Céline Maltère, Le cabinet du diable

Le Cabinet du Diable, de Céline Maltère
Aux éditions de la
Clef d’Argent

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Le Cabinet du Diable, la troisième publication de la collection LoKhaLe, de la Clef d’Argent : Parce qu’une histoire se déroule forcément quelque part, la collection LoKhaLe trouve son inspiration près de chez vous. Dans des lieux que vous connaissez bien. Autour de faits dont vous avez peut-être même entendu parler… – Une collection dirigée par Jean-Pierre Favard.

Pour lire les précédentes chroniques des numéros de cette collection :

Le fantôme du mur de Jean-Pierre Favard
d’après Le passe muraille de Marcel Aymé

+ un album photo : Sur les traces du fantôme, un reportage effectué en juillet 2015 à Dole (Jura) avec l’aide de Philippe Gindre, directeur de la Clef d’Argent.

Pont-Saint-Esprit, les cercles de l’enfer de Laurent Mantese
d’après la célèbre affaire du Pain Maudit

À propos de l’auteure :

Céline Maltère enseigne les lettres classiques. Elle vit un peu partout, mais affectionne l’Auvergne, ses trous d’eau et ses grenouillats. Munie de sa pelle et de son stylographe, elle fouille la mauvaise terre en compagnie de ses fidèles ratiers: une chienne, un chat et plusieurs chauves-souris. On arrache, on retourne, on note. Selma déterre parfois un os. Il n’y a pas de temps à perdre. Elle répète, c’est obsessionnel : « Ars longa, vita brevis », déformation professionnelle… Elle se glorifie d’avoir dansé au bal des bras-cassés-et-jambes-tordues où elle a fait plusieurs rencontres, dont un sergent malade qui lui a raconté son histoire.

Récemment, on l’a vue prendre part à une expédition risquée. Entrée par effraction dans une vieille maison avec de curieux acolytes, elle n’a pas voulu dire dans quel objet elle a décidé de se fondre. À l’heure qu’il est, on a perdu sa trace et on la cherche encore. – Cf : La Clef d’Argent (PS. sa photo de profil sur ce site est l’un des objets de la collection de Louis Mantin). Céline Maltère sur Facebook, avec Poulpy parmi l’équipage des Deux Zeppelins. Ses livres aux éditions Sous la cape, ses parutions pour Les deux crânes et Mi(ni)crobe.

01_lokhaleSon livre Scènes d’esprit et autres nouvelles paraitra très bientôt aux éditions Les deux crânes. D’autres recueils sont en préparation, et nous pourrons la rencontrer lors de nombreux salons. Nous, nous la retrouverons plus tard dans l’année pour la critique (doublée d’une interview) de son nouveau roman, Les corps glorieux, une parution de la Clef d’Argent. Il s’agira d’une trilogie épique mettant en scène trois reines dans un rapsode chevaleresque qu’elle décrit ainsi :

« La particularité de ces romans, c’est que j’ai voulu inverser les valeurs : ce sont les femmes qui règnent, qui décident, et leur père les a d’ailleurs élevées ainsi, allant jusqu’à leur interdire de fréquenter amoureusement les hommes. Le premier tome raconte les aventures de la cadette, Kationa : elle a perdu la femme qu’elle aimait passionnément et cette perte lui fait traverser de nombreuses aventures, jusqu’à l’éventuelle guérison. C’est la quête de l’amour perdu. Les suivants auront chacun une couleur et un thème différent, lié au caractère de l’héroïne (dans le 2, c’est une lutte pour arrêter le Temps, véritable personnage, dans un monde très animal ; dans le 3, une réflexion sur les sciences, la création et la procréation). Et nous aurons, je crois, de très belles couvertures… ! » – Cf. Le blog de Jean-Pierre Favard. À très bientôt pour d’autres renseignements…

Le livre, une description sommaire :

Avec Le cabinet du diable nous allons découvrir l’histoire de la Maison Mantin, située dans la commune de Moulins (dans l’Allier). Un passé passionnant qui nous est raconté dans ce petit roman ainsi que dans la postface qui, cette fois, nous parvient de Maud Leyoudec, conservatrice du patrimoine en charge de la restauration de ladite bâtisse. Maud Leyoudec (avec Jean-Pierre Fournet) est à la base d’un livre, La Maison Mantin – une demeure d’atmosphère, publié aux éditions Lekti-écriture :

Issu d’une famille fortunée, rentier à 42 ans, « bourgeois » et original, Louis Mantin (1851-1905) féru d’art, renonce tôt à sa carrière de sous-préfet pour gérer ses biens et faire construire, au cœur du Moulins historique, une maison exceptionnelle tant par son architecture de style néo-normand que par les collections éclectiques qu’elle renferme : meubles, céramiques… Il lègue en 1905 son exceptionnelle maison et ses collections « de façon à montrer aux visiteurs dans cent ans un spécimen d’habitation d’un bourgeois du XIXe siècle ». Construit entre 1893 et 1897, sur une partie des ruines du palais ducal des Bourbon, l’édifice pittoresque est conçu pour préserver et conserver la collection du maître des lieux, érudit, curieux et amateur d’art. Ce livre est le guide officiel de cette Maison ouverte au public. – Cf. Lekti-écriture.

02_cranesPoulpy va lui aussi partir sur les traces de cette étrange maison dans un prologue qui se clôturera par l’interview de l’auteure, Céline Maltère, effectuée sur le stand de la Clef d’Argent à l’occasion du salon Texte et Bulle de Damparis en 2016… Mais avant cela, nous allons vous parler de la couverture, de nouveau réalisée par Philippe et Léo Gontier à l’aide de plusieurs documents. Le crâne que vous y apercevez est un moulage de François-Xavier Huet, un maquilleur et sculpteur que nous croisons régulièrement au Bloody Week-End. Le recto est verso du livre vous attend ici.

Par la couverture de ce nouveau numéro, la collection LoKhaLe se conforte encore un peu plus dans le design propre à ses publications. Jean-Pierre Favard, auteur, mais aussi archiviste de la ville de Dijon, a de nouveau déniché des documents très spéciaux pour orner ce volume. S’inspirant du patrimoine français afin d’écrire et faire découvrir ses histoires, il n’hésite pas à entrer en relation avec des conservateurs. La photo, le plan, et les documents proviennent donc du musée Anne de Beaujeu – Maison Mantin. À sa mort, Louis Mantin (propriétaire de la demeure) a en effet légué tous ses biens à ce musée comprenant, depuis, sa collection. Fait étrange, il fit fermer sa demeure et demanda qu’elle fût ouverte cent ans après sa mort. Ce qui n’arriva finalement que bien plus tard, en 2010, lors de la restauration de la maison et de ses meubles. Mais nous y reviendrons.

