Chemins de fer et de mort, des éditions la Clef d’Argent

Chemins de fer et de mort
Aux éditions de la Clef d’Argent

Partie I. L’horreur ferroviaire au jour d’aujourd’hui

Une suite à Trains de cauchemars, l’anthologies d’épouvante, d’insolite et d’imaginaire ferroviaire (bientôt chroniquée sur l’Antre du poulpe !). Un projet dirigée par Philippe Gontier coédité par la Clef d’Argent et Les Aventuriers de l’Art Perdu. Pour commander le livre, lire d’autres critiques, c’est ici. Pour en savoir plus sur l’anthologiste, redirigez-vous à cette adresse où vous trouverez son interview et la critique de son recueil, Le doloromètre Universel.

Chemin de fer et de mort, la seconde anthologie ferroviaire, est composé de nouvelles actuelles rédigées par le noyau dur des auteurs de la Clef d’Argent ainsi que par quelques personnalités bien connues. « Une anthologie ? À la Clef d’Argent ??? Voilà qui est bien peu commun ! » Me diriez-vous. En effet, c’est un phénomène unique en son genre. Cela devrait vous renseigner sur la qualité de ce livre… C’est un bijou rare et, pour tout amateur de littérature de l’Imaginaire, in-dis-pen-sable. Vous pouvez d’ailleurs le commander à cette adresse

01_coversIci, les lieux et les époques se confondent…

Le passager solitaire attend anxieusement sa correspondance, sur un quai désert, debout, dos à une gare ternie par la nuit dont ne s’échappe aucune chaleur. Dissimulée au sein d’un cadre champêtre, cette station semble être issue d’un passé révolu. Comment donc expliquer ce cadre anachronique doté d’une vie à peine perceptible ? Ici les fantômes s’obstinent à refuser toute progression. Piégés dans ce purgatoire, un monde où la magie s’est emparée des rebuts de la technologie, ils se mêlent à de malicieuses créatures que l’on croyait diminuées par la prolifération des hommes. Mais notre vaste monde possède encore sa part de ténèbres. L’abandon, la solitude, se ressent fortement en ce lieu de passage à la bien mauvaise réputation.

L’entre-deux, diabolisé par une multitude de symboles issus de la nuit des temps, inspire une crainte respectueuse à notre voyageur. D’instinct, il ne souhaite pas réveiller ce qui sommeille en ces lieux. Progressivement, il se laisse envahir par une sinistre mélancolie, par les souvenirs d’une aire qu’il n’a jamais connue mais que lui inspire cette sinistre ambiance. Il voyage à l’arrêt, il oublie qui il est. Il se fond dans un alliage métallique, sent les pulsations de la vie parcourir les câbles électriques qui pendent au-dessus de sa tête. La beauté calculée de ce grand réseau invite à la poésie : l’interconnexion du monde est dorénavant dotée d’une imagerie ferroviaire. Le dessin des rails, partiellement recouvert par de hautes herbes, renforce cette impression de continuité, de perpétuité.

Le spectateur médite sur les vanités de notre siècle. Il ne pense plus à sa destination. Ses contrariétés s’effacent devant cette voie lui communiquant un aperçu d’infini. Rompant le silence, un bruit. Le battement mécanique d’un cœur vide qui résonne et annonce la venue de la rame longuement attendue. L’immobilité est soudainement estompée par un long convoi martelant le sol de toute la puissance de son moteur. Ce gigantesque monstre chauffé à blanc déchaine les éléments : les pierres s’effritent sous les roues, un courant d’air froid entraine la végétation dans une danse infernale, giflant le pauvre voyageur à présent trempé de leur rosée. La silhouette d’une vieille locomotive à l’aspect rouillée se dessine dans la nuit. Sa lumière éjecte le visiteur de son rêve éveillé. Il est temps de rejoindre la concrète réalité.

La machine se dresse devant notre héros moderne, le toise de toute sa hauteur. Derrière une épaisse couche de rouille se cachent quelques belles réminiscences d’une gloire lointaine. Tout en l’accompagnant du regard, notre personnage sent le poids des années peser sur ses épaules. La valise, dans sa main, s’alourdit à mesure que le train se rapproche. Le voyageur se fait violence. L’inquiétude de rater ce dernier espoir de regagner sa terre, la terre des vivants, éparpille les voiles diaphanes de la fatigue qui recouvraient ses paupières. Mais le train, si sombre, si brutal, ne fricoterait-il pas avec la mort qu’il a déjà tant donnée ? La mort est désormais toute proche. Il hésite, se ressaisit, tait ses angoisses. Dénigre ses superstitions.

Pourtant il ne peut bouger. Un vampire a drainé ses dernières forces. Il est harassé par son lourd travail qui, jusque-là, consistait à étendre la domination technologique que ce convoi symbolise. Il sent la machine prendre le dessus. Voici l’échéance de l’homme. Et celui-ci s’écrase sous l’emprise de ses créations. Il a beau se débattre, tenter un mouvement salutaire, la vieillesse s’est abattue sur notre voyageur. Contaminé par l’insalubrité ambiante, il ne peut se dégager des ombres le cachant aux mornes passagers du train fauchant la pleine et, déjà, disparaissant dans le lointain. La machine a oublié de marquer un important arrêt. Le souvenir de l’homme s’efface déjà. Bientôt, il ne restera plus que le silence.

Chemins de fer et de mort

De Charles Dickens à Robert Bloch en passant par Marcel Schwob, Maurice Leblanc, Claude Farrère ou Jean Ray, nombreux sont les auteurs qui ont écrit des récits fantastiques ou d’angoisse situés dans le cadre du chemin de fer. Le cinéma fantastique, de SF ou d’horreur a également largement exploité ce décor avec des films comme Le Train des épouvantes, Un soir… un train, Terreur dans le Shangaï Express, Le Monstre du train, Red Eye, Train, Source Code, Snowpiercer

C’est que l’univers ferroviaire exhale une poésie équivoque qui tourne facilement au fantastique, et que le train, lieu clos en mouvement d’où l’on ne peut s’échapper, est naturellement propice à l’angoisse et au drame.

02_livreCe recueil de textes contemporains d’angoisse ferroviaire renoue avec les anthologies que donnèrent en leur temps Dany de Laet (Histoires de trains fantastiques, 1980), Jean-Baptiste Baronian (Trains rouges, 1990) ou plus récemment Philippe Gontier (Trains de cauchemar, 2012).

Au gré des pages, vous y trouverez un tunnel habité par une créature monstrueuse, une gare presque désaffectée ou franchement improbable, un contrôleur particulièrement zélé, un tueur en série traqué… Jouant sur toutes les nuances des littératures de l’imaginaire – fantastique, science-fiction, horreur, steampunk – cette anthologie vous propose d’embarquer sur des trains roulant à travers les espaces désertiques d’autres mondes, des trains futuristes sous-marins, ou plus sournoisement, sur des trains d’apparence banale où le temps et l’espace sont pourtant soumis à d’autres règles. Mais voici le signal du départ… En voiture pour un voyage dont vous avez hélas peu de chance de revenir… – Cf. La Clef d’Argent.

Philippe Gontier, un homme comptant parmi les plus cultivés de notre époque. Du moins, en ce qui concerne les œuvres populaires que nous apprécions. Il y a beaucoup à dire sur l’une de ses passions : l’horreur ferroviaire. Mais c’est un sujet que nous aborderons dans un autre article. Celui-ci va nous servir d’introduction. Partons à la découverte d’un genre qui eut ces lettres de noblesse. Avant de plonger dans les archives, d’en ressortir textes et gravures, je vous propose de découvrir quelques excellents auteurs contemporains ainsi qu’une série de photographies made by Poulpy. Vous reconnaitrez peut-être la gare qui me servit de modèle. Elle se trouve en la ville de Philippe Gontier. Descendez du train, flânez sur les quais, et rendez-vous à La Grande Taverne. Il n’y a pas de meilleur endroit en ce lieu pour savourer cette anthologie. Si ce n’est, bien sûr, dans le wagon-couchette d’un vieux TER.

« Être assis dans un train qui fonce à travers la nuit constitue une expérience poétique à laquelle les individus les moins romanesques et les moins imaginatifs ne peuvent rester insensibles. Et il suffit parfois de peu de chose pour que cette poésie se teinte d’inquiétude, et même, en certaines circonstances, tourne au malaise ou à l’angoisse (Trains de cauchemars). » C’est un fait avéré retranscrit par la magnifique photo de couverture. Philippe Gontier a réalisé plusieurs montages pour la Clef. Certains sont à compter parmi les meilleurs. Que relaie celle-ci, si ce n’est une impression de continuité ? Déjà, les herbes repoussent entre les rails. L’Histoire tend à s’effacer. La piste d’une génération entière se recouvre à mesure que nous désertons les lieux, que nous poursuivons notre voyage. Les anciens, par leurs inventions, leur labeur, entrainent les suivants dans leur sillage. C’est un long voyage que celui de l’Histoire. Nous n’en voyons pas le bout. Les rails se perdent dans le lointain. Une déviation, et le chemin est incertain. Il n’existe pas une seule et unique voie. Nombreuses sont celles que nous suivons au risque de nous perdre dans le décor incertain d’un futur que nous supposons empli de désolations.

