Jean-Pierre Favard, L’Ombre Noire

L’Ombre Noire, de Jean-Pierre Favard
Aux éditions de la
Clef d’Argent

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L’Ombre Noire, la quatrième publication de la collection LoKhaLe, de la Clef d’Argent : Parce qu’une histoire se déroule forcément quelque part, la collection LoKhaLe trouve son inspiration près de chez vous. Dans des lieux que vous connaissez bien. Autour de faits dont vous avez peut-être même entendu parler

Mais soyez rassuré, même si vous n’êtes pas du coin, vous ne vous sentirez pas exclu pour autant. Parce qu’il est de notoriété publique que l’universel prend sa source dans le particulier. Et que ce qui se passe ici aurait très bien pu se produire ailleurs. Ou pas. – Une collection dirigée par Jean-Pierre Favard.

01_ombrenoirePour lire les précédentes chroniques des numéros de cette collection :

Le fantôme du mur de Jean-Pierre Favard
d’après Le passe muraille de Marcel Aymé

+ un album photo : Sur les traces du fantôme, un reportage effectué en juillet 2015 à Dole (Jura) avec l’aide de Philippe Gindre, directeur de la Clef d’Argent.

Pont-Saint-Esprit, les cercles de l’enfer de Laurent Mantese
d’après la célèbre affaire du Pain Maudit

Le cabinet du diable de Céline Maltère
d’après l’histoire véridique de la Maison Mantin

+ un album photo : Sur les traces du diable, un reportage effectué en aout 2016 à Moulins (Allier) + une interview de l’auteure : réalisée lors du salon Texte et Bulle.

Pour embellir ce nouvel article, voici une toute première interview de Jean-Pierre Favard à propos de sa collection qu’il dirige maintenant depuis 2015 ! Son travail n’aura désormais plus de secret pour vous… Le poulpe tient d’ailleurs à le remercier, lui et Philippe Gontier, pour leurs réponses pertinentes à nos questions bancales !

I. LoKhaLe : une collection grandissante

Jean-Pierre Favard est né en 1970. Ses romans et ses nouvelles témoignent d’un fantastique où l’épouvante se mêle volontiers à l’histoire et à l’ésotérisme. On y retrouve ses grandes influences littéraires de Paul Auster à Philippe Djian, de Chuck Palahniuk à Michel Houellebecq. Jean-Pierre Favard dirige à La Clef d’Argent la collection LoKhaLe dédiée à des récits à fort ancrage régional ou historique. – Cf. La clef d’Argent (pour vous renseigner sur sa bibliographie).

02_lokhaleDécouvrez JP. Favard sur ce blog grâce à un article dédié à ses recueils de nouvelles parut à la Clef d’Argent (comprenant une interview à propos de son travail d’écriture) : Belle est la Bête et Pandemonium follies. Retrouvez, en plus de cette critique sur Le fantôme du mur, une présentation de sa nouvelle Le train des ouvriers à lire dans l’anthologie Chemins de fer et de mort. Et complétez vos connaissances grâce aux éditions Luciférines l’ayant sélectionné pour leur anthologie Nouvelles Peaux. Sa chronique détaillée vous attend sur l’Antre du poulpe !

LoKhaLe, une question de localité ?

Poulpy : Monsieur Favard. Nous n’avons pas eu l’opportunité de discuter de votre collection, LoKhaLe. Comment est né ce projet ?

J.P. Favard : Cette collection est née d’une idée toute simple. Je me suis un jour rendu à Châteauneuf-en-Auxois pour des raisons professionnelles. Là-bas, je me suis questionné sur certains lieux ayant un potentiel fantastique, même s’ils n’étaient pas connus du public, ou alors pas pour cette raison. Il aurait été bon d’en faire des fictions.

Si l’on remonte en arrière, le premier livre que je publiais était un petit polar local pour une collection ne fonctionnant pas trop mal et ayant une assise locale très forte. Les éditions s’appelaient Nykta (pour nyctalope). Les livres étaient distribués en Bourgogne et traitaient de dix lieux décrits par dix auteurs différents. Mon histoire se déroulait à Annecy et avait pour titre La commission des vingt-cinq. Cela a donné lieu à une trilogie alchimique regroupée sous un seul volume, L’arsch Mezareph, du temps de Locomodo. Ce système de roman local existe beaucoup dans le genre policier, mais pas dans le fantastique.

Avec ses éléments en tête, l’idée fait son chemin. Je me suis demandé ce qu’il faudrait réaliser, en plus des fictions, afin de se démarquer et d’offrir des œuvres vraiment complètes. Les histoires devaient s’accompagner d’articles revenant sur les éléments ayant permis leurs conceptions (un lieu, un personnage, un évènement…). Avoir une explication beaucoup plus sérieuse permettrait de comprendre les inspirations des auteurs. J’ajoutais des bios et des bibliographies, des présentations des illustrations de couverture, conçues avec des éléments d’archives (le but étant de maintenir une cohérence), des postfaces…

03_favardLà, Jean-Pierre Favard est parti pour réaliser un grand tour de France. Certains lieux, nous promet-il, vont nous interpeller. Si quelques-uns sont reconnus, d’autres se trouvent dans des endroits paumés. Si l’idée de départ était que chaque histoire se situe dans de petites villes, ce n’est plus le cas à présent. Pour l’instant six autres auteurs « planchent sur le sujet » afin de sortir de nouveaux LoKhaLe. Leurs noms, selon le directeur, interpelleront… « Quelques célébrités ont donné un “oui” de principe, sachant qu’ils sont passablement occupés par une riche activité littéraire. » Des auteurs de la Clef d’Argent participeront également et nous retrouverons plusieurs fois les mêmes personnes au catalogue. Voilà qui nous renseigne partiellement…

Cette passion des légendes tirées d’un patrimoine oublié n’est pas en rapport avec la seconde vie d’archiviste de Jean-Pierre Favard, comme nous pourrions le croire. « C’est un intérêt personnel. Je me rends compte que mes livres sont conçus d’une façon assez similaire : il y aura toujours un fond historique, local. Et puis, au départ, j’agissais aussi en réaction par rapport à une idée préconçue. Lorsqu’on écrit une histoire se déroulant à Dole (par exemple), on va forcément vous coller une étiquette d’écrivain régionaliste. Cela m’a toujours profondément énervé ! Une histoire se passe toujours quelque part ! Ce principe définirait Paul Auster, qui classe toutes ses histoires à Brooklyn, comme étant régionaliste ! C’est incohérent. J’ai décidé de jouer la carte du “régionaliste” jusqu’au bout et de sortir une collection de ce type. »

Poulpy : Comment avez-vous réalisé Le fantôme du mur ?

