Patrice Dupuis, Le voyage des enfants perdus

Le voyage des enfants perdus
ou Le joueur de flûte avant l’orage

un recueil de Patrice Dupuis aux éditions la Clef d’Argent

« L’un comme l’autre sont grands et chauves ; ils portent tous les deux l’uniforme, mais des uniformes différents. La ressemblance s’arrête là. Peter est plutôt rond et a la cinquantaine bien sonnée ; Lafayete, vingt ans de moins, est plutôt du genre athlétique. L’un est Blanc, l’autre Noir. Ça ne les a pas empêchés de devenir des potes… Pensez ! Trois ans passés ensemble dans le corridor de la mort, ça crée des liens. Bien sûr, ils n’étaient pas du même côté des barreaux, mais quand même, à se fréquenter tous les jours, ça crée des liens, c’est humain. L’amitié, c’est comme une balle sur un champ de bataille : elle se fout bien de la couleur de peau pour choisir son homme, et quand elle vous fait péter les tripes, le sang pisse toujours rouge. »

Des enfants traçant leur chemin dans les montagnes andines ; un homme d’un autre siècle qui raconte froidement le supplice d’une fillette ; un couple assis dans un cimetière qui évoque la mémoire de personnages illustres ayant marqué l’histoire d’une bien étrange façon ; ou bien un condamné à mort qu’on n’exécute qu’à moitié… Tels sont les protagonistes de ces nouvelles placées sous le signe des rigueurs de l’hiver et des orages d’été. Mais quoi qu’en dise l’auteur, la foudre, finalement, ne frappe jamais tout à fait par hasard… – cf. La Clef d’Argent (pour le commander, lire un extrait et d’autres critiques).

01_coverPatrice Dupuis est né en 1965. Il a publié trois recueils de poésie aux éditions Encres vives : Escales (2008), À pas perdus (2008), Khôl et encre de Chine (2009). – cf. La Clef d’Argent. Ces autres recueils chez le même éditeur, Dans le désert et sous la lune ; Le guetteur de sémaphore ; Murmure de soupirail + un dessin pour une carte postale.

Sur ce blog : Une de ses nouvelles est présente dans l’anthologie Chemin de fer et de mort, chroniqué prochainement. Une critique de Murmure de soupirail, son avant-dernier recueil, agrémenté d’une interview datant de 2014, est à cette adresse. Un extrait ci-dessous :

« Dans mes livres il y a toujours un fond de quête de soi, d’identité. Je tente de retranscrire ce caractère d’incommunicabilité qu’il peut y avoir entre les êtres. La nature de nos rapports avec l’autre peut nous échapper, devenir incompréhensible. […] J’aime la base du fantastique : lorsque nous avons un pied dans la réalité qui, tout à coup, se transforme. On ne sait comment. Dans mes travaux de peinture, nous retrouvons cette transgression, cette seconde dimension figurative tirant vers le surréalisme. » – Patrice Dupuis.

Patrice Dupuis est un auteur discret. Nous le savons peintre et sculpteur sur bois, photographe et voyageur. En tant qu’enseignant en philosophie, il s’est rendu sur tout les continents, ce qui l’a amené à explorer des contrées reculées, à découvrir des paysages sauvages et des cultures improbables. Il a vécu trois ans en Inde, ce qui fût pour lui un dépaysement total. « L’extrême orient est en décalage par rapport à nous. On ne s’en aperçoit pas tout de suite, mais c’est parfois pesant. L’Inde est un pays fascinant par son étrangeté. » Le Pérou est l’un des pays qu’il a préférés. Cette fois, il nous y entraine. Dans l’année, nous ne pouvons rencontrer qu’une seule fois Patrice Dupuis : à Damparis, pour le salon Texte et Bulle. En 2016, nous avons eu l’occasion de le questionner à propos de ce livre, Le voyage des enfants perdus. C’est à la suite.

Le voyage des enfants perdus

Depuis le temps, vous devez connaître mon amour pour les textes de Patrice Dupuis, cet artiste, ce poète, remarquable tant par son humanisme que par sa façon d’allier douleur et plaisir dans des chefs d’œuvres aux multiples facettes. Le voyage des enfants perdus est l’un d’entre eux. Le dépaysement est total. Le fantastique, l’horreur et, finalement, la mort, teintent la vie des protagonistes de ces nouvelles moins sombres et plus dédiées au passé que celles des précédents volumes. C’est un court recueil, de courtes nouvelles, car au lieu de trop en faire, trop en dire, autant suggérer. L’effet n’est que plus poignant. Dramatique et parfois comique. Patrice Dupuis aligne ici des tranches de vie éphémères. Il s’incruste dans la peau de ses personnages complexes. Il parvient à nous emporter loin, que ce soit dans des paysages exotiques ou dans les recoins de notre subconscient. Il nous parle, nous éveille, se dévoile quelque peu et distord les esprits afin d’en recueillir toutes les nuances.

Patrice Dupuis a une écriture sensuelle, complexe et néanmoins fluide. Nous ne lisons pas de simples fictions d’aventures, mais bien des poèmes critiques et sensés, symboliques, qui heurtent notre sensibilité. Mais ils ne s’adaptent pas à tous les publics. Sombres, pervers, ils n’ont rien d’innocents. Ils sont même trop tangibles pour le poète classique. Sûrement pas assez calamiteux pour l’académicien. Et peut-être trop beaux pour ceux que la passion ne touche pas. Ces histoires, nous les lisons vite. Nous découvrons un autre monde, une autre culture, qui n’a pas la même signification selon notre vécu. On ne peut pleinement appréhender ses textes que, lors d’un précédent article, j’avais qualifiés de métaphoriques, sibyllins, et trompeurs. On ne peut rester qu’aux portes de la clef d’argent pour interpréter les visions fugaces d’univers intangibles, oniriques. On peut pourtant remettre en questions nos acquis.

