Le cycle de Goth, tome1

Les Corps glorieux, de Céline Maltère
Premier tome de la trilogie de Goth

Aux éditions de la Clef d’Argent
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Que se passe-t-il au château de la reine Kationa ? Le bruit court qu’elle a perdu la raison et redouble de cruauté depuis la mort de Balzane. Ne s’est-elle pas mis en tête de la remplacer, par n’importe quel moyen ? Ce désir insensé la pousse à vivre d’étranges aventures : capturer un chant de sirène, vaincre les nains de la Forêt carnivore, affronter le long chevalier rouge ou passer de l’autre côté du miroir – autant d’épreuves qui la mèneront au-delà des réalités.

Reprenant les codes du roman de chevalerie, Céline Maltère les transpose dans un univers féminin où l’héroïne, fière et implacable, se perd peu à peu dans sa folle obsession. Les Corps glorieux est le premier volet du Cycle de Goth, trilogie romanesque qui raconte l’histoire de trois soeurs souveraines. – cf. La Clef d’Argent (lire un extrait et d’autres critiques).

Les Corps glorieux, un nouveau numéro dans la collection KhRhOnyk, « Chroniques merveilleuses & terrifiantes des royaumes de l’imaginaire ». Pour lire les critiques des précédents ouvrages, écrits par Sylvie Huguet, rendez-vous à cette adresse.

01_coverLes Corps glorieux est le premier volet d’une trilogie. J’ai créé un monde autour de trois reines. Leur père leur a donné à chacune une terre. La particularité de ces romans, c’est que j’ai voulu inverser les valeurs : ce sont les femmes qui règnent, qui décident, et leur père les a d’ailleurs élevées ainsi, allant jusqu’à leur interdire de fréquenter amoureusement les hommes. Le premier tome raconte les aventures de la cadette, Kationa : elle a perdu la femme qu’elle aimait passionnément et cette perte lui fait traverser de nombreuses aventures, jusqu’à l’éventuelle guérison. C’est la quête de l’amour perdu. Les suivants auront chacun une couleur et un thème différent, lié au caractère de l’héroïne (dans le 2, c’est une lutte pour arrêter le Temps, véritable personnage, dans un monde très animal ; dans le 3, une réflexion sur les sciences, la création et la procréation). Et nous aurons de très belles couvertures… ! – Céline Maltère interviewée par Jean-Pierre Favard (directeur de collection à la Clef d’Argent) lors de la sortie du Cabinet du diable sur Le monde de Matéo.

Céline Maltère enseigne les lettres classiques. Elle vit un peu partout, mais affectionne l’Auvergne, ses trous d’eau et ses grenouillats. Munie de sa pelle et de son stylographe, elle fouille la mauvaise terre en compagnie de ses fidèles ratiers : une chienne, un chat et plusieurs chauves-souris. On arrache, on retourne, on note. Selma déterre parfois un os. Il n’y a pas de temps à perdre. Elle répète, c’est obsessionnel : « Ars longa, vita brevis », déformation professionnelle…

Elle se glorifie d’avoir dansé au bal des bras-cassés-et-jambes-tordues où elle a fait plusieurs rencontres, dont un sergent malade qui lui a raconté son histoire. Récemment, on l’a vue prendre part à une expédition risquée. Entrée par effraction dans une vieille maison avec de curieux acolytes, elle n’a pas voulu dire dans quel objet elle a décidé de se fondre. À l’heure qu’il est, on a perdu sa trace et on la cherche encore. – cf. La Clef d’Argent (sa bibliographie, sa page Facebook).

Les Corps glorieux est la seconde publication de Céline Maltère aux éditions de la Clef d’Argent. Lors de la chroniques dédié à son roman LoKhaLe, Le cabinet du diable, nous vous avons présenté cette auteure en détail. Son interview est à étudier dans ce précédent article. Nous reprenons notre entretient là où nous nous sommes arrêtés. Bonne lecture à vous :

Une chronique du cabinet du diable par Poulpy le poulpe !

L’écriture de Céline Maltère se comprend en deux temps. « Une première couche est à la portée de tous, puis j’aime cacher des choses entre les lignes tout en faisant en sorte que mon texte ne soit pas hermétique et incompréhensible. » J’ai décelé en cette auteure un fantastique faisant à la fois un pied de nez à la norme, qui permet une recherche de vérités profondes sur l’au-delà, et qui ouvre la voie à tous les possibles, toutes les évasions. « Dans le fantastique, il faut qu’il y ait du bizarre, l’intrusion d’un phénomène étrange dans la réalité, qu’un détail du quotidien se déforme. » – extrait de la chronique sur Le cabinet du diable.

Ci-dessus, une présentation en vidéo par la youtubeuse A2livres, avec, en cadeau, un long extrait de l’œuvre ! En plus des nombreuses chroniques répertoriées ici (en bas de page), vous pouvez également lire une interview de Céline Maltère dans Jeanne Magazine n29 – la revue de la communauté lesbienne – et écouter le podcast d’Homomicro.

Fernando Goncalvès-Félix (interviewé dans cet article lui étant dédié) est le créateur de la magnifique couverture que vous voyez un peu plus haut. N’ayant jamais illustré des récits de ce type, cet illustrateur nous présente sa vision des Corps glorieux.