Nombreuses sont nos possibilités artistiques, car le thème est facilement déclinable. Peut-être nous représentons-nous le futur, la route qu’il nous reste à parcourir. Peut-être contemplons-nous le passé et les craintes remontant du fond des âges. Elles prennent une forme toujours différente mais reflètent le même malaise. Le Fantastique n’est pas uniquement fait de folklore. Les choses qui nous entourent font naitre l’horreur, l’inquiétude. Font rejaillir des peurs primaires. Celle de l’abandon, de l’oublie, de la mort. L’une de ses peurs est celle que nous inspire la froide mécanisation du monde. L’homme est créateur de souffrances, de désespoir. Ceci nous sera décrit. Pourtant il ne faut pas voir cette anthologie tel un hymne à la dépression. Certaines nouvelles vous étonneront, vous fascineront, vous amuseront et élargiront le champ des possibles. Car à quoi sert une anthologie fantastique, si ce n’est à remettre en question le développement de vos pensées, les voies de la culture que vous vous êtes tracée ? Prenons un chemin de traverse. Un peu de recul, même. Observons le paysage monotone qui s’étire sous nos yeux à mesure que le train suit sa route. Tentons de le ternir ou de l’animer grâce à notre imagination.

03_peluchePoint de vanité. Seulement l’envie d’égayer la route menant à l’infini. Philippe Gontier, co-directeur de la collection Terreurs Anciennes (récits fantastiques ou terrifiants, d’hier et d’avant-hier), introduit ce livre de cette façon : le .pdf. Il nous propose d’explorer ce qu’il appelle « la dramaturgie du rail ». Et si nous n’avons pas connu l’âge d’or de l’épopée ferroviaire, au moins ressentons-nous ses effet, comprenons-nous ses réflexions, accentuons-nous, dans notre esprit, la magnificence de cette aventure épique avec ses drames et ses exploits. Nous allons transposer nos souvenirs, nos impressions, dans ces histoires que nous pourrions avoir vécu. Nous aussi allons comparer le passé, deviser sur le futur. Méditer sur le besoin de l’homme de dompter (vainement) les éléments. De faire l’apologie de sa puissance. Comme lui, nous allons présenter chaque auteur avec une attention particulière. Puis nous nous préparerons à voyager dans le passé avec Trains de cauchemars, le premier volume (sur deux) de l’horreur et du fantastique ferroviaire (ce second article suivra de peu celui-ci).

Fantastique, oui. Et science-fiction (anticipative), steam-punk (c’est actuel !), horreur (cela va de soi), thriller (en quelque sorte), humour… Originalité. C’est le mot d’ordre de cette anthologie. Si nous n’avons pas, comme Philippe Gontier, profité de la grande époque du voyage en train, au moins comprenons-nous les codes (ou leur absence) de ses types de récits. Chemins de fer et de mort ne convient pas à tout type de public, mais à ceux que bercent l’imaginaire. À ceux dont l’esprit fiévreux ne demande qu’une chose : trouver un sens, une qualité à la vie. Une passion rompant la monotonie. Ce livre offre un semblant de joie. Un bon souvenir qui nous accompagnera lorsqu’il sera temps de faire le grand saut. Lorsque notre corps mutilé par la rame formera l’un de ses spectacles dont certains raffolent.

À propos des auteurs :

Jean-Pierre Andrevon

Né en 1937 à Jallieu dans l’Isère, Jean-Pierre Andrevon a publié près de 160 romans, recueils ou essais dans des domaines aussi divers que le fantastique, la SF, le polar, la littérature jeunesse ou l’écologie. Chanteur, dessinateur, il vit à Grenoble entouré de ses nombreux chats. – Cf. La Clef d’Argent (ses autres contributions sont visibles à cette adresse).

Pour Jean-Pierre Andrevon, la littérature fantastique est celle de nos fantasmes de mort : « comment arrive-t-elle, comment essaye-t-on de lui échapper, sous quelle forme vient-elle ? » Pour lui, le Fantastique c’est Freud, la Science-Fiction, c’est Marks. « Le Fantastique c’est ce qu’il y a à l’intérieur de nous, c’est nos fantasmes, fantasma, nos fantômes… Et la science-fiction, c’est la construction du monde futur, c’est la société future, qu’elle soit utopique ou dystopique, mais qu’elle soit logique et qu’elle fonctionne. C’est la littérature du collectif, car elle brasse des sociétés entières, sinon des mondes, des planètes… Le Fantastique c’est le soi, on se réveille la nuit dans la peur d’une ombre. » Jean-Pierre Andrevon à un thème préférentiel : l’avenir à court terme de l’homme. – son site.

04_andrevonSur ce blog vous pouvez les chroniques de ses recueils C’est un peu la paix C’est un peu la guerre + Aubes trompeuses (la Clef d’Argent) et Les retombées – critique accompagnée d’une interview – (le Passager Clandestin) suivie d’une histoire par Fred Guichen.

Patrice Dupuis

Sur le net, nous trouvons peu de chose au sujet de Patrice Dupuis, cet artiste autant écrivain et poète que peintre et photographe… Patrice Dupuis est né en 1965. Il a publié trois recueils de poésie aux éditions Encres vives : Escales (2008), À pas perdus (2008), Khôl et encre de Chine (2009). Il pratique également la sculpture à temps perdu. – Cf. La Clef d’Argent. Grand voyageur, il a longtemps vécu en Inde où il enseignait la philosophie.

« Dans mes livres, il y a surtout un fonds de recherche de soi, une quête d’identité et de rapport aux autres, à l’autre. J’y retranscris ce caractère d’incommunicabilité qu’il peut y avoir entre les êtres, quelque soit ces êtres-là et quelque soit la nature des rapports qu’ils entretiennent entre eux. Il y a toujours une part d’incompréhensible pour l’autre, donc inaccessible. » Son thème préférentiel est celui de la nuit, « de la destruction de soi et du monde dans lequel nous vivons » et du désert. Patrice Dupuis n’a pas écrit ses histoires lorsqu’il voyageait, elles sont plus récentes. « De nos voyages, il reste toujours quelque chose. »

05_dupuisSur ce blog vous pouvez la chronique de son recueil Murmure de soupirail – critique accompagnée d’une interview – qui sera suivie de celle de Le guetteur de sémaphore et de Dans le désert et sous la lune dans un temps futur. Plus d’informations sur ces livres à cette adresse et à celle-ci (la nouvelle présente dans ce volume est également au sommaire de Dans le désert et sous la lune). Mais l’article à lire concerne Le voyage des enfants perdus. Un long entretien le complète.

Jean-Pierre Favard

Jean-Pierre Favard est né en 1970. Ses romans et ses nouvelles témoignent d’un fantastique où l’épouvante se mêle volontiers à l’histoire et à l’ésotérisme. On y retrouve ses grandes influences littéraires de Paul Auster à Philippe Djian, de Chuck Palahniuk à Michel Houellebecq. – Cf. La Clef d’Argent. JP. Favard n’écrit pas toujours des histoires ayant trait à la littérature de genre. « Mes nouvelles sont presque toute dans l’esprit LoKhaLe, basées sur des faits réels. Ma collection a formalisé des histoires locales que je n’assumais pas. »

Ce qui intéresse Jean-Pierre Favard, c’est de « mettre des personnages dans une situation inextricable et voir comment ils vont s’en sortir », mais aussi de surprendre le lecteur. « Partir de clichés en les prenant à contre-pied le contre-pied du cliché pour que le lecteur ne s’attende pas à la chute à laquelle il va avoir droit. » Jean-Pierre Favard n’écrit pas des fictions à l’ambiance négative : « j’essaie de prendre du plaisir et d’en donner à ceux qui vont lire, sans autres prétentions. Ce sont des réflexions personnelles et de l’amusement à raconter des histoires ». – son blog.

06_favardJean-Pierre Favard étant l’auteur le plus prolifique de la Clef d’Argent, de nombreux articles à propos de ces recueils sont visibles sur ce blog. Belle et la bête + Pandemonium Follies – critique accompagnée d’une interview – ainsi que Le fantôme du mur, la première parution de la collection qu’il dirige (la collection LoKhale), sont le prologue à de nombreux documents accompagnant des histoires insolites d’un patrimoine oublié. Un article sur son recueil Sex, drugs & Rock’n Dole paraitra dans un temps futur (plus d’informations sur ce livre à cette adresse).

François Fierobe

François Fierobe pratique un fantastique éclectique, érudit, travaillé, particulièrement envoûtant, d’où l’humour – parfois cruel – n’est jamais vraiment absent. On a pu lire François Fierobe dans des revues comme Black Mamba, Monk, ou des anthologies de référence telles que La Mort… ses œuvres (Oxymore), ou Dragons (Calmann-Lévy). La Clef d’Argent a publié son premier recueil de nouvelles, La mémoire de l’orchidée. En dehors de cela, on ignore presque tout de François Fierobe et François Fierobe souhaite en rester là. – Cf. La Clef d’Argent. Une critique de son recueil connaitra une parution dans un temps futur… Plus d’informations sur ce livre à cette adresse. Et nous rédigerons, pour sûr, un article sur une certaine anthologie parue aux éditions Luciférines comportant une de ces nouvelles. Il s’agit du Sombres félins.