JP. Favard : Le texte existait avant que l’idée de réaliser la collection ne germe. Il s’agit en quelque sorte d’un numéro zéro servant d’exemple pour ma proposition à Philippe Gindre (le directeur de la Clef d’Argent). Dans mes éléments bibliographiques se trouvait le texte de Philippe Curval, Marcel Aymé, le faussaire du quotidien, qui m’a servi de source. J’ai contacté l’auteur qui m’a accordé de le rediffuser en l’actualisant un peu. Ce premier volume concrétisé m’a permis de démarcher des auteurs afin de donner corps à la collection.

Laurent Mantese est un écrivain que Jean-Pierre Favard apprécie beaucoup, et il avait justement écrit un texte facilement adaptable à la collection LoKhaLe. Ce qui a donné Pont Saint-Esprit, les cercles de l’enfer. JP. Favard choisit lui-même les auteurs qui figureront dans son catalogue en fonction de ses coups de cœur littéraires. Mais on peut aussi lui proposer des textes. Céline Maltère, qui travaillait sur sa trilogie à paraître à la Clef d’Argent, a été intéressée par l’exercice. Elle a donc écrit le troisième volume, Le cabinet du diable. Le lieu qu’elle avait en tête correspondait exactement à ceux recherchés par le directeur de collection. De plus, cela a permis d’exporter les livres dans le lieu même, dans la boutique du musée Mantin de Moulins et à l’office du tourisme.

04_dedicaceJP. Favard : Tout cela a amené une cohérence parfaite ! Et si nous nous sommes tournés vers la novella, avons conçu de petits volumes, c’est afin de sortir des livres peu chers. Ce format hybride entre la nouvelle et le roman est peu pratiqué en France. Beaucoup nous disent que les histoires sont trop courtes, mais elles possèdent un certain charme. C’est un exercice en lui-même de les concevoir.

Nous pouvons placer ses livres dans des lieux où les gens peuvent les acheter en coup de cœur. Le volume quatre de la collection est disponible dans la librairie du village, à Chateauneuf. Quand je m’y suis rendu pour la première fois, j’ai recherché des livres concernant ce lieu, mais il n’en existait pas. Un village comme celui-là qui attire des dizaines de milliers de visiteurs par ans se devait d’avoir son guide de référence ! J’ai réalisé de nombreuses recherches sur l’histoire de ce lieu et fait des découvertes fabuleuses ! Ce livre est très différent des trois premiers, car il est centré sur une aventure se plaçant entre Bob Morane et le club des cinq.

Le fantôme du mur est donc la genèse de la collection, développée dans une ville où il est facile de trouver des appuis locaux, puisque Dole est le berceau de la Clef d’Argent. Il s’agit d’une magnifique carte de visite. Pont Saint-Esprit est un livre qui a mis quatre/cinq ans à voir le jour avec la collaboration d’un élu local qui avait dix ans durant enquêté sur l’affaire du pain maudit. Grâce à lui, l’auteur a eu accès aux archives et s’est fait corriger par un témoin de la scène. Le sujet restant très sensible, cette personne n’a pas rédigé l’article explicatif. La catastrophe est bien trop fraiche, l’affaire, toujours non classée.

Si les auteurs contactés sont connus pour leurs textes fantastiques, les histoires ne le seront pas toujours. L’important étant de préserver une assise locale. Le principe de la collection est de permettre aux lecteurs de visiter un lieu au fort passif. Les livres se destinent au tout public sans pour autant servir de guides touristiques. Nous ne sommes pas dans de la littérature jeunesse, mais tentons de toucher un vaste lectorat par, entre autres, le biais de documents historiques. Si certains sujets ont déjà été traités, la manière dont ils sont décrits par les auteurs est assez singulière. Il ne tient qu’à eux de valoriser une autre facette de l’évènement, du lieu, du personnage concerné. Les auteurs ne sont pas obligés de respecter strictement la réalité historique cependant. On tirera toujours du texte quelque chose qui méritera d’être creusé.

05_tasPoulpy : Vous vous préoccupez énormément de la diffusion des livres, de leurs publicités. Pouvez-vous nous décrire le phénomène LoKhaLe touchant à la fois un public initié et un public de touristes, de passionnés d’un évènement particulier ?

JP. Favard : La collection se vend bien, car l’aspect local intéresse et n’est jamais traitée d’une telle manière. Les locaux lisent ses livres, tout comme le lectorat habituel. J’aimerais que les gens adhèrent à cette collection et s’intéressent à d’autres lieux que celui dans lequel ils vivent où qu’ils ont visité, et cela parce que le roman leur a plu. De nombreuses personnes sont intéressées par la démarche. À Moulins, un libraire a commandé l’intégrale des volumes. Si les gens accrochent aux livres, même s’ils ne lisent pas de fantastique, ce serait parfait.

LoKhaLe c’est l’opportunité de découvrir autrement des écrivains comme Marcel Aymé ; des histoires insolites et partiellement oubliées, comme l’affaire du pain maudit ; des œuvres du patrimoine, comme la maison Mantin. Et quoi d’autre ? Aurions-nous droit à du folklore ou à des portraits, par exemple ? « Tout est permis », nous répond Jean-Pierre Favard.

Le travail de directeur de collection n’empiète pas sur son temps libre où il se consacre à l’écriture. Au contraire, ses deux travaux s’alimentent. Le travail de directeur de collection nécessite avant tout de la coordination, mais les plaisirs de lecteur sont au rendez-vous. « Je demande à des gens dont j’aime le travail d’écrire un texte rien que pour moi et je suis le premier à le lire ! C’est plutôt agréable. » Les livres, tous exceptionnels tant dans l’histoire que dans les documents, s’imbriquent dans l’esprit de la Clef d’Argent. Ils sont particuliers.