Fernando Goncalvès-Félix est né à Château-Thierry en 1972. Une enfance heureuse ne l’a pas empêché d’être obsédé et persécuté par des visions cauchemardesques. Dans son oeuvre, il évoque et illustre cet univers sombre, surréaliste, mais surtout obsessionnel qui le hante et fonde sa démarche poétique et graphique. Depuis quelques années, Fernando Goncalvès-Félix illustre régulièrement nos publications. – cf. La Clef d’Argent (ses réalisations graphiques et ses poèmes).

I. Le Cycle de Goth, des romans imagés
Une interview de Fernando Goncalvès-Félix.

Fernando Goncalvès-Félix : J’ai découvert cet univers au fur et à mesure. Il est assez réaliste par rapport aux personnages que l’on pourrait rencontrer au Moyen-Age qui, en même temps, découvrent des créatures mythologiques, comme des sorcières ou des sirènes, et tout un tas de choses magiques dont on a entendu parler. Cela créer un relief qui rend le récit presque réel.

Céline Maltère : On peut donc dire que ce sont des roman hybrides, surtout dans le deuxième tome où il y aura des fusions entre l’Homme et l’animal.

Fernando Goncalvès-Félix : Comme les descriptions sont bien rédigées, on imagine clairement les personnages en armure, en costume, les chemins qu’ils prennent et les créatures. Il ne reste plus qu’à les transposer en dessins. Évidemment, chaque dessinateur aura son style, mais tout est assez clair pour qu’on développe un film dans nos têtes à mesure de la lecture.

Comme les romans sont divisés en chapitres, on peut facilement couper dans la lecture. Ces passages sont assez différents, même si certains se suivent. Le découpage est bien amené afin que nous n’ayons pas une profusion trop importante d’éléments, et qu’on puisse les intégrer.

02_damparisCi-dessus, Fernando Goncalvès-Félix et Céline Maltère étudiants les esquisses des Corps glorieux au salon Texte et Bulle de Damparis, en 2016.

Poulpy : Grâce au rythme, on entre pleinement dans l’histoire. Céline Maltère sait parfaitement structurer ses romans, nouvelles et mini-nouvelles. Elle nous l’a mainte fois prouvée.

Céline Maltère : Quand Fernando a bien voulu travailler sur l’adaptation en dessins de mes romans, j’étais aux anges. Son trait, et tout ce qu’il m’a montré avant le travail final, correspondaient à ce que j’avais à l’esprit. Fernando est passé par plein d’étapes et la Kationa que l’on voit sur la couverture des Corps glorieux me convient parfaitement.

Poulpy : Céline Maltère n’avait pas d’idée précise de la représentation de ses trois héroïnes. Son roman n’est pas travaillé dans l’optique d’être illustré. Ce qui va changer à partir du second tome qui comprendra des illustrations intérieures. L’auteure avait tout de même une idée de l’impression qui devait ressortir de chaque personnage : Kationa se devait d’être belle et cruelle. Fernando Goncalvès-Félix se devait d’équilibrer l’aspect combatif et féminin de la reine, puis de l’adapter en fonction de la multitude de possibilités de costumes et de coiffes. Ses portraits sont parfois complexes, allant de celui du simple pigeon à celui de la puissante souveraine.

Fernando Goncalvès-Félix prévoit d’effectuer les trois couvertures des romans composant Le cycle de Goth qui, à la base, devaient composer une fresque (une fois placés côtes à côtes). L’idée a été abandonnée aux profits de designs plus typés en fonction des représentations des trois reines des récits, que vous découvrirez à mesure.

Fernando Goncalvès-Félix : Dans le premier tome, il était question de sept personnages féminins ressortant vraiment du lot sur la trentaine évoquée. Il m’a semblé que les personnages secondaires étaient originaux dans leurs interventions. Je n’ai pas voulu faire de favoritisme. Cette trentaine de chapitres me donne malgré tout envie d’aller plus loin dans l’idée. Beaucoup de croquis sont près, ce sera à découvrir par la suite…

C’est intéressant de mêler les personnages réalistes, humains, et d’ajouter les autres personnages décrits comme secondaires, qui ont aussi de l’intérêt. Les bêtes en particulier.

Quand je dessine pour moi, je ne respecte rien du tout et je me laisse aller. Même si ce n’est pas que le hasard qui parle, il y a un peu de technique derrière. Je me laisse surprendre. Quand on me donne un texte, j’essaie de respecter, même si ce n’est pas au détail prêt, l’ambiance générale. Je travaille avec l’auteur pour avoir son avis, échanger, quitte à ce que j’entreprenne un travail complètement différent de ma façon de faire personnelle. En ce sens, je fais énormément de croquis pour situer les personnages, pour les caper et pour comprendre la période dans laquelle l’histoire se déroule. Ceci n’est pas dans mon habitude.

03_fernandoCi-dessus, Fernando Goncalvès-Félix et, à droite, son autoportrait en bouc.

Dans ce cas particulier, j’ai fait des recherches personnelles pour connaître les costumes de l’époque, même si la période n’est pas définie précisément sur un siècle. Une fois les représentations digérées, je place un peu de ma trame personnelle dans le dessin pour ne pas rester figer dans quelque chose de trop académique. Il faut trouver à quel moment on peut créer des choses, quand le roman le permet, et ce qu’il faut absolument respecter pour coller à l’histoire.