Philippe Gindre

Philippe Gindre (né en 1966) est le co-fondateur avec Philippe Dougnier de La Clef d’Argent. Philippe Gindre et La Clef d’Argent dans les Mémoires de Francis Lacassin. Jean-Pierre Dionnet parle du travail de traducteur de Philippe Gindre sur son blog. Philippe Gindre répond aux questions du site La Lune Mauve. – Cf. La Clef d’Argent.

07_gindrePhilippe Gindre est un passionné de récits fantastiques traditionnels. De ces récits, il retient « ce moment où nous en venons à nous demander si les phénomènes auxquelles nous sommes confrontés sont surnaturels ou non », la notion de doute et la capacité du surnaturel à entrer dans la réalité : « ce qui inquiète les gens, au sens étymologique du terme, c’est que personne ne peut déterminer la nature de cet élément ». Sa présente nouvelle est tirée du numéro 20 du Codex Atlanticus, « l’anthologie permanente du fantastique ».

De Philippe Gindre vous pouvez lire de nombreuses aventures des détectives Coolter et Quincampoix de l’Institut d’Ethnocosmologie Appliqué qui vous seront bientôt chroniquées. Nous lui devons également des traductions et des rédactions d’essais sur Clark Ashton Smith et Howard Phillips Lovecraft ainsi que de nombreux travaux de recherche qui ont menés à la parution du fameux Livre de la Mort d’Édouard Ganche critiqué à cette adresse et comprenant une petite interview introduisant une seconde, plus complète (à paraître…).

Philippe Gontier

Dans ces textes courts, l’auteur pratique un fantastique feutré, marqué, tant dans le fonds que dans la forme, par ses auteurs de prédilection, au nombre desquels on peut citer Guy de Maupassant, Jean Lorrain, Marcel Schwob, Edmond Haraucourt, Maurice Level, Maurice Renard ou Claude Farrère pour n’en citer que quelques-uns.

08_gontierPoint ici de vampires, de monstres (quoique…), de fusées ou d’extra-terrestres, mais un basculement soudain du quotidien le plus banal vers des situations étranges, grotesques, insolites, effrayantes, mortelles parfois. Et même si les protagonistes de ces récits parviennent à échapper à la mort ou à la folie, pour eux, les choses ne seront plus jamais ce qu’elles étaient. – son site (voir la présentation en début d’article).

Stéphane Mouret

Stéphane Mouret est né le 25 juin 1974 à la maternité de Vesoul (70). Deux jours plus tard, très exactement au même endroit et dans des circonstances rigoureusement analogues, naissait Jérôme Sorre. Y voyant un signe du destin, les deux vésuliens décidèrent de se retrouver quelques années plus tard et, devenus étudiants et bisontins, d’entamer à deux mains la rédaction des aventures étranges et peu édifiantes du Club Diogène (éditions Malpertuis). Cette collaboration fertile mais non prolixe n’empêche nullement Stéphane Mouret, devenu professeur de lettres, de semer ici et là d’indénombrables miettes de texte, tandis que Jérôme Sorre, devenu intendant, poursuit son inessoufflable cycle de neurasthenic-fantasy. Pour en savoir davantage, l’internaute curieux ne manquera de visiter leur page commune. – Cf. La Clef d’Argent.

Sa nouvelle, La Friche (dans ce volume) fait partit de ses Essais de lumière. Des récits rédigés dans « un fantastique plus apaisé que les noirs, guignols et turbulentes trublionneries du Club Diogène, dont vous pouvez lire la chronique du premier opus – critique accompagnée d’une interview – à cette adresse.

Bruno Pochesci

Bruno Pochesci est né près de Rome. Il se définit lui-même comme un débutant tardif en littérature. En quelques années, il a néanmoins publié de nombreuses nouvelles dont il prépare déjà un recueil et travaille même à son deuxième roman. Musicien, on le connaît également comme l’accompagnateur-arrangeur de Jean-Pierre Andrevon dont il a produit quatre albums de chansons. – Cf. La Clef d’Argent.

09_pochesciB. Pochesci dit avoir un faible pour les situations et les personnages grotesques : « Si j’étais un réalisateur, je serais probablement un épigone de Jean-Pierre Mocky. Je ne fais pas dans l’antihéros systématique, mais souvent les protagonistes de mes récits sont des individus d’une médiocrité à toute épreuve, plongés dans les cadres dystopiques ou apocalyptiques que consent la science-fiction, ou ceux bien plus intimistes et buzzatiens qui sont à la base de ma conception du fantastique. Que ce soit à travers les tribulations d’un facteur interstellaire, ou d’un vampire contraint de dormir dans une cabine UV parce qu’il ne supporte plus les ténèbres, j’aime décrire l’absurdité de l’existence, les luttes perdues d’avance (mais pas tant que ça), les renversements de vapeur (ceci n’est pas du steampunk), cette difficulté que nous avons tous à surnager dans ce marigot très provisoire qu’est la vie, le tout sans jamais me départir d’au moins une des deux armes dont le Grand Spaghetti nous a dotés pour ne pas que nous tombions fous : l’humour et la tendresse. »

De Bruno Pochesci, vous pouvez lire sur ce blog une critique de ses nouvelles parues dans les anthologies des éditions Luciférines. Une interview est disponible au sein de cet article sur Nouvelles Peaux, l’article sur les Sombres Félins est en cours de réalisation. – La page Facebook de B. Pochesci.

Timothée Rey

Timothée Rey est né en 1967. Il enseigne les lettres et l’histoire dans un lycée pro du sud de Mayotte. Au programme : Zelazny, Vance, Lovecraft, Borges… Il écoute du jazz en technicolor (Duke, Mingus), illustre des fanzines et accroche où il le peut ses « spoutniks » (mobiles-poèmes). – Cf. La Clef d’Argent. Hormis de nombreuses nouvelles publiées dans certains numéros du Codex Atlanticus, nous devons de Timothey Rey – à la Clef d’Argent – un recueil nommé Caviardages (plus d’informations sur ce livre à cette adresse). Ce recueil sera, dans un temps certain, chroniqué par votre fidèle serviteur…

Jérôme Sorre

Jérôme Sorre est né le 27 juin 1974 à la maternité de Vesoul (70). Deux jours plus tôt, très exactement au même endroit et dans des circonstances rigoureusement analogues, naissait Stéphane Mouret. Y voyant un signe du destin, les deux vésuliens décidèrent de se retrouver quelques années plus tard et, devenus étudiants et bisontins, d’entamer à deux mains la rédaction des aventures étranges et peu édifiantes du Club Diogène (éditions Malpertuis). Cette collaboration fertile mais non prolixe n’empêche nullement Jérôme Sorre, devenu intendant, de poursuivre son inessoufflable cycle de neurasthenic-fantasy, tandis que Stéphane Mouret, devenu professeur de lettres, sème ici et là d’indénombrables miettes de texte. Pour en savoir davantage, l’internaute curieux ne manquera de visiter leur page commune.– Cf. La Clef d’Argent (photo sous copyright).

10_sorre-mouretCi-dessus, Jérôme Sorre et Stéphane Mouret (copyright La clef d’Argent). En plus de la chronique du premier opus du Club Diogène, – critique accompagnée d’une interview – une critique de son recueil Cellules sera à paraître (plus d’informations sur le livre ici).

Brice Tarvel

Brice Travel, né en 1946. Romancier, nouvelliste, scénariste BD, il aborde avec un même intérêt tous les genres de l’imaginaire, de la SF au fantastique. Henri Vernes et Jean Ray font partie de ses figures tutélaires. – Cf. La Clef d’Argent.

B. Tarvel écrit dans des genres très divers et pour des lecteurs différents : « Les thèmes qui reviennent le plus souvent dans mes récits sont la maladie, la forêt, la pluie, la religion sous des aspects improbables, la folie, les mutations, etc. Dans L’Escabille, il s’agit d’une sorte de dédoublement de la personnalité, il me semble. » Préparez-vous à en savoir plus dans quelques instants !

11_tarvelBrice Tarvel, que nous retrouvons souvent au catalogue des éditions Malpertuis, est plus connu pour ses travaux das le domaine de la bande-dessinée et du roman jeunesse. Nous chroniquerons l’un de ses Harry Dickson très bientôt. Vous pouvez découvrir l’ensemble de ses travaux sur son blog.

Pour connaître les bibliographies des auteurs, rendez-vous sur le site de la Clef d’Argent.