La photo de Louis Mantin est visible (en grand format) sur le site du musée à cette adresse, dans un article présentant l’homme, sa passion, sa collection et les répercussions de celle-ci. Quant aux feuillets, il s’agit des seuls documents testamentaires de Louis Mantin. Les plans sont des aquarelles de l’architecte René Moreau. L’essentiel des photos que vous découvrirez dans cet article provient du Facebook de la collection géré par JP. Favard, à qui nous devons les montages représentants d’autres curiosités à découvrir au sein de la maison Mantin. Quant à l’ombre sinistre en bas de page, s’agirait-il d’un dessin de Philippe Gontier, ou bien…

En bref, l’histoire de la Maison Mantin :

Sur le site mis en lien ci-dessus, nous découvrons un (Marie) Louis Mantin conseiller de préfecture, sous-préfet, secrétaire général de préfecture, enfin, un homme au plan de carrière plutôt ennuyeux et doté d’une grande richesse. Ce qu’il va en faire est, par contre, assez stupéfiant… Il semble que l’homme était doté de ce que certains appelleraient « un double visage » :

I. Marie Louis Mantin, collectionneur émérite.

En 1896 Louis Mantin s’installe dans son village natal, à Moulins, où il a fait construire, sous la direction de René et de Jean-Bélisaire Moreau, une villa à l’architecture hétéroclite. Ce bourgeois bien vu de la haute société fait ainsi montre d’une excentricité qu’on ne lui connaissait pas. Il va dissimuler un vaste cabinet de curiosités à un public qui n’aura la possibilité d’investir les lieux que durant une brève période, cinq ans après sa mort, avant que la maison ferme ses portes, faute de moyens. Homme influant de par sa fortune, nous dit-on, il semble que personne n’ai su appréhender Louis Mantin. Discret mais sociable, célibataire et sans héritier, son existence a l’air dénué de tout intérêt. Mais, tout comme la façade de sa maison, son aspect austère cache bien des choses.

03_portraitCi-dessus, Louis Mantin. Une photographie de Jérome Mondière (archives du musée AdB).

Qui était-il ? Seuls ses meubles, son testament et divers objets peuvent nous le dire. Ceux-ci sont extrêmement révélateurs. Les différents rapports de sa hiérarchie durant les 14 années de sa carrière préfectorale indiquent une éducation distinguée, une très grande facilité d’élocution et un jugement sûr. Travailleur, intelligent, sociable, sympathique, tels sont les traits de caractère qui dominent. C’est un homme reconnu pour avoir un esprit républicain, « ne manifestant aucune préférence ou antipathie pour une classe donnée de la société ». Fonctionnaire efficace, mais conciliant et habile, il sait faire preuve de tact et de réserve : ainsi, à Embrun, où il est sous-préfet, « monsieur Mantin, malgré les difficultés de la situation, [a] su acquérir une sérieuse influence dans tout son arrondissement ». – Cf. mab.allier.fr

Sa vie privée est égayée par l’apparition d’une jeune femme, Louise-Gabrielle Alaire, qui, bien que mariée, fût sa maitresse jusqu’au moment de sa mort. Peut-être est-ce justement à cause de cette relation que notre homme ne côtoyait plus autant de monde, restreignant ses visites à sa famille proche. Ses seules sorties sont des visites de différents musées et de villes connues pour leurs splendides architectures, desquelles il ramène quelques étranges souvenirs. Louis Moulin était catholique, mais peu orthodoxe (si vous me pardonnez le jeu de mots). Il affectionnait les arts et les chants religieux. C’était une personnalité cultivée. Sa bibliothèque, nous dit-on, est composée de près de 1 400 ouvrages divers et variés traitants de sujets comme le socialisme, les sciences naturelles, la physique moderne, la vie rurale ou les sciences occultes… Il se passionne également pour la littérature classique et/ou engagée, et était abonné à quelques journaux.

Homme sociable et réservé, cultivé et fantasque, célibataire peu préoccupé de bienséance, philanthrope et soucieux de son devenir posthume, Louis Mantin est un exemple de « bourgeois » de province bien établi dans la société de son temps, mais c’est aussi un homme à la personnalité singulièrement libre. Il reste, un siècle après sa mort, particulièrement attachant. L. Mantin, peu de temps avant son emménagement dans sa célèbre maison, est sacré Chevalier de la Légion d’honneur (en 1983, année où il commanda les plans de sa future habitation). Son attachement pour le mobilier et les décorations intérieures lui vient peut-être de sa famille qui se distingua dans la vente et la conception de tels objets.

Féru d’arts et d’Histoire, Louis Mantin devient, en 1902, vice-président de la Société d’Émulation du Bourbonnais, « association des lettres, sciences et arts qui se consacre au développement des études sur l’ancienne province du Bourbonnais et le département de l’Allier ». Lesquels possèdent une large bibliothèque ainsi que plusieurs musées et collections. Nous pressentons à ce moment-là la fascination de Louis Mantin, ne possédant pas d’affinité artistique particulière, pour la perpétuation de la mémoire dans l’Œuvre. Sa vie peut se résoudre par l’accumulation de curiosités. Et c’est en développant cette fascination jusqu’à son paroxysme qu’il peut alors éviter de sombrer dans l’oubli. C’est aussi en faisant montre d’une grande générosité. Son héritage démontre ces deux faits.

 Un petit documentaire pour les anglophones. La maison de Louis Mantin, une demeure d’atmosphère (extrait), l’un des films réalisé par Scop Z’images Prod est en vente sur leur site.

Sa vie doit se perpétuer dans sa maison, mais de manière inerte. La demeure se transforme en musée, en témoin d’une époque, dit-il, mais plus justement de son être. Il laisse également une large place aux artistes qu’il admire, et contribue à sa manière à l’édification du musée Anne-de-Beaujeu de par ses donations et le legs de ses collections : Cet acte philanthropique fort, cette façon de « courtiser les Muses », est également pour Louis Mantin une voie d’accès privilégiée à une certaine immortalité. Son nom est aujourd’hui étroitement associé à une demeure d’exception, une « maison-musée », son cadre de vie est pieusement conservé, son destin sera dévoilé à des milliers de visiteurs. Il entre ainsi dans l’Histoire à laquelle il tenait à associer son nom, tout comme Moïse de Camondo, Edouard André et Nélie Jacquemart dont les demeures sont devenues de grands musées parisiens ou encore Thomas Dobrée à Nantes. – Cf. mab.allier.fr

La maison Mantin, depuis sa fermeture en 1910, a, à cause de son aspect, su susciter nombre de légendes avant sa réouverture en 2010… Mais peut-on donner tort à ceux qui prétendent qu’elle est hantée ? Tout, dans ce cadre, est fait pour maintenir l’illusion qu’elle est habitée et que son propriétaire ne tardera pas à surgir d’une pièce pour nous faire faire un tour des lieux. Et, certes, il est à présent temps de démarrer la visite. Cela grâce au Wikipédia qui lui est réservé. Un article détaillé dont je vous conseille vivement la lecture.