Poulpy : Le cycle de Goth nécessite beaucoup de portraits, ce qui est la spécialité de cet artiste. La couverture des Corps glorieux n’est qu’une toute petite introduction à ce qui nous attend réellement…

II. Les Corps Glorieux, entre Mythe et Histoire
Une interview de Céline Maltère !

L’univers féodal est au centre de ce premier tome du Cycle de Goth. Pourtant, même si l’implantation peut paraître historique, Les Corps glorieux provient bel et bien de l’imagination de Céline Mlatère. « Mes personnages, totalement inventés, tiennent de figures mythologiques », explique-t-elle :

« Dans cet imaginaire relatif aux romans de chevalerie, il n’y a pas d’excès. Même si j’inclus, à un certain moment, deux dragons. » Ce n’est pas à proprement parler de la fantasy. « Je voulais que ce livre corresponde à ce j’ai aimé lire autrefois (comme la quête du roi Arthur, par exemple) tout en modifiant certaines choses, en mettant les femmes au pouvoir ! » Il y a de la magie, non surfaite : « c’est de la magie à l’ancienne. Dans l’histoire de Kationa, il se trouve un chapitre intitulé Elle se réfère très souvent au grimoire de Goth. Nous découvrons que ce livre est un grimoire magique hérité de son père, né d’un incube et d’une sorcière qui connaissait les vertus des plantes. J’aimerais d’ailleurs concevoir un prolongement au texte sous forme de grimoire, avec des illustrations de plantes, des micronouvelles, des annexes. Ça se fera peut-être lorsque la série sera finie. »

Cette épopée chevaleresque se rapproche de rapsodes au niveau du style. « Mon but était de rédiger un texte en puisant dans la matière de Bretagne, qui regroupe les romans chrétiens de Troyes, Tristan et Iseut… En général, je ne lis jamais ce que je veux écrire, car je préfère puiser dans mes souvenirs et mes sentiments. J’ai depuis longtemps intégré ses épisodes, ses romans arthuriens. Le personnage du père des trois sœurs, Goth, est inspiré par Merlin. Mon cycle sera très court. Ses trois sœurs n’auront pas de descendance. Leur père leur demande de n’aimer que des femmes. La procréation est un gros problème dans cette histoire. » Ce sera un des thèmes centraux du troisième volume. « Il y aura des réflexions sur l’antiprocréationnisme, car on n’en parle jamais. Le cycle de Goth s’appelle ainsi à cause de ses consonances gothiques, des ambiances relatives à cette culture qui se retrouve dans des chapitres tels L’épiphanie, L’âme de Francisca. Je me sens bien dans cet univers. »

04_maltereCi-dessus, Céline Maltère à Texte et Bulle (Damparis) en 2016 avec Chipougne le chat-zombie, mascotte de la Clef d’Argent, pour la sortie des Corps glorieux.

Poulpy : Vous avez un style très personnel et un talent pour concevoir des ambiances en peu de mots. Nous l’avons vu sur le site des Deux Zeppelins, grâce au Cabinet du diable, et nous ne nous attendions pas à une trilogie aussi importante que celle qui sortira chez La Clef d’Argent. Comment l’avez-vous traitée, sur la forme, et le fond ?

« Déjà, j’alterne. Lorsque je me suis mise à écrire les micronouvelles pour Les deux zeppelins, j’ai rédigé beaucoup de petites histoires courtes, et ne souhaitais pas me lancer dans quelque chose de long. Si je m’engage dans un roman, cela me prend plusieurs mois. Je sais qu’à côté je ne ferais que quelques respirations poétiques. Lorsque j’attaque un roman comme Les Corps glorieux, je note mes idées quand elles viennent, toutes mes inspirations, sans structurer (pour commencer). Je sais en gros ce que je veux raconter, des fois je connais le début, des fois la fin, des fois je n’ai que le titre. » Céline Maltère a écrit d’autres romans, n’appartenant pas forcément à la veine du Cycle de Goth. Ils sont en attente d’un éditeur. « Je ne comprends pas trop pourquoi, mais à chaque fois que j’écris des romans, j’ai besoin qu’ils se répondent, qu’ils aillent par trois sans se suivre. Car j’ai l’impression de ne pas avoir épuisé mon sujet. » Il ne sera donc pas obligatoire de lire le premier tome de ce cycle afin de comprendre les deux suivants ! Suivre l’ordre de parution n’est pas obligatoire, et Céline Maltère prévoie même de concevoir plusieurs branches à ses histoires. « Le mot cycle est donc bien à propos », conclut-elle.

Poulpy : J’imagine l’histoire des Corps glorieux remplie d’un féminisme se passant bien de romance ou de tout ce qui est à la mode en ce moment… Est-ce à quoi nous pouvons nous attendre ?

« Il y a tout de même de la romance, puisque c’est l’histoire d’une reine devenant folle, car elle a perdu la femme qu’elle aime. Elle ne sait pas comment faire pour l’oublier, alors elle se jette dans d’autres histoires, elle veut faire un harem… Mais ce n’est pas une histoire d’amour tel qu’on a l’habitude d’en lire. » On se retrouve dans un univers de femmes. « Il y a beaucoup d’hommes, mais ils n’ont pas toujours le beau rôle. Ce sont soit ses adversaires, soit ses chevaliers. Je ne me suis pas dit qu’elle pourrait avoir des hommes à son service, cela s’est fait comme ça. Dans l’histoire, la femme qu’elle aimait avait des garçons que Kationa a placée autour de sa table ronde. »

05_chipougneCi-dessus, un bout du stand de la Clef d’Argent à Texte et Bulle, où c’est effectué cette interview.