Qui dit nouvelles, dit personnages excentrés ayant, grâce à leur solitude, pris assez de distance pour appréhender les liens unissant l’humanité. La société (avais-je avancé précédemment) est un micro-univers dénué de plaisir et peuplé de déshérités. Elle déteint sur les gens, conçoit des psychoses, déforme passé et futur. La description de cette perversion se retrouve dans certains récits de Patrice Dupuis. « Est intrinsèque à sa vision, non hautaine mais peinée, d’un monde ignorant et malsain. » Patrice Dupuis nous présente de nouvelles conceptions d’un univers bien plus vaste que celui dans lequel notre corps et notre esprit sont enfermés. « Ce qui compte, c’est de fournir une nouvelle expérience, de repousser les frontières. Le lecteur est entraîné vers une destination éloignée des eaux littéraires dans lequel il nage. Il quitte le parcourt habituel, se mêle à une autre réalité » (cf. Chemins de fer et de mort).

Ce que nous nous apprêtions à partager avec lui peut aussi faire naître de l’appréhension. C’est là tout le but de sa méditation sur les vanités de la vie. Patrice Dupuis nous initie à d’autres cultures, moins populaires et propres à notre éducation. Cela peut nous bercer, nous faire retourner en enfance, mais le voyage peut aussi faire peur. Nous pouvons nous perdre. Et l’homme n’est guère facile à cerner. S’il est l’un de mes écrivains contemporains favoris, c’est un peu parce qu’il nous étonnera toujours par ses excursions et ses phantasmes toujours différents. C’est également à cause de son éducation éloignée de la mienne. Grand lecteur, ses références ouvrent sur de nouvelles perspectives littéraires. Alors, que penser de sa citation, fort bien connue, introduisant ses récits dédiés aux souvenirs :

                              N’est pas mort ce qui éternellement repose,
               Et dans les longues éternités même la mort peut mourir.

H.P. Lovecraft, notre maître. À mon sens, le plus grand écrivain que la Terre a porté. Il y a de quoi se réjouir d’une telle lecture… Mais quelle est la raison de ce clin d’œil à la Clef d’Argent ? Lovecraft est peut-être un auteur trop populaire et à la mode pour Patrice Dupuis, du moins sous certains aspects. Car Lovecraft aussi était un poète. C’est une facette que l’on aurait tendance à oublier pour ne préserver que son Mythe. N’est pas mort ce qui éternellement repose, car nos histoires perdurent. Nous vivons à travers elles. Peut-être d’une autre manière, car nous réinterprétons en fonction de nos idéaux. Dans un tout autre livre que celui-ci, nous penserions lire de simples pamphlets copiant le style d’un écrivain déjà trop abordé. Seulement, l’aspect du recueil nous détrompe.

02_livresLa photo de ce joueur de flûte illustre l’un des textes. Le ciel est bleu, le paysage est calme, mais on nous promet un orage. Il arrivera, c’est indéniable, tôt où tard. Il a stigmatisé le sol, les esprits, mais nous apprenons à vivre avec. Cette fatalité, nous ne pouvons l’occulter. Le malheur frappera. L’image est magnifique. Les couleurs sont sublimes. C’est un souvenir d’une escale magique qu’a faite notre artiste, arpentant le monde d’une manière peu traditionnelle. L’homme est seul dans ce décor. Du moins en apparence. Il est lié à un autre, invisible, mais présent. Le photographe. Les destins croisés des protagonistes ne sont pas différents. Ils ont beau vivre des vies dissemblables, ils sont néanmoins unis. « Interconnectés », disais-je lors d’une précédente chronique. Et c’est ce que je vous propose de découvrir…

L’explication de Patrice Dupuis :

« Cette photo du joueur de flute, c’est le genre de photo qu’il est extrêmement rare de prendre car tout est une question de chance. » Une image similaire se trouve dans son recueil de poèmes, Itinéraires. Un moinillon dans un temple bouddhiste, en Inde, lui est apparu d’une façon tout aussi incongrue. Le contexte est réel. Patrice Dupuis n’a jamais su qui était le joueur de flute. Il n’a pu lui parler. « Un précipice se trouvait entre nous. Cela a en quelque sorte planté une situation. Après, j’en ai fait une histoire imaginaire. »

Patrice Dupuis cite régulièrement des écrivains ou des poètes. Quels rapports ont-ils sur ces histoires, et plus particulièrement sur celles de son dernier recueil ? Voici sa réponse : « Il m’arrive de piocher ici et là, non pour trouver de l’inspiration, mais parce que certaines situations me font penser à certains écrits. Certains contextes font échos à certains auteurs. J’aime établir un lien, non pas de filiation, mais faire un clin d’œil à quelques artistes que j’apprécie. Il est structurant pour notre imaginaire d’avoir des références d’écrivains, de poètes, de philosophes, extérieurs ayant vécu à différentes époques pour ne pas s’enfermer sur soi-même. » Ces écrivains ne sont donc pas toujours de la même école. Patrice Dupuis a des gouts assez hétéroclites et aime particulièrement la noirceur de l’imaginaire d’H.P. Lovecraft. « Pourtant, dans cette citation, il n’enferme pas la mort sur elle-même. Paradoxalement, on dirait qu’elle ouvre sur une forme d’espoir. Ce qui est mort est encore vivant. Les morts continuent à vivre à travers nous, c’est le propre de l’Histoire, de la mémoire : la transmission. Comme dirait un philosophe sophiste, lire c’est faire commerce avec les morts. Ceci est le point d’ancrage de toutes les nouvelles qui suivent. »