II. Visite de la maison Mantin, musée Anne-de-Beaujeu

Où trouver la maison ? Au centre de Moulins, cette petite ville à l’architecture médiévale, se trouve le palais des ducs de Bourbon, comprenant le musée Anne-de-Beaujeu, et, à quelque pas, l’étrange bâtisse cachée derrière la végétation et entourée d’une haute grille. Cette parcelle sur laquelle se trouvait jadis le pavillon bâti par Pierre et Anne-de-Beaujeu est entourée d’un vaste jardin reconverti en parc. Le cadre est idyllique, mais, à la nuit tombée, nous pourrions le comparer à ses lieux où règnent les fantômes des contes gothiques. Lorsque vous vous trouvez dans ce parc, vous ne pouvez plus faire abstraction de la maison qui vous toise de son imposante hauteur. La façade n’est pas tout à fait gothique. Certains éléments sont, d’après quelques articles, empruntés aux villas balnéaires de l’époque. Sur les photos, vous remarquerez la présente de nombreux pignons soutenant une exquise toiture. Fenêtres, balcons et tourelles se mêlent pour le plaisir des yeux. C’est, à n’en pas douter, un chef d’œuvre.

04_photoCi-dessus, Céline Maltère tenant Le cabinet du diable devant la maison Mantin.

L’intérieur de la demeure est « éclectique » : boiseries dans l’étude et la salle à manger ; décor néo-Renaissance de la salle dite « des quatre saisons » avec des moulures en plâtre et des peintures de style Louis XVIII ; salle de bain moderne à vitraux et peintures de style Art nouveau. Le projet est important en ce qu’il ouvre la voie à la tendance « château-villa » (cf. Wikipedia). Dans cet article (comportant quelques photos) vous sont détaillées chaque pièces. Un décor de chasse en guise d’entrée, un bureau a l’aspect plutôt intimiste, un salon XVIIIe (mais moderne) s’opposant au bureau de par son énormité (et surtout celle de la splendide cheminée), puis des escaliers menant au premier étage… Une chambre Louis XV aux thèmes saisonniers pour madame Louise Alaise, une chambre Renaissance pour monsieur constituant par sa singularité le cœur de la maison (la décoration murale représente des scènes mythologiques, historiques, allégoriques ou encore exotiques). La salle de bain, très bien équipée, ne délaisse pas le côté passéiste de la demeure dans un modernisme trop prononcé. Le deuxième étage referme le cabinet de curiosités…

Pièces préhistoriques, gallo-romaines et égyptiennes ; porcelaines, verreries, clés anciennes, grelots et pistolets, ce lieu qui s’apparente à un musée évoque les passions nombreuses du propriétaire de la maison. Dernier espace de visite de la maison, l’observatoire prend place au-dessus de la salle de bain dans la tour attenante. Entre les baies, des médaillons illustrant le thème de l’animal musicien évoque l’utilisation de cette pièce, qui servait à l’exposition de la vitrine aux oiseaux aujourd’hui présentée dans le cabinet de curiosités. On remarque au passage une influence japonisante avec la grue, présentée dans la mosaïque du sol, et l’éventail au plafond illustré d’un soleil levant. Au mur, une inscription latine évoque le passage du temps, véritable obsession chez Louis Mantin. […] Le musée contient un labyrinthe vertigineux de tableaux, livres, photographies, objets miniatures, céramiques, minéraux, sculptures et objets rares et insolites recueillis par Louis Mantin lors de ses voyages dans différentes parties du monde. La collection riche et l’ornementation de la maison lui donnent un caractère unique. – Cf. Wikipédia.

Louis Mantin est l’exemple frappant du parfait bourgeois. Son mode de vie est donc impeccablement adapté à sa situation. Digne représentant de cette culture bourgeoise qui atteint son paroxysme en France, nous l’imaginons digne et soigné, prétentieux et machiste (peut-être) aux prétentions d’importances (certainement). Dans son testament, nous découvrons qu’il emploie des domestiques. S’il n’est pas expansif, Louis Mantin fait toutefois montre d’une grande respectabilité. Cela vous est détaillé dans le lien ci-dessus. PS. Un topic est consacré à la maison Mantin sur le forum Edencash.

Des aquarelles de l’intérieur de la maison par Frédérique Rouer sont visibles sur son site. Un extrait de son livre, Regard sur la maison Mantin. Vous trouverez également de nombreuses photos sur le site National Géographique, décrivant la maison Mantin telle une « capsule temporelle ». Le site présente des clichés datant d’avant la restauration par Maud Leyoudec, et quelques drôles d’artéfacts, tels que le poisson de Louis Mantin : un blobfish ! Qui est l’un des animaux les plus étranges au monde. L’homme possède également deux grenouilles, figées dans une saynète où l’une empale l’autre de son minuscule fleuret. « Dans ce qui a été la première maison électrifiée de Moulins, son propriétaire accumulait les horloges, comme s’il était obnubilé parle temps… » Sa tombe, petite pyramide, est visible dans le cimetière de Moulins, « Fui quod es Eris quod sum ».

Ci-dessus, des montages de Jean-Pierre Favard à découvrir sur le Facebook de la collection.

Cela dit, il est vivement recommandé de se déplacer jusqu’à Moulins pour appréhender l’univers du bonhomme. Pour ceux qui ne pourraient le faire, rien de mieux que de lire Le cabinet du diable de Céline Maltère. Plus que d’influer sur vos projets de vacances, cette écrivaine anime l’inanimable pour percer à jour ce mystère qui entoure tout récit fantastique : celui de la Mort. Celui de l’âme. L’histoire est caractéristique d’une seule région. Pourtant (comme chacun des romans que nous avons lus depuis les débuts de la collection LoKhaLe), son thème est universel. Je dirais même : intemporel.

Céline Maltère retrace le parcours d’aventuriers composites qui semble s’insérer parfaitement dans le décor par leurs maniaqueries, tels les compagnons secrets de la Cendrillon de Disney. Elle nous les présente tour à tour, comme s’ils représentaient l’âme d’une pièce que nous finissons par quitter en ouvrant les battants d’une porte. Nous nous retrouvons alors à mille lieues de là où nous étions. Le cabinet du diable est un roman aux multiples influences, pièces rapportées créant un malstrom où chacun trouve sa place dans un indéfinissable chaos orchestré par un esprit maniaque. Je ne suis jamais entré dans la maison Mantin, mais, si elle se veut accueillante et douillette, je pense que j’aurais dû mal à bien m’y sentir. C’est comme si nous entrions dans l’esprit d’un homme, réfléchi au centuple par ses biens.

