

Christophe Thill : Nous parlions de Dagon, nous pouvons aussi mentionner la fameuse lettre par laquelle il présente ses textes dont Joshi a dit qu’il s’agissait d’un bel effort pour ne pas être accepté. Il précise que ce sont ses amis qui l’ont obligé à envoyer ses textes, il dit ne pas avoir cherché à faire lire ses nouvelles et qu’il les a écrit pour lui-même afin de développer son sens de l’écriture…

Arnaud Delalande : Il dit que ses inspirations viennent de Poe etc., et il ajoute : « je consens à ce que vous publiiez mes textes à condition que vous ne changiez aucune virgule, rien ». Dans le second numéro de Weird Tales on trouve une lettre du rédacteur en chef qui dit qu’à cause de cette lettre nous trouverons dans le prochain numéro la nouvelle Dagon, et il cite HPL avec quelques fautes. Ce n’est pas qu’un détail. Ça prouve le fait que Lovecraft n’a vraiment pas envie d’être lu, ou alors pas par n’importe qui.

David Camus : Il y a une chose de très aristocratique et élitiste au sens de sa supériorité dont il a conscience. Il a du respect par rapport à la littérature et particulièrement pour celle du fantastique.

Patrice Louinet : Et pourtant Weird Tales c’est un pulp. Cette littérature tire son nom du papier sur lequel la revue est imprimée, qui est de la plus mauvaise qualité possible. C’est de la littérature qu’on prend, qu’on consomme, qu’on jette.

Christophe Thill : C’est aussi pour cela que les numéros de WT valent tellement cher aujourd’hui, c’est parce qu’il y en a beaucoup qui se sont dégradés. On ne peut même plus les tenir en main.

Patrice Louinet : Non, en fait c’est une des revues les plus faciles à cautionner, car elle était collectionnée par tous les geeks de l’époque. Vous imaginez très bien quels genres de créatures ça peut-être ! Ils les conservaient très précieusement. Les pulps les plus difficiles à trouver ce sont ceux des revues généralistes. Le jour où vous trouvez un pulp de boxe avec une nouvelle d’Howard, vous le prenez, car ceux-ci se sont en effet tous dégradés. Ceux qui sont parus dans le sud des USA ne sont même plus lisibles à cause du climat de ces états.

13_lovecraftFrancis Valery : Lovecraft écrivait moins que les autres pulpsers contrairement à ce qu’on croit en voyant sa grande bibliographie. Et il soignait ses nouvelles avec un vocabulaire plus soutenu que l’on doit à l’anglais britannique. Mais il était logé à la même enseigne que les autres. À l’époque il n’y avait pas beaucoup de livres, seulement de la littérature générale. Le marché n’était pas aussi inondé qu’aujourd’hui. Le problème de la revue, c’est que si on ne l’achète pas tout de suite, il n’y en a plus. Si vous découvrez un écrivain en trente-deux, vous n’avez pas la possibilité de lire ses précédentes publications.

Arnaud Delalande : Sauf en lui écrivant, c’est ce que fait Bloch avec Lovecraft.

Francis Valery : Dans les pulps il y a le courrier des lecteurs et les gens donnent volontiers leur adresse. C’est ce qui explique en partie la large correspondance d’H.P. Lovecraft. C’est à partir de ce réseau que se créées les premiers fanzines spécialisés et les petits éditeurs. Des fans se prennent en main et règlent ce problème d’impermanence des textes. Il n’y a pas d’histoire littéraire parce qu’il n’y a pas le matériel nécessaire pour sauver de l’oubli une quantité d’auteurs. Ou les meilleurs en tout cas. C’est pour cela que des potes à Lovecraft fondent Arkham house, où il est mis à l’honneur. Mais si nous regardons les tirages et le catalogue de l’éditeur, on s’aperçoit que des livres tirés à mille deux cents/mille cinq cents exemplaires sont toujours disponibles dix ans après. Il y a peu d’acheteurs. Lovecraft acquiert enfin une permanence éditoriale, mais, dans les années soixante-dix, il n’avait aucun public.

David Camus : C’est le plus méconnu des auteurs connus. Car on a tendance à penser qu’il est très connu, mais ceux qui le connaissent le connaissent mal, car on va appliquer des stéréotypes qui ne lui correspondent pas tout à fait. Par ailleurs, si vous en parlez autour de vous, vous vous apercevez que les gens connaissent Cthulhu, mais n’ont pas lu une ligne de ses textes.

Arnaud Delalande : Il est très censitaire, il peut aussi bien être connu de gens qui le détestent, qui ne rentrent pas du tout dans son univers. Il est un marqueur par sa façon radicale d’appréhender l’horreur. Car c’est là que se trouve l’essentiel de sa contribution. Tout le monde n’y est pas forcement sensible. C’est en discernant la forme d’horreur présente dans cette mythologie et le discours de Lovecraft qu’il y a derrière que l’auteur prend toute cette dimension et qu’il sort du lot. Il ne narre pas un simple récit fantastique hérité du passé. Nous ne sommes pas dans le conte horrifique à la Poe. Nous sommes dans une forme d’horreur métaphysique qui engage une discussion philosophique et de son temps. Il a inventé son genre d’horreur.

Patrice Louinet : Le jeu de rôle L’appel de Cthulhu a énormément contribué à faire connaître Lovecraft à un public de non-lecteurs. C’est Cthulhu, « le produit dérivé », qui fait connaître l’auteur. De ceux que nous appelions les trois mousquetaires de Weird Tales, Lovecraft, Howard et Smith, seulement deux sont connus. On va connaître Howard grâce à Conan, Lovecraft grâce à Cthulhu et Smith tombe complètement dans l’oubli parce qu’il n’a pas créé de cosmogonie dans laquelle quelqu’un peut vendre un produit. Des auteurs comme Clark Ashton Smith tombent de façon injuste dans l’oubli.

Comment expliquez-vous que Lovecraft en tant qu’homme ait engendré sa propre mythologie et que son oeuvre ait suscité plus d’intérêt, de mystères et de mythe autour de sa vie ?

David Camus : Avec Patrice Louinet, quand on rédigeait la traduction de la correspondance entre Howard et Lovecraft, nous avons découvert certains trucs à ce sujet. Mais nous ne vous en parlerons pas pour le moment.

Patrice Louinet : On estime que Lovecraft a écrit cent mille lettres.

David Camus : Nous considérons Lovecraft comme l’homme qui a le plus écrit de lettres au monde. C’est l’une des personnalités les plus documentées à cause de sa correspondance. De ce point de vue là, c’est un graphomane.

Patrice Louinet : Ses lettres nous permettent d’examiner son quotidien. Nous savons exactement où il était le trois juillet 1926 à trois heures trente. C’est assez impressionnant ! Vu que son oeuvre a suscité un engouement critique, quiconque s’en intéresse peut posséder une mine de renseignements exploitable.

14_lovecraft_circleDavid Camus : Le sommet de l’iceberg est composé par des nouvelles et des poèmes, mais la correspondance (même si on en a eu des extraits publiés aux États-Unis et en France dans les années soixante-dix) reste cachée. Elle risque pourtant d’être lue par seulement cinq-cents-personne.

Christophe Thill : C’est assez élitiste. Si l’on veut avoir certains éléments de réponses concernant sa mythologie on peut demander à Lovecraft lui-même en lisant ses lettres ou en lisant le début de son fameux essai sur la littérature fantastique, Épouvante et surnaturel en littérature. L’histoire de la littérature fantastique vue par Lovecraft est en rapport avec de vieilles choses qui ont eu leur efficacité pendant une époque révolue. Qui sont basées sur nos peurs primaires. On avait peur du noir, des loups… Pour Lovecraft le vampire n’est jamais qu’une grande chauve-souris possédant certaines capacités. Et il faut creuser plus profondément pour trouver des choses qui font encore peur dans notre société. Alors, pour cela, il ne faut pas trop dévoiler. Il faut lancer des noms, faire de vagues évocations. « La peur la plus ancienne et la plus profonde de l’humanité est la peur de l’inconnu ». Lovecraft a eu une phase de fascination pour les auteurs symbolistes et décadents, et si l’on reprend une citation de Malarmé, « suggérez, voilà le rêve », à la sauce lovecratienne, nous tombons sur la phrase « suggérez, voilà le cauchemar ». Si Lovecraft ne croyait pas à l’occultisme, il avait tout de même une large bibliothèque composée d’histoire de la magie qu’il utilisait afin de placer dans ses textes quelques références. Et puis il avait une passion pour les sciences. En combinant tout cela, nous arrivons à l’idée d’un panthéon de divinités extraterrestres qui se situe au-delà de notre compréhension. Ce qui est étrange c’est qu’il qualifiait ses trouvailles « d’immatures ». Il ne les trouvait pas parfaites. À la fin de sa vie, la Yog-Sothoterie, comme il l’appelait, est mise de côté au profit de la présentation d’êtres plus matériels et susceptibles de descriptions scientifiques.

David Camus : Dans Les montagnes hallucinées nous voyons que Lovecraft a évolué par rapport à l’Appel de Cthulhu. Certes, il y a de l’horreur, mais dans quelle mesure est-elle utilisée ?

Arnaud Delalande : Il y a deux niveaux de lecture : le premier est celui qui le fait sourire, alors qu’il n’est pas trop porté au sourire. C’est cette profusion de majuscules, ces allusions, etc. Ceci cache une autre horreur beaucoup plus universelle et qui nous touche. C’est l’idée de l’absence de transcendance. L’idée que le monde est tendu comme un voile devant nous, qu’il est une illusion solipsiste dans laquelle nous sommes perdus. Et au-delà il n’y a aucun espoir. En plus, au début du vingtième siècle, nous sortons de la révolution industrielle, nous avons dans l’espoir de posséder la nature par le progrès. Lui se fait le reflet d’une absence totale d’espoir dans un monde purement matérialiste et débarrassé de toutes formes d’illusions (voir la table ronde sur les adaptations, ci-dessus, et la seconde partie de l’article dédiée aux interviews).

David Camus : Il y a quelque chose de la terreur d’enfant chez Lovecraft que nous retrouvons chez ses descendants. C’est un des moteurs de l’oeuvre. Il joue avec cela et avec ses divinités, spécialement dans Les montagnes hallucinées.

Christophe Thill : Il y a en effet le niveau des créatures répugnantes, les descriptions des monstres, le niveau métaphysique, le fait de se retrouver devant elles et de réaliser toutes les implications de leurs existences, et le niveau civilisationnel, qui préoccupait beaucoup H.P.L. À la fin de l’histoire des Montagnes hallucinées, le héros se rend compte que les monstres répugnants sont en fait des êtres intelligents qui ont créé des civilisations très évoluées. L’horreur suprême, c’est que, parti d’une petite erreur que ces êtres ont commise, tout leur univers s’est effondré.

Arnaud Delalande : Lovecraft commence par appeler ces choses « Things », ce sont des corps, des objets. Les personnages apprennent à mieux les connaître petit à petit et elles deviennent des « creaturs » puis des « beings », des êtres. Puis à la fin, quand le narrateur comprend que ces aliens aimaient la beauté, avaient une âme d’artiste, il les qualifie même d’« humains ».

David Camus : Il y a toujours ce souci de l’intelligence qui va être mise à mort par la bêtise.

Francis Valery : Les montagnes hallucinées et Dans l’abime du temps sont quasiment les deux seuls textes de Lovecraft qui ont été publiés dans des pulps de science-fiction. Ce sont les seuls qui trouvent grâce aux yeux de la critique de l’époque. C’est assez édifiant de voir que tout le monde pensait que ce que faisait Lovecraft était de la merde, où que personne n’en avait entendu parler. Mais nous retrouvons des citations de ces deux seules nouvelles dans une critique universitaire.

David Camus : On commence seulement de prendre la mesure de cet auteur. Il est « hallucinant ». On peut s’amuser à faire des parallèles entre le fond et la forme de l’horreur lovecraftienne. Il écrit un type de littérature qui peut être considérée comme étant horrible aux yeux du grand public. Il essaie de rétablir une certaine forme d’horreur qui soit de toute beauté. Qu’est-ce qui, selon Lovecraft, peut-être jugé comme étant abominable et qui, pour une petite élite, est magnifique ?

Arnaud Delalande : Il y a un parallèle à faire avec Stephen King et son Anatomie de l’horreur. Il explique de manière un peu plus basique que pour lui il y a trois sortes d’horreur : le gore de mauvais goût qui éclabousse et fait sursauter, l’horreur psychologique à la Hitchcock ou à la Polanski où nous sommes dans la névrose, et puis l’horreur surnaturelle ou métaphysique qui, à son degré ultime, a quelque chose d’esthétique qui est raccord avec la personnalité de Lovecraft. Cette espèce de poésie noire qui irrigue l’ensemble de son oeuvre. La couleur tombée du ciel est une oeuvre qui traduit une espèce de complexe de supériorité et un sentiment d’aristocratie esthétique est qui est le revers du respect qu’HPL porte au genre.

Patrice Louinet : Avant de publier Dagon il a passé sept années à faire de la poésie…

Arnaud Delalande : Et il est aussi un grand lecteur. Il faut voir la taille de sa liste de recommandations de lectures ! Il est très cultivé.

15_maisonHoward Phillips Lovecraft a vécu une grande partie de sa vie auprès de femmes, ses tantes ou sa mère avant la mort de celle-ci et il a été marié. Comment pouvez-vous, en tant que spécialistes de ses travaux, expliquer qu’il ne laisse pas beaucoup de place à la femme ?

David Camus : Je pense qu’il y a une part de pudeur dans ses textes, mais je ne suis sûr de rien. Par un certain sentiment d’aristocratie, on ne parle pas de ce que l’on ne connait pas, de ce qui ne fait pas partie de soi. Une autre chose amusante selon moi, dans La recherche de Kadath, ce sont les scènes se passants dans les cabarets. Le personnage entre dans une auberge où les serveurs ne sont pas décrits avec le terme « people », mais « men », il n’y a pas de femmes.

Patrice Louinet : Lovecraft n’est pas prude, il est clairement puritain.

Christophe Thill : Je ne dirais pas qu’il a été totalement puritain dans son attitude. Dans certaines de ses lettres, il discute de sexualité et énumère les différentes sortes d’utilisation de la nudité dans l’art. Il disait que seul un pervers pourrait objecter sur le fait qu’il est impudique de la représenter, car il n’y a rien de gênant là dedans. Il disait aussi qu’il était dommage que toutes les femmes nues sur les couvertures de Weird Tales n’aient aucun rapport avec le contenu de la revue. Leur présence est un peu embêtante du point de vue artistique.

David Camus : Il s’agissait d’un discours privé. Il ne s’ouvre pas au public.

Arnaud Delalande : Nous parlions du Roi en jaune il y a quelques instants. Lorsque nous lisons ce livre, nous nous apercevons que l’essentiel du contenu est composé d’histoires sentimentales. La relation homme/femme est quasiment omniprésente dans les romans de Chambers. Nous pouvons nous demander si l’occultation de la femme chez Lovecraft n’est pas due au fait qu’il n’appréciait pas ce genre de sentimentalisme en littérature.

Francis Valery : C’est un reflet du monde dans lequel il écrit. Dans la littérature des années vingt/trente aux États-Unis, la place de la femme dans les récits est celle de la femme de maison, une petite minorité est composée de prostitués et une encore plus petite est composée de féministes. Mais celles-là terrorisaient les hommes. Il n’y a pas de femmes chez Lovecraft parce qu’elles n’ont pas leur place dans un récit horrifique. Les mecs ne leur laissent pas la possibilité de s’émanciper, elles vivent dans la tradition.

David Camus : La femme n’est pas un sujet intéressant à aborder à cause de tout cela.