Dans Les Corps glorieux, n’y a pas de stéréotypes. L’histoire, même si elle met en scène une revanche, n’est pas vengeresse contre les hommes. « Certaines femmes ont des leçons. » Elle est féministe, naturellement, car c’est un sujet touchant l’auteure. « Je m’attends à des réactions de la part des lecteurs masculins. Cela va peut-être les mettre mal à l’aise parce que mon héroïne n’y va pas de main morte avec les hommes. L’un d’entre eux, par exemple, souhaite se marier avec elle et attaquer son royaume en cas de refus. Il va avoir le sort qu’il mérite… » Céline Maltère ne règle pas ses comptes avec la gent masculine, son livre n’a pas pour but de transmettre une haine. « J’aurais pu écrire l’histoire de femmes au service d’hommes que cela ne choquerait personne ! Dans les romans de chevalerie, les hommes sont là pour servir les demoiselles, mais ce sont aussi les ennemis de l’époque. Ils ne sont pas tous méchants. J’ai aussi placé des personnages féminins antipathiques. »

Poulpy : Pensez-vous qu’une auteure de sexe féminin soit perçue de la même façon qu’un auteur masculin dans notre branche ? Qu’avez-vous pu observer à ce sujet ?

« Cela ne fait pas longtemps que je suis publiée, donc je vais voir ça. Ce livre est un peu spécial, je ne sais pas à quoi m’attendre au niveau de la réception. Je ne sais pas si nous sommes prises autant au sérieux que les hommes. Parfois, je me dis que les gens sauteraient plus facilement sur Les cahiers du sergent Bertrand ou La grotte aux nouilles si c’était un homme qui les avait écrits. Je ne sais pas s’ils collent à l’image que je renvoie.

Les lecteurs sont sensibles à la poésie ressortant des Corps glorieux. Ce qui compte, pour Céline Maltère c’est l’écriture. « J’y ai mis plein de plein de codes et de récits enchâssés. Certaines métaphores, très nombreuses, vont peut-être choquer. J’ai par exemple écrit que les yeux des crânes, dans les catacombes, souriaient. »

Poulpy : Pourquoi choisir ce titre, Les Corps glorieux, pour ce premier tome du cycle de Goth ? À quoi fait-il référence ?

« Il y a une explication dans le livre, qui est à découvrir. Corps glorieux est un terme religieux exprimant une personne pour qui son corps ne compte plus, une personne qui n’est plus charnelle. C’est presque un titre antithétique, car l’héroïne, Kationa, est tiraillée par le désir. Il faut qu’elle séduise en permanence. Quand on a atteint un corps glorieux, c’est qu’on a vaincu l’envie. » Ce personnage n’a rien de la « chevalière » classique. « Elle n’attend pas la fin de sa quête pour toucher une personne ! La seule fois où elle a suivi les codes de la chevalerie, c’était pendant sa jeunesse. Son père lui avait promis sa première maitresse, mais elle devait faire ses preuves, la chercher, la conquérir. » Il n’y a pas de notion de moralité comme nous pourrions le redouter dans ce type de récits, pris à contre-pied. « Le problème majeur, dans ce livre, provient de son incapacité à dompter l’amour, ce qui va lui couter beaucoup. »

06_groupeCi-dessus, l’équipe de la Clef d’Argent à Damparis, avec, de gauche à droite et de haut en bas, les auteurs Pierre Brulhet, Nicolas Soffray (relecteur), Jean-Pierre Favard (auteur et directeur), Philippe Gindre (boss), Patrice Dupuis, Fernando Goncalvès-Félix (illustrateur) et Céline Maltère.

Le troisième volume n’a pas encore de titre (il est en cours d’écriture), et le second livre a pour nom (provisoire) Les vaniteuses. « Chaque tome va parler de chaque sœur et correspondre à une ambiance, une atmosphère et un thème qui leur sont propres. Kationa c’est une chien fou, la cadette, le désir, le manque. On touche à la matière bretonne. Katarina est obsédée par le temps. Elle ne veut pas mourir, comme Gilgamesh. Elle est beaucoup plus sauvage. Il y aura une thématique animalière. Au départ, c’est une personne qui adore la cuisine, qui tue tout ce qui bouge pour le manger. Un jour, elle va avoir un déclic. Elle va tuer la bête de trop, et va décider de faire de son royaume un asile pour les bêtes sauvages. Nous y trouverons une sorte de traité médiéval du végétarisme. Katia, trismégiste, vie dans les plaines de Sibérie. Elle aime faire des expériences scientifiques. Sa mort est déjà annoncée dans Les corps glorieux. Kationa va découvrir ses laboratoires. Katia conservait des cœurs dans des bocaux et animait les sentiments de ses gens dans son château. Il y aura un côté laboratoire ». Les trois sœurs, si elles se ressemblent physiquement, sont complémentaires. « Elles sont grandes, fières, avec de petites nuances. Chacune a son univers, ses obsessions. »

Poulpy : Quelles thématiques, selon vous, sont inhérentes à vos écrits ? S’il y en a une, ou si vous écrivez par phases.