« Placer un contexte historique, c’est faire revivre le passé. C’est montrer qu’il n’y a pas de disparition véritable. » Pourtant ce livre ne parle que de disparitions. « C’est une façon de conjurer le sort que se dire qu’une chose survit au-delà de notre mort physique. Une substance ne disparaît pas, même si l’on ne croit pas à l’au-delà. » Dans son avant-dernier recueil, Patrice Dupuis nous parle peinture. Cette fois, il nous parle Histoire. Est-ce l’Histoire qui l’a influencé ? « La culture nous imprègne. Elle a avant tout une histoire, un fondement, elle se constitue au fil du temps. Murmures de soupirail fait avant tout référence aux arts, mais aussi à l’Histoire puisqu’une nouvelle se situe durant la Seconde Guerre mondiale. On y comprend que le mode d’expression par excellence, c’est l’expression artistique. Cela survit bien plus que le mode d’expression rationnelle tendant à vouloir intellectualiser et qui, finalement, ne révèle pas ce que pourrait être l’Homme. » Certains symboles passent par nos filtres, c’est ce qui est démontré dans ce livre.

« Même si l’on a des racines culturelles, on est quand même en décalage par rapport à l’Histoire au sens de la discipline. Décontextualiser et se projeter, non pas dans l’espace, mais dans le temps, est ce qui a fait que nous sommes tels que nous sommes aujourd’hui au sens collectif. C’est pour ça que l’Histoire m’intéresse. Cela permet de faire dériver l’imaginaire. » Patrice Dupuis, le voyageur, s’est souvent imprégné de cultures qui n’étaient pas la sienne par sa naissance. « Il reste toujours quelque chose de nos voyages, une certaine forme de relationnel, de nostalgie. On vit toujours dans le passé, même si on se projette dans l’avenir. Quand on a vécu assez longtemps dans un autre pays que le sien, on a un autre rapport, non pas à l’humanité, mais au monde. Voyager, c’est un prétexte à l’imaginaire. »

Les nouvelles :

En ouvrant le livre, nous tombons sur un prologue. Le recueil n’est pas comme les autres. Enfin si, c’est du pur Dupuis, non du pur KholekTh (du nom de la collection des contes et nouvelles étranges et fantastiques). Ces histoires sont inédites et conçues pour être lues ainsi, dans cet ordre, sous cet improbable format. « J’essaie de former une unité entre chaque nouvelle », nous avoua Patrice Dupuis en 2014. C’est un exercice de style tout à son honneur. Sa particularité impossible à reproduire. Perfectionniste, il dit travailler énormément son style et soigne les détails. Ses œuvres sont courtes, longues à paraître, donc précieuses. S’il ne dévoile qu’une infime portion de ses réalisations, alors nous ne pouvons que rêver de ce qu’il garde pour lui seul, dans l’intimité de son atelier.

Son prologue est romancé. Comme je vous l’ai dit, Patrice Dupuis a une culture classique qu’il cite et dont il s’inspire à sa manière. Difficile donc de le suivre lorsqu’il nous manque des références. Seulement, ces nouvelles ne sont pas si confidentielles que nous pourrions le penser. À nous de faire preuve de réflexion, de curiosité, afin de tenter une expérience plus riche encore. Les impressions surgissant de ses récits, par contre, ne peuvent s’appréhender uniquement par la lecture. Il faut voyager, vivre, avoir un aperçu d’immensité. Patrice Dupuis est allé plus loin que nous ne le pourrons jamais. Il a arpenté les sommets des Andes. Il a tenté plusieurs modes de vie, c’est passionné pour plusieurs philosophies. Un gouffre se trouve entre lui et nous. Une « incompréhension », dirait-il.

Une aura de mystère entoure ses livres, entoure la figure impérieuse et joyeuse que nous apercevons sur la couverture. Le prologue est l’histoire de cette rencontre absurde. Plus absurdes encore sont les images suivantes. Patrice Dupuis les grave dans nos esprits à tel point que nous pouvons les visualiser nettement. L’artiste et le voyageur accompagnent l’auteur, transcendent le support. Le voyage des enfants perdus, nous expliquent-ils, est une quête initiatique entreprise par une tribu ayant réellement existé. C’est un mythe qui pose les bases du récit. Celui retransmis par les Tiahuanacos. Vous pouvez découvrir leurs histoires sur ce le net, ou bien sa symbolique dans ce livre, qui vous la transmet afin de reculer l’échéance de son oubli. Ou pas. Puisque tout se déforme, avec le temps…

La transmission du souvenir connait ses limites. Tout est condamné à disparaitre, cela malgré nos efforts, nos cérémonials, nos réalisations, la chance, ou que sais-je encore. C’est un triste constat menant à de nombreuses élucubrations. Pour certain, le futur doit se mériter par une quête le mettant en péril. On recule le jour fatidique, on l’invoque également. Comprendre les mystères de la Mort est trop tentant. Nous jouons et rions de la mort, soit en l’occultant, soit en l’acceptant sans crainte. Nous ne vivons plus au jour le jour. Du coup, notre vie semble dénuée de sens, car sa valeur ne s’apprend que par le danger. Patrice Dupuis l’a appréhendé. Il a également été témoin de mystères trop anciens pour être déchiffrés. Peu à peu, c’est la mémoire de l’homme qui s’efface. Celles de populations exploitées que l’on dénigre ou de personnes noyées par la masse. Il ne restera plus que la puanteur d’une civilisation pleine de non-sens, vaniteuse, condamnée.

03_itinerairesNous ne pesons rien dans l’immensité de l’univers… À nous de relativiser face à ce constat, nous dit-on. Les premières pages du livre vous attendent à cette adresse. Vous pouvez ainsi développer la question… Ci-dessus, une image tirée d’Itinéraires, sous-titré déchets d’œuvre. Un ouvrage autoédité aux éditions Encres Vives comportant des poèmes initialement scindées en deux fascicules et huit photographies de l’artiste (plus d’info sur leur site).