Céline Maltère, en interview :

Jean-Pierre Favard, sur son blog Le monde de Mateo, questionne Céline Maltère à propos de l’écriture du Cabinet du diable. Celle-ci nous révèle sa dépendance pour l’écriture, un mal finissant par atteindre nombre d’écrivains, surtout les meilleurs… Nous n’avons eu l’occasion de lire ses textes que très récemment, à partir de 2015 pour être précis. Céline Maltère entre donc tardivement dans le monde de l’édition. Mais c’est une entrée retentissante, car, en peu de temps, nous pouvons la voir au catalogue de plusieurs éditeurs. Poulpy l’a découvert aux Deux Zeppelins, un éditeur de micronouvelles. En lisant ses poésies et ses recueils, nous ne pouvions alors nous imaginer qu’elle amorcerait la rédaction d’un roman, certes court, mais éloigné par sa forme de ces précédentes publications. Elle dit en effet préférer le format court, qui permet d’expérimenter des styles et les trames différentes, de laisser libre « court » à l’imagination. Toutefois, plusieurs romans germent sur son disque dur.

« Mes inspirations se nichent un peu partout : quelque chose que j’ai vu ou pensé une nuit, au cours d’une promenade, en travaillant, qui va prendre de l’ampleur et que je vais vouloir fixer par écrit. Forcément et indirectement, mes lectures sont le terreau de tout cela. De nombreuses idées doivent venir de ce que j’ai accumulé au cours de ma vie de lectrice. […] J’aime aussi travailler à partir d’images. » – Cf. Le monde de Mateo. Mélangeant les genres, elle conçoit des œuvres personnelles n’ayant pas d’équivalent.

06_photoCi-dessus, Céline Maltère et Chipougne le chat zombie, mascotte de la Clef d’Argent, à Texte et bulle (Damparis) en 2016.

Céline Maltère et Louis Mantin ont cela en commun qu’ils tentent, à leur façon, de survivre par delà leurs œuvres. Ils « fixent leurs souvenirs » sur plusieurs supports. Ils les inscrivent, pour l’un sur le papier, pour l’autre dans les murs, à des fins de préservation. Tout deux collectionneurs, ils dotent leurs objets d’une âme. Et cela au point de leur donner vie. De transporter leurs visiteurs par leur biais. Le cabinet du diable est une œuvre hantée.

Notre écrivaine a, comme ses prédécesseurs de la collection LoKhaLe, vécue pas loin du lieu qu’elle immortalise à sa propre manière. Elle sublime ainsi l’aura fantastique de la maison Mantin, la dotant d’un nouveau mystère. Céline Maltère se définit dans le personnage de son héroïne, Lisebeth Retamen, qui, dit-elle, joue le jeu de l’ancien propriétaire de la maison en l’explorant, « en se disant qu’on pénètre dans un passé préservé, être à l’affût des détails et se laisser porter par l’âme de Louis Mantin ». Pourtant, le personnage censé représenter L. Mantin ne lui est pas fidèle. C’est le portrait, surréaliste par endroits, du passionné de l’étrange, du reclus, du lecteur, du fantôme classique que le lecteur aguerri n’a aucun mal à identifier.

Le Louis Mantin de Céline Maltère se situe dans la tradition des personnages romantiques de la nouvelle classique à la française. Il est également issu d’une obsession que lui transmettent ses passions. Vaniteux, il trompe la mort, fusionnant avec les biens qu’il a accumulés dans son étrange folie. Il en devient dépendant d’une routine qui l’emprisonne dans le drôle de purgatoire qu’il s’est conçu de son vivant. Céline Maltère joue également sur la division, les oppositions, reprenant l’étymologie du mot diable. Son interview est une mise en bouche pour le futur lecteur à qui toutes les pistes sont données afin qu’il puisse appréhender pleinement cette œuvre incongrue.

Ayant lu Les Cahiers du Sergent Bertrand (Sous la cape, 2015), Jean-Pierre Favard fait un rapprochement entre ces deux histoires s’alimentant de réel pour dériver vers le surnaturel avec, ajoute-t-il, un côté poétique. Céline Maltère répond donc que son écriture à pour but de « rehausser le réel ». Un thème récurent, donc, comme nous le remarquerons surement à la lecture de Corps glorieux (la Clef d’Argent, 2016), premier opus du Cycle de Goth (ce prononce Go).

Ci-dessus, des photos récupérées sur le Facebook de Céline Maltère et un cliché de l’auteure en compagnie de Chipougne et de Philippe Gindre, le directeur de la Clef d’Argent, à Damparis en 2016.

Une émission radio sur la soirée spéciale Cabinet du diable s’étant déroulée à la maison Mantin, avec, en invitée, Maud Leyoudec, est disponible sur YouTube. Sachez-en plus sur cet évènement, et sur bien d’autres sur la page auteur de Céline Maltère et grâce à ce compte-rendu sur le forum Edencash.

C. Maltère à Texte et Bulle, Damparis, en 2016

Pour interviewer notre auteure, je me suis faufilé sur le stand de la Clef d’Argent au salon Texte et Bulle de Damparis. Elle y dédicaçait ses livres en compagnie de plusieurs écrivains et graphistes bien connus que nous avons eu la chance de revoir… Découvrez-en plus en vous redirigeant vers les articles récents et, surtout, en vous tenant au courant des prochaines sorties du poulpe. Car nous aurons du lourd à vous présenter : une critique du roman Corps Glorieux agrémentée de deux interviews, celle de l’auteure et celle de l’illustrateur, Fernando Goncalvès-Félix, qui exposait nombre de dessins à cette occasion. Sachez-en plus en suivant la page Facebook de la Clef d’Argent. Si vous souhaitez lire cette interview après la critique ci-dessous, vous pouvez : il n’y a, là encore, pas d’ordre particulier à respecter !