Jean-Pierre Favard tente de publier un diptyque chez un éditeur autre que la Clef d’Argent. Ce livre intégrera encore une fois de l’Histoire et des flash-back. Ce sera complètement différent de ses dernières publications.

II. LoKhaLe : une histoire de graphismes

Philippe Gontier est l’un des premiers avertit des publications LoKhaLe. Et pour cause : c’est à lui de réaliser les couvertures atypiques de la collection. Lui, il peut lire les textes en avant-première ! C’est une lourde responsabilité pour ce graphiste amateur, antologiste et novelliste de renom, que je vous présentai naguère dans plusieurs articles.*

06_touti1Nombreux sont ceux cherchant à grappiller des informations sur les prochaines parutions de cette collection. Les fans, tentant de décrypter les indices laissés par Jean-Pierre Favard sur le Facebook de LoKhaLe, en perdent souvent la tête… Philippe Gontier, peu inquiété par les possibles moyens de tortures mis en places par les lecteurs envieux (en vue de lui sous-tiré les titres et les noms des auteurs LoKhaLe des prochains trimestres), nous parle de sa manière de concevoir les montages des couvertures qui, elles, en disent long sur le contenu des livres :

« Jean-Pierre Favard m’envoie des documents qui ont trait au texte. Quand cela me parait insuffisant, ce qui arrive rarement, je fais quelques recherches sur internet pour trouver des documents complémentaires. J’essaie de créer un montage étant à la fois graphique et qui représente le sujet. Techniquement j’imprime les documents papier (plan, cartes…) et je les découpe, à l’ancienne. Puis je les dispose à plat. Depuis le départ, j’inclus dans la composition des objets réels (un stylo, un crâne…) et ensuite je prends une photo. » Parfois un dessin vient compléter l’œuvre : Fernando Goncalvès-Félix a réalisé un croquis pour l’une des couvertures. C’est un artiste que je vous présentai dans cet article.

Pour la réalisation de la couverture du premier LoKhaLe, Philippe Gontier et Jean-Pierre Favard se sont rendus aux archives municipales de Dole et ont tenu un manuscrit original de Marcel Aymé entre les mains. Ce qui est très classe, vous avouerez. Les documents récoltés dans différents lieux sont scannés et présentés en avant-première sur Facebook afin de créer un peu de suspense. Ces travaux de recherches sont bien souvent engagés par les auteurs eux-mêmes, puis le directeur de collection se met en relation avec chaque personne participant au projet, que ce soit pour la conception de la couverture ou pour les postfaces des histoires.

Philippe Gontier avoue vouloir écrire un texte pour la collection, « mais encore faut-il avoir une idée originale et du temps pour écrire… », dit-il. Dijon est sa ville. « Je sais quels lieux intégrer dans l’histoire : l’hôpital psychiatrique de la chartreuse (comprenant le monument du puits de Moïse) et le jardin de l’arquebuse et son muséum d’histoire naturelle. Cela devrait se situer au début du XXe siècle. Il ne me reste plus qu’à trouver une histoire et un fil conducteur. »

07_gontier*Philippe Gontier vous a été présenté lors d’une interview au sujet de la publication de son recueil, Le doloromètre universel. Il est l’auteur de l’anthologie Trains de cauchemars et superviseur de Chemins de fer et de mort. Nous vous les avions chroniqués, ensemble, sur ce blog ici et . Voici à présent ce que dit de lui le directeur de la Clef d’Argent :

Philippe Gontier est né le 21 juin 1957 à Paris, en hommage explicite et délibéré à son auteur préféré, Claude Farrère, décédé le même jour non loin de là. C’est pour commémorer cette naissance opportune que le 21 juin marquera désormais le début de l’été, qu’un ministre fameux instaurera plus tard à cette date la Fête de la Musique, et que La Clef d’Argent fit paraître chaque année ce même jour, durant une bonne vingtaine d’années, son anthologie permanente du fantastique, le Codex Atlanticus. Attiré dès son plus jeune âge par de nombreux modes d’expression : peinture, musique, écriture, bande dessinée, Philippe Gontier n’optera finalement pour aucun. Après quelques emplois indéfinis, la lecture de Messieurs les ronds de cuir décidera de sa vocation : il sera fonctionnaire. Mais il lui arrive de renouer sporadiquement avec ses anciennes amours, illustrant à l’occasion ses propres textes. – Cf. La Clef d’Argent.

À présent, les couvertures des éditions LoKhaLe sont entièrement réalisées par le fils de Philippe Gonthier, Léo Gontier, possédant, à l’occasion de la sortie de ce quatrième opus, sa page graphiste :

Léo Gontier est né le 12 septembre 1994 à Dijon. Après un BAC ES, il décide de s’orienter vers le graphisme et le dessin dans l’objectif de travailler à terme dans l’univers du jeu vidéo qui le passionne. Il réussit le concours d’entrée à l’Ecole des Beaux-Art de Dijon mais préfère finalement intégrer le Lycée des métiers Charles de Gaulle de Chaumont où il effectue une année de mise à niveau en art appliqué pendant laquelle il remporte le concours d’affiche de la dix-huitième édition des 24H Solex. Il enchaîne ensuite avec un BTS communication graphique option médias numériques. Son diplôme en poche, il est admis à l’école d’art Émile Cohl de Lyon où il étudie le dessin depuis septembre 2016. C’est ainsi, après Philippe Dougnier et Tiffanie Uldry, le troisième élève de ce prestigieux établissement à illustrer les ouvrages de La Clef d’Argent. Après s’être fait la main en co-signant avec Philippe Gontier les illustrations de couverture des trois premiers volumes de la collection Lokhale, il en assure désormais seul la conception et la réalisation. – Cf. La Clef d’Argent.