L’explication de Patrice Dupuis :

Patrice Dupuis aime développer trois nouvelles, un prologue, plus un épilogue, dans chacun de ses recueils. C’est très équilibré, car « il faut nourrir son imaginaire avec parcimonie pour en faire ressortir la substance essentielle. » Sa première histoire est l’élément déclencheur des autres, nous révèle-t-il. Elle influencera toujours celles qui suivront. La première nouvelle de ce recueil, sous-titrée Conte de Noël, a été écrite au mois de décembre dernier. « J’ai voulu faire un petit pastiche sur l’atmosphère de Noël. » Cette nouvelle est la plus drôle du volume (selon Poulpy), surement parce qu’elle prend cette « magie » et cette joie hivernale en contre-pied.

Patrice Dupuis tente d’autres formes d’écritures afin de s’adapter à différents contextes. « Pour tout auteur, le livre le plus important est le dernier. Jusqu’au moment où le dernier sera vraiment le dernier. » L’impression qui ressort de chacun de ces livres est très différente. Murmures de soupirail, par exemple, nous met en rogne contre l’humanité. Le voyage des enfants perdus nous donne envie de le partager, de démontrer en quoi le livre est drôle, même si cela n’est pas possible… On ne peut pas, comme dans le précédent volume, qualifier les nouvelles de fantastiques. « Dans un sens existentiel, on ne peut pas dire qu’elles sont absurdes, car il y a une forme de rationalité. Pourtant cela montre la vanité de toute existence, donc cette absurdité existe. »

Le jugement de Dieu (Conte de Noël)

Cette nouvelle tire son titre d’une forme de procès : l’ordalie, « consistant à soumettre les plaidants à une épreuve dont l’issue, déterminée par Dieu, désigne la personne bien-fondée » (cf. Wikipedia). Ce conte de Noël fortement inspiré des poèmes de Victor Hugo peut s’appréhender comme une critique du système judiciaire. Cela peut dénoncer l’impact du christianisme dans nos pratiques faussement laïques. Le cérémonial est au centre des procès où les juges sont glorifiés par tant de symboles cléricaux. La justice, apportée par la religion, ne peut s’absoudre de ses origines. Le catholicisme est intrinsèque à notre société. Miroirs déformés de notre passé, les procès sont tant de scènes où le jugement équivaut à celui de Dieu et de ses messagers. On condamne bibliquement, d’une manière moins fanatique qu’au moyen-âge, en gardant cet aspect théâtral, dramatique, très souvent injuste.

On ne peut rendre justice qu’en enfreignant la loi, car le système est corrompu. Ce n’est pas une découverte récente. C’est justement parce que ses bases proviennent d’un fanatisme orchestré par les puissants que le système ne peut se passer des symboles d’un pouvoir invisible et tout puissant. Ce pouvoir prend de nombreuses formes toujours acceptées en fonction de l’état d’esprit d’une époque. Le même symbolisme malléable se transmet de génération en génération, jusqu’à ce qu’il perde tout son sens. La « prosécution » sera toujours synonyme de domination. On ne craint plus Dieu, mais un état policier au pouvoir similaire. On craint le roi. De l’ordalie provient une quantité d’expressions. Pourtant, qui se souvient de leur signification ? Le vocabulaire religieux, administratif, judiciaire n’est compréhensible que par les membres d’une d’une caste privilégiée. Celle-ci possède donc le pouvoir des mots.

Le christianisme a fondé notre langage qui se complexifie. Ignares devant la parole inintelligible du juge, nous ne pouvons que nous plier à une peine qui nous dépasse. Réduits comme nous le sommes face à son trône, nous n’avons plus aucune emprise sur notre vie. Nous sommes à la merci des puissants qu’il représente. Il est leur envoyé. Ce n’est pas une personne. Ce n’est pas un acteur. C’est la personnification de son intransigeant travail. La justice n’est pas une affaire d’homme. Les riches ont forgé notre philosophie, nos notions de bien et de mal. Pour eux, nous n’appartenons pas au même monde. Ils sont au stade supérieur, ça ne se partage pas. Ce qui nous parait plein de sens ne l’est que pour nous. Les Occidentaux vivant dans les ruines du monde féodal ne réagissent pas de la même façon qu’un étranger qui s’offusquerait de notre logique insensée. En écoutant l’histoire de leur culture, nous aurions parfois la même réaction.

Certaines pratiques nous échappent, nous paraissent grossières, stupides. Mais ne sommes-nous pas des étrangers dans notre propre pays, nous qui ne pouvons qu’avoir horreur de la barbarie de nos ancêtres ? Qu’est-ce que cela dit sur nous ? Que nous sommes condamnés à errer dans cet obscurantisme formé par les classes sociales supérieures, celles dont Victor Hugo avait tant horreur ? Nous sommes tous barbares. Le concept même de justice est donc perfide, car il est relatif. Pourtant, si nous souhaitons préserver un semblant de cohérence chez un peuple, nous ne pouvons nous en passer. Cela au risque de corrompre et d’aliéner, de grès ou de force, les civilisations voisines. Car notre justice ne s’applique qu’à nous, les dominés, les exploités, les esclaves du système. Citations choisies par l’auteur :

          Grattez le juge, vous trouverez le bourreau. – Victor Hugo.
+ Un extrait de
La ballade des pendus de François Villon.