Au sujet des nouvelles :

Ces onze nouvelles sont loin d’être égales dans leurs longueurs et sont, du fait, très fidèles à l’esprit de leurs auteurs. Certains vont toutefois nous étonner par quelques histoires s’éloignant de leur style habituel. D’autres écrivains vont nous entrainer vers leur terrain de prédilection, pour notre bon plaisir et nos plus grandes frayeurs… Inégale dans le style, non dans la qualité, Chemins de fer et de mort est une publication typique de ces éditeurs que nous retrouvons toujours avec la même envie de tenter de nouvelles et riches expériences. C’est la première fois que nous lisons une anthologie de ceux qui ont l’habitude de publier ce qui se trouve dans les antho’ des voisins… Ceux qui rassemblent les textes par auteur et les complètent pour former de beaux objets. Ce volume est conçu avec un flegme bien à eux, avec ce professionnalisme qui fait de La Clef d’Argent le maître du recueil.

Un train à prendre, de Jean-Pierre Andrevon

Les lecteurs de la Clef d’Argent sont habitués à des nouvelles d’anticipation, souvent critiques, parfois sensuelles, mais toujours rétro, de la part de Jean-Pierre Andrevon. Ceci n’est pas l’une de ses intégrales, il ne s’agit pas d’une rediffusion. Un train à prendre est un texte inédit et contemporain. Pas de science-fiction, pas de polar. Jean-Pierre Andrevon fait une nouvelle percée dans le Fantastique. Il tente une écriture différente le temps d’une courte histoire. L’écrivain joue sur les mots et sur les codes. Nous ne le reconnaissons qu’avec peine et pourrions presque l’assimiler à des auteurs d’une plus jeune génération, s’il n’y avait pas cette signature, ce vocabulaire qui colle à ses textes. Il se moque des apparences, des rôles que l’on se donne et de l’aspect de son récit. Et puis, comme souvent, il n’y a pas une once d’espoir dans sa nouvelle. Plus il vieillit, plus ces textes se noircissent, sont pollués par l’atmosphère ambiante : celle d’un état de crise. Jean-Pierre Andervon critique encore une fois la disparition de l’humanité, son obscurantisme agressif, sa compétitivité. Il va nous présenter un rouage défectueux de la machine sociétaire, nous entraîner dans un bad trip, dans une ville ressemblant à une épaisse jungle, dangereuse pour notre raison. Lui, en tête d’affiche, introduit tout plein d’univers hallucinants et hallucinés.

12_gare1Nous suivons son personnage qui nous conduit à la gare pour un étrange voyage. L’aventure débute dès que nous franchissons le pas de la porte. Nous ne savons à quoi nous attendre à la lecture de cette anthologie. Comme le personnage, nous ne connaissons rien de notre destination. Nous n’avons lu que quelques pages et, déjà, nous nous sentons aspirés par la lecture au point de disparaitre. De nous fonder dans le cadre décrit avec si peu de détails qu’il nous semble familier. Nous reconnaissons les sensations pour les avoir déjà ressentis en rêve ou en cauchemar. Dans quel état j’erre ? Se demande le narrateur. L’histoire a peu de sens et pourrait être anecdotique. Seulement elle nous hante tandis que nous sortons de ses brumes. Son rythme effréné nous a laissés à bout de souffle. Ce n’est pas facile de redescendre sur Terre, car, pendant quelques minutes, la réalité s’est dissipée, l’illusion a pris le dessus. Le fantastique de Jean-Pierre Andrevon nous confronte à nous même. Nous quittons notre schéma habituel de pensée pour percevoir une autre face du monde. En ce faisant, nous nous isolons. Nous nous égarons et sommes à la merci de toutes sortes de dangers. Ses héros sont faibles, pris au piège dans sa narration. Leur instinct les pousse à lutter, vainement car, ainsi déconnectés, ils appartiennent déjà au passé. Nous avons voyagé dans le temps et l’espace. Un train à prendre est une expérience unique.

Quand le train s’arrête, de Patrice Dupuis

Patrice Dupuis ne rédige pas seulement une nouvelle, mais un poème en prose. Doté d’une grande sensibilité, ce poète arrive à nous éblouir par son style et à nous mettre mal à l’aise face à la douleur qu’il décrit. Quand le train s’arrête est introduit (c’est souvent le cas chez lui) par l’une de ses lectures. Jules Supervielle possède un humanisme proche de celui de notre auteur. Les deux citations, extraites des poèmes Voyageurs, voyageurs et Sous les palmiers, sont des témoignages d’exils. Tous deux sont des solitaires. Pourtant on ne pourrait appréhender l’esprit humain mieux qu’eux. Le spectacle de l’humanité pèse sûrement sur leurs consciences. Leur philosophie ne peut s’adapter à notre société. Ceci est un thème intrinsèque à l’œuvre de Patrice Dupuis. Sa vision, non hautaine, mais peinée, d’un monde ignorant et malsain se recoupe avec celle plus politisée de Jean-Pierre Andrevon. Lui aussi utilise des tournures de phrases atypiques. Nous passons facilement d’une histoire à l’autre, et cela même si leur traitement est complètement différent. Patrice Dupuis joue beaucoup plus sur le symbolisme. Là encore, le réalisme importe peu. Ce qui compte, c’est de fournir une nouvelle expérience, de repousser les frontières. Le lecteur est entraîné vers une destination éloignée des eaux littéraires dans lesquels il nage. Il quitte le parcours habituel, se mêle à une autre réalité. Il ouvre son esprit à d’autres paysages. Avec Patrice Dupuis, le livre se transforme en moyen de transport. Bref, on voyage.

13_gare2On fuit le monde suffocant, ses responsabilités et ses peines, pour se réfugier dans ce cocon qu’est le train, à l’instar de l’héroïne. L’histoire est celle d’une femme enceinte qui, par le biais du voyage, va renaître en une terre inconnue, lointaine. Qui va connaitre une transformation du corps et de la pensée. Alors, au retour, même la terre que nous avons quittée nous semble différente. Patrice Dupuis mêle le fantastique à ses errances, parvenant ainsi à transformer une banale ou une triste situation en une aventure délirante. Mais il lui importe peu de décrire le quotidien. Ses motivations sont toutes autres. Il préfère de loin nous entraîner dans des lieux intemporels, inconnus. Dans des pays incompréhensibles pour le voyageur, surtout lorsqu’il s’agit d’appréhender les relations unissant ces populations. En étranger, nous nous sentons mal à l’aise, et le voyage qui devait nous détendre devient en fait un parcours initiatique. Nous avons tous besoin d’un encrage en guise de réconfort. Pourtant celui-ci peut se retourner contre nous ou disparaitre à mesure de nos avancements. Le voyage remet en question nos priorités, nos buts. La personne que nous incarnons. C’est autant une étape qu’un retour sur soi. Les comparaisons que Patrice Dupuis utilise régulièrement juxtaposent son mental. Nous nous perdons dans un récit plein de sens qu’il est possible d’interpréter de mille et une façons. Nous côtoyons un esprit à la fois poreux et impénétrable, car sibyllin et trompeur.

« Le prétexte est la lenteur des chemins de fers en Inde. Parce que les trains se déplacent lentement, on a le temps de regarder le paysage et d’être tiré vers une certaine forme de rêverie. Les gares, en Indes, sont des cours des miracles. Beaucoup de mendiants s’y retrouvent. C’est un pays on l’on trouve toutes sortes de handicaps physiques qu’on ne voit nul part ailleurs. » – Patrice Dupuis.

« Je prends cette ligne tous les jours pour aller bosser. Quand Philippe Gontier m’a parlé de son projet, je me sentais aux premières loges. Les personnages que l’on rencontre dans l’histoire, j’ai déjà eu affaire à eux. Après je les ai bien exagérés. Le tunnel où se déroule l’action existe bien. Tout existe. » explique Jean-Pierre Favard à propos de Le train des ouvriers. Plus qu’un hommage à Stephen King, c’est aussi une manière de jouer sur les styles et de nous étonner par les tournures de phrases et celles que prennent les évènements. « La présentation de mes personnages correspond à celle que réalise Stephen King, elle s’encre naturellement dans le quotidien avant de basculer. J’aime écrire “à la manière de”. »

14_photo1Ci-dessus, une partie de l’équipe de la Clef d’Argent à Damparis en 2016 (de gauche à droite et de haut en bas) : Pierre Brulhet, Nicolas Soffray (relecteur), Jean-Pierre Favard, Philippe Gindre, Patrice Dupuis, Fernando Goncalvès-Félix, et Céline Maltère.