Patrice Louinet : Il y a certes quelques personnages féminins dans les oeuvres de Lovecraft, mais toujours au second plan. Ses protagonistes ne sont que des hommes et cela trahit quelque chose au niveau de l’écrivain. Sans faire de Freud de bas étage, quand on commence par Dagon et qu’on finit par Cthulhu, des divinités poulpèsques et des monstres fruits de mer…

Arnaud Delalande : Il y a cette obsession de la race dégénérée qui est intéressante parce qu’elle traduit une angoisse liée au sentiment de la folie héréditaire et à la peur de l’étrangeté qui est en soi. Sous la mer il y a Cthulhu, il y a les crustacés, et il y a la terreur de la femme et de ses passions innommables sous des images métaphoriques liées au sexe. Il y a aussi l’image de sa mère et de sa folie. Ses mondes peuplés d’entités incompréhensibles retranscrivent l’image de la folie qu’il craint d’avoir hérité et dont il se sent être le porteur. Nous sentons que ses questionnements se tournent sur le fait du comment il va arriver à dominer ses émotions. Il les camoufle dans les abysses pour ne pas qu’elles sortent.

Patrice Louinet : Il ne faut pas oublier le fait que le père de Lovecraft est mort à cause du sexe.

David Camus : Lorsqu’il parle avec sa femme, Sonia Green, il dit : « tout ce que je sais de l’amour je l’ai appris dans les livres ». C’est charmant.

Patrice Louinet : C’est étonnant de la part de Lovecraft qu’il se rapproche de Robert Barlow à partir de trente-trois. Celui-ci doit avoir dix-sept ans lorsqu’ils deviennent amis. Lovecraft va lui rendre visite en Floride alors qu’il est deux fois plus âgé que lui. Barlow est homosexuel et va se suicider à cause de cela en cinquante-et-un. Un autre de ses meilleurs amis est un prêtre de Floride qui avait des relations bizarres… Ses dernières amitiés en disent long sur toutes les choses qu’il n’arrivait pas à sortir au niveau de la sexualité.

Christophe Thill : Il faut également lister ses amitiés féminines de son groupe de presse amateur chez qui il passera plusieurs jours en dix-huit. Il n’avait pas particulièrement peur des femmes, il leur écrivait de la même façon qu’à des hommes. Il ne faisait pas de différence.

16_silver_keyPublic : Son activité en tant que poète était-elle énorme comparativement à son activité d’écrivain ?

David Camus : Bien sûr, il a consacré sept ans de sa vie à l’écriture de poèmes qui sont parus dans des journaux, pour certains. Il a eu cette activité bien avant de publier des nouvelles et quand on traduit ses textes de cette époque, on se rend compte que les sonorités des mots et le rythme de ses phrases sont très importants pour lui. D’une certaine manière, ses nouvelles sont presque de la prose poétique. Ce qui fait qu’il est particulièrement difficile à traduire.

Arnaud Delalande : Il faut se souvenir que Poe a été traduit par Baudelaire, aussi. Ce que je veux dire c’est qu’il y a une espèce de continuum du côté esthétisant d’une certaine forme de littérature de genre porté à son paroxysme qui est la défense d’une cause esthétique. Le fait de placer des majuscules, le rapport à Mallarmé et l’hermétisme traduit tout cela.

Patrice Louinet : Les trois mousquetaires de Weird Tales sont tous poètes. Le plus grand étant Clark Ashton Smith.

Christophe Thill : Le volume de la poésie complète de Lovecraft est un gros bouquin. Mais il n’y a qu’une petite partie de ses poèmes vraiment intéressante. Il voulait être poète, mais se qualifiait de mécanicien de la rime. Il utilisait les règles de la poésie anglaise du dix-huitième siècle, étrangère à nos conceptions francophones, pour recréer mentalement l’atmosphère artistique de cette époque qu’il adorait. On obtient de cette façon des rames de poèmes qu’il disait être sans intérêt. Graduellement et à partir des années trente, il se met à faire des poèmes fantastiques avec son propre vocabulaire qui échappe à tout ses vieux canons anglais. Cela donne Les fungis de Yuggoth, au développement original où se trouvent des éléments de la mythologie de Cthulhu, si on peut appeler ça comme cela. Ces choses-là valent la peine d’être lues.

Arnaud Delalande : Dans Les montagnes hallucinées, on chemine vers la poésie. Avec Lovecraft, nous lisons l’histoire d’une histoire. Il est question de traduction, de cheminement de textes pour qu’ils parviennent jusqu’à nous. Si on lit les mots au tout début de ce petit roman, les descriptions tout particulièrement, nous voyons la manière dont le vocabulaire employé évolue.

Patrice Louinet : La traduction des textes de Lovecraft est très difficile à cause des amalgames que l’on peut faire en lisant son vocabulaire très complexe. Mais ce n’est pas la seule difficulté. Lovecraft écrivait très mal et ses amis en charge de taper ses nouvelles à la machine pouvaient confondre un mot avec un autre. Nous ne savons même pas si les textes que nous lisons en anglais correspondent à cent pour cent à ce qu’il avait écrit à la base. Nous sommes plus ou moins dans l’approximation.

Public : Êtes-vous d’accord pour dire que la célébrité de Lovecraft est due au fait qu’il a partagé son mythe avec plusieurs autres auteurs ?

Arnaud Delalande : Oui. C’était open licence et c’est raccord avec ce que nous faisons là. C’est-à-dire qu’il y avait une espèce de « club Lovecraft », une communauté qui s’échangeait des idées et alimentait les mythes des uns et des autres (voir l’es interviews dans le précédent article). C’est une chose commune au monde du fanzine.

David Camus : Il y avait un petit côté oeuvre collective. Tout le monde pouvait piocher dans son livre de raison.

Francis Valery : Tous ceux qui écrivent de la science-fiction sont des fans du genre. Il y en a quelques-uns qui vont dire qu’ils viennent de la littérature générale, mais ils sont tout de même des lecteurs de SF. Plus le genre progresse, plus il est difficile pour quelqu’un qui n’est pas tombé dedans quand il était petit d’accrocher et de trouver de l’intérêt. Parce que dans ce que nous écrivons aujourd’hui, beaucoup de références ne sont pas expliquées, car elles sont censées être connues du lecteur. Chaque fois qu’un écrivain arrive, il pioche dans d’autres romans et ajoute une couche à un fond commun qui a maintenant un siècle d’existence. La littérature de l’imaginaire est la seule qui fonctionne selon ce modèle.

Patrice Louinet : Il y a une anecdote sympathique à propos de la première nouvelle de Conan d’Howard : Conan se retrouve dans un passage souterrain et il voit des bas reliefs aux murs, une représentation des « Old Ones », des Grands Anciens. Le premier à traduire ce passage en français ne comprenait pas la référence. Alors Conan en est venu à voir les statues de ses Vénérables Aïeux. C’était assez marrant, nous sommes passés à côté d’un autre hommage !

Beaucoup d’humour dans cette table ronde, des passages que je ne peux pas vous retranscrire. J’ai dû faire quelques petites coupures et, le temps étant passé trop vite, certaines questions n’ont pu être posées. Il se peut donc qu’il y ait une suite à H.P. Lovecraft, l’homme, lors de la prochaine Necro’ :)

Construire une mythologie en littérature
l’enregistrement de la conférence, c’est à cette adresse !

Invités : Raphaël Granier de Cassagnac, Fabrice Gagos, Tristan Lhomme, Alain Pelosato
& Francis Valéry. Modérateur : Julien « Jal » Pouget

Cette troisième table ronde permettra d’échanger autour de la construction d’un mythe comme celui de Cthulhu : la mise en place progressive d’un panthéon, la manière de tisser des liens entre les différents textes et les problématiques que cela suppose par la suite pour réutiliser ce panthéon et la cosmogonie associée, entre fidélité ou liberté à l’œuvre d’origine.

17_mythologiePeut-on réellement parler de Mythe de Cthulhu ? Qu’est-ce que le Mythe et pourquoi cette formulation est-elle faussée : si vous aimez lire les retranscriptions de tables rondes, voici celle organisée par S.T. Joshi lors de la World Fantasy Convention de Providence en 1986 avec la participation de Donald R. Burleson, Will Murray, Robert M. Price et David E. Schultz. « Composante controversée de l’oeuvre de l’écrivain américain H.P. Lovecraft (1890-1937), le Mythe de Cthulhu a séduit de nombreux auteurs depuis sa mort. À tel point qu’il est parfois malaisé pour le néophyte de déterminer ce qui revient à Lovecraft dans ce foisonnement d’oeuvres inégales. Le terme même de Mythe de Cthulhu est postérieur à Lovecraft, qui ne l’aurait peut-être pas approuvé. Comment, dans ce cas, définir cet étonnant mélange de mythologies imaginaires et réelles, de cultes impies et de pessimisme cosmique qui fascine les lecteurs depuis plusieurs générations ? Le Mythe de Cthulhu peut-il être réduit à une simple accumulation d’artifices littéraires ou est-il véritablement l’expression d’une vision du monde propre à Lovecraft ? » – Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu, aux éditions de la Clef d’Argent.

Le Mythe de Cthulhu n’est plus à présenter. Il s’agit de la partie la plus connue de l’oeuvre d’H.P. Lovecraft, ses Yog-Sothoteries, si vous préférez. Mais peut-on vraiment parler de mythologie lorsque nous parlons de nos dieux, les Grands Anciens (peut-on parler de dieux ?) ? Ne doit-on pas utiliser le terme « cosmogonie » ? Lovecraft a-t-il conçu un univers égal à celui d’autres écrivains, comme J.R.R Tolkien, comme le pense F. Valéry, ou sa création est-elle plus subtile ? Qu’elles sont les différences entre sa manière de concevoir un univers et celle d’autres grands maîtres de la littérature de l’imaginaire ? Pourquoi Derleth est-il passé à côté de ce qui fait du « mythe » un chef d’oeuvre, pourquoi ne doit-on pas essayer de classer nos dieux et de ranger Lovecraft dans un domaine, comment construire son propre panthéon…

Si le panthéon d’H.P. Lovecraft est fait d’organismes extra-terrestres dotés de grands pouvoirs qui nous dépassent, qui, pour nos petits esprits restreints, sont du domaine du divin, si l’auteur laisse une place importante à la science dans des nouvelles comme Les montagnes hallucinées, nous ne pouvons pas faire l’amalgame stupide avec la scientologie. L’aspect intemporel des histoires d’HPL tout comme le développement du « mythe » dans l’esprit de nos contemporains seront abordés. Le mythe de Cthulhu entre-t-il dans le domaine de la science-fiction ? La première partie du débat sera dédié à cela. « On ne peut rien étiqueter dans l’univers d’HPL, tout est unique même si certains thèmes se recoupent », « H.P. Lovecraft reprend des histoires qui sont du domaine du passé et les transpose souvent dans un cadre moderne ».

Pourquoi sommes-nous stupides de vénérer des dieux qui n’ont rien de divin tels que les Grands Anciens, pourquoi Lovecraft ne ferait pas un bon chef de culte… « C’est un agnostique ouaté », dit Raphaël Granier de Cassagnac. Cthulhu fait partie d’un mythe moderne et plausible scientifiquement, car, à l’heure actuelle, on ne peut toujours pas prouver qu’il n’existe pas de créatures multidimensionnelles dans nos espaces. Et pourquoi Cthulhu est-il une idole facile à détourner, en quoi les représentations des créatures du mythe se transforment-elles avec le temps, dans les dessins de plus en plus surréalistes ou caricaturés. Comment Lovecraft réussit-il à tromper son public dans ses textes qu’il ne veut pas voir popularisés, comment approcher le mythe de multiples façons : des sujets déjà abordés sur lesquels nous reviendrons succinctement.

Difficile pour un poulpe de recouper les voies de tout le monde sans se tromper, difficile pour nos spécialistes d’animer un débat aux heures les plus chaudes du jour le plus chaud de la saison la plus chaude. Je crois que, tout de même, il y a moyen de profiter de cette table ronde. Elle vous guidera sur de nouvelles voies, vous fera réfléchir à propos de différentes questions, comme sur la possible existence de nos dieux de fiction ! Et cela est dû à, comme dirait Jal, une belle brochette d’invités que nous avons eu la joie d’écouter pendant une (trop) petite heure. De passionnants discours, tout de suite dans cet article qui en est maintenant à sa moitié.

Comment construire une mythologie en littérature ? Non seulement en roman/nouvelle, mais aussi en jeu de rôle ou en bande dessinée, car nous avons la chance d’avoir de bons spécialistes dans ces trois domaines ! Francis Valéry a étudié des auteurs qui ont mis longtemps à concevoir des univers avant de se mettre à écrire une histoire.

Francis Valéry : Créer une mythologie n’est pas très compliqué. La rendre intéressante est autre chose. L’univers de Dune n’est pas si large, ce n’est qu’une aventure qui se passe sur une planète. Asimov est un second auteur à avoir passé de nombreuses années de sa vie à recoller les morceaux de son oeuvre. Lovecraft n’a jamais que fait la même chose en un peu plus grand. La plupart des écrivains dotés d’une certaine ambition littéraire partent sur le projet de mettre en place un univers. Ça n’en fait pas pour autant une mythologie ou une cosmogonie. La différence entre eux et lui, c’est qu’il a appelé ses aliens des dieux, et que, comme dans toute bonne science-fiction, on ne comprend pas ces créatures. Donc c’est évident que quand elles commencent à faire des « trucs », ça devient complètement incompréhensible et ça nous semble être magique. Personnellement, je n’aime pas tous les blaireaux qui, à la mort de Lovecraft, ont appelé son univers une « mythologie ». Mais l’auteur n’en avait rien à foutre du Mythe de Cthulhu ! Il faut arrêter de dire qu’il a mis en place une sorte de mythologie dans un contexte d’une nouvelle cosmogonie lié à un nouveau paradigme de sa vision de l’univers. Ses nouvelles ne parlent pas du tout de ça ! Si Lovecraft est devenu le fondateur d’une mythologie exceptionnelle juste parce que ça a permis à des gens de se faire du pognon en sortant des adaptations, grand bien leur fasse, mais ils n’ont rien compris.

18_livresRaphaël Granier de Cassagnac : Je suis d’accord pour dire qu’il n’y a quasiment rien de cosmogonique dans l’oeuvre de Lovecraft. On ne parle d’Azathot ou de Nyarlathotep que par allusions. Il n’y a que Cthulhu – qui est pourtant une divinité assez mineure – de vraiment décrit. Ce qu’il a fait, c’est laisser entendre que derrière des trucs qui nous intriguent, comme la peur du noir ou les sorcières, il y existe quelque chose d’inquiétant et d’inconnu. Il n’a jamais donné les clefs de son univers. Ce sont tous ses épigones, avant même les adaptations en jeu de rôle ou au cinéma, qui se sont emparés du « mythe de Cthulhu ». Quand je me suis penché sur les textes de Lovecraft pour écrire Kadath, je me suis rendu compte qu’il n’y a quasiment rien du mythe chez Lovecraft. Tout ceux qui l’on reprit finissent par se contredire sur la forme de son panthéon, qu’il ne donne que dans une lettre humoristique dans laquelle il place les dieux sans se prendre au sérieux.

Fabrice Gagos : C’est justement à cause du fait qu’il a laissé les gens fantasmer sur son univers que la mythologie s’est créée. Ça marche un peu comme les religions existantes : à la base il n’y a pas une personne qui écrit quelque chose, mais un ensemble de textes compilés et reliés entre eux. Et les gens en tirent des conclusions très diverses. Quand d’autres écrivains créent une mythologie complète, ils ne laissent pas d’espace à la réinterprétation. Les gens ont pu remplir les blancs dans la mythologie de Lovecraft et ont pu se l’approprier. Pour construire une mythologie, il ne faut pas oublier de ne pas la construire. C’est un piège. Expliquer tue le mythe.

Francis Valéry : Il a inséminé le virus de sa mythologie et l’a regardé se propager.

Ces non-constructions étaient donc du pain béni pour le jeu de rôle.