Cette nouvelle est, tout comme le poème cité ci-dessus, un appel à la compassion et un rappel de notre passé, de nos morts que nous devrons rejoindre. Souvenons-nous que nous allons mourir. Que le jugement des vivants nous suivra dans la tombe. Qu’il deviendra de plus en plus intransigeant à mesure que les siècles passent. Quel souvenir voudrions-nous qu’ils aient de nous ? Mais qu’importe notre vision de la justice. C’est la leur qui décidera de son bien-fondé. Et pas du nôtre, finalement. La politique de notre époque sera la seule chose dont on se souviendra. Le mort est dépersonnifié, rattaché à sa classe. Il ne figure que la moralité à tirer de la restructuration du monde. Pauvres et riches sont alors unis face à la mort, pour le meilleur et le pire. Ne tirons pas de conclusions hâtives vis-à-vis d’un peuple que nous ne connaissons qu’au travers du récit de leurs vainqueurs.

Dans ce récit, Patrice Dupuis montre à quel point nos croyances peuvent faire de nous d’affreux meurtriers, fanatiques, capables du pire sous couvert d’une justice. Son récit est froid, son vocabulaire est ancien, rude. C’est celui d’un homme de la bonne société pour qui la notion d’intransigeance n’existe pas. Il est la justice de son temps, cruelle, aveugle. Son mode de pensée est pourtant tout ce qu’il y a de plus normal pour la société du quatorzième siècle. À nous, elle parait absurde et glauque. Son sexe et sa caste font de lui une personne respectable. Torturer une enfant est, pour les siens, la preuve de ce fait. Les hommes sont des monstres qui s’ignorent, qui agissent en toute impunité sans avoir à craindre la punition. Leur enfer divin est peut-être la représentation du dégoût d’eux-mêmes, ou bien un prétexte pour renforcer leur autorité et perpétuer leurs atrocités.

Cette nouvelle aura de quoi retourner le lecteur. Le dégoûter au plus haut point. Ce n’est pas la première fois que Patrice Dupuis ne néglige aucun détail dans une nouvelle pour faire naître l’horreur. Dans Bleu falaise, il avait utilisé ce procédé pour expliquer les violents effets de la paranoïa sur les esprits faibles, étroits, engoncés dans un costume mondain qui ne leur permet de démontrer leur sauvagerie que sur les pauvres ayant le malheur de croiser leur route. C’est l’hystérie collective incitée par le gouvernement ou l’Église qui nous fait replonger dans un état bestial. Quoi que l’on fasse, quelle que soit notre élévation culturelle ou notre bonté, il se trouvera toujours un individu stupide et agressif qui, mêlé à d’autres, détruira la paix que l’on s’est évertué à créer. Ici, ce sont les malheurs dus à la pauvreté d’une population qui sont attribués à une victime. Et la moquerie de cet état de fait vous arrachera sûrement un sourire. Patrice Dupuis fait, parfois, dans l’humour noir. Et c’est très drôle !

La vie très exacte et très édifiante d’Alibert de Thuringe
ou Victor le Bienheureux

Nous retournons dans le présent, continuons la lecture de ce memeto mori aux allures religieuses dans un lieu propre à ce type de récit : le cimetière du Père-Lachaise. Nous allons découvrir des personnages aux étranges destins. Nous passons de l’absurde au grotesque dans cette nouvelle qui n’a l’allure fantastique que nous voulons bien lui donner. Cette histoire, comme la précédente, est tout à fait plausible, quoique bizarroïde. Victor le Bienheureux a-t-il existé ? Oui. Mais sa pierre tombale fait de lui un tout autre homme. C’est une pseudo-histoire s’ouvrant avec ses lignes de François Rabelais, mouillant, lui aussi, dans l’improbable et l’impossible : « Croyez-le, si vous voulez ; si ne voulez, allez y voir. Car la réalité se mélange, là encore, avec les commérages. Vous verrez que les tournures choisies par Patrice Dupuis sont propres à ce type d’histoire bien particulière. Il cite également l’Ode à Priape d’Alexis Piron, pour alléger encore un peu le ton.

04_photoCi-dessus, Patrice Dupuis en 2014 au salon texte et bulle, et en 2016, avec sa jolie chemise assortie à l’un de ses livres ! D’autres photos et interviews vous seront servies dans les prochaines semaines.

Car si son précédent recueil avait de quoi nous déprimer, celui-ci est bien plus léger, malgré son thème. L’Ode est un poème érotique où les drames chevaleresques sont moqués, les morts vertueuses tournées en ridicules. C’est vrai que Patrice Dupuis n’en a que faire des grandes envolées lyriques. Où bien il ne les utilise pas d’une façon classique. Il ne met en scène que ce que les adeptes de la moralité ne sauraient tolérer. Son texte est assez érotique, mais pas de la façon dont nous pourrions le penser. On se moque de la mort, de toutes choses sordides tournant autour, pour rappeler les bienfaits de la vie. Il serait idiot de ne pas en profiter tant que nous le pouvons. De toujours vivre en pensant au futur et à notre fin, car celle-ci arrivera. Mieux vaut, comme certains héros, profiter et mourir jeune, que rester vénérable et passer à côté de la vie uniquement pour se préserver le plus longtemps possible. Cette quête est vaine. Vaniteuse.

La privation est une constante chrétienne qui a fait des ravages. Qui continue de nous punir, même aujourd’hui, où la philosophie du plus méritant n’est que trop implantée. Nous ne vivons pas pour nous, mais pour les ancêtres. Nous nous restreignons dans l’espoir de profiter d’une retraite, alors que la fatigue nous aura rejoint d’ici là. Nous sommes tous les moines de l’église gouvernementale, et cela depuis bien longtemps. Cela a pourtant empiré à certaines époques, quoi qu’on en dise. Dans celles où l’on ne pouvait se découvrir, mais aussi dans celles où l’on ne peut plus se déplacer, faute de moyens. On ne peut découvrir. Prenons donc l’érotisme ou la pornographie, par exemple. Elle est omnisciente, subliminale dans notre siècle que l’on pourrait comparer à la Rome décadente. Et pourtant, elle ne nous relaie qu’à des produits de plaisir : la pression est énorme.