Le train des ouvriers, de Jean-Pierre Favard

Ce n’est pas la première fois que Jean-Pierre Favard dédie une histoire à Stephen King, un écrivain au style direct s’opposant totalement à celui de Patrice Dupuis. Si les origines de ses auteurs sont totalement différentes, une chose les relie toutefois : ils misent beaucoup sur le suspens et la chute. La culture populaire de Jean-Pierre Favard est en effet à des miles de celle de Patrice Dupuis. Son aventure met aussi en scène un voyageur solitaire, et donc une victime potentielle d’évènements fâcheux. Nous retournons à notre société branlante et capitaliste, où un élément du décorum peut à tout instant prendre vie, se muter en une créature vengeresse. Tel son écrivain favori, il diabolise un évènement banal et dénonce le caractère de personnes durant un état de crise non pas pour expliquer en quoi une telle chose est perverse, mais bien pour faire naître de nouvelles peurs, de nouvelles perversions. Il nous décrit une classe de travailleurs d’une façon peu politisée, mais caricaturée par son fantastique dénué d’emphase. C’est bien du King à la française. Nous ne décelons pas cette sensibilité présente dans le précédent texte. C’est une adaptation et un hommage, qui, peut-être, remet en question notre rapport avec l’autre. Chaque histoire signée Jean-Pierre Favard est différente dans son traitement. Pourtant nous sommes sûrs d’y trouver de l’humour, parfois grotesque, ainsi qu’un cadre contemporain. D’habitude, cela lui sert moins à transmettre une critique qu’à inventer une histoire étonnante. Il faut savoir lire entre les lignes…

L’histoire est celle du fade quotidien d’un travailleur prenant le train du matin. Sa routine est insipide, mais il l’agrémente de lectures… Tout comme l’auteur, connaissant bien ces voyages par les lignes régionales quand il s’agit de rejoindre son travail… Est-ce lui même qu’il met en scène ? Est-ce l’un de ses trajets qui l’a inspiré, comme une tentative de vaincre l’ennui en s’inventant une aventure ? Son personnage, désillusionné par la vie, semble vidé de ses rêves. Pourtant l’un d’entre eux le rattrape, comme pour lui suggérer qu’un autre monde se situe tout près du sien et qu’il ne tient qu’à lui de le rejoindre malgré les risques, une autre forme de précarité. Y trouvera-t-il de l’apaisement, non pas dans la tranquillité d’une situation banale, mais dans la découverte ? L’épanouissement ne se situe pas dans la profession, aussi sûre soit-elle, et parfois nos rêves se transforment en cauchemars. Jean-Pierre Favard se moque de « la vie d’adulte », normale, ne lui trouvant pas plus de sens qu’un jeu d’enfant où tout le monde prétend tenir un rôle. Comment être mature, si l’on nous traite comme des bébés par peur que nous nous blessions ? Comment ne pas, alors, se laisser aller à tenter d’autres rôles que celui que nous sommes tenus d’avoir ? En un sens, et malgré notre intellect, nous n’avons jamais quitté les bancs d’une école où seuls les plus sociables, ceux dénués d’un quelconque intérêt, les plus violents, aussi, régissent la classe. L’homme, dans son sempiternel besoin d’attention, ne peut se passer de l’autre et continuera toujours de s’en prendre aux solitaires, détruisant leurs rêves pour les remplacer par les plaisirs et les considérations d’une masse bruyante. Notre narrateur s’en plaint. Il se plaine du compartimentage de son train, de l’absence d’intimité du monde, de l’asservissement mental des imbéciles que nous sommes obligés de côtoyer.

15_gare3C’est un coup de gueule, une envie de remettre le monde à sa vraie place : celle bien plus attrayante et tout autant hostile du Fantastique. D’ailleurs, c’est ce qui arrive. Cette nouvelle, scindée en deux parties, est l’une des plus effrayantes de toutes. L’horreur croit doucement, l’incertitude aussi. Les personnages sont au premier plan tandis qu’une atmosphère inquiétante s’installe… Les humains prouvent qu’ils sont bien plus dangereux que n’importe quel monstre par leurs réactions saugrenues. Lorsqu’il n’y a plus de surveillance, que nous sommes livrés à nous même, alors le vernis de la civilisation s’effrite. Les perversions cachées ressortent, plus violentes encore, car longuement canalisées. Mais, là encore, nous pouvons nous étonner, distinguer comme une lueur d’espoir dans la pire noirceur. Jean-Pierre Favard fait dans le symbolisme. Il a réussi à insérer du gore et de l’effroi dans le plus banal et le moins réaliste des décorum. C’est une prouesse et cela étonne. C’est le but, car là où l’on utilise la supposition, lui, il renchérit jusqu’à nous perdre dans son récit. Son style accrocheur, ses images dignes de figurer dans un film amateur, et sa manière d’aller à l’essentiel comme si nous y étions, nous font lire l’histoire d’une traite. Ce n’est pas une aventure joyeuse de laquelle nous revenons. Son fantastique nous change. Il joue sur nos acquis et nos prétentions.

Le contrôleur ferroviaire, de François Fierobe

Si l’on doit jouer sur les mots à la manière d’un écrivain de polar, réinventer le roman de gare et le train de cauchemar, alors autant faire appel à cet auteur. En seulement trois pages François Fierobe arrive à surprendre le lecteur, à le perdre en conjectures alors que le chemin à prendre dans ce genre de nouvelle semblait tout tracé. Choquant, Le contrôleur ferroviaire n’est pas ce qu’il semble être. Les intonations elles-mêmes sont piégeantes et les scènes d’actions s’enchaînent sans que l’on comprenne le fin mot de l’histoire pourtant courte et directe. Sans nul doute, l’antipathie de certains membres du personnel de gare aura inspiré l’écrivain. Il les transforme en d’affreux psychopathes. En des monstres mécanisés qui ne pourraient exister. Là aussi on se moque des conventions, mais d’une manière plus morbide (l’humour noir étant la spécialité de François Fierobe). Jouant sur la surenchère et les mots, il rythme son récit en suivant l’exemple d’un trépidant train en marche qu’il est impossible de stopper. Que penser, si ce n’est que notre mode de vie si codifié est désaxé par la déshumanisation du travailleur s’acharnant à construire sans relâche un monde où sa survie compte plus que tout ? C’est là la moralité d’une histoire immorale : la récompense d’un travail bien effectué est rarement au rendez-vous. Ce n’est qu’un juste retournement des choses que de punir celui qui, par les actes commandités, s’est fait l’ennemi de l’humanité. La chute ne rationalise pas un texte se passant d’ancrage dans le réel. Elle ne fait que surenchérir dans le grotesque.

16_photo2Ci-dessus, Philippe Gontier, Jean-Pierre Favard et Philippe Gindre à Damparis en 2014.

Cette petite réflexion sur les abus de notre société n’est peut-être pas à prendre au second degrés car nos existences, finalement, peuvent se résumer à de bonnes blagues. L’Homme, à la merci de prestataires l’accompagnant à ses devoirs, a une capacité de destruction sans limites. Le contrôleur ferroviaire est une allégorie d’un état policier où le chemin de fer est le fer qui ligote l’humanité.

Les voyageurs, de Philippe Gindre

Si l’on décide de s’aventurer plus loin dans le bizarre, autant faire appel à deux spécialistes : Coolter et Quincampoix, les détectives de l’étrange. Si vous ne connaissez pas ses héros, ses perles issues de l’Institut d’Ethnocosmologie Appliquée de Dole (Jura), alors rendez-vous sur ce site. Ces enquêteurs feront l’objet d’un article qui décortiquera leurs aventures parues dans la collection Ténèbres et cie. (la Clef d’Argent) et dans le Codex Atlanticus, duquel est tirée cette histoire. Coolter et Quincampoix sont deux protagonistes aux antipodes de l’un et de l’autre qui résolvent des affaires très étranges et farfelues que seul un esprit dérangé aurait pu commanditer. Ils voguent dans un monde « gazopunk », et je vous laisse vous référer aux liens précédents si vous souhaitez connaitre la définition d’un tel sous-genre improbable. L’histoire est une aventure courte et trépidante. Son schéma est similaire à toutes celles imaginées par Philippe Gindre dans les premiers temps de leur création. La résolution est moins importante que la franche déconnade. Les voyageurs sont cette fois à l’arrêt, car nos héros ne sont pas friands de mystères qu’on ne pourrait résoudre en restant à l’intérieur d’un confortable salon à la manière de célèbres détectives privés. Pourtant Coolter et Quincampoix voyagent beaucoup aux frontières du réel, dans des landes et des campagnes réelles, en un sens, mais surnaturelles.

17_photo3Ci-dessus, Philippe Gindre, Philippe Gontier et Jean-Pierre Favard à Dijon en 2014.

Nous papotons donc dans l’enceinte de la buvette d’une gare indéfinie. Le paysage étranger n’est jamais vraiment relaxant pour le passager en transit. Il préfère s’en protéger en se confinant dans un bâtiment lui étant familier par sa représentation classique. L’histoire ne l’est pas, classique, car cette angoisse de l’inconnu impalpable, de l’extérieur intouchable, se matérialise et transforme la réalité en concept n’ayant plus de poids. Philippe Gindre aime se moquer de nos raisonnements et prouve que nos acquis peuvent être du domaine de la fiction. Il est difficile de comprendre quelle est la part de réel auquel nous pouvons nous rattacher dans ses aventures situées dans un monde trop proche de nous et trop rationnel pour comporter des créatures folkloriques. Pourtant elles existent, en quelque sorte, d’une manière improbable. L’aventure pourrait tourner à la tragédie si elle n’était pas traitée avec un flegme très anglais balançant entre humour et désinvolture. Coolter et Quincampoix sont des caricatures, des cartoons. Il ne nous est pas possible de prendre ses bonshommes au sérieux. Difficile également de penser que le cadre est réaliste, car il semble au delà de l’espace et du temps, n’obéissant qu’aux circonstances. Philippe Gindre décrit parfaitement le décalage qu’un voyageur peut connaitre lorsqu’il n’est pas dans un lieu familier. Un décor qui lui semble factice puisque jamais personne ne lui prête une réelle attention. Personne ne se renseigne sur de telles étapes conçues telles des portails conduisant vers d’autres mondes.