Céline Maltère ne s’est jamais vraiment éloignée de sa ville natale. Elle avait, dans sa jeunesse, conscience de l’existence de la maison Mantin sans pour autant lui prêter grande attention. « Ce mythe de la maison endormie n’existait pas encore… Pour moi du moins », nous explique-t-elle. La maison Mantin fait partie de son univers. Ce n’est pas elle qui a éveillé sa passion pour l’étrange et le fantastique, elle s’est ajoutée à sa matière sans en être une source. « J’ai toujours aimé les histoires de maisons et d’objets curieux. », dit-elle, « mais j’ai visité la maison Mantin tardivement. » La ville de Moulin lui est pourtant très familière. Pour elle, l’endroit à connaitre est ce petit quartier du centre historique comprenant la cathédrale, le musée, la maison, son parc avec son arbre, le désespoir des singes, dont on entend parler dans Le cabinet du diable. Le lieu est bien connu dans la région et de nombreuses personnes ajoutent la visite guidée de la demeure à leur guide touristique. Sa restauration est, comme vous l’avez lu auparavant, un achèvement important pour la commune organisant de nombreux ateliers dans les murs de la maison Mantin. De ses visites, Céline Maltère garde surtout un sentiment d’émerveillement :

« J’étais impressionnée. C’était exactement à cela que je m’attendais. C’était magique et frustrant en même temps puisque j’aurais voulu en voir plus. Les visites sont très courtes et varient selon les guides et les heures. Je n’ai vu que très peu de temps le cabinet de curiosités. J’ai aperçu les grenouilles et le rat… Mais je suis toujours frustrée de ne pas les avoir approchés ! Tant mieux. Ça fait rêver, ça fait écrire. J’ai presque envie de refaire une histoire en ces lieux, même si cela n’arrivera pas. » Céline Maltère est entrée dans la Maison Mantin en 2010 et a commencé à écrire Le cabinet du diable en 2015, après avoir effectué deux autres visites. L’écriture fut rapide, et, nous révèle-t-elle, elle ne s’est pas beaucoup documentée au sujet de Louis Mantin, se basant essentiellement sur le guide qu’a réalisé la conservatrice :

08_lokhale« C’était avant tout un travail d’imagination. Je n’ai pas demandé pour qu’on m’ouvre les lieux. C’est assez compliqué à effectuer et, finalement, tout réaliser de mémoire, c’est mieux. Ainsi j’ai pu rêver de la maison. J’avais des souvenirs des objets, mais pas de photos. Lorsque la conservatrice m’en a envoyé, j’ai modifié certains passages du texte afin de coller à la réalité. Certains détails m’avaient échappé, notamment concernant le rat-pirate ou la poupée-carmélite. Lorsqu’on a réalisé la couverture, on a demandé d’autres photographies en passant un accord : des exemplaires contre des documents. La conservatrice était ravie de notre idée et a tout de suite accepté de rédiger la partie documentaire du Cabinet du diable. Elle veut que la maison vive, inviter des artistes, des écrivains, des peintres, des comédiens… Cet été, une troupe animera les lieux. »

Céline Maltère ne pensait pas écrire un texte sur la maison Mantin, même si l’envie était présente. Seule écrivaine à contacter Jean-Pierre Favard au sujet de la collection LoKhaLe (d’habitude, c’est lui qui invite les auteurs à participer), elle a trouvé le meilleur des prétextes pour concevoir un roman à la fois régionaliste et fantastique. Nous nous demandons tout de même quelle est la part de vraie et de faux dans ce récit. « Tout ce qui est historique est vrai. Les lieux, les dates, sont conforment. Les personnages existent tout en n’existant pas. » Tout est là, mais Céline Maltère a réarrangé l’existence de ses protagonistes. Louis Mantin aurait pu ressembler à son fantôme, le couvent et la cathédrale existent, pourtant ce qui se passe à l’intérieur est différent. Céline Maltère avait l’intention de rencontrer des carmélites afin de coller le plus possible à la réalité. Peut-être le fera-t-elle pour un autre récit, nous avoue-t-elle… À ce sujet, nous avions quelques questions à lui poser :

Dans Le cabinet du diable nous discernons un désir, pourtant inexistant, de choquer les bien-pensants en ajoutant une petite, mais appréciable, couche de féminisme (par exemple), dans un ouvrage pourtant traité comme étant régionaliste. Les idées vieilles France de ce type de littérature sont définitivement exclues du Cabinet du diable, dont l’action se situe pourtant dans une ville emplie de catholiques bien-pensants. Le titre du livre peut outrer certaines personnes, et, de plus, Céline Maltère joue sur la norme à la manière de Louis Mantin. « Louis Mantin est en effet un personnage marginal, mystérieux, n’étant pas marié et ayant tout de même une relation… Je me suis même posé des questions au sujet d’une possible homosexualité, comme se le sont demandé mes personnages. Ceux-ci sont également marginaux. Je ne désirai pas choquer, que ce soit avec la religieuse lesbienne ou la figure du diable. Je n’aime pas que les choses soient trop lissent, car, dans la vie, rien ne l’est. Je ne pense pas que mon livre puisse poser de problème. Quant à mon diable, ce n’est pas Satan. Il est solennel mais pas effrayant. Mon diable, c’est celui qui dédouble, Diabolein, celui qui divise. » On pourrait croire, à tord que Céline Maltère diabolise la maison Mantin. « Ça peut être trompeur… » Elle ne fait que renouveler certaines figures que l’on retrouve en cet endroit, certains objets.

« J’ai toujours pensé que les objets avaient une vie faite de toute l’énergie que l’on peut mettre en eux. Que nos maisons sont un prolongement de nous-même », explique-t-elle. Le traitement de l’histoire n’est pas si horrifique que nous pourrions le penser. L’accueil des Moulinois lors de la soirée lecture organisée à la Maison Mantin (voir ci-dessus) fût très bon. « Cela leur a permis d’aborder la maison sous un nouvel éclairage », et cela ne l’a pas rendue plus sombre, seulement plus mystérieuse. Était-ce le mot d’ordre de Céline Maltère, surprendre et amener le lecteur vers une autre destination ? Sans aucun doute. « L’horrifique pour l’horrifique ne m’intéresse pas. J’écris des choses horribles naturellement, cela vient comme ça, sans que je le veuille. Je ne me rends compte qu’après la publication, avec les retours des lecteurs, que mes livres peuvent contenir de la violence, comme dans Corps glorieux. Cela me dépasse, ce n’est pas intentionnel. » Le cabinet du diable est une histoire contenant de l’humour. « Les personnages loufoques font sourire dans leurs répliques. La première partie est légère. On se croirait dans un cercle de détectives. » Le cabinet du diable est un livre bien construit, bien écrit.