Tristan Lhomme : Lovecraft est mort en 1937. Le jeu littéraire du mythe de Cthulhu avait déjà une dizaine d’années. Clark Ashton Smith, Robert E. Howard et une demi-douzaine de ses autres amis s’échangeaient des dieux et des livres impies comme des pokemons. Tsathoggua est souvent passé de Clark Ashton Smith à Lovecraft. Puis il y a eu une phase de classification due à un autre disciple, Auguste Derleth. Il a étiqueté les dieux en en faisant des forces élémentaires, des divinités du bien ou du mal. Cette phase-là a duré une trentaine d’années, jusqu’à la mort de celui-ci dans les années soixante-dix. Lorsque le jeu de rôle est arrivé dans les années quatre-vingt, Sandy Petersen, le créateur, est revenu aux sources. Il n’a repris aucune codification et est reparti dans les textes originaux tout en empruntant des choses qui lui paraissaient intéressantes à quelques auteurs des années cinquante/soixante. Il a essayé de rester proche de la vision de Lovecraft. Le jeu de rôle n’est qu’une branche du « lovecraftisme », on a aujourd’hui des centaines de recueils de nouvelles lovecraftiennes et plein d’autres sont en préparation. Il y a eu une explosion énorme de mauvais textes – pour la plupart – dans les années quatre-vingt-dix aux États-Unis, qui se revendiquaient appartenant au mythe de Cthulhu et qui prenaient des proportions différentes selon les auteurs. Si Lovecraft n’avait pas d’héritiers, c’est tout de même Arkham house qui possédait les droits sur ses textes. Derleth n’autorisait pas tout le monde à publier des hommages. Et même après sa mort, les droits des suppléments du jeu de rôle appartenaient à cette édition. Lovecraft est tombé dans le domaine public en quatre-vingt-sept.

Francis Valéry : À cette époque-là aux US quelque chose tombait dans le domaine public six ans après sa première publication, même du vivant de l’auteur, s’il n’y avait pas de renouvèlement du copyright. Il était facile pour un artiste de se faire spoiler. Les américains ont adopté la loi européenne bien après la mort de Lovecraft.

Alain Pelosato : Les gens qui ont développé son oeuvre n’ont pas fait que copier. Le contenu des textes de ses « descendants » est important et intéressant du point de vue du concept. L’oeuvre de Lovecraft a enfanté une « mythologie », quoi qu’on en dise. C’est pour cela qu’il faut la regarder en essayant de comprendre les raisons de tout cet engouement. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est l’arrière-plan scientifique. Lovecraft est né pendant une période de grandes découvertes. Il y a eu les lois de la relativité d’Einstein, l’idée que l’espace pouvait être non euclidien… Il a été assez malin pour ne pas faire des maths et de la physique dans ses textes, mais il s’appuie sur ces découvertes pour rendre sa vision logique. Les Grands Anciens ne sont pas des extra-terrestres, ce sont des choses qui viennent d’autres espaces. À son époque, le terme multidimensionnel n’existait pas encore du point de vue scientifique, mais lui en parlait déjà dans son oeuvre. Il a branché cet arrière-plan scientifique sur une double mythologie existante. Celles de l’antiquité et de l’ésotérisme. Il les utilise d’une manière qui lui est propre en rebondissant sur cet héritage qu’il renverse dans une oeuvre complètement matérialiste. Pourtant, ces êtres venus de l’espace, il les appelle des dieux. Parce que pour lui, sur le plan de l’écriture c’était plus acceptable.

Nous nous retrouvons donc dans de la pure science-fiction, et pourtant nous avons l’impression de lire des histoires fantastiques. Mais dans quel style classer la partie « mythe de Cthulhu » de l’oeuvre de Lovecraft ?

Francis Valéry : C’est le problème des gens qui mettent des étiquettes.

Tristan Lhomme : Lovecraft a commencé sa carrière littéraire en croyant écrire dans le prolongement d’Edgar Poe, il a continué en croyant écrire dans le prolongement de Lord Dunsany, il a terminé en écrivant des choses qui s’éloignaient de plus en plus du fantastique et qui se rapprochaient de la science-fiction, mais ça reste une seule oeuvre avec trois facettes différentes. Si nous prenons le temps de regarder de manière transversale les thèmes abordés, ils finissent par se recouper. Il a aussi fait « joujou » avec certaines de ses nouvelles gothiques où l’on retrouve un de ses protagonistes fétiche, Pickman, dans les contrées du rêve.

Fabrice Gagos : C’est quelqu’un qui s’est aventuré dans presque tous les genres tout en laissant apparaître derrière ses histoires ce petit soupçon qu’il pouvait y avoir des liens communs entre eux.

Francis Valéry : Cette notion de genre n’existait pas. Weird Tales était sous-titré The unique magazine. Il ne faisait pas du tout référence à ce que l’on aurait pu appeler « gothique » ou « fantasy ». La distinction était thématique. Par exemple, il y avait un pulp spécialisé dans les histoires de combat entre des zeppelins et des avions pendant la Première Guerre mondiale. Ça ne parlait que de ça ! SF ou fantastique sont des mots qui ne veulent pas dire grand-chose. Aux USA, parfois, on parle de fantasy pour signaler quelque chose que nous appellerions fantastique. Alors que nous, nous pensons tout de suite à des histoires de nains ou de dragons. C’est comme cela que nous sommes arrivés à des délires à la Presse-pocket où un nouveau genre apparaissait toutes les semaines. Époque bénie où les genres n’étaient pas cloisonnés !

19_invitesAlain Pelosato : Lovecraft s’appuyait sur les actualités de son époque. Il a écrit Les montagnes hallucinées en plein pendant la découverte de l’Antarctique. Il y a plein de côtés scientifiques dans la description de l’équipement ou la dissection d’un Ancien. Le fait qu’il s’inspire de la réalité rendait son horreur plus tangible.

Francis Valéry : Il n’était pas le seul à faire cela non plus. Cette notion qu’au-delà de notre univers en trois dimensions il existerait d’autres espaces, un multivers, a également été abordée bien avant lui dans la littérature populaire française. À son époque il y avait des gens cultivés dans plusieurs domaines, et pas seulement dans un seul comme maintenant, à cause de notre concept de l’éducation. On pouvait avoir une vaste culture générale et se passionner tout autant pour les sciences et la littérature. Lovecraft était une personne éveillée, qui passait son temps à chercher l’inspiration de tous les côtés. J’ai voulu savoir comment Lovecraft avait été reçu en son temps. C’est un sujet qui n’a pas été trop abordé. Qu’est ce qu’on a dit de ses textes entre lecteurs, écrivains, critiques, universitaires… Le résultat est terrible. Pour beaucoup, il n’existe pas. Quand on le cite, c’est pour se foutre de sa gueule. Un seul universitaire, qui a longuement développé un chapitre sur Lovecraft, s’est appuyé sur deux seuls textes : Les montagnes hallucinées et Dans l’abime du temps. C’est moins discutable de les classer tous deux dans la SF, car ils ne sont pas parus dans Weird Tales (voir la table ronde sur H.P. Lovecraft : l’homme ci-dessus). Ce sont ceux-là plus particulièrement qui ont trouvé grâce aux yeux de ses contemporains.

Alain Pelosato : Si un jour l’humanité est envahie de découvertes scientifiques, ça va être l’enfer su Terre. Lovecraft explore la peur de la science. Il faut faire attention à ne pas rendre publiques des choses trop dangereuses. Il y a beaucoup de mécanique quantique dans quelques une de ses nouvelles. Il apporte une explication scientifique pour toutes sortes de choses : pourquoi ne peut-on pas photographier Ceux du dehors ? Parce que nous ne sommes pas en phase avec eux ! Ça sert à donner du crédit au peu d’éléments mythologique présent dans ses nouvelles.

Tristan Lhomme : Sa passion d’adolescence était pour l’astronomie.

Raphaël Granier de Cassagnac : Dans toutes les mythologies il y a plusieurs versions des dieux, et c’est pareil chez Lovecraft. Il n’y a pas qu’une seule manière de décrire les Grands Anciens. Les descriptions diverses et différentes insinuent le doute sur l’existence des dieux, car nous ne sommes pas censés les rencontrer (à moins qu’ils interviennent dans une de nos histoires, et ils le font quand ils veulent, de la manière qu’ils veulent). C’est pour ça qu’il est important de faire apparaître les mêmes dieux plusieurs fois dans des nouvelles, et sous plusieurs formes.

Francis Valéry : Nous parlons de mythologie comme s’il s’agissait seulement d’un sac rempli d’histoires, mais il faut s’arrêter à la notion spécifique de mythe, et en particulier de mythes modernes. Nous nous apercevons que cette « littérature de l’imaginaire » est une formidable machine à fabriquer des mythes. Le procédé lovecraftien s’appuie sur le réel. Prenons l’exemple de la cryptozoologie, qui fait partit des pseudosciences. Les créatures que nous n’avons jamais vues à part sur des photos floues existent réellement pour certaines personnes, elles n’ont simplement pas encore été étudiées. On vous explique, en prenant exemple sur des animaux étranges et bien réels, qu’il est possible que d’autres créatures mythiques existent. L’absence de preuve n’est en rien la preuve de l’absence. Un mythe moderne est une construction littéraire qui part du réel pour, avec des arguments qui tiennent la route, constituer une fiction réaliste qui arnaque le lecteur. Si beaucoup de gens pensent qu’une chose existe, elle devient réelle, d’un certain côté. Quand on lit Lovecraft, on se dit que les États-Unis possèdent une longue histoire derrière elle. Arkham est presque aussi vieille que les châteaux d’Écosse ! Il arrive à nous faire croire à plein de choses. Il dote même son pays d’un passé lointain. Ça, c’est la mythologie fondamentale du fantastique contemporain américain.

Fabrice Gagos : Il a sorti le fantastique américain de l’ombre de l’Angleterre. Les anglais étaient restés sur le modèle du château hanté en Écosse, avec des fantômes bien élevés plutôt que des montres tentaculaires qui viennent vous bouffer le cerveau. Lovecraft a conçu tout à fait autre chose, qui sortait tout de même du populaire.

20_svartDessins et fanarts de Fabrice Gagos, dit Svart, interviewé dans la partie consacrée aux invités.

Raphaël Granier de Cassagnac : Une des raisons du succès du mythe de Cthulhu est que les premiers lecteurs étaient des américains. Mais ses textes sont universels.

Tristan Lhomme : Pourquoi ont-ils si bien marché en France et ont-ils mis trente ans à démarrer aux USA ?

Alain Pelosato : Parce qu’il a eu de bons promoteurs en France.

Francis Valéry : C’est dû à une poignée d’intellos parisiens qui tenaient toute la presse des années cinquante/soixante et qui ont traité Lovecraft comme un génie. La mise en place du mythe de Lovecraft a été due à seulement dix personnes bien placées, comme Cocteau ou Bergier. Cela ne veut pas dire que ses textes n’étaient pas intéressants, même s’ils étaient très mal traduits. S’il s’est fait connaître dans son pays c’est grâce à Michaud, à l’époque étudiant en France et qui habitait Providence. Il n’avait pas compris pourquoi cet auteur était dans toutes les librairies de Paris alors qu’aux États-Unis il était invisible (voir la table ronde sur H.P. Lovecraft).

Nous n’avons pas trop parlé de bandes dessinées ou d’audiovisuel. Que pensez-vous des représentations des premières couvertures des recueils de Lovecraft ?

Fabrice Gagos : Honnêtement, je n’en sais rien. Je sais qu’en ce moment il y a beaucoup de choses qui sortent sur Lovecraft dans des collections un peu steam-punk mais je ne sais pas si, historiquement, il y a eu beaucoup adaptations. Ce qui est compliqué à représenter graphiquement ce sont les créatures, car il n’y a jamais eu de description officielle de celles-ci. Lovecraft ne se prête pas facilement à l’adaptation en BD, car c’est un média d’images, encore plus que le cinéma, nous n’avons pas la possibilité d’utiliser des bandes sonores. En bande dessinée, ne pas montrer de choses, c’est compliqué. Il y a bien sûr la mode des tentacules, mais cela n’est pas forcement lovecraftien.

De nos jours nous retrouvons un certain code illustratif lovecraftien (voir la première partie de ce reportage sur les graphistes).

Francis Valéry : Le premier album de Breccia sorti aux US a démarré la vague des comics en noir et blanc à la fin des années quatre-vingt. Des tas d’auteurs plus mauvais les uns que les autres mettaient en BD des textes de Lovecraft. Il y a eu peu de réussites dans cette masse de graphistes. Les illustrations des pulps étaient elles-mêmes en majeure partie très moches. Certaines jaquettes des éditions Arkham étaient plutôt sobres. Quand on lit Lovecraft, plein de trucs surgissent dans notre tête, qui ne sont pas transposables en image.

Fabrice Gagos : L’auteur qui arrive le mieux à représenter son univers, c’est Mignola avec Hellboy et BPRD, alors qu’il recréer sa propre mythologie en ne se basant pas que sur ses textes.

Francis Valéry : Il a fallu attendre longtemps pour que cette génération de pionniers du multimédia arrive et commence à s’intéresser à cet univers.

Raphaël Granier de Cassagnac : Il n’y a que Cthulhu qui soit emblématique. N’avoir représenté qu’un seul dieu, aussi facile à retenir avec sa gueule de poulpe et ses ailes membraneuses, a fait en sorte que le mythe se soit doté d’une icône. Dessiner Cthulhu est facile, mais il est compliqué de le rendre effrayant. Il faut que de vrais artistes s’en emparent.

Fabrice Gagos : Le premier problème auquel j’ai été confronté en adaptant les histoires de Lovecraft concernait les descriptions inconcevables des monstres. Je suis donc parti sur le thème général. Dagon, c’est un homme poisson. Nous sommes obligés de prendre une décision à un moment donné et c’est ce qui fait que les versions d’un même dieu sont multiples. On ne fait pas que reprendre une description.

Tristan Lhomme : Le jeu de rôle L’appel de Cthulhu à produit des arts books dès le début des années quatre-vingt, illustrés par Tom Sullivan. C’est lui qui, plus tard, a fait les visuels d’Evil Dead. En ce moment les membres des éditions Sans-Détour (voir également la première partie de l’article sur les éditeurs) sont en train de réaliser la septième édition du jeu et refont des livres d’illustrations en demandant la participation de nouveaux graphistes. Les mêmes bestioles sont dessinées complètement différemment, elles n’ont plus du tout la même tronche et c’est plutôt bon de les comparer. Il y a vraiment des perceptions et des sensibilités différentes.

21_pelucheRaphaël Granier de Cassagnac : Depuis 1980 jusqu’à nos jours, Cthulhu est devenu une espèce de figure populaire. Il y a des gens qui font des kick-starters pour des peluches, des chaussons à tentacules, ou tout ce que vous voulez à tentacules. Ça paraît bizarre aux générations d’avant, mais à présent on en trouve assez facilement.

Comme même dans South Park il est possible d’invoquer Cthulhu, ne pensez-vous pas que nous nous amusons plus avec le Myhte aujourd’hui qu’autrefois ?

Raphaël Granier de Cassagnac : J’ai lu des nouvelles d’horreur avec une peluche Cthulhu… Les petits enfants aussi adorent ça.

Tristan Lhomme : Cela plait à tout le monde, même à ceux qui ne sont pas forcement fan de littérature. Les gens trouvent Cthulhu mignon, c’est un signe de reconnaissance. Par rapport à la mythologie de Lovecraft, comme il a inventé des créatures qui ne sont pas liées par un cadre spatio-temporel bien précis, nous pouvons les retrouver dans l’antiquité, au Moyen-âge, ou même dans le futur sur une autre planète. Nous pouvons donc nous permettre beaucoup de choses.

Raphaël Granier de Cassagnac : C’est une dimension que nous pouvons explorer sur différents types de médias. Derrière chaque nouvelle de Lovecraft, il y a le même « mythe ».

Tristan Lhomme : Nous pouvons l’utiliser comme nous le voulons, mais ça pose des problèmes de distorsion, car au bout d’un moment nous finissons par ne plus utiliser le mythe dans le but de sa conception, c’est-à-dire pour faire de l’horreur. Il est donc mieux de l’utiliser sur une thématique familière afin de rester dans l’ambiance des textes originaux.

Public : Pensez-vous que le necronomicon soit une autre icône lovecraftienne ?

Raphaël Granier de Cassagnac : Lovecraft lui-même espérait qu’un jour quelqu’un écrive le necronomicon. Il n’a pas vécu assez longtemps pour le voir, il aurait surement été déçu, il l’a dit. Il a aussi reçu des lettres de gens lui demandant où on pouvait le trouver, qui ont cru que le livre existait. Les différentes éditions du necronomicon ne sont pas très bien, mais là n’est pas la question. Pour un auteur, c’est génial d’avoir une de ses inventions matérialisées.