III. Le livre, une description sommaire :

L’Ombre Noire, un roman de Jean-Pierre Favard, suivit de Philippe Pot et la démocratie aux États généraux de 1484, une postface signée Hélène Bouchard tirée de la revue Les Annales de Bourgogne. L’article est disponible en .pdf grâce à la bibliothèque municipale de Dijon.

08_livreExtrait (dont le prologue), sommaire et critiques : tout ceci vous attend sur le site de la Clef d’Argent où le livre est disponible sur commande. Ci-dessus, son résumé en image.

Le curieux, en prenant ce livre, s’étonnera du titre : L’Ombre Noire. Quel événement peut être à l’origine de ce pléonasme ? Pourquoi tant insister sur la noirceur de l’histoire ? Sans doute parce que la petite rejoint la grande. Tout bon mystère antique, toute période à demi oubliée, inspire. Les secrets disparus, ensevelis par les courants de l’Histoire, laissent place à l’interprétation. On se sent entraîné par une affaire inclassable. Nous avons peu à peu besoin d’appréhender les vies de personnages réels qui nous seront à jamais inconnus. Avec le temps, leurs fantômes finissent par nous hanter. Leur mutisme afflige le curieux. Il doit, il le sait, tenter vainement de comprendre.

La curiosité pousse l’imaginatif à broder, à s’accaparer le sujet afin de fournir sa vision d’une période passée. En créant des passerelles, l’écrivain transmet quelques vérités inhérentes à l’humanité. Il se fait conteur, créer une légende qu’il est difficile, avec le temps, de raccrocher à la réalité. L’Histoire est faite de mythes. C’est ce qui la rend attrayante. Plus simple à retenir. L’historien, lui, s’acharne à communiquer avec la défunte période. En bon scientifique, il récolte les indices, vois où s’arrêtent les faits, où commence la légende. On ne peut pourtant étudier un mystère sans prendre en compte les fables qui l’entourent.

Quelle approche vous parait la plus réaliste ? Dans le cas de L’Ombre Noire, la première s’est nourrie de la seconde. Les deux aspects communiquent. Si nous les combinons, nous voyons se former une œuvre complète. Qu’on s’en tienne à la réalité, plus mystérieuse que la fiction, ou qu’on se prenne au jeu, à la vision de l’écrivain, une chose est sûre : en lâchant ce livre, le curieux est initié. Comme Philippe Pot, il peut à présent se reposer et philosopher sur l’impossibilité de finir une quête datant des âges mythologiques. Nous faisons référence à la quête de la toison d’or, artefact pour lequel nombre de héros ont perdu la vie, relative à une confrérie où apparaît le nom de Pot, mais aussi à un concept politique grecque défendue par le personnage : la démocratie.

Les acteurs de ces mythes sont plus réputés que le défunt qu’on vous présente aujourd’hui. En vous basant sur les éléments formant la couverture de L’Ombre Noire, le résumé de ce livre, vous savez qu’en l’ouvrant vous vous rendrez dans une de ces régions paysannes de France où les saisons ne sont guère rythmées que par les vendanges et les rhumatismes des habitants. La Bourgogne, croyez-moi, n’a rien de palpitante en notre temps. Le livre n’intéresserait pas le lecteur en quête d’aventure si on ne lui promettait pas du médiéval. De l’épique ! Des chevaliers, des châteaux peut-être hantés. C’est une première pour la collection LoKhaLe : l’action ne se situe plus au siècle dernier et dans notre contemporanéité. Depuis notre présent, on fait, allégoriquement, un bond dans le lointain passé par le biais d’une vaste enquête.

09_touti2La période à parcourir est plus vaste qu’à première vue. La vie de Philippe Pot, aussi insignifiante soit-elle dans la grande comédie humaine, éclaire sur le mystère d’un ordre important en Bourgogne. Une société secrète. En plus de nous insinuer dans son quotidien le temps d’un épisode de sa vie, nous allons tenter de percer les origines du nom de cet ordre. Comme le héros du précédent roman LokHaLe, ce personnage, tout aussi réel, avait une existence secrète. Une ombre plane bien sur Chateauneuf-en-Auxois, demeure du riche seigneur. Nous nous y sommes rendus. Ça, c’est à paraître dans un prochain article ! Là, nous allons enquêter sur le fameux Ordre de la Toison d’Or, réel, pas comme celui de L’Ombre Noire, inventé par Jean-Pierre Favard.

IV. En bref, l’histoire de Philippe Pot :

Châteauneuf-en-Auxois, village fortifié. Si de nombreuses personnes s’y déplacent aujourd’hui, c’est notamment grâce à son incroyable fête médiévale qui a lieu chaque été. Les troubadours, les échoppes et les déguisements ne font que sublimer un cadre qui, d’ordinaire, se passerait de décorations pour nous transporter dans le passé. Le bourg est entouré de remparts depuis lesquels il nous est possible de distinguer les célèbres vignobles de Bourgogne, les champs où paissent les charolaises, l’architecture typique sans, par contre, les célèbres toits colorés. L’ambiance est idyllique. Du haut de Châteauneuf, il semble qu’on surplombe les terres des ducs.

Au centre des fortifications du XIVe siècle, la cathédrale accueillant les pèlerins sur le chemin de St Jacques, de nombreuses maisons de pierres apparentes ayant contenu les commerces les plus riches de Bourgogne, des tourelles et, bien entendu, le château. Datant du XIIe siècle, intérieur et extérieur restauré, c’est aujourd’hui un musée. La tombe de Philippe Pot constitue l’élément central de la collection. Le sénéchal repose à la manière des seigneurs. Son gisant est entouré par une série de pleurants, à ses pieds, un lion, à ses côtés, ses armes, son blason et celui de son ordre. Une gravure est visible sur la couverture du livre. Il s’agit de la tombe originale, conservée au Musée du Louvre. Châteauneuf ne contient que sa copie.