Il n’y a plus ce romantisme ou/et cette épopée qui accompagne les relations. Il n’y a plus de magie. On ne fait que consommer. A-t-on vraiment évolué en ne faisant plus montre de pudeur ? Ou bien avons-nous banalisé le sexe ? Patrice Dupuis nous a déjà partagé quelques phantasmes qui peuvent mettre mal à l’aise après le récit vengeur et glauque que nous avons lu précédemment. Il nous choque, et cela, c’est ce que le lecteur blasé attend souvent. Car nous en avons marre des dictats. La société a aussi banalisé la mort. Plus d’Éros, plus de Thanatos. Comme le narrateur, nous ne souhaitons plus respecter la mort dans le deuil. Nous aimerions fêter la vie de nos disparus, non les regretter et, forcément, s’attrister. Puis ne plus en parler pour ne pas mettre mal à l’aise. En tant que vivant, nous ne voudrions pas que nos survivants soient saoulés de l’ambiance pesante de notre enterrement. Dans ces cérémonials, il faut feinter la tristesse, commémorer en bon chrétien, même si nous ne le sommes pas.

La mort doit être glauque, l’opposé de la vie : c’est la morne. On n’en parle pas. On l’enterre loin de nous, comme si elle n’existait pas, qu’elle ne nous touchait pas. Car si l’on venait à se souvenir de notre finalité, on ne se vouerait pas entièrement aux autres par le biais de notre travail. Nous sommes peu à croire en un mérite post-mortem. En quelque sorte, nous sommes tout aussi vaniteux que nos ennemis. Bannir amour et mort, c’est obligatoire afin de maintenir notre rythme de vie. Il faut que la normalité ait le dessus. Notre philosophie Française-catholique, donc. Les funérariums ne sont pas différents des tribunaux. Ce ne sont que des chapelles malsaines où l’on cache la mort. Où l’on dénature les morts. Nous les transformons en marbre. Ils sont intouchables. Comme s’ils avaient tous eu la même figure parfaite. Nous ne sommes pas en Amérique latine, nous ne savons pas fêter. Nos hommages sont vides, affreux pour ceux n’approuvant pas les codes de la société occidentale, vénale et policés.

Patrice Dupuis s’insurge dans ce dialogue ou la conscience se dispute avec le désir. L’un ne va pourtant pas sans l’autre, dirait Freud. Il serait de ceux qui trouvent un désir refoulé dans la mort. Ce que l’interdit ne rend que plus bandant. La morale est créatrice de son contraire. Les deux s’attisent, se complètent. Les opposés ont tendance à s’assembler. Ainsi, le hasard fait naître de drôles de choses. Dans notre visite du cimetière, nous nous rendons sur la tombe d’un héros devenu, par sa statue, un symbole de virilité totalement inattendu… Nous allons également découvrir la vie de Saint Allibert, décrite d’une manière saugrenue. Ce sont des histoires si peu connues que nous nous demandons s’il ne s’agit pas d’une des nombreuses blagues horrifiantes de l’auteur. Qui sait si un semblant de vérité s’y trouve… Nous ne connaissions pas l’intérêt de Patrice Dupuis pour les bouchers de l’Histoire.

Le lecteur attentif aura tout de même repéré son côté « mauvais garçon ». Patrice Dupuis n’est jamais lourd. Ses nouvelles nous charment toujours, comme si nous croquions dans le fruit interdit. Il arrive à nous questionner sur la non-existence de Dieu, sur les étrangetés de certaines circonstances. Dieu étant l’incarnation du fantastique : l’entité douteuse ayant beaucoup de croyances à son actif. Patrice Dupuis n’a pas l’air superstitieux. Il ne croit pas non plus en toutes ses pseudo-sciences mélangeant religions et fictions. Il s’en moque et se donne le rôle de Dieu dans ses histoires où ceux qu’il a créé pour que nous les haïssions meurent, ceux qui espèrent découvrir un miracle le trouvent. Il est même à leur goût. Et au nôtre. La chute est une constante primordiale. Nous en avons de nouveau la démonstration. C’est un art démontrant toute la finesse de l’auteur. Ce Dieu-là a beaucoup de nouvelles à son actif.

La fée électricité

La plus inhérente des vanités de notre monde est celle du progrès. Elle se trouve dans notre foi en la technologie que l’on mythifie. C’est sûrement dû à l’apparence des machines dont le fonctionnement nous échappe. On les traite en tant qu’esprits frappeurs, par superstition ou par amusement. On leur parle, elles entendent nos prières, elles se jouent de nous parfois. Il faut donc les entretenir, leur former des temples, car sinon, si elles venaient à « mourir », nous nous retrouverions dans les ténèbres, sans rien pour nous raccrocher à la civilisation croissante. Un lien s’est formé entre l’humain et la technologie, ce Dieu au mauvais tempérament qui nous rend dépendants et obsolètes. Il régit un monde invisible telle une fée surpuissante, égarant les âmes dans une vaste forêt, un vaste réseau qui lui appartient. Fée signifie magique. Une part de nous souhaite y croire, croire en une autre condition. La technologie rend cela possible, mais de sa propre façon.