09_montageCéline Maltère a voulu jouer au diable en créant des personnages s’étant toutefois imposés à elle. Et si elle s’est mise à la place de quelqu’un, c’est bien de Louis Mantin. « J’ai mis beaucoup de moi dans différents personnages, et plus dans celui-ci. » Sa prospérité post-mortem l’a fait rêver même si, quand elle écrit, elle ne pense pas à sa propre consécration. Elle écrit pour exorciser cette mort inévitable. « J’ai voulu faire de Louis Mantin un amoureux, un lettré, un passionné, un fantôme que l’on a envie de fréquenter, que l’on envierait presque. » Céline Maltère aime la culture religieuse tout en détestant l’usage extrémiste que l’on en fait. « La religion peut être quelque chose de beau pour l’imaginaire. J’aime les rites qui rassemblent, mais pas ceux qui rassemblent contre les autres. » Elle se fait l’héritière d’artistes ayant trouvé une poésie dans les symboles du divin ou de son contraire, tout en se moquant doucement des religieux. L’art doit-il être dissimulé ou révélé ? Céline Maltère et Louis Mantin révèlent leur imaginaire qu’à un petit cercle. « Je n’exhibe pas ce que j’aime. L’art est fait pour être montré, mais quand il appartient à une collection privée, cela peut être intimiste, cela peut ne faire plaisir qu’à nous-mêmes, contribuer à ce que l’on se sente bien. »

L’écriture de Céline Maltère se comprend en deux temps. « Une première couche est à la portée de tous. Puis j’aime cacher des choses entre les lignes tout en faisant en sorte que mon texte ne soit pas hermétique et incompréhensible. » J’ai décerné en cette auteure un fantastique qui fait à la fois un pied de nez à la norme, qui permet une recherche de vérités profondes sur l’au-delà, et qui ouvre la voie à tous les possibles, toutes les évasions. « Dans le fantastique, il faut qu’il y ait du bizarre. Qu’il y a une intrusion d’un phénomène étrange dans la réalité. Qu’un détail du quotidien se déforme. » Alors, qu’est-ce que Le cabinet du diable, si ce n’est une danse macabre ? Lorsque vous lirez la fin de ce livre, peut-être penseriez-vous, tout comme la fait l’auteure, au masque de la mort rouge d’Edgar Allan Poe… Certains types de scènes permettent de dramatiser et font exploser le fantastique. Vous découvrirez cela dans le dernier acte !

Le cabinet du diable, une critique du poulpe :

Ainsi, iI existe à Moulins, dans l’Allier, une maison qui resta figée dans l’oubli durant plus d’un siècle. Un oubli consenti qui préserva des ravages du temps la splendide villa bourgeoise. Cent ans après la mort de son propriétaire, alors qu’approche la date programmée de sa résurrection, la belle endormie reçoit la visite inattendue d’étranges noctambules, irrésistiblement attirés par son mystère. Quoi de commun entre Lisebeth Retamen, la carmélite téméraire, Hubert Lantier, le pirate bibliophile, Suarès, le poète extralucide, et Kariron-san, le Japonais aux membres de fer? Vous le saurez en explorant en leur compagnie l’étonnante demeure de Louis Mantin.

Pour clore ce volume, Maud Leyoudec, conservatrice du patrimoine, revient sur les circonstances qui l’ont amenée à participer à la restauration de la Maison Mantin, aventure historique et patrimoniale remarquable qu’elle évoque pour nous dans un témoignage inédit et passionnant, empreint de poésie. Parce qu’une histoire se déroule forcément quelque part et que cette fois-ci, ce sera à Moulins et pas ailleurs ! – Cf. La Clef d’Argent, pour lire un extrait ou d’autres critiques.

10_coverDans son prologue à l’ouvrage, Jean-Pierre Favard présente l’histoire de la ville de Moulins. Une pratique qui devient habituelle après sa visite commentée de Dole dans son livre Le fantôme du mur et de Pont-Saint-Esprit dans Les cercles de l’enfer de Laurent Mantese. C’est une ouverture « architecturale » nous permettant d’entrer rapidement dans le vif du sujet : la Maison. La quantité de documents que nous pouvons trouver dans ces livres sont toujours très appréciés. Et la postface de Maud Leyoudec est de toute beauté. Elle nous raconte ses impressions à l’ouverture de ce tombeau qu’était la maison Mantin avant la rénovation. Un instant que nous imaginons cérémonial. Magique. Telle une archéologue, elle arpente les collections, à moitié impressionnée, à moitié attristée par l’état de délabrement. Là encore, tous attachent une grande attention aux détails ornant cette fresque sur deux étages (plus un RDC). Louis Mantin semblait apprécier le burlesque. Avait-il le sens de l’humour ? Ses arrangements sont étranges. Il était soigneux. Possédait-il un sens du rangement qui nous dépasse, ou se contentait-il d’amasser ?

La maison semble ne plus lui appartenir. Le vernis de la civilisation s’est écaillé et un cadavre putride se décompose sous les assauts de la gangrène, du temps, des minuscules occupants. L’embellir est un travail pour les embaumeurs. Le maquillage maintient l’illusion d’une vie semblable à la nôtre. Ne nous trompons pas, c’est à un défunt que nous rendons visite. Les petits êtres empaillés de Louis Mantin se vengent de leurs agresseurs par le biais de leurs cousins, bien vivants. Et ces restaurations, nécessaires, rendent peut-être ce lieu plus glauque, puisque factice. Parce qu’elles réduisent l’accès à un petit écosystème qui, de toute façon, finira un jour par s’installer de nouveau dans cette opulence de belles textures. Vaniteuse, qu’est-ce que la maison Mantin, si ce n’est un crâne dans lequel nous pénétrons pour ne trouver qu’un vague reflet d’une époque stupide par son orientation ? Par son espoir d’une éternelle reconnaissance. Cette soif de connaissances et de respect qui étreint les plus riches d’entre nous. Louis Mantin pense au futur en se dévouant au passé. Pense aux avancées techniques tout en s’empreignant d’un état d’esprit qui n’a plus lieu d’être.

Par le biais de sa maison, il aura vécu plus longtemps que nous. Mais le Louis Mantin que nous adaptons à nos attraits, à nos expériences, est-ce bien lui ? Ou bien est-il un spectre créé de toutes pièces ? Une entité qui est, sans aucun doute, bien plus intéressante que l’original que nous aurions tendance à statufier. La maison est privilégiée. Son occupant n’était qu’un passeur comme il y en aura tant d’autres. C’est l’esprit humain, ses créations, que nous retrouvons. Vague simulacre de notre impérieuse envie de tromper la Mort. Donnez-nous des moyens, et nous tenterons, à jamais, de transcender notre existence. Maud Leyoudec nous parle de Gloire pour nous renseigner sur sa nature factice.