Philippe Pot agrandira le château qui, à sa mort, passa entre les mains de riches seigneurs : Marie Liesse de Luxembourg, Charles de Vienne comte de Commarin et des générations de sa famille. Tous ces propriétaires contribuèrent à améliorer la prestance des lieux, comme nous pouvons le voir durant la visite des appartements de la dernière lignée aristocratique qui y logea : les Vogüe. Le donjon, plus ancien élément de la forteresse, la chapelle du XVe siècle, la tour de guet, les logis décorés d’éléments médiévaux dans un style XVIIe, sont accessibles au public depuis 1936. De style gothique flamboyant, le château de Châteauneuf-en-Auxois a su résister aux affres de la Révolution.

Philippe Pot, Grand Sénéchal de Bourgogne. Conseillé de Philippe Le Bon, duc de Bourgogne, Philippe Pot entre en possession de Châteauneuf à la fin du XVe siècle suite à la disparition de la lignée des seigneurs d’origines dans une sombre histoire d’assassinats. Il y loge sa femme, Isabelle de Bourbon. Seigneur de La Roche de Nolay, de Lille, de Douay et d’Orchies, né en 1428, mort en 1495, il se fit une importante réputation à la cour des ducs de Bourgogne en tant que négociateur et diplomate. Lors de l’indépendance de la Bourgogne, il prend parti pour le roi de France, Louis XI, qui le nomme à son tour conseillé. La gérance de la région de Bourgogne lui appartient désormais.

10_tranchesPhilippe Pot cumula les titres de chevalier de l’Ordre de la Toison d’Or et de chevalier de Saint-Jean. C’est réellement lors d’une guerre de succession que le nom de Philippe Pot entra dans l’histoire. Source, Wikipedia : « À la mort de Louis XI en 1483, Charles VIII est mineur, et les grands du royaume, se soulèvent derrière Louis d’Orléans (futur Louis XII), et contestent les droits à la régence de la sœur aînée du roi, Anne de Beaujeu, pourtant nommée par son père. Elle réunit les États généraux à Tours l’année suivante. Philippe Pot y est député de la noblesse. Il se fit remarquer pour son éloquence et sa prestance. Cela lui valut le nom de bouche de Cicéron.

Dans son discours le plus célèbre, le 9 février, il avance le principe de la souveraineté nationale en déniant le droit naturel des princes à gouverner. Les députés, au nom de la Nation, décident de s’en remettre à la sagesse du roi, c’est-à-dire à la Régente. Louis d’Orléans est mis en échec. Anne de Beaujeu se sentit néanmoins menacée par ce discours d’inspiration presque démocratique, selon lequel son pouvoir devrait être remplacé par celui de l’assemblée en attendant la majorité du roi. Les États généraux furent rapidement dissous. Philippe Pot fut néanmoins maintenu dans sa fonction de gouverneur de Bourgogne jusqu’à sa mort, en 1493. »

« Tant L Valt », tant elle vaut, telle est la devise de Philippe Pot, aussi surnommé sire de la Roche. C’est un des auteurs présumés des Cents nouvelles nouvelles. Ce recueil, considéré comme un classique du conte grivois, met en scène les membres de la cour de Philippe le Bon d’une manière plus ou moins humoristique. On y critique l’Église, et, d’une manière politiquement incorrecte, les femmes. Mais revenons à Philippe Pot en tant que chevalier de la Toison d’Or, un ordre créé par Philippe le Bon, duc de Bourgogne, aux racines franco-espagnoles (sans mauvais jeu de mots, il fut créé à Bruges, ville anciennement bourguignonne). Ce titre honorifique permettait à son créateur de renforcer ses liens entre le sud de l’Europe et les provinces françaises sous sa domination, après son mariage avec Isabelle du Portugal.

Reigner Pot, oncle de Philippe Pot, fut l’un des premiers membres. Nous les distinguons, sur les toiles et gravures d’époque, grâce à leur collier d’or où pendouille un mouton et où sont représentées les emblèmes de Philippe le bon. « L’ordre de la Toison d’or est défini comme une confraternité visant à défendre la foi chrétienne et la chevalerie ». Du temps de Philippe Pot, la confrérie se réunissait à la sainte chapelle de Dijon, soit à une soixantaine de kilomètres de Châteauneuf. La forteresse est visible sur la couverture de L’Ombre Noire. Pour plus d’informations sur l’Ordre des chevaliers de la Toison d’Or, rendez-vous à cette adresse.

11_touti3Pour des informations sur les documents formant la couverture du livre, qui nous ont été listés par Jean-Pierre Favard, lisez ce qui suit : le manuscrit signé de la main de Philippe le Bon est le document attestant que Philippe Pot est le propriétaire de la forteresse de Châteauneuf-en-Auxois. La gravure est tirée de Voyages pittoresques en Bourgogne ou description historique et vues des monuments antiques et du Moyen-âge dessinés par une société d’artistes, 1863. Le sceau que vous voyez est un moulage de l’un de ceux de Philippe le Bon effectué par Pierre Herbelin, sigillographe. Le dessin du tombeau est de Louis Boudan. Vous en saurez plus en lisant le livre ou en vous rendant aux archives municipales de Dijon. Il vous sera peut-être possible de dénicher l’auteur…

Le fameux discours de Philippe Pot rapporté dans le roman (voir ci-dessus) a été retranscrit dans les chroniques de Jean Masselier et commenté dans l’article de Hélène Bouchard (en lien ci-dessus également), elle-même auteure d’une thèse sur ce Grand Sénéchal de Bourgogne. Si, comme l’explique Jean-Pierre Favard, la plupart des événements de sa fiction sont imaginaires, la base est historique. Je vous conseille de lire cet article, initialement paru dans Les Annales de Bourgogne XXII, 1950, sur la tentative loupée d’instaurer une démocratie en 1484 sous le règne d’Anne de Beaujeu. Une retranscription des états généraux de Tours sur Gallica. Des liens et explications supplémentaires sur Wikipedia.

V. L’Ombre Noire, une critique du poulpe :

Qu’est-ce qui vous importe plus ? La liste des grands événements de l’Histoire et les noms de ceux ayant influé sur son cours, ou bien les petites histoires imbriquées dans la grande et les motivations, les personnalités, des acteurs ? Nous avons tous abordé l’Histoire de la première façon à l’école, avec plus ou moins d’intérêt. La seconde est plus difficile à appréhender. Difficile de s’imprégner d’un contexte historique lointain, des personnalités. Cette méthode contribue à faire revivre le passé, à déterrer des secrets. C’est une passion d’historien, d’archéologues, d’aventurier et de profileur. L’œuvre d’une vie. L’école nous parait lointaine. Pourtant, l’éducation, cher lecteur, est au centre du propos.