La magie du monde existe. Elle a pris une autre forme que, tels des mages modernes, nous pouvons tenter d’appréhender. Et tels ses initiés, nous rions de la superstition. Nous nous consacrons pleinement à une unique puissance, un unique Dieu rendu tangible par la vanité de l’Homme. L’Église du progrès est malsaine car elle ne prône qu’un seul dogme. Nous ne pouvons trouver d’alternative viable à sa logique. Elle détruit la beauté du monde pour la remplacer par la puissance à l’état pur, incontrôlable, mais tentatrice. La fée électricité est maligne. Détrompons-nous, elle n’a pas encore de conscience. Nous la dotons d’une âme que nous souhaitons refléter. Ainsi elle nous déshumanise pour semer l’équivalent de la mort : la non-vie, car on ne représente plus qu’un rouage de cette gigantesque machinerie. C’est un thème souvent abordé dans les textes contemporains. Ce vaste sujet peut être traité de mille manières.

Ainsi le capitalisme dicté par notre société mécanisée à tendance à détruire les mythes divergeant. Ou plutôt à les manufacturer, les déformer, pour les amalgamer dans sa propre vision. Elles sont dotées d’un nouveau sens. Notre sens. Dont nous connaissons trop bien les bases. L’occident a conquis le Monde. Notre société est progressiste, c’est la rançon de la technologie qu’il faut toujours améliorer, mais, en même temps, sa pensée est arriérée. C’est celle très colonialiste et religieuse que nous retrouvons depuis la naissance des premières villes. Sauf que, dorénavant, nous n’engraissons plus un dieu protecteur. Nous rendons hommage à une puissance destructrice qui n’en a que faire de la vie. Elle a beau ne porter aucun nom, ou bien des centaines, nous reconnaissons-le tout de même, le Jéhovah biblique qui nous permet tant de prodiges, qui nous punis où nous récompense pour notre dévotion. Qui déverse des fléaux si nous osons recréer une fraction de sa puissance.

Dieu est un seigneur vénal. Mais ce n’est qu’une supercherie dissimulant une caste privilégiée n’étant pas très « catholique ». Pourtant, imaginons un moment qu’un événement inattendu survienne. Quelque chose qui échappe à notre raisonnement. Quelque chose d’impossible, d’improbable, mais de vrai. Alors nous doutons de nouveau. La magie, la vraie, celle que personne ne peut posséder, se réapproprient les lieux. Personnifier une série de phénomènes coïncidents étrangement, c’est une technique que nous retrouvons dans l’ensemble de ce recueil. Et dans bien des mythes, chrétiens ou païens. Ces hasards ou ces étrangetés du destin surviennent parfois lors d’expériences. C’est ainsi que s’est créée la fée électricité. Nous n’avons fait que la décupler, mais quelle est véritablement sa nature ? Certains diraient que c’est un don de Satan, d’autres une résurgence de l’esprit d’un ancien peuple, réincarné, qui corrompra, sans que nous le voulions, notre mode de vie et aura ainsi sa revanche…

En invoquant la fée technologie, avons-nous soupesé les conséquences ? Le fanatisme de ses adeptes, nous le découvrons avec horreur dans un texte cité par l’auteur. Il nous fait peur, car la dévotion de son créateur n’est pas feintée. Il devait être extrêmement dangereux, tel un prêtre du monde nouveau manipulant les foules par un prodige le rendant impérieux. Il est sûrement à l’origine de bien des malheurs. Bêtifier la population pour lui faire croire qu’elle ne pourra jamais comprendre le fonctionnement d’une force supérieure est un procédé religieux. Nos banques, nos gouverneurs, jurés, scientifiques de tout bord, n’ont donc rien de laïc. Ils ne font que fractionner, bêtifier, clôturer la masse. C’est dans cette société de contrôle que les pires incohérences surviennent, elles échappent et mènes à un chaos triste et drôle.

05_groupeCi-dessus, un bout du stand de la Clef d’Argent à Damparis en 2016, au salon du livre Texte et Bulle. Pour vous donner une idée de se qui va suivre, chers lecteurs…

Cette variation du thème est la dernière, il ne faudrait pas trop l’exploiter, cela détériorerait le message. Le sujet deviendrait rébarbatif. Ce muterait en produit dérivé bêtifié. Patrice Dupuis comprend parfaitement cela pour avoir, comme nous tous, fait cette observation en se penchant vers certaines licences. Il préfère de loin la parcimonie et cela même si, nous, nous aurions voulu un peu plus d’histoires. Il faut respecter cette vision restant pure. Son livre n’a pas l’air vendeur. Il se passe de toute publicité intrusive. Il n’est pas fait pour le Grand Public, le grossier, le petit en esprit. Citations de l’auteur (à prendre au second degrés pour l’une) : L’Histoire de l’électricité de Pierre Devaux (n’étant pas encore dans le domaine public).

               Les techniques furent élevées au rang suprême et, une fois installées sur le trône, elles jetèrent des chaînes sur l’intelligence qui les avait créées. – Edgar Allan Poe.

Drôle de citation pour introduire une pareille histoire. Comme si Poe avait eu un pouvoir de divination. Le vocabulaire est cru, franc, à l’américaine, car c’est là-bas que se déroule l’action. Ce texte dénonce la barbarie de la peine de mort. La chaise électrique et l’histoire d’un accident nous rappelleraient presque un texte de Stephen King, qui, lui aussi, trouve cette pratique barbare. Nous retrouvons des thèmes de la première nouvelle. Les personnages sont des sadiques complètement stupides. Ceux s’éloignant de la norme, osant avoir des réflexions différentes et une autre vision de l’existence, sont les plus sympathiques. Cela même s’ils ne sont pas cultivés. Car l’académie rend con. L’éducation uniformise les travailleurs. La technologie ne permet pas de créer la vie, elle commence tout d’abord par la détruire.