« Je me rends compte que mes livres sont toujours bizarres. Je ne le fais pas exprès. J’aime les thèmes de la folie, de la mort, du désir. Parfois, j’explore tant les folies humaines que cela devient macabre. Ça me fascine. Cela doit venir de mes lectures d’Edgar Poe, qui m’avait troublé. Ce goût est une déformation de lecteur qui ressort. C’est aussi parce que je n’aime pas la réalité plate. Je pense qu’on peut toujours lui apporter quelque chose en plus, l’augmenter, faire déraper le quotidien. » Ce qui importe le plus à Céline Maltère, dans son écriture, comme dans ses lectures, c’est le style, la structure, une chute efficace et inattendue, un univers. « L’histoire arrive presque à l’arrière-plan », ajoute-t-elle.

Poulpy : Par rapport à la publication, qu’en est-il de votre opinion vis-à-vis de ce livre ?

« Nous avons pris du retard sur sa publication pour différentes raisons, ce qui m’a permis de le retravailler encore. Je suis vraiment heureuse, car je pense qu’il est mieux écrit qu’il y a deux ou trois ans. » Céline Maltère, attirée par les éditions de la Clef d’Argent grâce à la qualité des publications, a envoyé son manuscrit sans attendre une réponse positive, vu que les manuscrits ne sont, d’ordinaire, plus acceptés. Les Corps glorieux est son premier vrai roman.

07_vampiresCi-dessus, Céline Maltère au Salon du vampire en 2016.

Cette auteure a un débit d’écriture hallucinant. « J’ai une discipline. Lorsque je rentre du travail, pendant mon temps libre, je m’y mets. Une autre journée commence. » Plusieurs recueils sont en cours, dont un fantastique, un de science-fiction. Elle a écrit une trilogie « érotique », dans le sens où ses livres, qui ne sont pas fantastiques, abordent les relations amoureuses. Nous entendrons parler de ses travaux, de ses minis-nouvelles, surtout, encore longtemps ! Remercions-la ensemble pour ses informations uniques et passionnantes… Car il est temps de passer à la lecture de ce que vous attendez tous :

III. Céline Maltère, Les Corps glorieux
Le cycle de Goth tome1, l’histoire de Kationa.

L’attente ne rend pas, lorsqu’elle est assouvie, toutes les forces qu’elle nous a prises. J’ai tourné maintes fois dans ma tête la rencontre et les retrouvailles… Peut-on aimer sans la rigueur des simulacres ? Dans mon château, sur mon trône d’ébène, je présidais le festin : mes hommes dînaient, rejetons valeureux des soldats qui servirent mon père, ils mangeaient bruyamment. Une femme aurait dû être là, mais je l’avais perdue – perdue celle que j’avais aimée ! Plus rien ne m’égayait le cœur. – Les premières pages des Corps glorieux en .pdf à cette adresse.

08_livreIl est loin le roman de fantasy ou de cape et d’épée attendu d’un auteur moderne. Avec la mort tragique d’une douce femme, son fantôme planant sur les lieux, le cadre est placé. Mais au lieu de nous coincer avec un énième héros en peine reclus dans un château poussiéreux, condamné à traîner un lourd fardeau, lourd, surtout dans la narration, nous découvrons une reine cruelle que le sort pousse à l’extraversion. Ce gotisme n’a rien de noble, là est l’originalité. Malgré le lexique pointu — plein d’exclamations gardant le lecteur en haleine et le situant toujours dans un contexte dont on ne pourrait s’échapper, telle cette héroïne souffrant de sa condition royale —, nous n’avons pas affaire à des archétypes chevaleresques honorables. La gloire tant recherchée par les mythiques héros des gestes médiévales leur a fait tourner la tête. C’est avec la mort de l’être aimé que la reine Kationa prend conscience de ce fait, quitte à se détacher du monde physique, matériel, afin d’atteindre un stade supérieur qu’elle ne peut, tragiquement, apercevoir. La religion, le devoir, toutes ses notions abstraites tiraillent vers des opposés plus qu’ils n’apaisent, alors à bas la morale : tel est le propos.

La quête de l’éternel recommencement a lieu quand l’héroïne tente de se rattacher à son humanité perdue, se mutant ainsi en une créature insondable, tel le gouffre de son âme la séparant de tout contact intime, malgré la surabondance de témoignages sexuels, la foule de personnages au milieu desquels nous nous sentons seuls. L’épreuve dessoude du quotidien. Le deuil a cet effet de sagesse, la mort fissure les vanités et pousse le survivant à une destruction que Kationa, se faisant le jouer du destin, pousse jusqu’à anéantir son entourage. L’extrême tragédie, pourtant banale à la base (ce qui nous ancre dans une réalité identifiable), dévoile la fin qui n’a rien de celle du conte moderne où tout finit bien : c’est après des efforts surhumains, des travaux dignes de demi-dieux grecs, la perte totale de soi et de contacts, un retranchement impossible suivit d’une quête initiatique dont la funèbre conclusion recherchée ne peut nous échapper, que l’héroïne atteint ce stade peu idyllique du corps glorieux. Céline Maltère remet ainsi tout en cause, que ce soit la possibilité d’une reconstruction psychologique dut à la perte, jusqu’à l’espoir entretenu par des religions punitives asservissantes, la question du salut qui n’a pas sa réponse guillerette.