Tout, chez Philippe Gontier, tend à nous rappeler les premiers temps de la mécanisation et les fictions populaires qui en découlèrent. Ces tournures de phrases nous sont familières, ainsi empruntées aux auteurs qu’il affectionne et qu’il introduisit dans Trains de cauchemar. La rédaction d’une nouvelle telle que la sienne semblait être la suite logique à son travail de documentaliste débuté il y a huit ans. Utiliser des mots qu’il définit comme étant originaux, oubliés, délaissés, un peu vieillots, est une autre manière de rendre hommage à des auteurs comme Villiers de L’Isle-Adam, Maupassant, Marcel Schwob, Jean Richepin, Edmond Haraucourt, Paul Hervieu, Alphonse Allais, Courteline, Leroux, Rosny… Enfin, tous ces écrivains qu’il décrit comme étant de grands stylistes. Philippe Gontier est un homme d’un autre temps, très rétro dans ses façons de procéder. Il nous le prouve en privilégiant la magie des mots et des effets à l’aspect pratique et fonctionnel de ses sujets qui le dépasse parfois, ce qui l’amène à d’autres réflexions. En sortant les sentiers balisés, notre auteur se confronte à un nombres d’embouches.

18_gare4Parvenir à rebrousser le cours du temps ou à se projeter en avant n’est pas toujours une bonne chose car, souvent, ces souvenirs ou ces destinées nous hantent. Dans un autre domaine, deux animés japonais ce sont fait les classiques du fantastique ferroviaire. Il s’agit de Sen to Chihiro no kamikakushi (Hayao Miyazaki), avec ses esprits, et Galaxy Express 999 (Leiji Matsumoto) avec ses aliens. La philosophie de ses séries qui n’ont, à première vue, rien à voir avec notre choucroute, est similaire à celle de Philippe Gontier. On y distingue l’accroissement de modes de vie nouveaux déconstruisant les précédents. C’est à visionner…

La gare, de Philippe Gontier

Une nouvelle qui développe d’une manière romancée l’exposé ferroviaire que l’auteur réalise dans plusieurs volumes. Philippe Gontier y retrace la nostalgie des voyages, la rêverie qui s’en suit et le bercement d’un véhicule s’avançant « au cœur du Grand Mystère Nocturne ». Poète, ce qui lui importe n’est pas l’aspect technique du véhicule qui le convoite, mais les impressions ressortant du voyage aussi, voir plus, enrichissant que la destination. Philippe Gontier se fonde dans son personnage, se fondant lui même dans un véhicule lui conférant une impression de toute puissance. Un véhicule élargissant ses horizons pouvant avoir trait au mystérieux, au surnaturel, quand une apparition a lieu durant sa méditation, ou bien quand le paysage aux alentours disparaît et que le voyageur observe le néant d’une nuit opaque, confortablement installé dans son habitacle. Train, bateau, avion ou même zeppelin, qu’importe, tant que le Mystère a sa place. Et pourquoi pas la voiture ? Même si, pour le coup, l’aventure a lieu dans un huis clos plus ténu, où les interactions sont assez différentes puisque qu’il ne se trouve aucun grand mystère à résoudre, à par ceux des passagers. Un peu comme à l’intérieur d’une cabine. Chaque moyen de transport possède sa propre symbolique, son propre décor : une route, un port et, enfin, une gare. C’est cela qui va nous interpeller, car, comme Philippe Gindre nous la fait comprendre dans la nouvelle précédente, une gare est un bâtiment atypique, possède sa propre symbolique, sa propre logique énigmatique. Philippe Gontier ne lésine donc pas sur les descriptions et les métaphores.

19_standCi-dessus, le stand de la Clef d’Argent, à découvrir au printemps en festivals.

La friche, de Stéphane Mouret

Selon l’opinion générale, La friche est l’une (sinon là) des meilleures nouvelles de ce recueil. Nous ne pouvons nier sa qualité ! C’est une histoire en deux temps, développée, basée sur plusieurs concepts philosophiques. Avec ses différents niveaux de lecture, La friche peut plaire à l’adulte comme à l’enfant. L’âge, comme le temps, n’a pas d’importance dans ce récit. Nous suivons le héros tout au long de sa vie passée à côté d’une voie ferrée. Nous rencontrons plusieurs fois la matérialisation du fantastique omniprésent, comme en récompense de l’acharnement à le débusquer. Il survint lorsque le héros accomplit sa quête : apporter une continuité au fameux mystère du passé et du futur, de la vie et de la mort. Jérôme Sorre et Stéphane Mouret en sont à leur seconde incursion dans le fantastique ferroviaire, après Tout le monde à bord ! dans Cauchemar sur le Club Diogène. Dans ces deux cas, le train entraine vers le monde des esprits… Ici l’époque du Club, révolue, s’y trouve amalgamée. Le contexte est actuel. C’est un cadre champêtre et estival dans lequel évolue un groupe d’enfants en quête de nouveaux jeux. Comme Le train des ouvriers, La friche peut se rapporter à un roman de Stephen King. Nous ne reconnaissons pas forcément Stéphane Mouret dans cette histoire peut-être issue d’un souvenir d’enfance solitaire et propice au développement d’un imaginaire. Le vocabulaire et les jeux suggèrent la réalité d’une vie dans une petite province désaxée, peut-être en Dordogne, du moins à côté de l’un de ces fameux ponts du diable, ces lieux hantés bâtit par des démons.

Le pont, c’est le passage. C’est le moyen de franchir les barrières entre les mondes, de passer de « l’autre côté ». C’est le repère des créatures folkloriques et l’un des éléments les plus connus des contes de fées. On ne s’arrête pas sur un pont, une invention suggérant le déplacement, tout comme le train qui étend cette symbolique à la machine. Dans La friche, le chemin de fer invite au voyage. Les rails sont telles des fées de bois et de métal que nous suivons naïvement et trop confiants. Nous sommes peu habitués à une crainte que seuls nos grands-parents et arrières grands-parents connaissaient aux balbutiements de ce que Philippe Gontier appel « l’univers ferroviaire ». Ces esprits frappeurs sont à la fois faits de leur bois ancestral et de métal de conception humaine. Ces deux plans, ainsi mélangés, sont donc communicants. Nous pouvons voir le chemin de fer comme une intrusion dans un monde féerique, dans la nature sauvage, ce qui créer quelques conflits et quelques nouveaux attributs. Des possibilités magiques supplémentaires. Un enfant n’ayant pas la même approche vis-à-vis du danger peut se faire piéger par ces petits démons curieux. Car le chemin de fer promet des horizons nouveaux, des sensations hors du commun. Un grand pouvoir, en somme, qui excite et corrompt.

20_rails1Stéphane Mouret dresse cette barrière entre les personnes progressistes excitées, et son héros plus proche d’un ancien monde par son calme, par ses rêveries. C’est l’effervescence du monde moderne contre la poésie d’un temps jadis, pré-urbain, dans le sens que nous en avons. Cela créer un cadre en friche balançant continuellement entre futurisme et origines, à l’image d’un adolescent en pleine croissance qui ne souhaiterait pas quitter l’enfance avec ses secrets et son univers bien à lui, dont raffolent les fées. L’aventure solitaire de l’enfant est magique, car il franchit le temps et l’espace dans un environnement abandonné et mystérieux, comme l’a fait l’adulte de la précédente nouvelle qui, de par ses craintes, s’est retrouvé en face d’une vision cauchemardesque. Par ses envies, sa tentation, l’enfant grandi pour devenir cet adulte. Car il progresse, il anime le monde. C’est l’allégorie du train en marche sur la voie tracée par les anciens. Un train clandestin que la Nature protège, car il transporte son état d’esprit. Son mystère. Le passage de cette ligne, de cette existence, fut bref. Elle ne laisse derrière elle qu’une sensation étrange que nous retrouvons dans ses endroits jadis très fréquentés portant de nombreuses marques d’existences révolues.