Notre époque n’est pas respectueuse de celles datant. Mais n’est-ce pas inhérent à toute phase de l’humanité ? La maison Mantin a été malmenée. Louis Mantin s’est nourri de ce qui restait des pillages d’antiques civilisations. Le passé se déforme sous nos mains à nous, les collectionneurs, les archivistes, pour qui il est impossible de comprendre les Origines. Nous sommes ceux qui pensent au passé, à ces trésors, mais aussi à la façon de les perpétuer, nous avec, tant qu’à faire. S’il y a bien quelque chose que nous aimons, que nous soignons, ce sont nos divertissements. Enlevez-les, et nous ne sommes plus que de vulgaires mourants méditant sur l’Après. De Louis Mantin, nous ne connaissons que son testament. Pourtant nous pouvons penser qu’il devait être un bon vivant. Pourquoi alors continuer de le figer, puisque tout, dans sa démarche, est empli de cette vie qu’il est bon de perpétuer ? Non pas dans sa forme putride, mais bien en gardant à l’esprit le but de son œuvre, qui est d’étonner le curieux. « La vie n’est qu’une fumisterie. Une comédie. Alors, ne pleurez pas ma mort. Préservez la joie, la vie. Celle-ci est la mienne. Lisez là, il est grand temps. Puis passons à autre chose, vous et moi ». Tels sont les mots de mon Louis Mantin à moi, pour qui, habituellement, je n’aurais d’affinité aucune.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

— Lamartine, Milly ou la terre natale. Citation de l’auteure.

La maison semble vivante pour notre auteure, comme pour la conservatrice de l’étrange musée… Suite à la postface relatant dans les détails la restauration et l’ouverture de la maison Mantin, il fut temps « d’attaquer » le texte, ma fascination étant excitée au point que je ne pu lâcher le livre. (Et oui, par chez nous, nous faisons les choses dans le désordre…) La maison que certains appellent la « Belle au bois dormant » a été remise au goût du jour. Mais qu’en est-il de l’aventure fictive qui se passe avant ces évènements ? Il nous tarde de découvrir ce petit roman signé Céline Maltère.

Ci-dessus, images éparses récupérées sur Edencash (pour les copyrights) provenant surement (pour la plupart) de l’auteure en personne. Inscrivez-vous sur le site pour en découvrir d’autres (accès réservé).

L’écriture de Céline Maltère est peu commune. Chaque petit paragraphe introductif est comme une micronouvelle bien montée trouvant sa suite dans le passage suivant. De courtes scènes, donc, comme fantasmées, nous laissant dans l’expectative. Si vous prenez le temps de lire les premières pages du livre, vous ne découvrirez pas une description classique du contexte de l’histoire. Vous vous questionnerez sur ces scènes qui en disent long sur les protagonistes que l’auteur transforme en curiosités non humaines. Des passages révélant également un décor mystique dans lequel nous nous fondons à la suite des personnages. La logique de cette mise en scène n’est propre qu’à ce seul récit, qui peut être dérangeant par sa forme, car éloigné des codes romanesques habituels.

La micronouvelle est un média permettant bien des choses, comme nous le disions. Parmi celles-ci se trouve la possibilité de concevoir tout un tas de décorum avec rapidité et élégance. Le poids des mots étant important dans ces arrangements où rien n’est délaissé. Les impressions qui se dégagent alors de chaque piécette ne laissent que peu de place au suggestif. C’est aussi une manière de faire transiter les extrêmes. De les juxtaposer afin de souligner toutes leurs différences : leurs personnalités dissemblables, ce que cela en dit sur le créateur du maelström… Ainsi, le visiteur attentif retiendra beaucoup de choses du placement de la large vitre entre le salon richement décoré de Louis Mantin et son bureau plus sobre et révélateur.

Une force obscure guidait Céline Maltère dans la rédaction de ce roman. C’est un peu comme si la maison Mantin était une personnification de son style dépareillé et pourtant élégant. C’est ainsi que des éléments historiques viennent se greffer dans la trame, la rendant plus tangible. Une chose commune pour les romans LoKhaLe. Tout comme l’apport de l’avatar d’un auteur ne pouvant résister à la tentation de pénétrer dans le monde qu’il ou elle a créé. L’Histoire n’est pas statique. Cette fiction est un récit d’aventures. Le passé se déforme au grès des conclusions que chacun de nous désire retenir. L’Histoire, même aussi justement apparentée aux faits réels, n’est qu’histoire. Les mystères du passé sont attirants, car nous nous y figurons. Cette curiosité attire l’être solitaire vers la maison hantée, belle endormie qui nous fait rêver.

Comme je l’ai énoncé dans cet article en partie dédié aux lieux hantés, une maison va sembler maudite pour deux raisons : un cadre propice à l’imagination et un fait étrange soulignant l’aspect fantomatique ou démoniaque d’un habitat empreint de légendes et de l’esprit de ceux qui y pénétrèrent… L’ancien propriétaire y est sûrement moins présent que ceux qui rapportent et déforment son existence. Que ces noctambules en quête de sensations désirant transgresser l’interdit (étant trop imprégné dans leur quotidien) en entrant dans un cadre surnaturel afin de percer ses mystères. Voir même, le grand Mystère. Un désir qui, habituellement, semble vain, mais qui prend toute son importance dans un récit fantastique propice à notre propre évasion.

Nous risquons également de nous laisser piéger par un artefact tout aussi tentateur que ladite maison : le livre. Louis Mantin, en personne, n’aurait pas résisté à la tentation d’inspecter de telles œuvres d’art. Comme ses dignes descendants, il aurait pénétré au sein d’un curieux bâtiment et son intérêt aurait été éveillé par l’équivalent d’un Cabinet du diable. Amateur de folklore, il tentait d’appréhender le long texte des Origines. De freiner la course du temps. De voyager au grès des époques. C’est ce que nous nous apprêtons à faire. Grâce à lui. La quête de Louis Mantin est elle achevée ou bien, tel un spectre, il continuera à errer pour l’éternité au sein de sa demeure ? Peut-être est-ce cela, son but : ne jamais avoir à subir les affres du temps.

Son désir est lourd de conséquences. Et notre fantôme ne ressemble guère au passe-murailles de Marcel Aymé tel qu’il nous a été décrit dans un précédent ouvrage… Les autres protagonistes sont tout aussi intéressants que ce vieux propriétaire. La première est une lesbienne s’étant fait none pour éviter le courroux de ses parents, choisissant sa prison dans une époque masculine où, quelque soit sont choix, elle aurait à souffrir de sa condition. Un parallèle fougueux à Louis Mantin et à sa philosophie peut être machiste, sa culture bourgeoise. Mais au sein d’un même individu, surtout aussi complexe que Louis Mantin, l’éducation affronte l’expérience. Un courant de pensée divergeant se créer alors en notre homme, le socialiste convaincu, ouvert d’esprit, qui se laissait convaincre par des idéaux en avances sur leur temps.