Tristan Lhomme : Des gens s’amusaient à l’insérer dans des fiches de bibliothèque universitaire.

Francis Valéry : Dans nos contrées et dans notre Histoire, le livre est le support de la culture. S’appuyer sur des livres inventés pour écrire des histoires, c’est une chose qui vous vient souvent à l’esprit. C’est assez excitant. J’ai moi-même inventé un livre, puis écrit une critique de l’ouvrage que j’ai envoyé à une revue existante, en faisant croire qu’il était réel, et mon personnage a reçu cette revue et la cite, donc me cite, dans ma propre fiction. Nous brouillons les pistes et trompons tout le monde.

Alain Pelosato : Le necronomicon est une sorte de livre religieux, il a le même impact sur les personnages qu’un texte comme la Bilble ou le Coran.

Raphaël Granier de Cassagnac : Certaines personnes ont pris le Culte de Cthulhu au premier degré. Il existe des temples et une secte dédiés à Dagon !

Public : Ne peut-on pas dire que le mythe continue d’évoluer aujourd’hui ? Sous quelles formes ?

Tristan Lhomme : Il y a l’aspect des monstres ressemblants à de mauvais tirages au scrabble et des livres écrits avant l’invention de l’écriture, qui est de moins en moins présent, car ce n’est plus très drôle. Et la tentative qui provient à la base de S.T. Joshi, qui est le renouvellement de la fiction lovecraftienne en revenant sur les grands thèmes de l’horreur cosmique, en prenant de la distance avec la quincaillerie des montres improbables, etc. Il y a de nombreuses anthologies consacrées à cela.

22_dessinsFrancis Valéry : Il a cette volonté, chez de nombreux écrivains, que la partie théorique de leur travail – quand on fait des critiques ou des essais – participe au même titre que la partie romanesque. Que ce sont deux parties égales d’une même oeuvre, qui ont la même démarche. J’ai senti cela chez Lovecraft. Il y a à la fois son oeuvre littéraire romanesque, et sa correspondance. Ses courriers ne sont pas des oeuvres d’imaginations, mais des essais. C’est là dedans que nous trouvons des pistes pour comprendre ses nouvelles. Il ne fait pas la différence entre ses deux aspects littéraires.

Tristan Lhomme : Dans son essai, Épouvante et surnaturel en littérature, il fait le panorama de tout ce qui a été écrit avant lui, et il précise aussi ce qui fait pour lui un bon récit d’horreur. Il n’écrit pas juste sous la dictée, c’est quelqu’un de réfléchi.

Francis Valéry : Lovecraft fait de sa vie une oeuvre d’art. On sent qu’il croyait à certaines choses surnaturelles, sans se l’avouer, même s’il ne l’affichait pas du tout. Cela expliquerait la présence de tous ces livres ésotériques dans sa bibliothèque.

Raphaël Granier de Cassagnac : Nous avons presque l’impression qu’il se sent être le messager du fantastique !

Francis Valéry : Et si ça se trouve, Cthulhu existe.

Traduire HP Lovecraft
l’enregistrement de la conférence, c’est à cette adresse !

Invités : David Camus, Christophe Thill, Sonia Quémener, Patrice Louinet
Modérateur : Mathieu Rivero

Cette quatrième table ronde permettra d’explorer un versant trop souvent ignoré des littératures de l’imaginaire : la traduction. Traduit pour la première fois en France en 1954, Lovecraft a bénéficié ces dernières années de retraductions, le rythme s’amplifiant avec l’arrivée de certains textes dans le domaine public. Comment se frotter à la traduction d’une œuvre comme celle du mythe de Cthulhu ? Quelles étaient les limites de la première d’entre elle, signée Jacques Papy ?

Difficile de traduire les textes du cercle lovecraftien lorsqu’il nous manque des sources de références, nous a expliqué Patrice Louinet. Difficile également de se renseigner avant l’invention d’internet, nous précise Patrick Marcel, lui-même traducteur, lors de cette interview. Ne soyons pas trop méchants avec Papy ou ses pairs, sans qui nous n’aurions de toute façon pas pu connaitre Lovecraft aussi tôt. L’engouement autour de son oeuvre n’aurait pas été aussi fort dans notre pays, allez savoir. Le domaine de la traduction a évolué depuis son époque, dans tous les domaines, au cinéma comme en littérature. Nous ne nous permettons plus autant de liberté et choisissons de traduire plus littéralement les textes : il existe deux façons de traduire un texte, et souvent il faut choisir entre la fidélité ou le sens selon le contexte. Lorsqu’on souhaite coller le plus à la pensée de l’auteur et ainsi traduire quasiment mot à mot une phrase, il s’agit de traduction sourcière. Mais, si on souhaite se dégager d’une expression afin de la rendre plus compréhensible dans la langue cible, il s’agit d’une traduction cibliste.

Lorsqu’on a affaire à deux cultures différentes, il est parfois difficile d’adapter sa traduction. Il y a, par exemple, des formes d’argot et des jeux de mots qui ne nous parleraient pas, des formes linguistiques un peu trop techniques pour un néophyte français qui, contrairement à un américain, n’a jamais vu un match de football – à ne pas confondre avec soccer – ou n’a jamais étudié l’histoire du pays source. Il faut donc effectuer un minimum de recherches pour ne pas se perdre dans le folklore à transcrire, avoir de la logique et un bon esprit d’analyse. Savoir formuler ses phrases est aussi très important. Et puis, deux textes faisant le même nombre de pages ne prendront pas autant de temps ! Il est plus difficile de traduire un classique anglais bourré de sonorités très spécifiques qu’un texte franc et tranchant à l’américaine.

Une bonne traduction se fait en trois temps : premièrement, il y a la phase de compréhension, puis vient la déverbalisation. À partir de la compréhension des mots vient l’analyse du sens de la phrase, ce qui donne lieu à la réexpression ou reformulation, tout en gardant le plus possible ces mêmes expressions (sans oublier les relectures et les corrections de l’éditeur). Un traducteur littéraire a forcément un style qui lui est propre et qu’il doit adapter à celui de l’auteur, c’est pourquoi il est utile de connaître les écrits de celui-ci, ou d’avoir au moins une certaine expérience du style. La traduction d’un roman est plus ardue à faire que celle d’une recette de cuisine, car il faut garder l’esprit de l’écrit. Une mauvaise traduction peut faire passer le plus terrorisant des livres pour l’ouvrage le plus insipide de tout les temps. Il faut donc être précis, car, autre exemple, un titre comme Le Chien des Baskervilles à beaucoup moins de panache que Le Molosse des Baskervilles, qui annonce tout de suite la couleur !

Il y a tout un tas de traductions logiques d’une même phrase, le tout est de bien choisir, et surtout de rester dans son registre. C’est pourquoi lors d’une reprise d’un texte par un traducteur plus récent, il y a tout à revoir. L’accès à l’information est plus facile à notre époque, donc certaines améliorations et corrections sont parfois méritées. Et puis il faut dire qu’au vingtième siècle certains éditeurs préféraient publier des textes plus simples, plus concis, car ils avaient des exigeantes de formats. Voilà pourquoi la plupart des puristes se tournent vers des intégrales revisitées plutôt que d’acheter de l’occasion. Comment retranscrire fidèlement le style « arriéré », bourré de vocabulaires et de sonorités d’H.P. Lovecraft sans faire de lourdeurs ? Quelles découvertes ont été faites par le public français en relisant les nouvelles traductions d’HPL ? Et, « qui mieux qu’un fan peu traduire son auteur favori » ?

23_traductionsLa première traduction des textes d’H.P. Lovecraft date de soixante-quatre. Tout le monde l’a découvert grâce à la version de Jaques Papy, complétée par Simone Lamblin. Mais que pensez-vous de cette traduction ?

David Camus : Ce n’est pas très sympa de parler de ses prédécesseurs parce que nous avons tout le beau rôle ici. Ils ont déblayé le terrain, nous venons après. Et puis il ne faut pas oublier qu’ils n’avaient pas la même manière de travailler. Il y avait moins d’anglicismes. Les directeurs d’ouvrages comme Jacques Goimard, le directeur de Presse SF, ne comprenaient pas l’anglais et ça ne les empêchait pas de reprendre les textes de leurs traducteurs et de les corriger à leur façon pour des critères qui n’appartenaient qu’à eux. On incombe la faute au traducteur, mais il n’y est pas forcément pour quelque chose. Beaucoup de traducteurs ont subi les foudres de leur éditeur. Et puis, à l’époque, il y avait cette habitude qui consistait à sabrer absolument les textes pour des questions de longueur. Souvent, on adaptait un texte au format que devait faire le livre. Tous les auteurs publiés dans la Série noire, comme Lovecraft, ont subi des coupures dans leurs textes. Papy n’est pas le pire des traducteurs, car s’il ne colle pas au texte, il est au moins lisible. Ce que nous pouvons lui reprocher, c’est que son texte est généralement plus court d’un tiers que le texte original alors que quand on passe de l’anglais au français, celui-ci gagne à peu près dix pour cent. Dès que Papy trouve une difficulté, il la passe. Comme Lovecraft est difficile à traduire, il ne reste plus grand-chose au final.

Patrice Louinet : Il y a un contexte d’époque qui est valable pour tous les traducteurs, certes Papy était là le premier, mais il ne faut pas pour autant le laver de tous ses défauts. Il a pris beaucoup de raccourcis commodes que des questions de calibrages ne sauraient expliquer. S’il y a un terme difficile, si, par exemple, dans un texte, il y a une carpe, elle devient un poisson. Il va toujours vers le vocabulaire le plus générique.

David Camus : Dans l’Appel de Cthulhu, des choses qui proviennent d’autres sphères deviennent des choses en forme de sphère. Il y a beaucoup d’exemples gênants.

Patrice Louinet : Toute l’équipe de Bergier, de Truchaud, de Papy, etc., n’avait pas les mêmes compétences que nous. Mais malgré ça, c’est grâce à eux que j’ai pu dévorer les textes de Lovecraft et de bien d’autres écrivains en étant ado. Lovecraft arrivait à passer à travers ses traductions.

David Camus : La traduction de Bernard Noël qui la suivit est bien pire, nous voyons qu’il ne connait pas du tout l’anglais. Il se plante donc sur les mots faciles, puisqu’il ne va pas les vérifier dans le dictionnaire, car il pense les connaître. Le So long de Carter (adieu) est traduit par « si long, Carter ».

Christophe Thill : Il y a aussi le coup où il est question de cymbales, qui deviennent des symboles.

David Camus : La quête onirique de Kadath nous a tous marqués. Mais les quatre nouvelles du recueil Démons et merveilles (le titre est une invention française) ne sont pas du tout placées dans l’ordre. La nouvelle fondamentale clôture l’ouvrage, elle se termine bien, alors qu’elle est censée être au début. Nous nous sommes dit à l’époque que ces histoires n’avaient pas trop de sens, mais que c’était normal : c’est du Lovecraft. Alors que son oeuvre a du sens. Il faut revenir au texte original. Ce qui m’a fasciné quand on a réalisé l’ouvrage Kadath, c’est qu’on a longtemps cru en France (on le cite même dans la monographie de soixante-neuf consacrée à Lovecraft par les cahiers de l’Herme), que Kadath était une ville. Parce que c’est ce qu’on peut lire dans la traduction. La première phrase est : « trois fois Randolph Carter rêva de la merveilleuse Kadath, et trois fois il en fût repoussé alors qu’il s’arrêtait sur la haute terrasse qui la surplombe ». Si vous lisez le texte en anglais, cela donne ça : « Three times Randolph Carter dreamed of the marvelous city, and three times was he snatched away while still he paused on the high terrace above it. ». Le traducteur a traduit « city » par Kadath, alors que la cité n’a pas de nom. Kadath est la montagne au sommet de laquelle se trouve la mystérieuse forteresse d’onyx où résident les dieux.

Sonia Quémener : Contrairement à mes camarades, je n’ai pas découvert Lovecraft en français. Quand j’ai eu la chance de pouvoir le traduire, je suis partie de l’anglais et j’ai transposé les mots comme je les ressentais en essayant de les restituer le mieux possible. J’ai plus été influencé par mon ressenti que par les traductions précédentes.

Christophe Thill : Il est vrai qu’une mauvaise ou une malhonnête traduction peut entrainer des dérives critiques. J’ai été étonné de voir toutes les différences de longueurs et de vocabulaires entre les premières versions françaises et les textes originaux. Je suis d’ailleurs, par exemple, est paru pour la première fois dans Fiction en cinquante-cinq. Vous devez vous souvenir que dans ce texte, au début, le personnage raconte sa triste histoire (et ne découvrira qu’à la fin qu’il est un monstre). Il dit qu’il est « l’étonné, le déçu, le bannit ». Or, dans cette traduction, qui avait été intitulée très élégamment Celui d’autre part, le personnage se décrivait comme « le ténébreux, le veuf, l’inconsolé. » Ce qui, vous l’admettrez, est un petit peu abusif. D’autant plus que la nouvelle était suivie d’un texte critique qui commentait ces trois mots en disant qu’on les reconnaissait. Tu parles !

David Camus : On pourrait passer une semaine à parler de choses comme ça. Ce genre de pratique était courante jusqu’aux années deux mille, jusqu’à ce qu’une nouvelle génération d’éditeurs prenne le relais. Si je vous disais qu’Orson Scott Card a été mal traduit dans les années quatre-vingt, vous allez probablement être surpris. Si vous avez lu des éditions de texte étranger datant du vingtième siècle, vous ne les avez pas lus.

Patrice Louinet : La SF et la fantasy étaient des genres mineures avant qu’ils ne deviennent « respectables » ces dernières années, donc il y avait tout de même moins de soin éditorial apporté à ces livres…

24_editionsDavid Camus : La série DragonLance, éditée par Jacques Goimard, racontait la genèse d’un grand méchant dans un de ses volumes. Dans les jeux de rôle, ce personnage porte un masque et le texte est intitulé Before the mask. Le traducteur, Jean-Claude Mallet, rend sa copie intitulée très logiquement, Avant le masque. Et je me souviens de Goimard disant que cela n’allait pas, que le masque est en fait un persona, que ça fait référence au théâtre grec, donc que ça ne doit pas être « avant le masque », mais « devant le masque ». Nous avons tous essayé de lui expliquer qu’il se trompait, mais le bouquin est sorti avec son titre. Ce qui est assez marrant, et c’est encore le cas aujourd’hui, c’est que beaucoup de directeurs de collection qui corrigent des traducteurs ne sont eux même pas traducteur et parfois ils ne parlent même pas anglais.

Comment en êtes-vous venus à traduire Lovecraft ? L’initiative vient-elle de vous ?

David Camus : Non, c’est venu par les aléas des rencontres. J’ai toujours lu Lovecraft, il fait partie de ces auteurs que je relis chaque année. Un de mes amis éditeurs, Sébastien Guillot, qui bossait à l’époque pour Mnémos, connaissant ma passion pour ce grand écrivain, m’a demandé de retraduire ses textes et m’a proposé le projet de faire un livre sur Kadath. Je me suis mis à trembler de partout, j’étais à deux doigts de l’étrangler (ce qui est bête à faire à quelqu’un qui vous propose du travail) et le soir même, je m’en souviens très bien, j’ai rêvé de la préface que j’allais finir par écrire pour Les contrées du rêve. En lisant les textes originaux de Lovecraft, je me suis rendu compte que cet auteur que je pensais bien connaître m’était en fait totalement inconnu.

Sonia Quémener : Je travaillais pour Bragelonne depuis trois ans quand on m’a proposé de participer au projet Cthulhu le mythe, pour moi aussi c’était un rêve. J’ai adoré lire Le festival en anglais, c’est d’une poésie… C’est ma nouvelle favorite, juste après La couleur tombée du ciel.

David Camus : Si Lovecraft est si difficile à traduire, c’est justement à cause de sa poésie, de sa sensibilité.

Sonia Quémener : Ses proses sont pleines de richesses. Il faut faire attention à rendre cette densité sans qu’elle devienne indigeste. Toute la beauté de ses textes réside dans cette insistance, ce côté gothique, qu’il est important de restituer.