09_dessinsPar des faits d’armes hauts en couleur, notre reine ne cherche aucune rédemption, mais une liberté mortelle faisant d’elle l’antihéros ancré dans son époque où nous ne puisons plus dans l’héritage culturel par nostalgie, mais afin de comprendre quels liens peuvent encore nous unir à une sombre histoire comportant des valeurs opposées à celles que nous entretenons. Les Corps glorieux est une synthèse critique de tout un courant peu exploité, car trop éloigné de notre vision. Même après la lecture, pourtant centrée sur une reine dont il est facile de comprendre la psychologie par l’apport d’explications plus contemporaines, les personnages restent indéfinissables, immuables telles des statues regardant le monde d’un point de vue que nous n’aurons jamais. Les chevaliers et cette noblesse nous semblent plus intouchables maintenant, qu’ils ne l’étaient avant que quelqu’un dresse un plan de leur mental. On ne s’échappe pas entièrement à la lecture de ce roman, mais on se questionne sur l’aspect universel de chaque réaction qui s’oppose à la frontière bien délimitée des siècles avec ces mœurs complexes. Le rejet de ces valeurs définit toute action d’une héroïne intéressée sans l’être, oublieuse des désirs et pourtant en quête.

La reine Kationa est donc un personnage ambigu défiant, tout en représentant, l’autorité. Sa condition de femme est un frein qu’elle retourne à son avantage, non pas d’une manière se prêtant à donner l’exemple, mais questionnant, là encore, sur les bases de notre société (même si aucune référence ne lui est faite). Avec Les Corps glorieux, Céline Maltère prouve quantité d’impossibilités et démontre moult mensonges. Elle anime quelque chose de soi-disant inaltérable, un passé frigide, avec une passion désertant nombre de publications en ces temps chamboulés où seule la romance se démarque sur ce point, un genre qu’il fallait secouer, voir même baffer. Certains clichés de ce type de fiction, tel le roi souhaitant accaparer un royaume en forçant un mariage (Robin Hood, ton aura plane), une mythologie pleine d’archétypes, se font admirablement revisiter dans un melting-pot de références. On s’attache aux personnages, oublieux de tout jugement fort présent dans ce type de textes, tant il nous est impossible de justifier pleinement leurs actions. Difficile, donc, d’apprécier Kationa malgré les élans de liberté qu’elle déchaîne. Nous ne pouvons que l’admirer, au même point que ce roman pulsionnel, histoire défouloir s’il n’en est.

10_reinesLes Corps glorieux est pourtant une fiction réfléchie à l’extrême. Les premières pages annoncent des réflexions sur l’amour et le sort et, par des représentations de la vanité humaine, Céline Maltère dévoile de manière picturale l’enfer sur Terre dont on ne peut échapper si ce n’est, justement, par l’excès. Dans ces premières pages que je vous engage à lire, nous rejoignons un univers où rien ne transparaît : peines, torts, jusqu’au jour où le masque de cette froideur cruelle s’effrite et présente l’humain pour ce qu’il est, c’est-à-dire un ennemi invaincu, éternel, monstre hybride malmené par ses instincts. La société des Corps glorieux à tout d’une basse-cour. La tendresse l’a désertée, le crime s’est installé, prêt à faire valoir sa mesquinerie sur une héroïne par trop naïve dans sa solitude. Le récit est décadent, ponctué de perles poétiques, de beautés macabres, de raisonnements et de folies ou réalité et fiction se mêlent dans une débauche de sentiments. Qu’est-ce que l’amour si ce n’est la démence ? L’orgueil, le déclin progressif, l’insatisfaction permanente dans une vaine quête de la perfection, la jalousie ? Voici le portrait de Kationa, détruisant toute beauté dans l’amour féminin par la création d’un harem la rendant égale à des monstres comme Barbe bleue, mais l’anoblissant aussi, prônant un matriarcat qu’on aimerait observer.

La maniaque souveraine séduit, faisant de ses loyaux serviteurs des fanatiques voués à mourir pour son honneur. Elle apparaît dans tout fantasme, quitte à déchaîner les passions, à révolter une flopée de personnages secondaires qu’elle emprisonne sous sa stature. Si cette « dictatrice » ne vaut pas mieux que la gent masculine, elle nous plait puisqu’elle ose s’interposer face à la domination phallique des gouvernements et des églises tout aussi corrompus dans leurs règnes pétris de luxures. Nous souhaitons que sa révolte prouve la possibilité d’une indépendance, sans que la bonté vienne affaiblir la geste. L’auteur met d’ailleurs son personnage à l’épreuve. Que choisir entre le mariage et la guerre ? L’asservissement ou la destruction ? Une thématique classique du roman médiéval remise en cause du point de vue de la femme qui, ici, a son droit de parole, de décision… Qui, face au machisme quotidien, aux injustices de l’homme, n’a pas souhaité obtenir le pouvoir de castrer quelques brutes en toute impunité, non pas pour faire régner la paix, mais pour se concevoir une place au soleil loin des regards pervers de ses asservissantes créatures ? Combien de femmes passionnées doivent encore restreindre leurs envies par peur des conséquences ou du jugement masculin ?