Philippe Pot, homme instruit, s’est fait le porte-parole de la démocratie bien avant la Révolution, et bien avant que notre système redéfinisse cet état en enfouissant les propos de certains nobles. Quelque part, après une longue guerre de Cent Ans, un homme a parlé pour la paix, la liberté, à sa manière. Pas en prenant réellement exemple sur la démocratie spartiate, comme la nôtre, mais en étudiant les philosophes et le système romain. Dans une époque où on a bien besoin de modèle, Philippe Pot pourrait en être un, s’il ne subsistait pas quelques doutes sur la fiabilité du personnage. Lorsqu’il n’y avait pas de différence entre le clergé et l’état, il y eut tout de même une ambition sociale : la création d’états généraux où les élus de certaines familles étaient appelés, où le peuple était quelque peu représenté. Ce rassemblement, a-t-il amélioré notre condition ? Pas plus qu’aujourd’hui. Il est tout de même intéressant de se rappeler des paroles prononcées, à défaut des actes d’une égoïste royauté.

12_peluchePhilippe Pot est-il un précurseur du suffrage universel en France ? C’est la question que se pose Hélène Bouchard. Philippe Pot, chevalier, était loyal envers ses souverains, jusqu’à une certaine mesure. Il servait avant tout ses propres intérêts, fondait des alliances, ce qui lui valut de représenter la Bourgogne, riche province, à la cour du roi. Mais alors, pourquoi apporter un sujet épineux à l’attention des monarques : la controverse du droit divin à décider de l’ensemble des affaires de la nation. Ne serait-ce pas afin de glaner plus de pouvoirs, qui ne pouvaient lui être attribués à sa naissance ? Ou était-ce une manière de restreindre ceux de l’Église, elle-même justificatrice d’alliances ? Philippe Pot tentait d’améliorer sa gérance de son état afin d’investir plus facilement dans son développement, de décentraliser le pouvoir.

Nous pouvons penser qu’il recherchait l’indépendance de la Bourgogne, qui, supposait-il, ne devait pas dépendre de ducs ennemis de l’état français, mais se tenir sous la protection royale tout en progressant à sa manière. Des citoyens avisés dans les affaires particulières d’une région nous semblent, à l’heure d’aujourd’hui, en effet plus à même de suffire à sa gérance. Le système politique tel que nous le connaissons émergeait dans l’esprit de certains penseurs. Si les États de France eurent les pouvoirs de décision que quémandait Philippe Pot, y aurait-il eu une Révolution ? Quels régimes aurions-nous subis ou appréciés, quelle forme aurait eue la France d’aujourd’hui ?

Avant même que le discourt de Philippe Pot fut prononcé, nous avions des preuves que le sénéchal faisait partit d’une société affiliée à Anne de Beaujeu, tentant de renforcer son autorité dans plusieurs régions en infiltrant les conseils d’administration. Ce réseau inconnu de nous pose la thèse de la conspiration qui, pour l’auteur amusé, pourrait avoir survécu aux bouleversements politiques, en avoir déclenché, afin de garantir le pouvoir de sombres figures. Des ombres conspirant sur le dos de la société tout en gagnant l’affection de la majorité… L’histoire de Philippe Pot, que nous lui attribuons peut-être à tort, mérite bien sa version romancée.

L’Ombre Noire, par Jean-Pierre Favard
une chronique de Poulpy !

Ils avaient quitté Paris à la nuit tombée et étaient entrés dans Châteauneuf peu après minuit. Il se souvenait être déjà venu là, une fois, peut-être deux, quand il était plus jeune. Vers dix ou onze ans. De sorte que la mamie, il ne la connaissait pas vraiment. Quelques portraits dans l’album de famille, deux ou trois anecdotes racontées à table, le soir, à la fin du repas. C’était la mère de sa mère, la première belle-mère de son père. Famille recomposée, joies du divorce. Comment l’idée de le confier à cette femme leur était-elle venue ? Sans doute que ses grands-parents paternels ne voulaient plus entendre parler de lui – son grand-père, militaire de carrière, n’avait déjà pas accepté ses cheveux longs, quant à sa grand-mère, elle n’avait pas le droit à la parole.

13_coversLa mamie vivait seule avec son chien. Son mari était mort quelques années auparavant des suites de ce que l’on nomme pudiquement une « longue maladie ». Yoann se souvenait que son père était allé à l’enterrement et qu’il en était revenu hors de lui – rapport à la présence de sa mère, son ancienne femme, la fille du disparu et à l’altercation qui n’avait pas manqué d’éclater lorsqu’ils s’étaient croisés sur le parvis de l’église, à la sortie de la messe. Ambiance famille décomposée. Yoann n’avait nullement regretté de ne pas y être allé – même s’il s’agissait de son grand-père et qu’il en avait ressenti, sur le moment, un désagréable sentiment de gêne. – extrait de L’Ombre Noire.

L’Ombre Noire reprend les codes du récit young adult. Le héros est un jeune homme incompris, rebelle, entrant dans l’âge adulte. Il subit le traitement punitif accordé par sa famille, son école, n’acceptant pas l’homme mûr qu’il s’apprête à devenir : sa personnalité tanguant entre les caprices de l’enfance et la volonté d’émancipation de l’homme intègre. Il subit la pression de son environnement, mais aussi les doutes de ceux s’apprêtant à quitter leurs repères pour concevoir leur propre existence. D’un certain côté, le héros symbolise la jeunesse ambitieuse succombant devant la sévérité des anciens. Son aventure se déroule durant une période transitoire où on ne mesure pas la portée des actions, mais où on envisage son futur. Cette dualité se retranscrit par des remises en question. L’individu cherche sa place dans le moule de la société, elle-même en transit.