Christophe Thill : Contrairement à vous, je ne suis pas traducteur professionnel. Quand il a fallu travailler pour Libellus sur les adaptations de livres audio dans les domaines de l’imaginaire, j’ai aidé à la traduction des Montagnes hallucinées avec Thomas Bauduret, mon partenaire chez Malpertuis. Lui a la capacité de pouvoir traiter un gros volume en peu de temps, et moi je me suis assuré que le texte soit lovecraftiennement correct. Mais c’est ma traduction du Roi en jaune, que j’ai publiée chez Malpertuis, qui a été mon plus gros projet en tant que traducteur.

Patrice Louinet : Je ne suis pas non plus traducteur à la base. Au départ je travaillais uniquement pour le marché anglo-saxon. J’ai dirigé aux États-Unis l’intégrale des nouvelles d’Howard que j’ai retranscrit d’après manuscrit. J’étais donc éditeur au sens américain du terme. Mon projet s’étant achevé en 2003, je me suis dit que ce serait quand même bien de publier la même chose en France et de redonner à Howard la place qui est logiquement la sienne dans l’histoire de la fantasy sur le marché français. Du coup j’ai demandé à mes correspondants qui serait susceptible de publier Howard comme je l’entendais, et tout le monde m’a conseillé Bragelonne. Je leur ai passé un coup de fil assez épique, car je suis tombé directement sur Stéphane Marsan, le directeur. Il n’était pas très motivé pour publier Howard, mais m’a donné rendez-vous et je suis passé avec mon gros paquet de photocopies des manuscrits originaux et des éditions américaines hyper luxueuses. Je lui ai expliqué mon travail, comment publier les nouvelles dans l’ordre, etc. Mais je n’avais aucune idée de comment traduire tout cela. Je voulais juste diriger la collection. Je me foutais de savoir qui serait le traducteur, par contre je voulais passer derrière tout les textes pour vérifier chaque ligne. Pourquoi ne les traduis-tu pas toi même ? M’a-t-il répondu. C’est possible ? Et bien, voilà, je l’ai fait, je suis devenu traducteur. J’ai commencé à traduire Howard et maintenant je ne sais plus combien de livres j’ai à mon actif. Tout est une question de hasards. Je n’ai jamais traduit Lovecraft, même si David (Camus) m’a fait relire ses traductions. Je pense qu’il est important pour un traducteur de bien connaître son auteur et d’avoir une certaine affinité pour ses thèmes afin de pouvoir se projeter ou se perdre dans ses textes. Je suis un très gros fan de Lovecraft, j’adore La couleur tombée du ciel, et je pense que c’est un vrai chalenge d’arriver à retranscrire l’ambiance de cette nouvelle.

Sonia Quémener : Sans oublier la progression et la déliquescence qui la distingue.

Patrice Louinet : Il y a des choses très complexes à traduire chez Lovecraft, comme ses affectations stylistiques, car il utilisait volontairement un anglais britannique du dix-huitième. Il y a des nuances dans l’orthographe qu’il est impossible à faire passer en français. Il faut trouver des expédients, mais dans la plupart des cas ce sera perdu. C’est frustrant. J’adore le style de Cormac Mccarthy, un auteur né à Providence qui a vécu au Texas (au style complètement différent de celui d’HPL), mais je n’oserais pas le lire en français pour cette raison, car il utilise un vocabulaire totalement texan plein de subtilités. Si on annote le bouquin, on en perd tout l’intérêt.

25_albinosPhotos prises par l’albinos, son Facebook.

Sonia Quémener : Nous retrouvons cela chez n’importe quel auteur.

David Camus : Oui, mais à des degrés divers. J’ai calculé qu’il me faut trois fois plus de temps pour traduite Lovecraft, qu’avec n’importe quel autre auteur. J’en ai parlé avec un traducteur, qui est le directeur de la collection Langue pour tous chez Pocket et qui s’est aussi frotté à Lovecraft. Il m’a sorti ce même chiffre. Le problème est que trois fois plus de temps ne veut pas dire trois fois plus d’argent. Quand la traduction est votre gagne-pain, vous ne pouvez pas seulement travailler sur les textes de Lovecraft. La difficulté est également matérielle. Et puis, il y a une autre chose qui m’affecte, c’est que Lovecraft est un écrivain qui ne vous laisse pas indemne. Nous sommes totalement métamorphosés après l’avoir lu. Il nous plonge dans des états assez curieux. C’est un auteur prégnant.

Sonia Quémener : C’est le seul écrivain qui m’ait donné des cauchemars ! Au final, il vaut mieux traduire Lovecraft plutôt que de ne pas le faire connaître.

Puisque vous parlez de la modernité et de la poésie de Lovecraft, il est important de savoir comment retranscrire son lexique.

Christophe Thill : Nous discutions des Montagnes hallucinées. La problématique de la modernité s’exprime assez bizarrement dans ce texte, car il y a une cohabitation de certains archaïsmes de langages que nous retrouvons à plusieurs endroits, et puis il y a ses descriptions des machines pleines de détails technologiques (voir la table ronde sur le Mythe de Cthulhu ci-dessus). La modernité chez Lovecraft n’est jamais pure. Comme il le disait, le combat contre le temps est le meilleur sujet pour un écrivain. Il y a toujours une certaine cohabitation entre une affectation de modernité et des clins d’œil vers un passé qui peut être le dix-huitième siècle anglais ou remonter à un certain nombre de millions d’années.

Sonia Quémener : Ce déchirement de Lovecraft est flagrant quand il décrit ces cylindres où sont mis des cerveaux qui peuvent communiquer grâce à une machine. Il est attaché au passé et crains les découvertes de la science. J’essaie de m’imaginer ce que pourrait penser Lovecraft des dernières découvertes sur la matière noire, qui occuperait, avec l’énergie sombre, quatre-vingt-dix pour cent de l’univers et qui fait que nous sommes des résidus de tout un monde complètement inconnu. Lovecraft, en présentant la Terre et l’humanité comme une infime gouttelette dans un cosmos innommable, est en avance sur son temps.

Patrice Louinet : Lovecraft rêve de la permanence des choses, mais possède à côté de cela une fascination pour les éons. Il y a une différence entre ce qu’il écrit dans ses nouvelles et ce qu’il aimerait être. Il se replie sur une époque qui a disparu, comme nous pouvons le comprendre après son épisode new-yorkais. Providence est une ville qui est assoupie dans son passé, quand il la quitte, il est complètement perdu. C’est cette déchirure qui fait de lui un grand écrivain.

Avez-vous une nouvelle préférée de Lovecraft ?

Sonia Quémener : La couleur tombée du ciel est en dehors de l’univers. Lovecraft n’est pas en train de fouiller dans son necronomicon, c’est une histoire toute bête, qui pourrait arriver. C’est écrit avec un certain détachement, et en même temps il y a une poésie sur l’intangible.

Patrice Louinet : Il y a cette futilité des actions humaines très Maupassant.

Sonia Quémener : La résignation des personnages est frappante. Les fermiers se font empoisonner, ils le savent, mais ils ne font rien.

Patrice Louinet : Il n’y a pas ce côté mélodramatique que l’on va retrouver dans la production pulp de l’époque. Il part d’un constat, et l’amène jusqu’au bout. Il n’y a aucune morale, pas de manichéisme, et c’est étonnant de voir qu’une chose pareille puisse paraître dans les pulps américains de l’époque, car le lectorat est pétri de puritanisme. Nous avons un auteur athée qui pose une conception mécaniste du cosmos. Quoi qu’on fasse, on va crever, c’est comme ça !

Sonia Quémener : Ça, c’est de la modernité.

Patrice Louinet : Ce côté nihiliste est aussi dans les nouvelles de Conan. L’histoire commence avec un cataclysme, tout le monde meurt, Conan et ses potes arrivent, ils font plein de choses, puis à la fin il y a un cataclysme, tout le monde meurt. Ce sont des nouvelles très sombres. Cette conception de l’écriture n’arrive qu’aujourd’hui dans la littérature populaire avec G.R.R. Martin, par exemple. Les héros susceptibles de sauver le monde meurent. Tout le monde trouve ce concept génial, mais ça fait des années qu’il existe.

Sonia Quémener : Comme quoi ça sert à quelque chose d’être novateur, car nos idées finissent par se répandre.

26_cosplaysDavid Camus : Si je devais choisir entre mes nouvelles préférées, je choisirais Les montagnes hallucinées et je ne la sépare pas de Dans l’abime du temps, car ces textes sont extraordinaires dans leur progression et dans leur longueur. Et puis à cause de ce qu’ils nous disent au niveau de la progression de Lovecraft par rapport à ses collègues. Mais j’aime aussi La quête onirique de Kadath pour sa poésie dans la scène finale, pendant le dialogue entre Carter et Nyarlathotep, quand on découvre ce qu’est vraiment la merveilleuse Cité du soleil couchant. Le texte beaucoup plus court qui le suit est La clef d’argent. Elle doit faire une trentaine de pages et est plus intime. Il s’agit d’une sorte de retour à l’enfance. Le texte original est extrêmement bien fait, mais la traduction est totalement foirée ! C’est un texte simple et sublime.

Christophe Thill : Toutes les nouvelles sont mes préférés ! Je ne les regroupe pas en paquet comme on a tendance à le faire, pour moi c’est un corpus unique.

David Camus : Quand on lit Lovecraft, on ne peut pas retenir qu’un seul texte.

Christophe Thill : Tout le monde parle du style de Lovecraft, mais je ne l’ai compris qu’en lisant ses premiers textes et en faisant un parallèle avec ceux de Poe en VO. Tout le monde connaît les traductions de Baudelaire, mais là encore ce n’est pas très fidèle et on ne peut pas se rendre compte de toute son influence chez Lovecraft. Cette prose délirante multisyllabique et excessive, ainsi que le soin donné à la construction des textes, se retrouve chez ces deux écrivains. La fameuse injonction d’HPL de toujours commencer par envisager le déroulement de la nouvelle dans l’ordre où se passent les évènements et de tout chambouler pour préparer l’ordre de narration – qui doit en général être différent pour avoir une nouvelle bien faite – le préoccupait énormément.

Patrice Louinet : Ça peut produire des fins un peu « bancales » quand le type écrit son journal en disant : « oh mon dieu je voie une créature velue à la fenêtre, oh, il ouvre la fenêtre, non, non, aaaaaah ! ». Mais bon, il était jeune.

David Camus : En traduisant Lovecraft, on se confronte à chaque mot, et on a beau espérer, ce ne sera pas plus facile après. Je me prépare à traduire d’autres nouvelles en me disant que je devrais mieux m’en sortir, mais non, quel enfer ! Et pourtant je n’ai qu’une seule envie, c’est d’y retourner. Je vais vous citer une phrase très représentative de ce vers quoi Lovecraft tend et essai de nous emmener. C’est-à-dire la beauté. Quand on dit qu’il n’y a pas d’issue à ses horreurs, il y a tout de même un côté poétique et un lien envers l’autre. Il y a même un peu d’humour parfois. Carter, en essayant de trouver la Cité du soleil couchant va plaider sa cause devant les dieux et se retrouve devant le pharaon noir, leur porte-parole. Celui-ci lui explique ce qu’est la cité, que ce n’est jamais que l’agrégea de tout ses souvenirs, des moments heureux de son enfance. Nyarlathotep décrit cela sur plusieurs pages : « Even now they are shining above the scenes you have known and cherished, drinking of their charm that they may shine more lovely over the gardens of dream. ». Voyez ce côté alambiqué qu’il faut essayer de rendre tel quel. J’ai traduit ce passage de cette façon : « Regarde, derrière cette fenêtre brillent les étoiles de la nuit éternelle. En ce moment même elles baignent derrière les paysages que tu as connus et chéris, s’enivrant de leurs charmes afin de briller plus belles que jamais sur les jardins du rêve. »

Patrice Louinet : Je vous ai cité un exemple de boulette qu’un traducteur peut faire lorsqu’il n’a pas les références utiles à la traduction d’une oeuvre (voir la précédente table ronde), il est important de se baser sur de bonnes versions des textes et de ne pas les sortir de leur contexte. Les directeurs de collection sont plus experts sur leur style de prédilection de nos jours, ils sont habitués aux codes. Beaucoup de maisons d’édition demandent un glossaire des personnages et des lieux pour faciliter la compréhension. Toute traduction est de toute façon destinée à vieillir. Il y a plein d’exemples de cela. Quand un personnage traite un autre protagoniste de « basterd », en français ça va faire bâtard ou salopard. Il y a cinquante ans, salopard, ce n’était pas possible. Bâtard, encore, ça pouvait passer. Aujourd’hui ça fait banlieusard. C’est connoté. Autre exemple, il y a une nouvelle de Conan appelé Beyond the black river. River désigne un fleuve dans ce contexte, mais je ne vais pas appeler ça Au-delà du fleuve noir !

David Camus : Patrice Dupuis pense qu’il faut refaire une traduction tous les vingt/vingt-cinq ans. Il m’a fait traduire un polar où le personnage mange un sandwich à la viande. Un hamburger.

Sonia Quémener : Nos traductions sont transitoires.

Public : Avant il y avait des notes du traducteur en fin de pages ou de livre. Elles ont tendance à disparaître. C’est plutôt bien, car cela coupait la lecture.

Patrice Louinet : Cela est dû au fait que le lectorat français est plus au fait des moeurs anglo-saxonnes à notre époque. Il y a tout de même des blagues et des jeux de mots qu’il faut expliquer. Je n’aime pas la VF dans les films, mais la blague de Pulp Fiction est géniale, car au lieu d’être traduite mot à mot – elle ne voudrait plus rien dire – ils l’on totalement changé en restant dans le thème. En anglais c’est le père de la famille ketchup qui s’adresse à son fils et qui lui dit « catch’up », revient à nous. En français c’est le père de la famille citron qui lui dit « dépêche-toi on est pressé ». Un autre problème arrive quand un personnage a un nom qui se prête aux jeux de mots, que nous ne pouvons pas rendre. Nous devons lui en trouver un autre. Un peu comme dans la traduction d’Harry Potter. Il y a une part de bricolage dans le travail de traducteur.

27_trucsDavid Camus : En fiction on évite de sortir le lecteur du texte. Soit on s’arrange pour donner du sens de la manière la plus subtile possible, soit on laisse une note si on ne peut pas l’éviter, mais c’est en dernier recours.

Christophe Thill : Dans mon édition du Roi en jaune il y a plein de notes de fin de nouvelles qui m’ont paru nécessaires afin de se situer dans les lieux et la période (1870). Ces textes font allusion à des événements de l’époque qui ont pu avoir été oubliés. Il m’a semblé intéressant de mettre des rappels sur l’histoire du siège de Paris, ou des choses comme ça.

Public : Si traduire Lovecraft prends trois fois plus de temps, en quoi n’est-il pas possible de traduire un autre livre en même temps afin de rentabiliser ?

Sonia Quémener : Nous nous immergeons à chaque fois dans un univers différent. C’est d’autant plus vrai pour Lovecraft, et il est difficile d’en ressortir.