La transformation, thème central de La friche, est provoquée par un lapin blanc muté en cheval de fer. Nous ne sommes pas dans le train, mais à côté. Malgré cela, le train fantôme guide vers la fin du Voyage, cause la mort sans se faire l’ennemi de la vie. L’opposé est le second thème. C’est celui d’un personnage tiraillé par deux excès. Par une part d’humanité le poussant à imiter ses semblables. Par une part d’ombre engendrant l’envie de mystère que l’enfant tapi en lui souhaite résoudre. Un enfant a sa propre logique. Le train possède sa propre logique. Tout comme le conte ou le folklore. Celles-ci se mélangent pour prendre la forme d’un convoi, d’un cortège, animé d’une même intention. Pour l’enfant, le train, c’est le monstre, c’est la bête effroyable. Quand l’impossible du fantastique entre dans le récit, c’est pour l’accompagner et former le héros adulte qu’il deviendra. La friche est une histoire que ses deux êtres fondés en un s’inventent en jouant dans un « tunnel de verdure ». Les personnages de l’univers alternatif sont exagérés, un peu à la manière de ceux des animes cités auparavant. C’est la participation de l’enfant. Les paysages sont décrits avec soin. C’est la participation de l’adulte.

21_rails2La disparition du monde de l’enfance correspond à celle du passé, sur lequel on construit dans l’intérêt des générations présentes. Viennent de nouveaux trains n’ayant pas de similitudes avec les premiers, hormis qu’ils entreprennent les mêmes trajets. L’Homme, c’est cette machinerie bien huilée. On dit que ceux n’ayant plus beaucoup de temps à vivre peuvent apercevoir les esprits. Dans les histoires, on nous pousse à être patient. Et cette patience pousse à la solitude regorgeant de fantômes.

Surclassement, de Bruno Pochesci

Bruno Pochesci, s’il ne croit pas au surnaturel, se vautre dans le fantastique, retournant à l’enfance et à ses peurs, pour s’amuser avec. Il place toujours l’humain, ses bêtises, ses forces, ses réactions, au centre de ses écrits, quels que soient ceux-ci. Là, il nous en fait une nouvelle fois la démonstration… Ce qui l’intéresse, c’est de faire une allégorie du présent, du quotidien, que ce soit par le prisme du fantastique, donc les peurs personnelles, intimes, ou bien par le prisme de la SF. Dans les textes de Bruno Pochesci nous ressentons une certaine musicalité qu’il dit être capitale. « Je suis un gourmand des mots qui aime les associations et les assonances de thermes riches, complexes », explique-t-il. « Des sujets, il y en a deux : l’amour et la mort. Après on brode autour ! En général, il faut mettre les deux pour que ce soit réussi… Et beaucoup d’humour, car l’humour est un puissant anesthésique. » Dans Surclassement, Bruno Pochecsi mêle beaucoup d’éléments de sa vie personnelle, notamment de sa jeunesse où il voyageait beaucoup en train accompagné de sa guitare, « et qui, parfois, du fait de sa chevelure, n’était pas très bien vu dans les compartiments ! » « Bien évidemment, j’ai tout exagéré et extrapolé de manière grotesque, mais c’est presque ce qu’il y a de plus autobiographique dans tout ce que j’ai écrit ! C’est, du coup, une histoire gentillette. Mais j’en suis très content. Tous les textes que j’ai lus dans cette anthologie sont absolument remarquables et sont assemblés avec goût et cohérence. On est très fier d’avoir participé à ce bel objet. » D’après lui, écrire nécessite une petite part d’exhibitionnisme. Là, il s’est à peine voilé :

22_bloodyCi-dessus, Philippe Gindre derrière le stand de la Clef d’Argent au Bloody Week-end en 2013.

Ce train-là, c’est le destructeur de toute forme de magie… Du moins, jusqu’à la chute. Cette moquerie de la disparition des échanges humains dans notre société est très bien conçue. Le train ne ressemble plus à cette machine communautaire où on devise en toute convivialité, soudés par les aléas des compagnies ferroviaires. Les humains se font machines et ne s’éveillent que lorsque le devoir appel, à la manière d’applications connectées. Ces métaphores grossières, mais critiques sont inhérentes aux nouvelles de Bruno Pochesci. Sa plume allège le volume, une fois de plus. Et pourtant la nouvelle en dit long sur le malaise de notre quotidien tendant au perfectionnisme. Dans cette machinerie progressant vers une destination inconnue, il n’y a pas de place pour les marginaux. L’antihéros bancal est de nouveau présent. On s’attarde sur lui, au risque de perdre de l’efficacité. C’est une gêne pour le système roulant à fond dans un paysage rendu flou par la vitesse. Nos problèmes sociaux sont accentués dans ces espaces imitant la société en miniature (nous en reparlerons dans le prochain article). L’écrivain se moque donc du bien pensant avec son air outré prouvant l’absence de créativité et même de couille. La horde de zombies accro à la technologie, aux scandales, à un travail abrutissant, fait peine à voir. Et si l’histoire se déroule dans un futur proche, nous pouvons dire qu’il ne s’agit pas d’anticipation, mais d’observation de notre modernisme étriqué.

L’information ne circule plus avec le train à l’allure conformiste. Le monde est certes plus petit grâce à lui, mais les esprits ne s’ouvrent pas aux cultures d’à côté. Ils les englobent dans une logique terne. Bruno Pochesci, l’anticapitaliste, a retranscrit l’incompréhension des êtres normaux ne connaissant pas le concept de curiosité ou toute autre culture que celle transmise par un état consommateur. Il s’en plain, il plain et se plain, mais sans crier à l’injustice. Seulement en caricaturant. Ces personnages ne sont pas intelligents. Ils ont beau se croire civilisés, leur comportement est celui d’une meute prête à détruire tout ce qui ne s’harmonise pas avec leur mode de fonctionnement : tout système libertaire, donc inclassable, non officiel. Nous pouvons reprocher à l’auteur de placer un héros masculin, plus libre au niveau de son comportement et de sa tenue, au-dessus de la foule. Car une femme aura toujours l’air plus étroite d’esprit qu’un homme à cause des manières à respecter. C’est une erreur de jugement que de penser cela, une méconnaissance des devoirs féminins contraignants à se faire plus discrète. Bien sûr, lorsqu’on connaît l’auteur, on sait que la femme à sa place. L’histoire ne se termine pas de la manière traditionnelle : par un affrontement. L’auteur joue sur la mélancolie, et écrit presque un poème.

23_photoCi-dessus, Philippe Gontier présentant les Chemins de fer et de mort au Bloody Week-end en 2016.

Le coup du lézard, de Timothée Rey

Il y a en effet un lézard, car rien ne se rapporte à l’écriture inventée dans cette nouvelle ! C’est une invention riche en termes et en idées. S’il m’est permis de vous citer un petit pourcentage du livre, alors lisez ceci, et vous comprendrez dans quoi vous tomberez : « Son shako anxieusement malaxé par ses doigts velus — il c’est découvert pour venir coller le nez au plus grand des hublots tribords, disque de verre cireux scarifié par cent simouns de sableglu —, Fritz Démnar Lahunorrq, navarque du Ni plus ni moins, bâtiment enregistré à Chiramàz-la-Torse comme le “train flottant 2-BnR-164”, épie sans relâche les hauteurs. » Voilà qui en dit long sur cette histoire que l’on avait promis steampunk et qui s’avère ressembler à La cité des enfants perdus. Là encore nous hallucinons sur l’absence de logique d’un récit fantasmagorique. L’aventure se déroule dans un train au fonctionnement improbable, dont la course est ralentie à cause d’accidents et de criminels. Ces thèmes sont classiques, nous les retrouverons dans l’intégrale Trains de cauchemar, et pourtant l’écriture est trop loufoque pour appartenir à un écrivain des générations passées. Les auteurs actuels ont tendance à innover d’une manière plus chaotique. Il n’existe plus de limite des classes empêchant l’écrivain de recourir à un vocabulaire maritime. Quoique cela s’est déjà fait dans bien des classiques. Les nouvelles actuelles favorisent le passager solitaire, l’individu jeté dans le fossé d’une époque. Où sont les monstres servant de locomotive évinçant le paysage tels des créatures mythologiques ? Où se trouve l’aventure, la vraie, pleine de rebondissements, de suspense ?

Nos existences se sont assombries. Qu’on l’admette ou non, le pessimisme est de mise. La réflexion progresse au détriment de l’action. Avant d’aller voir ailleurs si les choses ont toujours été ainsi, de nous préparer à embarquer dans des Trains de cauchemar, découvrons cette surprise qui redore cette manière d’écrire ! Les auteurs précédents ne se sont pas attardés sur la conception de leur machine. Ce n’est pas un travail d’imagination quand l’invention est existante. Dans Le coup du lézard, le fonctionnement du train volant est décrit. Ses spécificités sont étranges, car rien ne se rapporte à notre réalité. Par son fond comme par son traitement, l’histoire n’a rien à voir avec celles que nous pouvions lire. L’imagerie rétro correspond à de nombreuses nouvelles expliquant avec soin les moyens d’atteindre un objectif impossible. L’équipage du « train » combat donc les éléments avec la ferveur de machinistes zélés d’un temps jadis. Nous nous croirions dans un sous-marin qu’entourent de nombreux céphalopodes. On ne sait pas vraiment où donner de la tête dans ce conglomérat de vocabulaire technique plus ou moins relatif à l’univers maritime et aérien. Le vaisseau, Ni plus ni moins, porte donc très bien son nom, car personne n’est en mesure de se le représenter, et cela malgré les descriptions. C’est donc un ingénieux, quoique retord, coup du lézard que cette nouvelle. Nous voici donc à la frontière des genres… Ce récit, s’il n’était pas stoppé par peur de perdre des lecteurs, pourrait bien se compléter de scènes supplémentaires : d’un début et d’une fin. Ce travail resté en suspens était l’occasion de tenter un autre style d’écriture. Ni plus ni moins.