Il y a, chez ce personnage, une progression dans ses désirs, son comportement, assez comique. Il est proche de son lectorat dans ses raisonnements. Il agit tel un modèle. À la fin de l’histoire, le héros trouve sa voix, passe l’épreuve, sait finalement qui il est en abandonnant certains de ses acquis pour mieux s’affirmer. Il est facile, pour le jeune lecteur, de s’identifier à cette personne vertueuse, intelligente, sans être dénuée de caractère. Le héros est, en quelque sorte, le chevalier moderne, avec sa morale, son sens de la justice, qui n’hésite pas à remettre en question ses idées et celles de son entourage. Ce self-made-man agit comme un moteur améliorant, à son échelle, une petite société. S’il symbolise le futur, il prend néanmoins appui sur le passé, en tire des leçons. Il apprend à critiquer ses modèles. De plus, le récit mêle plusieurs générations.

Les parallèles avec le passé de Philippe Pot sont nombreux. Le jeune garçon représente celui qui prendra la relève, qui doit s’éduquer, s’ouvrir à d’autres systèmes que ceux qui lui sont imposés. Il quitte littéralement son environnement afin de mûrir dans un cadre champêtre, sans activités, qui ennuierait tout individu normalement constitué. Il se retrouve dans un village servant de mouroir à des vieillards abandonnés de la vie active, séniles par manque de bons soins. Il fait face à la solitude, à un type commun de malheur, à son destin. Il est contraint d’améliorer sa situation. Ainsi, le héros solitaire malgré lui prend refuge, comme le jeune adulte le ferait en lisant ce livre. Il s’amuse en étudiant l’histoire d’un lieu plein de mystères. Il s’imagine un monde imaginaire, une quête qui, grâce au miracle de la littérature, devient réalité. Le jeune garçon part à l’aventure sur les traces de Philippe Pot, du passé de Châteauneuf.

14_biblioSi l’histoire n’est pas réaliste, que les éléments de l’enquête, les indices trouvés par le héros, n’existent pas, on verra que l’auteur sais parfaitement doser le suspense. Son roman est plein de sens cachés. Il stimule les raisonnements, happe le lecteur qui, lui-même, est amené à déchiffrer des énigmes qui le mèneront à découvrir une société secrète. N’est-ce pas ce dont certains rêvent, s’insinuer en cachette parmi d’étranges individus tel un enfant cherchant à comprendre les obscures discussions des adultes ? L’enfant cherche le danger. Une fois qu’il s’y est frotté, il développe des stratégies pour le contrecarrer. En raisonnant, il grandit, il juge, il s’oppose, il ose s’exprimer puis rejoint son propre groupe, celui qui ne l’abandonnera pas. La vie du héros dans une famille frigide est dramatique. Il est l’un de ses nombreux enfants dont on se débarrasse, qu’on n’aime pas lorsqu’il prouve sa différence.

La vie du personnage est dure. Il fait partie de cette génération no futur qui peine à se ressaisir dans une société qui ne veut pas de lui. Un monde sans sentiments qui donne cette impression qu’on encombre, que rien n’est à la bonne place. Jean-Pierre Favard transmet une tragédie quotidienne bien connue, celle du jeune que personne ne prend en charge, condamné à disparaitre. Les hommes ne veulent plus de leur futur. Ils dissimulent leurs descendants, déshérités, en crise d’identité. Difficile pour la jeunesse peu glorieuse, sans rêve et sans espoir, d’accepter de travailler pour les autres, de s’activer, de se construire, de s’affirmer. L’envie de bouleverser le système est bien présente. Philippe Pot, dans son château, accueille donc notre héros, par son discours libertaire. Pourtant le vieil homme cache quelque chose. Une belle hypocrisie.

Il y a, dans L’Ombre Noire, une part de politique. Le héros ne cherche pas à renouer avec un système passéiste. Au contraire, il le condamne. Mais il tente de retourner à un mode de vie proche de la nature, simple et constructif, réellement profitable, loin de la ville et de ses codes, ses désillusions et ses tromperies, ses compétitions constantes. Cette manière de prendre le temps de vivre est une envie partagée par de nombreuses personnes que le capitalisme a lassée. L’écologie est dans l’air du temps. Elle affronte la normalité. Elle prodigue un but, créée des liens entre les déchus et les contestataires du système. Un autre personnage incarne cette partie de la jeunesse. Une jeune fille élégante tout aussi rebelle, servant l’intrigue et les phantasmes du lecteur masculin. L’Ombre Noire, et ce protagoniste en particulier, a cette maturité intelligente qui n’omet pas une part de fun et de transgression.

L’écriture de Jean-Pierre Favard est fluide à l’extrême. Ses dialogues coulent de source, et il superpose de manière extravagante les différentes couches du récit sans jamais ennuyer son lectorat. En restant dans un cadre restreint, celui d’un village peuplé de cent personnes d’une classe aisée déclinante, il nous apprend qu’il est possible de voyager, d’explorer, de partir à la découverte de plusieurs cadres (forêt, château, vieilles maisons…) de façon ludique. La temporalité du récit est atypique. L’ambiance paisible d’un village, où les heures passent différemment, est retranscrite simplement avec intelligence. Le charme de la campagne est évident. Il agit comme un baume au stress de la ville, du travail, des relations. Jean-Pierre Favard utilise un vocabulaire et des tournures de phrases bien à lui, comme vous pouvez le constater au travers de l’extrait ci-dessus. Mais l’intérêt du récit ne réside pas seulement dans cette touche stylistique personnelle.

15_collectionSi L’Ombre Noire est atypique, c’est dû à l’intrigue. Parfois, l’action se déroule réellement durant les sombres périodes du château. Cela commence par la torture de la dernière descendante des Châteauneuf, par sa condamnation, et se termine par les événements suivant le discours de Philippe Pot, légataire de la forteresse. Jean-Pierre Favard dans ses chapitres là, n’hésite pas à choquer le lecteur en décrivant des scènes de terreur, les atrocités de l’Histoire. De tels interludes dans l’action rendent le passé de la forteresse plus intrigant et palpable. Le lecteur, entre deux explications historiques contées par les habitants de Châteauneuf, frémit en quittant son cadre contemporain pour parcourir une sombre période pleine de rebondissements. L’aventure n’est pas naïve.