David Camus : Mais peut-on le lire en faisant quelque chose à côté ? C’est comme essayer d’écouter deux musiques différentes en même temps. Pour revenir à ses textes. Il est assez intéressant de voir que Les montagnes hallucinées est un petit roman d’environ trois cent mille signes écrit par un type qui va vous expliquer pourquoi il ne faut pas aller au pôle Sud. Évidemment, à la fin, c’est la première chose qu’on a envie de faire ! Le texte est très bizarre parce qu’il commence de la manière suivante : « I am forced into speech because men of science have refused to follow my advice without knowing why. ». Cette phrase a l’air simple, mais il y a plusieurs niveaux de compréhensions. C’est un piège. Elle a été traduite de cette façon : « Je suis obligé de prendre la parole parce que des hommes de science ont refusé de suivre mes conseils sans savoir pourquoi ». On ne comprend pas. Des hommes de sciences refusent d’écouter le mec comme ça, sans aucune raison ? Ce n’est pas ce que dit Lovecraft. Il y a deux-cents pages d’explications à propos de ce « without knowing why », car « ces hommes » veulent qu’on leur explique sans que ce leur soit expliqué. La description des montagnes et à l’image de ce qui est pour moi le style de Lovecraft. C’est immense, ça parait infranchissable, il faut surmonter des défis afin de le comprendre, on a l’impression qu’on va s’écraser, et quand on arrive à franchir l’obstacle, c’est la beauté. Ce qu’il faut bien voir dans Les montagnes hallucinées, c’est qu’il y a comme un effet d’entonnoir. Plusieurs personnes s’intéressent à l’Antarctique, plusieurs bateaux partent… De tout cet équipage, il n’y a qu’une petite partie qui va jusqu’aux pieds montagnes pour s’arrêter devant l’horreur, et seul deux personnes parviennent à les franchir. C’est cette élite, et c’est important pour Lovecraft, car il n’a pas envie d’être lu, qui surpasse l’épreuve. HPL ne voulait être lu que d’une petite partie de lecteurs qu’il estimait dignes de lui. S’il ne peut contrôler le mode de diffusion de ses nouvelles, il peut choisir qui va comprendre ses textes en piégeant ses lecteurs avec ses formulations. Si vous vous arrêtez à l’horreur, vous ne découvrirez jamais la beauté.

Public : N’avez-vous jamais pensé à changer les titres de certaines nouvelles ?

David Camus : Je ne l’ai fait qu’une seule fois parce que le titre portait à confusion (il s’agissait de La malédiction de Sarnath, qui est devenue La malédiction qui s’abattit sur Sarnath), mais j’évite de le faire parce que je pense que nous, la nouvelle génération de traducteurs comme l’ancienne, nous sommes tous ensemble : j’ai l’impression d’un travail commun et je me sens solidaire. J’ai essayé de me tenir à un corpus respecté par de nombreuses personnes afin de ne pas surajouter et dévier. Le titre original des Montagnes hallucinées est At the mountains of madness, donc Aux montagnes de la folie. Les montagnes sont tout autant hallucinées qu’hallucinogènes. Elles rendent fou. C’est un bon titre, inventé par Papy. Ma traduction n’est qu’une interprétation parmi plein d’autres.

Christophe Thill : Il y a des titres français qui me font bondir et d’autres qui sont dignes de respect. Par contre, dans une version revue de La quête onirique de Kadath, qui était obligatoire, les bestioles que nous appelions les Maigres bêtes de la nuit sont devenues les Décharnés de la nuit. Ça perd son charme, alors que ça sonnait bien.

Patrice Louinet : Ce n’est pas du Lovecraft, mais Journal d’un monstre est un titre terrible parce qu’il donne la conclusion de la nouvelle alors que nous sommes censés la découvrir à la fin, à la troisième page.

Christophe Thill : Lovecraft écrivait des hiéroglyphes, peu de gens arrivent à le comprendre et heureusement que Joshi a bien étudié la question afin de corriger les erreurs de ses amis qui ont retranscrit ses textes à la machine. On ne peut pas reprocher au traducteur d’avoir bossé sur une version du texte qui n’était déjà pas très bonne (voir la conférence d’avant).

Jouer avec le mythe : JDR & HP Lovecraft
l’enregistrement de la conférence, c’est à cette adresse !

Invités : Tristan Lhomme, Nebal & Jérome Bouscaut. Modérateur : Emmanuel Blavier

Autour de cette table c’est ajouté un invité-surprise, Éric Dubourd, auteur et traducteur qui, pour les éditions Sans-Détour (une interview de ces braves gens à cette adresse), a conçu un scénario intitulé Byzance en 800, supplément à L’appel de Cthulhu.

Votre fidèle serviteur… moi, se souvient de la première édition de L’appel de Cthulhu édité par Jeux Descartes en France, une traduction du jeu original paru chez Chaosium. C’est un jeu très respectueux de l’ambiance des textes composants le mythe de Cthulhu et les nouvelles d’Howard Phillips Lovecraft. C’est aussi une mine de renseignements pour le fan ne s’intéressant pas aux jeux de rôle, car, dans ma petite boite personnelle, j’ai retrouvé des cartes et des manuels de monstres, d’armes, et tout un tas de choses utiles à l’écrivain. C’est d’ailleurs en ouvrant ce coffre aux trésors héréditaire que j’ai commencé à aimer Lovecraft (si on ne compte pas l’intrusion d’une certaine peluche dans le berceau). Énormément de rôlistes de ma génération possèdent ce genre de souvenirs. Il aurait été dommage de voir L’appel de Cthulhu tomber dans l’oubli du public français, et il ne faut pas oublier de remercier les éditions Sans-Détour d’avoir récupéré la licence et de l’avoir exploité aussi souvent ! De bons scénars sortent quasiment tout les ans, et un large fandom les entoure. Mais est-ce que toutes les déclinaisons de L’appel de Cthulhu sont pour autant proches des textes originaux ? Est-ce bon de s’en émanciper ? Que doit-on garder, que doit-on jeter ? Nous avons vu que certains auteurs, en littérature, se permettaient des libertés inacceptables par rapport aux textes d’HPL, comme Derleth par exemple. Mais nous ne pouvons dire que, dans le milieu rôlistique, des scénaristes tentent de s’approprier le Mythe et de bannir toutes formes divergentes de « courant lovecraftien ». Qu’apportent des extensions à la « Cthulhu VS Gojira », qu’en est-il des publics visés ? Nous allons le découvrir grâce à quelques-uns des plus grands experts de la question.

28_JDRNous découvrirons aussi qu’une bonne part des joueurs de jeu de rôle n’ont pas lu les nouvelles d’H.P. Lovecraft et que, pour eux, des scénarios à la X-Files sont souvent plus appréciables que ceux se déroulant dans l’époque d’HPL. Nous en saurons plus sur l’extension Delta Green, le gros succès de L’appel de Cthulhu. Nous verrons qu’il n’y a pas qu’une seule manière d’adapter l’univers de Lovecraft dans des époques différentes (la France des années folles, par exemple). Nous vous renseignerons sur les origines de certaines créatures qui ne proviennent pas du bestiaire de Lovecraft (les chiens de Tindalos, par exemple). Nous verrons à quel point l’univers de Lovecraft ne connaît pas de limites… Nous verrons s’il est possible de faire survivre son pauvre personnage sans le rendre fou… mais je crois que vous avez déjà la réponse à cette question. Nous verrons où se trouvent les points forts du jeu : dans l’ambiance plus que dans le développement de PJ. Il est plus simple de concevoir de courts scénarios, pour ne pas frustrer les joueurs, nous dirons nos chers invités.

Populariser HPL, est-ce une chose à faire ? Qu’en aurait pensé l’auteur ? Beaucoup se disent qu’après tout, on s’en fout, il est mort… Mais si vous êtes un puriste, vous trouverez de bons conseils de jeu. Le JDR possède une approche plus « pulp », d’un certain côté. Nous retrouvons l’origine des écrits de certains confrères du maître qui, eux aussi, publiaient dans ces magazines. Ouvrir le culte de Cthulhu au grand public ne veut pas forcément dire que nous le dénaturons, nous donnons (en même temps) des conseils de lectures. Le jeu de rôle n’est plus considéré comme un passe-temps de déterreurs de cadavres, mais comme une pratique permettant aux esprits de s’ouvrir à de nouvelles choses. C’est un grand pas en avant pour tout le fandom gravitant autour de la littérature de l’imaginaire. Cette partie d’article, vous l’aurez compris, ne s’adresse pas aux spécialistes, mais aux fans de Lovecraft qui se poseraient certaines questions au sujet de cette branche lovecraftienne – comme dirait Tristan Lhomme – qu’est le jeu de rôle.

Une histoire lovecraftienne ne se concentre pas sur les monstres et les dieux. Tout comme les nouvelles, une plus grande partie du scénario est voué à l’horreur (la chose à conserver !) et aux complots. Il n’y a pas beaucoup d’action dans l’univers de Lovecraft, vous l’avez lu, il s’agit de narrer une histoire déjà passée, dans une histoire. Et l’horreur provient du fait que l’univers connu s’effritera, ce qui fera que les protagonistes perdront leurs marques et sombrerons dans la folie, quel que soit le cadre. Comme au cinéma, l’horreur doit arriver par palier. Un bon MJ se doit de savoir doser les effets, et surtout, ne doit pas perdre de vue les origines du mythe : Lovecraft. Il est néanmoins possible de faire du JDR « fun », en reprenant les histoires de Derleth et Lumley. Car ce qui ne passe pas en livre peut passer en JDR, sous couvert de la parodie et du pastiche. Pareil pour le nanar : un « bon » Stuart Gordon peut détendre l’atmosphère. Et, joueurs, n’oubliez pas que dans un jeu de rôle comme L’appel ce Cthulhu, vous n’êtes pas dans un MMO. C’est en tentant de faire le spécialiste que l’on finit par tuer son personnage : un survivant est un type peu curieux. Moins on en voit, chez Lovecraft, mieux on se porte !

L’appel de Cthulhu doit-il se renouveller au même titre que les nouvelles histoires publiées en anthologies par de jeunes auteurs, afin de s’émanciper de tout cliché ? C’est ce que pensent les cultistes autour de cette table ronde qui se sont approprié le mythe à leur manière et l’on transcender. Dans L’appel de Cthulhu, le joueur doit avoir de l’impact dans les histoires, il n’est pas seulement spectateur. Et cela pourrait le rendre fou… Alors, doit-on jouer un personnage lovecraftien doté d’un esprit d’analyse, ou bien faire l’idiot ? Doit-on concevoir un scénario basé sur une légende urbaine irréaliste, ou collant à l’esprit scientifique d’HPL ? Comment coopérer avec ses joueurs tout autour de sa table ? Comment S’adapter ? Et, comment cette adaptation a réussi à s’adapter !

Quel a été votre premier contact avec l’univers de Lovecraft ? Est-ce par le jeu, ou la littérature ?

Nébal : Pour moi les deux registres ont été très liés dès le départ. J’entrais dans l’adolescence quand je fus étonné par une couverture de Casus Belli que j’ai découvert par hasard. Dedans des pages étaient consacrées à Cthulhu et à Lovecraft. Je n’ai pas pratiqué le jeu de rôle lovecraftien immédiatement, mais c’est via celui-ci que je me suis intéressé à l’auteur. À l’époque on pouvait tomber sur des livres que l’on pensait écrits par Lovecraft alors qu’il s’agissait de nouvelles de Derleth et autres. C’est parmi tout cela que je me suis mis à m’intéresser à Lovecraft.

Jérôme Bouscaut : J’ai découvert le jeu de rôle bien plus tardivement en entrant dans une association (reportez-vous à la seconde partie de ce reportage pour les interviews). Ma seconde expérience de jeu était Delta Green. J’ai pensé que la petite fenêtre qu’on m’avait montrée ouvrait sur quelque chose d’énorme. Donc j’ai voulu en savoir plus.

Tristan Lhomme : J’ai commencé par lire les nouvelles de Lovecraft dans l’indifférence complète entre les révisions, les reprises de Derleth et l’oeuvre originale. J’ai commencé à jouer aux jeux de rôle grâce à L’appel de Cthulhu, car je connaissais déjà l’univers, c’était il y a trente ans.

Éric Dubourd : J’ai été initié au JDR par un ami, il y a également trente ans, et j’ai découvert la boite de Cthulhu de Jeu Descartes (car à l’époque les jeux étaient vendus en boite) avec à l’intérieur une carte du monde, un supplément qui détaillait les parcours pour se rendre à différents endroits… J’ai enchainé les parties d’année en année.

Vous avez tous masterisé L’appel de Cthulhu, mais à quelles autres variantes préférez-vous jouer ou faire jouer ?

Jérôme Bouscaut : Je préfère Delta Green, car j’ai des joueurs qui ont du mal avec l’époque 1920-30, car ils n’ont pas les repères. Ils sont bloqués par l’imaginaire, car ils se demandent quels moyens ils ont à leur disposition. Beaucoup de joueurs ont des références contemporaines, donc il est plus facile de jouer à un système de jeu où l’on peut greffer des éléments que l’on peut utiliser dans la vraie vie.

Tristan Lhomme : Ça nous amène à parler de la plasticité du mythe de Cthulhu dont le jeu comporte une vingtaine de déclinaisons de scénarios à travers les époques et les pays. Mais à côté de ça, il y a des jeux inspirés de Lovecraft qui ne sont pas des suppléments, comme Cthulhu au 7eme cercle qui est la seconde machine à publier des suppléments avec Sans-Détour (voir l’interview de la première partie du reportage), et tout un tas de petits jeux qui ne fonctionnent pas avec les mécanismes des jeux de rôle classiques.

29_cthulhuJérôme Bouscaut : Il y a pas mal de game designs, nouveaux dans le jeu de rôle. Je pense à deux jeux en particulier : Innommable de Christoph Boeckle, qui permet aux joueurs de créer des éléments d’histoire, ce qui fait que le MJ va être également surpris puisque ce sont les joueurs qui choisissent quel indice ils ont découvert et pour quelle raison. Ce qui change le paradigme de L’appel de Cthulhu, qui est linéaire. Le second est dans une autre mouvance, c’est Tremulus qui utilise le système d’Apocalypse world et qui est plus ciblé sur les relations entre les personnages. Où les personnages des joueurs seront confrontés à des choix qui feront avancer l’histoire.

Nébal : De nombreux jeux peuvent s’adapter assez facilement à l’univers de Lovecraft, et possèdent des variantes lovecraftiennes. Comme Mnémosine, où l’on joue des amnésiques ou Inflorenza où on retrouve Shub-Niggurath, le Roi en jaune, etc. Il y a aussi des déclinaisons plus traditionnelles dans des univers particuliers, comme The void qui adapte le mythe de Cthulhu dans le contexte du space opera. Toutes ces approches sont très différentes et peuvent amener plus de choses qui font défaut au système classique de l’Appel de Cthulhu.

Éric Dubourd : J’ai essentiellement joué au jeu original et j’ai ensuite essayé d’autres périodes en allant explorer Byzance en 800, d’où la parution de mon manuel de campagne qui va avoir de nouveaux suppléments très bientôt.

Quand vous avez des investigateurs, il y a toujours un faible nombre de survivants possédant toute leur santé mentale. N’y a-t-il donc qu’un seul destin pour ses personnages ?

Tristan Lhomme : C’est simplement une question d’adéquation du système de règle à la thématique. Il faut revenir aux textes, ce qu’a fait Sandy Petersen quand il a écrit L’appel de Cthulhu, et lire la fin des nouvelles de Lovecraft. Il y a des personnages qui s’enfuient en courant, en jurant de ne plus jamais ouvrir cette porte ou lire ce livre, il y en a qui, du fond de leur cellule, vont vous expliquer pourquoi ce n’est pas eux qui ont tué leur ami, même s’ils lui ont tiré trois balles dans la tête, il y en a qui écrivent parce qu’ils vont mourir dans le quart d’heure, d’ailleurs il y a un truc qui tape à la porte, donc il faut qu’ils expliquent ce qu’il va leur arriver… Dans l’ensemble, le jeu est très optimiste par rapport aux nouvelles de Lovecraft. La noble incertitude du sport, c’est le hasard.

Jérôme Bouscaut : Automatiquement, il pousse à la mort et à la folie. Car tu perds plus souvent de la santé mentale que tu en gagnes. Mécaniquement, sur un scénario, ça peut aller. Sur une campagne, les personnages vont forcément devenir fous.

Nébal : J’aime considérer la santé mentale comme un compte à rebours. La folie à proprement parler n’intervient pas forcément quand le taux est dépassé. Le personnage peut abandonner et tomber dans la dépression ou se convertir. Le système de l’équilibre mental peut intervenir en cours de partie. L’idée qu’un personnage doit mourir ou devenir fou est caricaturale, mais pas totalement fausse. Certains scénarios se prêtent particulièrement à ce genre de fin, certains autres se basent sur l’idée très lovecraftienne que le pire a déjà eu lieu. La survie des investigateurs porte en elle un potentiel d’angoisse très fort. J’aime faire en sorte que mes joueurs aient l’impression de n’avoir fait que soulever le voile d’une horreur indicible sans sombrer dans la folie à ce moment-là.