24_carteCi-dessus, une étrange carte postale datant du début du XXe siècle, époque de la majorité des textes présents dans Trains de cauchemar (à suivre). Plus, ci-dessous, un dessin de presse typique.

Stations, de Jérôme Sorre

Le train tel que nous le connaissons n’est pas l’élément favorisé dans cette nouvelle. Les ballades fluviales le sont tout autant, car l’histoire se passe dans une région bien connue pour son canal. Nous nous rendons à Charenton-le-Pont. Cette bourgade vous dit peut-être quelque chose car, même si elle est plutôt tranquille, un autre auteur y a imaginé un bestiaire fantastique. À l’hôpital psychiatrique de Charenton se trouvent des patients très étranges que Philippe Gontier décrit dans son recueil, Le doloromètre universel. C’est une ville proche de Pouilly-en-Auxois, un village au tunnel maritime hanté (selon ce même écrivain). Jérôme Sorre nous présente une de nos campagnes. Du moins, il imagine à quoi elles ressembleront dans un futur lointain. Le train ne suit plus une voie ferrée, mais les tournants des canaux. Les passages à niveau sont des écluses, l’environnement ferroviaire se transpose facilement. Si l’histoire est futuriste, elle est tout de même conçue d’après le modèle des nouvelles ferroviaires du vingtième siècle, quand l’essor du nouveau moyen de transport créait de graves accidents. Le train-péniche heurte la sensibilité des riverains tout comme l’a fait le train à vapeur. Nous pourrions penser que les habitants du futur se déconnectent de la Nature. Pourtant elle les inspire. Les éléments inspirent des inventions. Nous ne sommes pas si différents de nos ancêtres. Jérôme Sorre a une écriture métaphorique. Il n’hésite pas à conférer de la vie à ces éléments qui en sont dépourvus. Ces parallèles étonnent. Son monde en mouvement est doté d’une même destinée, propre à toute chose, qui est celle d’une extinction programmée.

Le train est une invention parfaite, plaisante, destinée aux riches avant tout. La machine simplifie la vie, et, progressivement, elle se popularise. On l’acclame, puis on cherche le défaut caché. Le train est une invention complexe que personne ne peut reproduire, ni même comprendre parfaitement. C’est le grand inconnu amenant à un autre inconnu. Plus qu’un moyen d’atteindre une destination, le train est un moyen de transport : l’élément primordial du voyage, de l’aventure. C’est un bel objet, plus qu’un objet commode. Jusqu’à, bien sûr, que la mode passe. Le train, c’est un peu un tour de magie. Il est plus simple qu’on le pense. Notre esprit, troublé par une chose si peu naturelle, le pare de mystères. Tout le monde n’adhère pas à ce jeu fantastique. Lorsque la société se modernise, des courants divergeant prennent le dessus afin d’ancrer la population dans un patrimoine culturel à ne pas oublier. Privé de ses origines, l’humanité ne sait plus où elle va. Le passé est un apport inspirant qui se dénature en fonction de l’utilité qu’on veut bien lui attribuer. Dans ce monde entièrement connecté, les humains ont des gouts semblables. Ils se rapprochent, s’aplanissent afin de correspondre à une norme. Les échanges confortent cette impression. Nous sommes donc, dans cette nouvelle, proche de l’état mental d’une précédente génération. Cette intrusion amène généralement à l’accroissement d’une dissimulation : on craint que notre niveau social ne pâtisse d’une erreur ou d’un manque de goût.

25_dessinEt en même temps, on cherche chez l’autre un divertissement, une différence : un peu de fantastique. Jusqu’où irions-nous afin de faire naître l’étonnement ? De tour de passe-passe, le train se mute en théâtre et on médiatise le danger qui lui est lié : les crimes et les accidents. C’est une chose rudement bien expliquée dans Trains de cauchemar. Le train, phénomène de catharsis, trompe-la-mort, sport extrême. Les réflexions de Jérôme Sorre sont fascinantes. Il maitrise parfaitement son sujet, longuement analysé avec froideur, sans doter sa nouvelle de l’ennui d’un essai documentaire. Sa méthode met mal à l’aise. L’écrivain dépeint un monde privé de sentiment qui s’anime d’un seul coup d’une manière dramatique. La chute à un rendue effroyablement due à cette opposition soudaine. Maître de la syntaxe comme de la rythmique, Jérôme Sorre est vraiment un génie. Son futur connecté et pourtant déconnecté de la vie court vers sa mort. Il nous prévient dès les premiers paragraphes, sonnants comme tant de mises en garde. Stations, c’est une expérience littéraire, sociale, nous permettant de réfléchir à ce que nous sommes nous, sujets de la société. Nous préférons croire au fantastique plutôt que de voir les choses telles qu’elles sont, toute proposition gardée.

L’escarbille, de Brice Tarvel

Brice Tarvel nous raconte une histoire. Elle se déroule dans la campagne française du temps où l’on pouvait voir des vaches et des trains à vapeur dans lesquels se dissimulaient quelques criminels. Pour une conclusion, revenir aux origines d’une mode littéraire est une excellente initiative. L’auteur retranscrit avec netteté l’ambiance de ces voyages. Son personnage du détective est l’archétype même de ceux issus des journaux où l’on découvrait nombre de récits populaires. En somme, c’est une nouvelle de gare écrite dans un style franc, et s’élevant au-dessus d’autres de ce genre par son inventivité et son vocabulaire. Nous sentons la patte de l’écrivain accompli. L’histoire en question est une aventure qu’entreprend un enquêteur à la recherche d’un tueur en série (et de gloire, dans le même temps). Le fougueux jeune homme imagine une sordide histoire que son imagination grossit. Il est prêt à tout pour arrêter un homme qu’il suspecte pour des raisons assez banales. Nous nous doutons qu’un terrible malentendu aura lieu. Quoiqu’une surprise nous attendra sûrement au moment du dénouement. Dans ce récit classique, on ne se permet pas de facilités. Brice Tarvel prouve que nos raisonnements habituels détournent notre attention. On se laisse piéger par nos appréhensions. Et le fantastique nous accueille à l’arrivée… Pas de monstres, hormis l’homme que la claustration et la crainte métamorphosent… Ce qu’un train de cette époque insinue bien justement. Le fou paranoïaque ou bien pervers est un classique de l’horreur ferroviaire. Sa base, figurez-vous, est tout ce qu’il a de plus réel. Cela ajoute bien du frisson.

26_chipougneCi-dessus, Philippe Gontier au Bloody WE avec Chipougne, la mascotte de la Clef d’Argent.

Pour conclure :

Non, le thème de l’anthologie n’est pas commun. Publier un tel OVNI (ou plutôt ORNI, dans ce cas précis, un train étant supposer rouler et non voler, à quelques exceptions près) est assez risqué. Mais le livre n’est pas très cher, ce qui compense le prix de la précédente anthologie, bien épaisse et donc assez couteuse. Mais passons l’aspect technique pour en revenir au thème. L’anthologiste fait preuve d’intelligence en s’ouvrant à toute histoire se déroulant autour des chemins de fers, et non seulement dans un train. On ne nous explique pas l’Histoire des cheminots, ni même l’aspect technique des trains, gare, passages à niveaux et autre pilonnes. Pour cela, autant se référer à un ouvrage plus classique. Et, pourquoi pas, lire le fameux Trains de cauchemars qui dévoile l’envers de ce décor aux nouvelles générations n’ayant pas connues la grande mode du journalisme à sensation au bord des quais. Chemins de fer et de mort se concentre pour l’imaginaire et est un livre peut banal du fait que les auteurs publiés ne sont pas tous connus pour leurs publications dans de nombreuses anthologies. C’est un bon moyen de découvrir la Clef d’Argent, surtout que certaines nouvelles sont tirées de publications antérieures vers lesquels le lecteur ne se dirigerait pas forcément, ou bien qui ne sont plus disponibles à la vente.

On voyage, on rêve, on quitte notre espace et notre temps : tout lecteur en viendra aux mêmes conclusions. L’étrangeté d’un tel livre nous invite à concevoir notre existence différemment, surtout qu’un voyage nous projette vers sa fin. Nous n’avons pas beaucoup de temps à accorder aux destinations, ni même à nos compagnons. Nous nous situons en spectateur de films qui s’étirent derrière la petite fenêtre que le livre à ouvert.

01_coversÀ bientôt pour la seconde partie de cet article dédié au fantastique ferroviaire qui traitera de l’anthologie Trains de cauchemars, présentée par Philippe Gontier et moi-même ! Ce recueil vous a été présenté par Poulpy

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Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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4 commentaires pour Chemins de fer et de mort, des éditions la Clef d’Argent

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