12_extraitLouis Mantin avait beau être catholique, il vivait dans le péché et ne s’en cachait pas. La référence à ses croyances religieuses permet à l’auteure de critiquer et corrompre à sa guise les préceptes de l’Église et de la Famille. Cette région de la France profonde aux traditions fort peu libertaires semblait propice à la fabrication d’une héroïne ne correspondant à aucun de nos critères sexistes. Qui d’entre nous pouvaient s’imaginer un tel tournant féministe en arrière-plan de ce roman aux allures régionaliste ? (vois l’interview ci-dessus) C’est tout simplement osé et magistral ! Nos personnages vont finir par se ressembler. Tous sont habités par la même fascination peu recommandable. Tous veulent redéfinir leurs existences dans la fascinante demeure, seul intérêt de leurs vies dénuées de sens.

Ce phénomène de hantise va donc s’insinuer dans un de ces Savanturiers que nous n’apercevons qu’en de rares occasions. Amateurs de l’Étrange sous toutes ses formes, les savanturiers, avec leurs dégaines bizarroïdes, leurs façons de parler bien peu actuelles, ont une culture occulte s’apparentant à celle du lecteur. À ce point du récit, nous entrons pleinement dans la fiction d’aventure qui nous happe autant par son fond que par sa forme à présent plus fluide. Chaque scène est caricaturale. Tout se déforme, tout prend les allures de rencontres épiques, grossissant dans l’imagination d’une narratrice qui entre au pays des merveilles. Céline Maltère transforme une expédition simpliste en une aventure pleine de rebondissements, de luttes acharnées… Un rêve éveillé.

Nous ne pouvons faire abstraction des références classiques ou burlesques. L’île aux pirates se confronte avec une modernisation de Melmoth, Arthur Conan Doyle rencontre Edgar Allan Poe, et la poésie parsème une bibliothèque à demi ésotérique qui n’aurait rien à envier à celle de Louis Mantin. Toutefois, la référence majeure n’est autre que le catalogue de curiosités du dit moulinois, figurant le voyageur du dimanche. Chose amusante dans cette histoire, le surnaturel entre rapidement dans la danse et ne laisse pas place au doute comme dans Le fantôme du mur, ou bien dans Pont-Saint-Esprit, les cercles de l’enfer. Les deux autres personnages sont un bien étrange poète et un japonais à l’allure inhumaine. Reclus, sans fortune, « éclopés » ils forment ce que l’auteure appelle un « cercle », dans lequel il vaut mieux s’introduire par une lecture peu recommandable…

Le cabinet du diable est une de ces beautés bien trop rares et peu recherchées qui mériterait que nous lui accordions une lecture passionnée. Pour cela, il faut avoir des affinités avec le fantastique. Toutefois, nul besoin de connaître ses codes. Le livre peut se lire telle une introduction au genre que l’on va appréhender différemment si l’on se laisse tenter. Différemment, si nous décidons d’arpenter les lieux de l’histoire. Le fantastique de Céline Maltère est à voir tel un genre privilégié qui ne s’ouvre pas au premier venu, mais à ceux voulant s’y initier. C’est un refus de la banalité qui s’oppose à nombre de bien-pensants s’imaginant les lecteurs tels nombre de grotesques ménagères superstitieuses que nous autres fuyons.

Ou bien, tels des déterreurs de cadavres… Louis Mantin est notre victime. La victime de l’ignorance bête et méchante de ceux prônant l’oubli de ce personnage haut en couleur, la victime de ceux cherchant à perpétuer sa mémoire tout en la réadaptant. Ce Louis Mantin n’a pas dit son dernier mot. Ce roman, scindé en trois parties distinctes, nous présente l’extérieur de la bâtisse du point de vue d’une néophyte. L’intérieur se devait donc d’être décrit par le propriétaire, car après tout ce suspense, il est temps d’atteindre le point culminant : la visite guidée. Et pas celle d’un guide de musée, non. Celle d’un fantôme abordant son œuvre d’une manière très personnelle et funèbre. Car Louis Mantin se désole de la décadence de son temps, de l’homme.

Le monologue d’un fantôme, c’est la mort qui s’oppose à la vie. Mais Louis Mantin prend vie. Il n’est plus ce haut personnage présenté dans un court article sur le site du musée. C’est un être romancé et embelli. Et l’Histoire ne nous ennuie pas, car elle nous est contée par un témoin. Celui-ci n’est pas n’importe qui, et sa présentation, dans le court extrait en image que vous avez passé, en dit long sur sa personnalité et sur son déni du conformisme. Ce qui suit corrobore ce que nous savons de son envie d’éternité. Vanité du poète torturé. La nostalgie d’un temps magique où se côtoyaient amour et richesse emplit ce chapitre, avant que ne s’introduisent hommes, animaux, objets et fantômes, qui semblent se contorsionner dans un jardin des délices n’ayant rien à envier aux scènes du second roman LoKhaLe écrit par Laurent Mantese.

13_peluchesPourtant là, la joie et l’humour remplacent la peur et le morbide tandis que Céline Maltère décrit un sabbat de tous les diables. La vision européenne de la mort et des démons se mêle à celle plus joyeuse de l’Asie, et plus particulièrement du Japon. Le cabinet du diable n’a rien d’horrifique. C’est une ode à la dangereuse liberté qui ne peut s’atteindre que d’une ultime façon pour l’esprit en délire. Pour le fou en devenir. C’est une récompense pour le petit démon qui sommeille en nous. Là encore, par son traitement, Céline Maltère déboussole. Elle ne nous offre pas ce à quoi nous nous attendions. Son roman n’a rien d’une lugubre histoire de revenant. Celui qui, comme les protagonistes, cherche le frisson, ne va pas en revenir…

Bref, les apparences sont trompeuses. Et Le cabinet du diable est, de loin, mon LoKhaLe favori. Nul ne peut se soustraire à cette toute nouvelle tentation : celle de se procurer sans plus tarder les autres divaguassions de Céline Maltère. Si son univers semble figé, il présente toutefois tant d’animations qu’il n’est plus possible de percevoir la maison Mantin comme nous le firent à notre arrivée. C’est certes un lieu respectable et froid. En façade. Il y a bien longtemps que ce musée a troqué son aspect blafard pour y abriter des fêtes et de joyeuses commémorations. Si, dans ce livre, la vanité est à l’honneur, alors n’oublions pas l’origine de ce courant : la danse macabre où vivants et morts se côtoient en oubliant leur condition.

C’est parce que l’homme est seul qu’il a si tristement besoin de symbole. — Le dernier crâne de monsieur de Sade, Jacques Chessex (citation choisie par l’auteure).

À bientôt pour de nouvelles chroniques, sur l’Antre du Poulpe.

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14_clefPoulpy.

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Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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3 commentaires pour Céline Maltère, Le cabinet du diable

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