Tristan Lhomme : Il faut aussi correspondre aux envies des joueurs. L’appel de Cthulhu, quel que soit l’angle par lequel on le regarde, reste un jeu d’horreur et si vous signez pour faire une partie, vous savez que votre personnage va en chier. Il n’y a pas le même investissement émotionnel dans le personnage que quand vous jouez votre ranger demi-elfe niveau vingt. Les histoires courtes sont souvent les plus belles.

Jérôme Bouscaut : La frustration dépend du contrat social de base. On ne va pas regretter un personnage quand on fait un one shot, mais si les personnes savent qu’elles sont parties pour trois ou quatre séances avec le même perso, en découvrant le mythe, en levant le voile, elles ne vont pas prendre de risques. Il faut être clair dès le départ quand on commence à jouer.

Dans L’appel de Cthulhu il y a un mode pulp. Que pensez-vous de ceci et d’autres jeux comme Cthulhu tech – avec des joueurs aux commandes de robots géants – qui s’éloignent des textes de Lovecraft ?

30_derivesÉric Dubourd : C’est une approche où on place le mythe au second plan. On est des héros à la Indiana Jones, les forces divines sont rabaissées au niveau des nazis, par exemple.

Tristan Lhomme : En général les nazis sont souvent présents… Je fais partie de ces gens qui considèrent que le mode pulp est une hérésie. Je comprends très bien la nécessité de donner un petit peu plus de peps aux personnages pour qu’ils tiennent dans la durée. Mais c’est en général voué à l’échec. Le système est très meurtrier, on ne fait plus une petite flaque de sang quand on meurt, on éclabousse partout. Le mythe de Cthulhu a une considération ludique. C’est un cintre sur lequel on peut accrocher ce que l’on veut dessus. C’est en général de l’horreur, mais si quelqu’un veut y accrocher de l’espionnage tech en faisant une double ration de conspirations ou un robot géant, ça marchera. Il faut voir la réaction de ses joueurs et ne pas donner tout ce qu’ils veulent obligatoirement, sinon ce n’est pas drôle. Le contrat social peut exclure les surprises.

Nébal : À chaque fois que j’ai maitrisé une partie, c’était vraiment basé sur l’horreur lovecraftienne parce que le pulp n’est pas une chose qui m’intéresse. L’exception est quand j’ai fait jouer Par delà les montagnes hallucinées, car je suis parti du principe que les gens qui se rendent dans l’Antarctique ne sont pas des citoyens lambdas. Je leur ai ajouté des points, mais cela n’a pas changé grand-chose au final.

Tristan Lhomme : Les montagnes hallucinées est la campagne la plus puriste de Chaosium. C’est paradoxal parce que c’est une expédition faite par des « costaux », mais au final, l’opposition est telle que le résultat ne peut être que lovecraftien. La gamme Achtung Cthulhu va s’enrichir d’une variante appelée Assaut sur les montagnes hallucinées, je suis assez impatient de voir ce que cela va être. Ça risque d’être très rigolo, mais cela ne sera pas une approche fidèle. Plus L’appel de Cthulhu se popularise, plus il y a de variations avec des scènes d’actions et de l’aventure. Ça élargit le culte. Si l’on reste sur des scénarios où il faut enquêter sur une quincaillerie à Arkham, ou on sait qu’en dessous de la boutique il y a trois goules et que l’on risque de se faire bouffer, on ne risque pas de sortir du cinéma d’art et d’essai.

Quand on veut écrire sur le mythe, ou amener quelque chose de nouveau au jeu, quelles sont les libertés que l’on peut se permettre de prendre ? Comment renouvelez-vous le mythe ?

Tristan Lhomme : Ça raboute sur la discussion sur le mythe de Cthulhu, c’est à dire, qu’est-ce qui fait qu’une histoire est lovecraftienne ? Est-ce que c’est parce qu’il y a des fruits de mer gros comme la tour Montparnasse qui vont vous regarder d’un oeil torve, où est-ce que c’est parce qu’on se sent insignifiant par rapport au cosmos ? Le fruit de mer étant la matérialisation de ce concept chez Lovecraft. Chez Derleth le fruit de mer est prioritaire, et en général il est accompagné d’une garniture d’esprits élémentaires de son invention. On peut écrire des histoires parfaitement noires et désespérées qui finissent super mal et dire que c’est ça la véritable orthodoxie lovecraftienne. C’est un peu réducteur. On peut faire des histoires qui empruntes d’autres éléments, comme Arkham – car il y a des gammes entières sur ces lieux comme Dunwich et autres Innsmouth qui sont plutôt bien fichues – ou des éléments historiques, et on peut transposer le mythe de Cthulhu dans d’autres périodes, comme dans le jeu Byzance an 800.

Éric Dubourd : L’atmosphère de Byzance avec ses complots, avec ses clans qui se trucident, est propice aux guerres entre sectes. Les créatures du mythe sont intemporelles, car elles existaient dans l’hyperborée.

Tristan Lhomme : Si on réduit la prose de Lovecraft au plus petit commun dénominateur, on voie que tous les protagonistes sont des gens relativement à l’aise dans leur époque, qu’ils sont nés au bon endroit dans la bonne classe sociale avec suffisamment de revenus pour être professeurs à Arkham. Puis ils découvrent que tout cela ne vaut que dalle, qu’ils sont des singes dans un univers où il n’y a pas de place pour eux, ou alors qu’ils ne sont que de petits atomes, et tout ça, ça rend dingue. Ce petit noyau, on peut l’expédier où on veut.

Nébal : Voir des dieux très méchants et des dieux très gentils se fritter la gueule façon Derleth, c’est amusant quand on est ado, mais maintenant je ne peux plus le supporter. Si on sait doser les éléments, ce type de jeu peut être acceptable, il n’y a pas de contrat qui impose les MJ à jouer de l’horreur lovecraftienne. Un jeu de rôle, par définition, est fait pour que nous en fassions ce que l’on veut.

Tristan Lhomme : Un scénario à la Derleth n’a jamais été écrit parce que la synthèse du mythe de Cthulhu réalisé par Sandy Petersen dans les années quatre-vingt, ou celle de Kenneth Hite pour Trail of Cthulhu exclut de facto ses conceptions. On pourrait parfaitement écrire un jeu de rôle derletho-lumley qui serait très rigolo. Derleth étant le docteur Frankenstein qui pioche dans les nouvelles de Lovecraft pour concevoir sa créature.

31_jeuxQuelle est la difficulté de faire jouer des joueurs connaissants le mythe par coeur ? Il est plus difficile de les surprendre ou de leur faire apprécier un univers que leurs personnages ne sont pas censés connaître autant qu’eux.

Jérôme Bouscaut : Il faut jouer avec les codes (voir l’interview de cet invité, comme précédemment). Certains joueurs arrivent à découvrir quelle créature ils vont affronter même si on les décrit le plus sommairement possible. Ceux-là sont bien chiants, donc on peut se venger en leur faisant anticiper une créature qui n’est pas celle dont ils croient, mais dont la description se rapproche sur un ou deux points. C’est en les laissant se faire un film qu’on arrive à démunir ses joueurs. Concevoir des fausses pistes et la seule solution.

Tristan Lhomme : Je me souviens avoir fait passer un brave fungi, la crevette standard, pour un polype. Un machin qui mange des autobus au petit déjeuner. C’est vrai que ça influence. D’un point de vue scénaristique, il y a une façon toute simple de mettre un bâillon sur les joueurs pénibles, c’est de réserver ses monstres pour la fin et faire une histoire à hauteur humaine avec de plus petits enjeux puisque de toute façon ils vont discuter avec les PNJ. S’il arrive à apercevoir un bout du sabot du tentacule d’une créature, ce n’est pas forcé d’arriver, ils se seront de toute façon fait peur. Les êtres humains, si on les regarde de différents points de vue, sont assez effrayants comme bestioles. Probablement plus qu’une crevette lumineuse.

Jérôme Bouscaut : Les joueurs à ma table ne respectent pas leur feuille de personnage, ça arrive souvent. Ils ont zéro en mythe de Cthulhu, mais leurs personnages déjouent tout. Ça pose un vrai problème. Si je ne leur ajoute pas des points en mythe, la soirée ne va plus ressembler à grand-chose. C’est un moyen qui leur permet d’échanger des histoires, car si on leur demande de rester dans le personnage, ils vont se frustrer.

Nébal : Pour moi, ça fait partie du contrat. La moindre des choses est de s’y tenir. Si on ne sait pas, on n’en parle pas. Cela permet de créer des situations ambiguës où le personnage, par le cadre du scénario, va être amené à faire certains choix que le joueur n’aurait pas voulu qu’il fasse. Nous devons maintenir une tension entre le joueur et son perso. C’est fondamental dans un jeu lovecraftien.

Tristan Lhomme : Nous pouvons également décider de ne pas suivre le manuel et de ne pas taper dans la liste des Grands Anciens. On peut imaginer un scénario où un dieu existe, où les joueurs voient un symbole qui leur fait littéralement saigner des yeux, mais on ne va marquer nulle part le nom du Grand Ancien. Il est possible d’imaginer le nôtre.

Et lorsque vous vous retrouvez devant un joueur qui ne connait absolument pas le mythe…

Nébal : Même sans connaître le jeu, ils se doutent de ce qu’il va y avoir à cause de ses clichés. Quelqu’un qui entend parler de Lovecraft, sans l’avoir lu, va déjà se représenter des tentacules. Ils vont avoir certains réflexes. Je ne fais pas de différences entre mes joueurs.

Éric Dubourd : Un joueur débutant, quand il est confronté à des hommes-serpents, par exemple, va essayer de se baser sur le comportement des autres joueurs et va s’approprier le mythe petit à petit.

Tristan Lhomme : Ça dépend de la personne. On peut lui faire faire un rapide train fantôme ou on peut le traiter comme les autres. On peut prendre des chemins de traverse, mettre des antagonistes humains en quantité et, avec une technique de pointilliste à la Lovecraft, lâcher de petits éléments laissant penser que derrière cette histoire de sorcières et de cultistes, il n’y a pas que du ridicule. On va connecter le truc à une histoire de disparition et faire monter la mayonnaise.

Jérôme Bouscaut : Je n’aime pas les trains fantômes parce que les joueurs n’ont aucun poids dans l’histoire. L’appel de Cthulhu invite vraiment à écouter une histoire.

Tristan Lhomme : Cthulhu sait que j’ai horreur des scénars dirigistes et linéaires, mais au final il y a une différence entre ce que l’on a inventé et le ressenti du joueur. Il n’y a pas qu’une forme de scénario, L’appel de Cthulhu est un des jeux qui a fait apparaître le plus d’auteurs, des gens écrivant dans des thématiques qui leur sont propres. On peut créer des choses très personnelles.

J’ai découvert l’univers de Lovecraft par le jeu de rôle et j’ai adoré la suggestion, plus que les codes que je connaissais. Un de mes scénarios préférés est celui où l’on joue des gens dans un asile. On a plus beaucoup de santé mentale, de base. On finit par ne plus savoir ce qui est réel ou dû à des délires.

Jérôme Bouscaut : Quand je suis arrivé dans ma première partie de Delta Green, je ne possédais aucun code et le MJ a été super intelligent en me mettant au centre de l’histoire. Ce qui fait que j’ai été guidé par les autres joueurs, et je n’ai pas été mis à l’écart. J’ai aimé découvrir petit à petit que les personnes autour de moi me cachaient toutes quelque chose d’énorme.

Tristan Lhomme : Delta Green est sorti trois ou quatre mois avant le lancement de X-Files. Il y avait vraiment un truc dans l’air à cette époque qui a été capté par beaucoup de monde. Delta Green n’emprunte pas les codes de X-Files, mais évolue parallèlement.

Le système de L’appel de Cthulhu est assez dur, très classique. Faites-vous des adaptations personnelles par rapport à des points qui vous posent problème ?

Tristan Lhomme : C’est un système qui commence à dater, mais qui est d’une efficacité redoutable pour l’initiation, car les chiffres en pourcentages parlent à tout le monde. La lecture est immédiate. Je peux faire jouer à ce jeu dans mon sommeil, ce qui trouble mes rêves de Grands Anciens, c’est les changements de systèmes dans la septième édition. C’est une évolution de genre qui demandera un temps d’adaptation. Il y a des gameplay en plus qui ne modifient pas fondamentalement le jeu, les scénarios restent compatibles, mais nous ne sommes plus dans le cerveau du créateur, mais dans celui des rôlistes Mike Mason et Paul Fricker. Nous verrons si cela durera trente ans de plus.

32_nanarsNébal : L’appel de Cthulhu est certes très intuitif à la lecture, mais c’est un jeu frustrant. Il faut donc réduire les jets de dés et maintenir une certaine logique au niveau des pourcentages.

Tristan Lhomme : Beaucoup de scénarios sont centrés sur l’enquête. Si on n’en sort pas, on peut se retrouver sur un terrain très favorable aux MJ cruels ou bornés, qui vont se tenir à la procédure et vous interdire l’accès aux indices si vous ne la suivez pas à la lettre. Et si vous n’arrivez pas à résoudre l’enquête en mettant bout à bout vos découvertes, il va toujours s’agir de votre faute et vous allez continuer à vous casser la tête jusqu’à ce que ce soit l’heure d’aller se coucher. Ce qui fait que vous ne terminerez jamais les parties. Ce n’est pas un problème de jeu et je suis assez opposé au fait de compenser les faiblesses du MJ en imposant un système trop facile. Cela va attirer un autre type de mauvais MJ, donc il vaut mieux prévoir un gameplay très souple. Un gameplay rigide génèrera des aberrations.

Nébal : Un jeu lovecraftien est l’antithèse d’un jeu simulationniste. Les combats sont rares et rapides.

Éric Dubourd : La règle fondamentale est que quand une règle ne vous plait pas, vous ne l’appliquez pas.

Tristan Lhomme : Ce n’est pas un système à la Pathfinder où on doit lancer les dés à chaque action. Si le joueur à cinquante pour cent de chance en TOC, il va passer plus de temps à trouver un indice, mais il va réussir. Si on lance les dés quatre fois dans la soirée, c’est à peu près tout.

Public : Si un investigateur se retrouve à affronter une bande de cultistes, il s’agit d’humains contre humains. Mais prenez-vous la peine de lancer les dés s’ils se retrouvent devant un monstre ?

Tristan Lhomme : Par rapport aux combats, je pense qu’il faut préserver la noble incertitude du sport. Nous ne sommes pas à l’abri d’un joueur qui mettrait un machin au tapi parce qu’il a réussi un jet exceptionnel. Je n’ai pas élevé mon monstre pendant dix ans, il n’y a pas d’attachement, pourtant le joueur doit être conscient que s’il essaie de le taquiner, il va avoir des problèmes.

Éric Dubourd : C’est la situation principale où on a besoin de jet de dés.

Jérôme Bouscaut : De toute façon, avant d’affronter le monstre, le joueur va être obligé de faire son jet de santé mentale. Si les investigateurs arrivent à franchir cette barrière, c’est pour fuir, généralement, ils n’y vont que quand ils n’ont pas réussi à comprendre ce à quoi ils avaient à faire.

Tristan Lhomme : Le MJ a donc la responsabilité de préciser si c’est une bonne idée où non en décrivant clairement la situation.

Public : Que faut-il faire lorsqu’on veut débuter dans la masterisation de L’appel de Cthulhu ?

Tristan Lhomme : Lire du Lovecraft, regarder des films d’horreur pour s’imprégner d’une ambiance, à la rigueur, ne pas s’en faire, car ce n’est pas différent des autres jeux. À partir du moment où les mécanismes de bases sont intégrés, ça va. Les quatre gars qui te verront t’agiter derrière ton paravent comprendront certainement s’ils sont déjà passés par là. On a beau se gargariser avec Lovecraft, une partie ressemble plus souvent à un film d’horreur qu’a une histoire où on va découvrir d’indicibles vérités. Ça se finit avec de la dynamite dans un vieux puis avec une flaque de bave qui mange les jeunes filles à la pleine lune.