11_portraitsLa note de féminisme de ce livre est jouissive car on représente, dans l’intimité de quelques pages, ce qu’on n’oserait proférer dans une société policée. Les femmes que nous y voyons sont considérées comme des objets de désirs, mais nous ne retrouvons pas de gros clichés tels qu’ils peuvent être servis à l’homme. Cette haine, cette vengeance, poussant à la rébellion est sujette à polémique : peut-on réellement s’absoudre de tout autre ? Ne doit-on pas chercher l’égalité plutôt que la soumission ? Ne doit-on pas tenter de faire évoluer l’ordre moral au lieu de s’en défendre ? Doit-on jouer les hypocrites afin d’attirer les bonnes grâces au lieu de ne compter que sur sa force ? Ces compromis, doit-on les perpétuer ? Lorsque la paix revient au royaume, d’autres questions se profilent : comment un esprit né de la guerre peut-il se reposer ? Nous quittons progressivement la réalité pour entrer dans un monde de magie où Kationa se retrouve dans la peau d’un Lancelot prêt à ravir la femme d’un roi. Une remise en question de toutes convictions, de toutes réalités, a lieu dans un fantasme virant au cauchemar. La fermeté de Kationa s’effrite dans les peurs et les plaisirs d’un corps de chair, dans une angoisse incarnée par une malédiction…

Les Corps glorieux se lit comme une série de courtes quêtes de plus en plus difficiles à surmonter pour notre reine accompagnée malgré elle sur la sente de la rédemption. Céline Maltère gère pleinement cette progression. Son héroïne s’incarne dans les corps de ses possibles victimes, quitte à ressentir des sentiments nouveaux, à s’adoucir, à fondre devant l’adversité dans toute la faiblesse de sa condition humaine. Mais Kationa n’est pas la belle femme des rhapsodes médiévale ! Est-elle réellement humaine ? La douleur ne l’a-t-elle pas transcendée ? Ne la magnifiera-t-elle pas encore ? Dans cet épisode onirique, les descriptions et métaphores érotiques s’enchaînent à tel point qu’il nous est impossible de ne pas frissonner, coincé entre l’amour à jamais sublimé par la mort et par l’horreur putride de cette dernière. L’orgueil et la vanité sont présentés comme des péchés sans que pèse la morale. Dans la troisième épreuve, ponctuée par les représentations folkloriques de drames, le thème médiéval de la danse macabre est présent (même si on s’approche du romantisme noir du XIXe siècle). Mais il est temps de s’éloigner de toutes ces références.

12_helgaCéline Maltère a conçu son propre monde situé à l’envers du miroir, un passage curieux qu’il est impossible de rattacher et qui conduit la reine à un délire philosophique prenant forme, ou, plutôt, mimant une enveloppe de laquelle on se détache. Au travers du temps et du miroir, reflet de l’âme plus que du corps, du regard, on observe, dans les traits de plusieurs personnes, un désir de séduction. D’où peut-il provenir ? C’est ce que nous tentons de découvrir. L’univers de Goth n’est pas peuplé de gentils, qui meurent en victimes, mais de monstres et de tentateurs cruels. Il est sympathique de voir surgir un jugement purificateur de la main d’une reine sourde à toute détresse et que la maladie semble poursuivre, faisant d’elle la réincarnation de la Faucheuse. C’est avec une passion quasi religieuse que les personnages nous entraînent vers leur fin, leurs squelettes décharnés et souriants, mettant un terme à toutes les leçons, dûment apprises, sur le thème de la vanité. La reine Kariona, sans égard pour son rang, est appréciée pour ses expérimentations de la vie, des choses de l’amour, dans ses déclinaisons les moins banales.

La condition féminine n’est jamais présentée sous son meilleur jour : prostitutions forcées au sein de châteaux et de villages corrompus. La condition humaine n’est pas non plus la plus appréciable : l’homme est l’égal, voir pire, que les sorcières et autres créatures presque démoniaques qu’il persécute. D’ailleurs, les superstitions seraient-elles issues des spectacles de tortures de femmes exécutées pour le plaisir ? On revisite l’imaginaire médiéval et les horreurs de l’inquisition. Les souvenirs d’enfance de Kationa sont une occasion de tenter de nouvelles expériences, stylistiques, sans que cela diminue la toute-puissance de la narration, de l’intrigue, le suspense. Étrange temporalité que celle du Cycle de Goth, où le futur, le présent, le passé commun aux solitaires personnages, nous est conté par l’héroïne ou nous est transmise par des témoins muets. Kationa interprète le rôle d’un jeune chevalier tentant de ravir un énième amour. Cette quête semble être sortie d’un conte de fées à la logique impossible. Une histoire où l’enfant se confronte au petit peuple dans leur royaume et passe, par une série d’épreuves, à l’âge adulte, quitte à sacrifier son innocence à des hommes voraces.

13_kationaSur sa route elle ne fait que rencontrer les victimes du désir masculin, tous trop faibles pour des ennemis tous obscènes et vénaux. Cette partie de l’histoire est épique, humoristique. Un penchant renforcé par une mythologie nordique. Nous découvrons d’où vient la force d’une future reine au lourd passé qu’il était intelligent de ne pas dévoiler tout de suite, afin de la parer d’un voile de mystère… Après un couronnement, une quête, une quantité de joyeux clichés, nous nous attendons, tout au long de cette aventure, à un revirement d’une situation toujours trop bonne pour la chanceuse et rusée héroïne. Sa perte sera-t-elle due à l’orgueil ou à l’excès de confiance ? Sera-t-elle annoncée par la boulimie sentimentale d’une reine insatisfaite ? L’injustice, sous les hypocrites aspect d’un jugement, d’une ruse, clôturera-t-elle le récit ? S’il y a bien un moyen d’atteindre l’apothéose du corps glorieux, c’est par la perte. Est-ce synonyme de défaite ? La vie de Kationa est fragmentée, un concept osé fortifiant le personnage. Dans certains chapitres transitoires, une folie macabre (d’un glauque !) s’empare de l’héroïne pour nous faire saliver devant les retors de l’esprit humain, dans ses croyances superstitieuses et sa soif d’immortalité, de beauté. Le troisième volume du Cycle de Goth sort des brumes