C’est ce que l’on recherche dans une invention. L’humain est obscène dans son désir de gouverner le monde, de l’aplanir sous le poids de son pouvoir : la technologie (même si cela le condamne dans le même temps). Les prisonniers, pour Patrice Dupuis, sont avant tout des victimes d’un système défaillant. Les vrais criminels, ce sont les riches. Car pour être riche, il faut être mafieux. Pour le rester, il faut être vil. Pour devenir super-riche, il faut être égoïste. Ainsi la parole vous est donnée. Vous pouvez asservir en toute impunité. Nous sentons couver la colère de Patrice Dupuis, se rendant dans l’obscène pays du racisme, qu’il dénonce par la même occasion. L’auteur joue sur le nom de ses personnages, qui ont tous une signification collant à leur rôle.

Il insère également de nombreux clins d’œil historiques, comme à son habitude. Nous apprenons en nous amusant, jusqu’à la chute, hilarante, comme toujours. Puis nous concluons par un épilogue d’une page, fermant ce minuscule livre avec un sourire aux lèvres au lieu d’un pincement au cœur. Je ne sais pas si cela fait de nous des lecteurs insensibles. Au moins avons-nous appris que la vie n’a aucun sens. Nous ne faisons que la réinterpréter afin d’en tirer les conclusions qui nous arrangent. Il n’y a pas de morale à en tirer, car il n’existe pas de concept plus factice que celui-ci. Nous n’avons donc pas à vouer notre vie à quoi que ce soit de déplaisant, nous dit Patrice Dupuis, qui nous a servi une ode au libre arbitre par le biais de ses méchants.

Un mot de Patrice Dupuis :

Le but de ce livre ? « Donner vie à des personnages surgis d’un passé marqué historiquement, ce qui ancre les histoires dans une forme de réalité en leurs dotant d’une autre dimension. Mes personnages, ce sont des fantômes. On les arrache du néant et ils y retournent, car la chute est souvent tragique. » C’est même, parfois, des fantômes de leur vivant. Mais pourquoi traiter de la Mort et des vanités de cette façon ? « Vie et mort vont de pair. L’Homme est le seul animal à savoir qu’il va mourir. Seulement, il n’arrive pas à le croire vraiment. Il se donne l’illusion qu’il pourra se survivre à lui-même, soit par la procréation, soit par l’expression artistique… Se survivre, se dépasser, est le but de tout Homme : aller plus loin que soit même. C’est une utopie totale, une façon de mieux vivre parce que, comme l’ont démontré les Grecs, l’existence est forcément tragique. Le problème de la vie, c’est que ça finit toujours mal. » Patrice Dupuis en a fait une comédie. « Une comédie humaine, pour paraphraser Balzac. »

Finalement, Patrice Dupuis n’écrit pas pour lui-même. Cela reviendrait, dit-il, à rédiger un journal intime. Il écrit pour les autres en sachant que ce qu’il fait est voué à disparaitre, tout en cherchant à survivre par le biais de ses créations… Cela est très torturé. Selon lui, ce processus fait partit du dilemme de l’existence : « Quel que soit le chemin que l’on emprunte, il ne sera jamais satisfaisant véritablement. Il y a toujours un imaginaire à améliorer et à explorer sous une autre forme. Un livre, une fois achevé, n’est jamais fermé sur lui-même. Pour reprendre une phrase tirée d’un de mes livres, la fiction est une sorte de jurisprudence de l’existence humaine. Tout le monde peut s’y retrouver. Il y a un moment où le raisonnement est complètement limité. On ne peut pas penser l’Homme autrement que dans son aspect de base. Il n’y a que la fiction qui peut traduire la dimension onirique de l’Homme. » Écrire peut-il également préserver l’esprit de l’auteur, l’empêcher de sombrer dans le néant au moyen de la création ?

Dans Le voyage des enfants perdus nous comprenons qu’il y a plusieurs fils rouges. Patrice Dupuis critique notre système judiciaire et la religion, par exemple. « La religion comme la justice humaine font du droit au sens de droit positif, sont encrées dans une certaine forme de morale et dictent un chemin à ne pas suivre. » La justice se sépare mal de la religion, même si certaines lois vont à l’encontre de ses préceptes. « Doit-on faire régner la loi au sens du droit positif ou écouter sa propre conscience ? C’est le débat d’Antigone dans la pièce de Sophocle. La loi religieuse est souvent dogmatique et intolérante. À l’époque de la renaissance, la religion imprégnait toutes les sphères sociales, y compris la sphère de la justice. Était-ce réellement une justice, puisqu’on est dans le cadre d’un état où la royauté est toute puissante ? Les lois modernes sont issues de la représentation nationale », et cette représentation plus légitime est toute de même contestable. « La loi d’aujourd’hui nous permet de contester. Une contestation sera plus crédible si elle est pacifiste. La violence n’est jamais un remède. Dans notre société occidentale, le mode de résolution des conflits est relativement pacifique par rapport à d’autres pays. »

Pour Patrice Dupuis, Dieu est rationnellement impossible. Il est un fervent athéiste. « Pour moi l’esprit et la matière ne vont pas sans l’autre. C’est là le paradoxe qui nous fait croire en Dieu. On a du mal à s’imaginer qu’en étant de chaire, notre esprit va disparaître. La perpétuation est impossible car l’esprit, si c’est une chose immatérielle – et c’est là le miracle de la vie – est aussi, et avant tout, de la matière. Sans le cerveau, il n’est rien. Cela nous est incompréhensible.

Son prochain livre ne sera pas forcément un recueil. Patrice Dupuis travaille sur un court roman qui paraitra à la Clef d’Argent. Il pourra se référer à d’autres livres, dans les thèmes abordés, mais on n’en saura, pour l’instant, pas plus… J’espère que cet article vous a plus, et vous retrouve bientôt !

Ce recueil vous a été présenté par Poulpy.
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Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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Un commentaire pour Patrice Dupuis, Le voyage des enfants perdus

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