Public : Que pensez-vous du fait de ne pas faire apparaître le mythe dans un scénario ? Quand on brise le contrat qui dit qu’on va mettre de l’horreur, mais qu’en fait il ne se passe rien. Il y a un scénario comme ça.

Tristan Lhomme : Il y a en effet un scénario qui répond tout à fait aux standards de L’appel de Cthulhu et qui a été publié en quatre-vingt-trois dans l’asile d’aliéné et autres contes. Tout pointe vers une histoire de fantôme dans ce scénario à la Scoobidoo. C’est très bien, il devrait y avoir plus d’histoires de ce genre parce que nous arrivons à la question de la survie de l’investigateur. S’il arrive à survivre à plus de deux aventures, cela veut dire qu’il a une poisse exceptionnelle, car à chaque fois qu’il ouvre un journal il va tomber sur une histoire épouvantable qu’il va décider de suivre. Normalement, quelqu’un qui fait ça tombe plus souvent sur des meurtres ou des escroqueries que sur des histoires vraiment cthuliennes. C’est une question de jeu en campagne.

Éric Dubourd : Le véritable sel c’est d’alterner les scénarios incluant du mythe, avec de « banales » histoires de meurtres. On peut faire appel à des codes qui sont ceux de la criminalité et les appliquer pour un scénario.

Tristan Lhomme : L’étage intermédiaire est celui du fantastique conventionnel. Les histoires de hantises marchent très bien sans qu’il y soit besoin qu’il y ait du tentacule.

Nébal : Les histoires de ce genre peuvent parler à des joueurs qui jouent au moins une fois par semaine avec la même table, car ça introduit une distraction. C’est peut-être déplacé dans le cadre de L’appel de Cthulhu pour ceux qui n’ont pas l’habitude de jouer à cela.

33_tablesSur le site des éditions Sans-Détour.

Avez-vous de bons souvenirs de parties ?

Nébal : J’ai été bluffé par le scénario Étoiles brulantes sorti chez Sans-Détour. C’est un one shot avec des prétirés qui est très bien pensé, mais j’ai peur de spolier. Et puis un second qui se trouve à la fin du supplément des Secrets de San-Francisco qui a un contenu politique, économique et social qui renvoie aux textes de Lovecraft. Ça apporte un sens à la partie qui n’est pas le simple plaisir de jouer.

Jérôme Bouscaut : Dans un style absolument pas puriste, un scénario de Sans-Détour commence dans une ville type Dunwich où, très rapidement, les investigateurs meurent. Je suis un MJ qui se concentre sur les personnages et a tendance à les protéger et c’était intéressant de voir la réaction des joueurs. J’y suis allé comme un bourrin, je les aie tués au bout d’une heure. J’ai laissé planer le doute autour de la table, quant à savoir où je voulais en venir, jusqu’à ce que tout le monde commence à ranger leurs affaires. Et là, je leur ai dit : maintenant, vous vous réveillez. Les joueurs ne savaient plus ce qu’il se passait ! C’est à ce moment-là que la vraie histoire a pu commencer. Ce passage était mémorable parce que tout le monde était à fond dans une histoire qui n’avait rien à voir.

Tristan Lhomme : Le scénar qui m’a marqué n’est pas non plus traditionnel, il est à cheval entre Boston dans les années vingt et les contrées du rêve. La boite originale des contrées du rêve est épuisée depuis une éternité. Elle comportait cette aventure intitulée L’élève de Pickman. Il est question de mondes souterrains dans une ambiance onirique assez barrée.

Éric Dubourd : Un petit scénar qui a été publié par Descart jouant sur les mythes précolombiens, en deux parties. On commence par enquêter sur la disparition d’un professeur d’archéologie, c’est une approche très classique ou les investigateurs reproduisent le chemin de l’expédition. Puis ils vont explorer une pyramide où, pour leur survie, ils n’ont d’autre choix que de sauter dans un trou.

Crédits et Documents :

Comment bien lire Lovecraft, en choisissant de bonnes traductions ou/et des livres possédants de bons documents : pour les néophytes ou ceux qui n’auraient pas un grand budget, les éditions Points proposent des traductions de François Bon, lovecraftien et auteur de renom. Une façon de populariser l’oeuvre tout en oubliant les insanités que nous pouvions trouver dans les préfaces d’anciennes publications d’éditeurs un poil miteux.

Les intégrales en trois volumes des éditions Bouquins sont à ce jour les livres ayant les couvertures les plus moches, le prix le plus élevé, mais aussi les documentations les plus complètes. Les traductions ne sont pas toutes réussies, de très bonnes côtoient de plus mauvaises, celles de Philippe Gindre nous permettant de découvrir d’anciens textes d’HPL jamais publié en France. Cthulhu : le mythe, chez Bragelonne avec la collaboration de Sans-Détour : un beau livre très complet possédant même un portfolio. L’introduction est de Jérôme Bouscaut, les traducteurs sont Maxime le Dain et Sonia Quémener.

Les montagnes hallucinées et Les contrées du rêve sont les deux premiers volumes d’une collection retraduite par David Camus. De beaux dessins de Nicolas Fructus ornent les couvertures. Elles sont plus présentes dans un autre ouvrage paru chez Mnémos : Kadath, le guide de la cité Inconnue, une édition très luxueuse d’un ouvrage de David Camus, Mélanie Fazi, Raphaël Granier de Cassagnac et Laurent Poujois. Il s’agit d’un guide des contrées du rêve, fait d’illustrations et de nouvelles, qui peut servir tout autant aux fans qu’aux rôlistes. Un petit jeu pour l’accompagner est disponible aux éditions des 12 singes.

34_pubLe catalogue lovecraftien de la Clef d’Argent, partenaires de Poulpy (et de Cthulhu).

D’autres volumes lovecraftiens ou en rapport avec le cercle, conçus par les invités de cette convention : Le piège de Lovecraft, un roman passionnant signé Arnaud Delalande sorti aux éditions Grasset. David cherche à comprendre les raisons qui ont poussé un de ses camarades à perpétrer un carnage abominable sur le campus de Laval, au Québec. Retrouvant les œuvres récemment empruntées par cet étudiant, David se voit piégé à son tour par les livres maudits, dont le fameux Necronomicon de l’écrivain H.P. Lovecraft. Pris dans l’univers du romancier, il bascule à son tour… Dans la lignée du Piège de Dante, traduit dans près de vingt pays, Arnaud Delalande revient avec un thriller angoissant et fantastique, qui est aussi une méditation sur le pouvoir des livres sur notre imaginaire.

L’essai de Francis Valéry chez ActuSF, De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien : De H. P. Lovecraft à J. R. R. Tolkien s’intéresse aux oeuvres de fiction de deux écrivains apparus au cours des années 1930 qui, en dépit d’un manque de considération en leur temps, sont devenues de véritables icônes de la culture populaire occidentale. Celle de Lovecraft s’est révélée fondatrice d’une mythologie moderne – le « Mythe de Cthulhu » – reprise par de nombreux écrivains et scénaristes ; tandis que les récits de la Terre du Milieu de Tolkien sont à l’origine de la renaissance populaire de la fantasy. Les deux premiers essais retracent de manière factuelle les itinéraires littéraires et éditoriaux, ainsi que la réception critique de ces oeuvres, de leur origine aux années 1960. Un troisième essai montre en quoi ces oeuvres sont profondément originales et novatrices, puis s’interroge sur leur changement de statut, dès lors que les nouveaux médias leur eurent donné une nouvelle visibilité.

Et ceux d’Alain Pelosato, ou Pierre Dagon : six romans intitulés Les Vampires et Lovecraft, deux essais : Lovecraft au cinéma et Lovecraft est parmi nous, édités chez Édilivre et, précédemment, aux éditions Naturellement ainsi que dans la revue SFmag. Le dernier de ses trois livres est un recueil de fictions modernes mettant en scène H.P. Lovecraft, qui se clôture par d’autres études. Le second n’est que le premier opus d’une série d’essais sur les films adaptés ou inspirés de l’univers lovecraftien au cours du temps ; Les articles de Nébal sur son site Welcome to Nebalia, une encyclopédie pour tous les fans qui se respectent, ainsi qu’à d’autres endroits, comme sur le blog des éditions du Bélial et dans le Bifrost consacré à H.L. Lovecraft.

Christophe Thill a également participé à la création d’un volume spécial Lovecraft pour le magazine Mythologica. Il s’agit là aussi d’un épais volume rempli de doc, de conseils de lectures, ainsi que de chroniques de lectures. Sa publication de l’anthologie HPL 2007 aux éditions Malpertuis ainsi que la traduction du Roi en jaune de Chambers son des oeuvres importantes pour tout notre fandom : C’est pour rendre hommage à celui qui, dans les années 1920, révolutionna la littérature fantastique, que vingt-deux auteurs d’aujourd’hui ont uni leurs efforts dans cette anthologie. À travers la variété des styles et des thématiques, ils démontrent que la jeune fiction lovecraftienne francophone existe, et qu’elle est même en pleine forme. – HPL 2007. Il a également contribué aux sous-titrages de moyens et courts métrages, ainsi qu’a la création d’un livre audio, Les montagnes hallucinées, chez Libellus.

Les traductions des oeuvres quasi complètes de Robert E. Howard, en français, dans le bon ordre de publication, toutes bien documentées, c’est chez Bragelonne. Le guide Howard, également de Patrice Louinet, c’est chez ActuSF : Ses textes ont forgé les codes de la fantasy. Ses personnages (Conan, Kull, Solomon Kane…) ont marqué des générations de lecteurs. Depuis une quinzaine d’années, Robert E. Howard connaît une véritable résurrection littéraire. Débarrassée des interférences de ceux qui se l’ont appropriée après sa mort, son oeuvre fondatrice est désormais accessible dans toute sa force grâce à des éditions respectueuses de son travail. Écrit par Patrice Louinet, un des plus grands spécialistes au monde de Howard, ce guide regorgeant d’informations inédites explore les multiples facettes d’une oeuvre riche, tord le cou aux derniers préjugés, et nous donne mille et une raisons de le (re)lire encore et toujours.

Ghouls of Ninevell, de Frabrice Gagos, Adam spends his time between his DVD store and an already dying Death Metal band. Meanwhile, in the church where his deceased stepfather is supposed to have his funeral ceremony, the well guarded relics of a Dark-Ages saint reveal their strange mystical power. The dead are coming back to life. Be careful to have enough petrol in your chainsaw! – plus d’information sur le site de F. Gagos, dit Svart.

Des suppléments à l’Appel de Cthulhu signés Tristan Lhomme, comme Cthulhu 1890 et Investigations au XIXe siècle : À cette époque, les fiacres sillonnent encore des rues éclairées au bec de gaz. L’électricité fait son apparition, mais la machine à vapeur reste la principale source d’énergie. L’homme explore les dernières régions inconnues du globe et repousse les frontières de la connaissance, mais la science ne peut encore répondre à toutes les questions et le mystérieux reste omniprésent. L’étrange côtoie le quotidien au travers de multiples événements, d’organisations ésotériques en plein essor ou de grands débats sur les phénomènes surnaturels. Le fantastique inspire la littérature, avec les œuvres de Bram Stocker, Sir Arthur Conan Doyle, Jules Verne ou H. G. Wells […]. L’écran de la campagne Les masques de Nyarlathotep, mais aussi le recueil de scénarios Sous un Ciel de Sang ou le tout coffret Le musée de l’Homme, entre autres.

35_afficheCrédit de l’article : Fabrice Gagos, Patrice Louinet, Bernard Bonnet, Jérome Bouscaut, Arnaud Delalande, Francis Valéry, Alain Pelosato, Raphaël Granier de Cassagnac, Sonia Quémener, David Camus, Tristan Lhomme et Christophe Thill ainsi que l’équipe d’Aoa Prod, Adrien Party, Emmanuel Blavier, Julien Pouget, Mathieu Rivero, Josh Lurienne pour l’animation des tables rondes et ActuSF pour les enregistrements sonores. Retranscription bancale de Poulpy.

Crédit des photos : Albinos pour ses clichés de la Necronomi’con ; le site de la Necronomi’con et d’ActuSF pour les images des conférences ; les images d’archives d’HPL proviennent de la bibliothèque de données de Philippe Gindre, directeur de la Clef d’Argent ; montages et dessins de Poulpy, sauf mention contraire (Svart et Xav) toutes les photos sont libres de droits.

Le petit mot de Cthulhu, ma vénérée peluche :

The Call of Me (Cthulhu) est un livre qui parle de moi, c’est une histoire très sympathique qui a été déclinée plusieurs fois et qui a donné son nom à un jeu de rôle où je pattoune et mange les gens. Papa Lovecraft m’aimait beaucoup, même qu’il m’appelait son vert et gluant produit des étoiles ! Avant qu’il écrive cette nouvelle pour Weid Tales, il avait déjà fait allusion à son bébé préféré (moi, Cthulhu) dans une série d’histoires qu’il appelait ses yog-sothoteries, en référence à un de mes cousins, Yog-Sothoth. Les meilleurs souvenirs que je garde de mon papa sont toutes les fois où il me lisait des aventures tirées du Necronomicon, ou Al Azif, si vous préférez. C’est un livre de conte écrit par Abdul Al-Hazred il y a très longtemps composé de peaux humaines, pour la déco, et illustré de beaux dessins et de figures géométriques que j’aime beaucoup reproduire en chantant les chansons qu’il y a dedans, c’est très rigolo. Vous, les poulpes et les humains, vous êtes très fragiles parce qu’à chaque fois que je l’ai fait tomber sur la Terre, vous êtes tous devenus fous rien qu’en le regardant. Mon papa dit que c’est parce que je suis trop mignon pour vous, alors que c’est pour ça que vous fuyez en criant quand je passe vous faire un coucou… Vous êtes bien méchant. Vous verrez, dès la sieste finie, je me chargerais de vous, nah ! Oui parce que, si vous connaissez un peu l’univers de mon papa Lovecraft vous savez qu’il existe un vaste monde des rêves que certains d’entre vous peuvent atteindre en s’y prenant bien. Moi j’y vais souvent pour rendre visite à papa dont le corps est mort, mais dont l’esprit subsiste au sein des cités oniriques… Moi, Cthulhu, n’est pas le dieu original. Papa a dit que je pouvais m’étendre à l’intérieur de toutes mes représentations. Je suis donc un mini Cthulhu en peluche qui ne dors pas à R’lyeh, mais dans l’Antre de Poulpy ! Même si je suis un dieu et que je me fiche de ce qui se place sur votre minuscule planète, j’aimerais vous dire que je me suis bien amusé à la Necronomi’con, et j’ai hâte d’y retourner avec Poulpy, mon porteur, pour vous faire de gros câlin et vous entendre chanter mes louanges. Vous devriez faire des fêtes comme celles-là plus souvent ! Mais je suis un dieu patient, et je veux bien attendre les deux ans de la préparation du salon, parce qu’à l’échelle de l’univers, ce n’est pas longtemps. Vous viendrez me voir hein ? Parce que, comme dit monsieur Delalande, plus on est de fous, plus on crie. ;)

À bientôt à la Necronomi’con de Lyon !
Et, en attendant, sur l’Antre du Poulpe pour de nouveaux articles…

36_partenairesUn peu d’actualité concernant notre chère Pluton.
« Savez-vous comment on appelle les habitants de Yuggoth ? Des yuggoslaves ! »

Poulpy (et Cthulhu).

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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5 commentaires pour Necronomi’con, partie 3

  1. Excellents ces 3 reportages sur le Necronomi’con ! Bravo Poulpy ! Superbes !
    Rectifiez SVP une petite erreur : les livres d’Alain Pelosato que vous citez ne sont absolument pas « auroédités » mais édités par la maison d’édition Edilivre, qui est une maison d’édition aussi respectable que n’importe quelle maison d’édition qui publie les livres et les tire à la demande. Ces livres sont des rééditions. Les textes qu’ils contiennent ont été publiés la première fois, pour les gros romans, aux éditions Naturellement et pour les nouvelles dans la revue Sfmag. Voir la page de la série « Jean Calmet » : http://www.alainpelosato.com/JEANCALMET/index.html
    Merci de rectifier l’erreur et encore bravo pour ce travail titanesque.
    Poulpy, vous êtes formidable !

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