Nous nous rendons sur les lieux de sa conclusion au travers d’un jeu de pistes, de vases communicants. La reine Katia, sorte d’exagération nécrophile de sa sœur Kationa, est liée à son environnement froid où elle anime la machine et raidit le vivant, concevant des œuvres d’art fait de cadavres et de rouages. Par un petit extrait de sa vie, l’apport d’un nouveau personnage, notre curiosité est attisée. Il faudra attendre un moment avant de déchiffrer le mystère de cette reine… Le livre aurait pu se conclure à ce chapitre. Au lieu de cela, un fantôme boucle l’action et nous conduit dans une aventure où nous partons à la découverte de peuples exotiques. Les éléments se déchaînent face à la tempétueuse, vaillante, Kationa, défiant ce roc les uns après les autres. Ses découvertes sont comme tant d’intempéries la menant vers une terre éloignée où d’autres beautés extatiques l’accueillent et la jaugent. Durant ces mythiques travaux, la reine récolte des femmes comme des trésors, se moque, après ses éclats face à la chrétienté, des stupidités musulmanes et d’un culte patriarcal. Et puis, sa critique acerbe de la gentillesse méditerranéenne est digne d’une fière Bretonne !

01_coverUne malédiction plane sur l’épopée où seuls les plus valeureux survivent tandis que l’issue se fait de plus en plus incertaine ce qui, nous nous en doutons, fera approcher notre reine, seule, d’un royaume des morts ou de celui de divinités sulfureuses. Par son approche digne d’une fiction pulp, Céline Maltère allège la narration pour se concentrer sur les plaisirs exotiques d’une aventurière. Puis le récit bascule, et une fin sibylline nous fait perdre toute certitude. Un récit en épisode, où plusieurs styles se fondent, peut paraître décousu. Pourtant la redondance du thème nous maintient dans une sorte de processus promettant une conclusion des plus belles et cela sans que, comme la reine, nous ne sachions réellement où le chemin de l’histoire peut nous conduire. C’est un tour de force : sans quitter son petit fief, la reine Kationa nous entraîne sur des sentes insalubres où croissent ses ennemis. Si au début c’est une horreur gênante qui nous fera frémir, ce sentiment sera peu à peu remplacé par une interrogation pour des événements absurdes, puis il sera difficile de ne pas rire de quelques saynètes ridicules allégeant la folie macabre ambiante.

Dans Les Corps glorieux, ça trucide à tour de bras, ça torture horriblement sans que nous nous sentions soit dégoûté de l’action, soit amusé par la surenchère. Un certain sérieux est maintenu, sûrement dû au réalisme dans la pensée des personnages, plus vrai que nombre de héros issus d’un héritage littéraire franco-anglais qu’on assassine autant qu’on rend hommage. Aucun doute, aucun malaise, ne s’insinue dans la logique du récit. Le personnage de Kationa est ce que nous retiendrons le plus d’un roman complexe derrière sa thématique originellement enfantine. La figure de cette reine est éloignée des archétypes, anciens comme moderne. Sa perversité, sa débauche, ses tentations et sa magie feraient d’elle une diablesse au cœur rongé par une insalubrité que l’on représenterait sur son corps hideux. Au lieu de cela, sa beauté est élogieuse. Aucune référence facile à un satanisme n’est faite. L’auteure préserve de bout en bout une vue d’ensemble de son roman, de son « fief », pour mieux tirer parti ou démonter les codes de telles fictions, et même fournir quelques critiques vaguement dissimulées.

15_vladMoralité, il n’en a pas. Nous nous confondons devant quelque chose de nouveau, devant des textes perdant de leur réalité à mesure qu’ils se changent en fable. On nous invite à trouver du sens dans une matière, celle de Bretagne, mais ce sens, cette explication, c’est évaporé avec le temps. Il ne reste qu’une incertitude partagée avec Kationa. Un mystère. Si Céline Maltère ajoute aux Corps glorieux un peu de magie et conçoit, en peu de pages, un final et des scènes jouissives dignes des plus grands feuilletons, ses excès de grandiloquence peuvent agacer le lecteur déjà peu habitué à une telle rythmique. De plus, les raccourcis menant au final nous ont laissé un arrière-goût d’insatisfaction, et nous espérons qu’il se dissipera dans les prochains tomes par le biais de possibles passerelles. Pour nous rassurer, il aurait peut-être fallu ajouter à ce déjà gros pavé un petit interlude servant à prédire le second tome. Quoi qu’il en soit, le suspense de cette série est géré avec brio. Le lecteur sera, je n’en doute pas, attentif aux futures publications afin de découvrir de nouvelles aventures situées dans des espaces reculés. Nous verrons où, puisque la dernière chose à regretter est l’absence d’une carte, chose importante dans la confection d’un si vaste et atypique univers. C’est à paraitre !

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Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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