Jean-Pierre Favard ne traite pas son audience avec de pauvres enfantillages. Il n’hésite pas à revenir à ses genres favoris : l’horreur et le drame historique. Saupoudrer un peu de romance adultère ne semble pas le gêner. L’injustice étant un thème principal du roman. Les jugements des autres en est un autre. Les personnages se sentent tous obligés de vivre cachés, de dissimuler leurs désirs. Dans un village, un cadre fermé proche du huis clos, il est facile de concevoir des intrigues, des relations mensongères, une couche de fond comme une conspiration désenchantante. Des secrets de famille. L’histoire, si elle met du temps à démarrer, le cadre à se poser, se lit rapidement. On ne sait à quelle sauce Jean-Pierre Favard veut nous manger : thriller ou fantastique ? Entre les deux, sa fiction balance. Et, comme d’habitude, elle est bourrée de références.

L’auteur en vient même à se mettre en scène de manière caricaturale. Comme s’il signifiait au lecteur que son soi-disant biopic de Philippe Pot était une amusante supercherie, Jean-Pierre Favard abonde d’histoires sur le thème de la tromperie. Ce procédé nous rappelle son premier roman LoKhaLe, Le fantôme du mur, où réalité, faits, et fiction, phantasmes, se juxtaposaient dans l’esprit du héros au bord d’une folie passagère. Ainsi, Jean-Pierre Favard conçoit de curieux parallèles, surenchérit dans le thème de la société secrète qu’il connait bien depuis sa trilogie dédiée à l’alchimie. En plaçant son action dans des cadres familiers à ceux étudiant l’histoire de la fondation de la démocratie en France, il met en scène plusieurs personnages historiques. Des révolutionnaires.

Dans son histoire, nous nous demandons si ces héros ne sont pas tous exaltés par une grande idée au point de réaliser des actes terroristes. C’est renverser l’actualité. Aujourd’hui, les fanatiques n’agissent pas dans le but de perpétuer une démocratie et ne s’en prennent pas aux rênes du pouvoir. Au contraire. Nous sommes amenés à relativiser sur les bienfaits des fondements de notre civilisation. Le lecteur peut se demander si nous n’avons pas élu au pouvoir, durant la Révolution, des hommes servant leurs propres intérêts plutôt que celui du peuple. Pour le jeune adulte qui ne connait l’Histoire de France qu’au travers du prisme de l’éducation nationale, L’Ombre Noire est un roman important. Il titille l’esprit critique. Amène à discerner le vrai du faux dans une fiction historique ou un roman national.

16_standEn partant à la redécouverte du passé de la République, le lecteur s’instruit et se reconnaît au travers des personnages. Il est amené à prendre parti au lieu d’apprendre à la lettre les vérités historiques, souvent remodelées ou réinterprétées. Revoir ses acquis, c’est, déjà, être amené à distinguer les faussetés chez les autres, à se débarrasser de la naïveté de la jeunesse à l’instar du héros de L’Ombre Noire. Jean-Pierre Favard abuse souvent son lectorat, comme il excelle dans les scènes et les tournures grandiloquentes, au point, souvent, de ne plus savoir quand stopper dans la surenchère. Si sa fiction manque de sérieux, il semble que ce soit un fait exprès. Il serait dangereux que L’Ombre Noire soit prise au premier degré. Car le roman, lu de bout en bout, avec son suspense si bien géré, nous présente, comme souvent chez Jean-Pierre Favard, une quantité de personnages paranoïaques.

Pour conclure. L’intrigue de L’Ombre Noire pêche dans son manque de complexité. Les raccourcis historiques sont eux aussi trop simplistes. Le final est enfantin. Nous y arrivons trop rapidement, à grand coup de révélations, sans qu’il n’y ait vraiment de logique. La raison ? Peut-être que L’Ombre Noire est un livre transmissible à plus jeune que soi. Tout, dans cette fiction, se résume au thème de l’héritage. Le héros hérite de secrets, des péchés et des valeurs, d’attributs de sa famille. À la fin, il atteint le stade de la maturité. Ceci s’est produit à la lecture et à la découverte de son passé. Il est simple de comprendre l’ultime parallèle entre la fiction et la réalité : le partage des connaissances, et donc de ce livre, à plus jeune que soi. À la relève. Nous aussi pouvons donc tenter de découvrir les joies de notre lignée, dont celle de la lecture. – Pour commander le livre.

Jean-Pierre Favard ne rend pas le personnage de Philippe Pot plus vivant qu’il ne l’est. Il le représente à la manière d’une icône de la démocratie, luttant contre l’ennemi séculaire de l’humanité : les royalistes. Le traitement, vis-à-vis de notre actualité, est certes puissant, mais on peut surtout s’en moquer. L’Ombre Noire n’est ni un livre, ni une confrérie, très sérieuse. Il n’en demeure pas moins que ce roman est l’un des divertissements de la Clef d’Argent qui traite intelligemment le sujet de la jeunesse, de l’éducation, et se moque bien des grands débats politiques au sein de la famille du jeune lecteur à qui cette fiction est dédiée. À bientôt pour de nouvelles chroniques, sur l’Antre du Poulpe.

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Il est constant que la royauté est une dignité et non la propriété du prince. L’histoire raconte qu’à l’origine, le peuple souverain créa les rois par son suffrage, et qu’il préféra particulièrement les hommes qui surpassaient les autres en vertu et en habileté. En effet, c’est dans notre intérêt que chaque nation s’est donné un maître. Les princes ne sont pas revêtus d’un immense pouvoir afin de s’enrichir aux dépens du peuple, mais pour enrichir l’État et le conduire à des destinées meilleures. – Ci-dessous, un extrait du discours de Philippe Pot retranscrit par Jean-Pierre Favard dans L’Ombre Noire, en image, quelques documents et les salutations de notre nouvelle mascotte !

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Poulpy. (PS. cliquez sur les images pour les agrandir)

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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