Nouvelles Peaux, des éditions Luciférines

Nouvelles Peaux
Autres histoires extraordinaires

une anthologie des Éditions Luciférines
Pour commander le livre, pour lire d’autres articles.

Nouvelles Peaux, une seconde critique pour les Éditions Luciférines qui sera suivie d’un article sur une toute nouvelle anthologie consacrée aux… chats ! L’anthologie Nouvelles Peaux est la seconde publication de ces éditions. Voici l’Ouvrage à la base de leur réputation, le tremplin de leur succès. Il n’est donc pas étonnant que, un an plus tard, il ait donné vie à une suite, Nouvelles Peaux – Les originaux, introduisant certaines nouvelles du grand Edgar Allan Poe. Nouvelles qui se firent réapproprier par la quantité d’auteurs talentueux qu’il me tarde de vous présenter.

« À la fin de chaque texte, les auteurs de Nouvelles Peaux s’expliquent sur leur choix et leur démarche de réécriture. Et comme nous aimons aussi illustrer nos publications, nous avons décidé de vous offrir par la même occasion un voyage pictural en compagnie d’artistes du XIXe siècle. » – cf. luciférines.com. Maladies personnifiées, manifestations d’outre-tombe, inquiétantes résurrections, filles fantômes, et autres thèmes nous sont également promis dans cet ouvrage encourageant disponible gratuitement en téléchargement !

Et si tout devait recommencer ? Un meurtrier reçoit des sms d’outre-tombe, la mort s’invite en combinaison vinyle à une soirée lubrique, des momies philosophent sur les tombes, une fille muette hante une école abandonnée… Alors que le monde moderne pensait être débarrassé des hantises du XIXe siècle, d’étranges phénomènes perturbent à nouveau les quotidiens. Un homme prétend invoquer la peste, des étudiants en médecine mènent des expériences sur le magnétisme, un téléphone ne veut plus s’arrêter de sonner… Du Chat noir au Corbeau, dix auteurs réinterprètent à leur façon les Histoires extraordinaires et autres nouvelles tirées de l’œuvre du maître du fantastique, Edgar Allan Poe. Il faudra affronter le surnaturel, l’invraisemblable et la folie, perdre tous ses repères, pour arriver au bout de l’horreur. – Pour découvrir les critiques des lecteurs et commander le livre dans sa version physique ou numérique, c’est ici.

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Des littératures de l’ombre aux textes transgressifs, les éditions Luciférines avancent vers des courants contraires. L’œil braqué sur le splatterpunk anglo-saxon, l’héritage surréaliste et romantique, nous cherchons l’expression franche et intérieure d’une horreur contemporaine, des égarements de l’esprit, des auteurs, enfin, qui feront plus que vous raconter une histoire. Très attachées aux cultures underground, les éditions Luciférines n’hésitent pas à s’aventurer sur des terrains peu explorés. Créez votre lumière dans l’obscurité, découvrez nos auteurs et nos projets. – Cf : luciférines.com.

Pour découvrir une présentation de ces éditions, de nouvelles interviews et une critique de l’anthologie Maisons Hantées (doublée d’un dossier thématique), il vous suffit de vous rediriger vers cette adresse. Un article signé Poulpy (le poulpe) !

I. Une présentation toute en interviews :

Lors de la quatrième édition du Salon Fantastique de Paris, nous avons eu l’occasion de rencontrer et de retrouver quelques auteurs de Nouvelles Peaux et Maisons Hantées. Voici à présent leurs interviews, accompagnées de celle de Barbara Cordier – directrice des Luciférines – introduisant à la lecture de ce livre. Nous allons aussi en profiter pour vous présenter le tout nouveau roman de Julia Richard, Faites vos jeux, qui fut à l’honneur durant ce salon. C’est tout de suite, avec l’aimable autorisation des luciférins !

Julia Richard en est à son premier roman, un thriller cruel où elle explore avec finesse la complexité des rapports humains. Un programme idéal pour satisfaire les pires dérives voyeuristes d’une société-spectacle. Pour vous renseigner, cliquez ici. Lauréate du prix Maupassant de la jeune nouvelle, vous pouvez lire l’intégralité de sa présentation sur sa page auteur. Julia Richard est également illustratrice. Découvrez des exemples de ses réalisations sur sa page Facebook ainsi que sur la couverture de son livre. Ceci est sa seconde interview. La première, organisée par Barbara Cordier lors de la sortie de son roman, est disponible sur luciférines.com.

02_richard1Ci-dessus, Julia Richard au Salon Fantastique de 2016, accompagnée de notre petite mascotte.

Lors de son précédent entretien, Julia Richard était revenue sur les débuts de Faites vos jeux, un livre qui a mis cinq ans à voir le jour. Il s’agit d’un thriller se voulant machiavélique, « qui ne paye pas de mine mais qui vous happe », inspiré d’histoires horrifiques où l’emprisonnement et le huis clos sont de mise. L’auteure ne voulait pas concevoir un récit cousu ou trop excentrique malgré le thème abordé. Ne sachant pas comment se clôtureront ses histoires avant de les écrire, elle suit son instinct et les dérives de ses personnages. Mais a-t-elle une méthode de travail particulière qui lui permettrait de « garder le cap » ? Ces personnages ont en effet un réel impact dans son texte, nous sentons que ce sont eux qui prennent les commandes de la narration, orientant le récit vers une conclusion que nous imaginons sinistre. Les protagonistes imaginés par l’auteure ne sont pas tous très amicaux. Julia Richard ne cautionne pas toujours leurs comportements. « Je suis des fois très loin d’adhérer à leurs idées », dit-elle.

Difficile de gérer ces fortes têtes, avoue-t-elle également, quand ceux-ci prennent les commandes de la narration : « j’ai cette sensation de voir l’histoire m’échapper et d’y assister contemplativement alors que mes doigts écrivent plus vite que mes pensées ». L’illustration de couverture est l’une de ses premières réalisations sur Photoshop. Cela n’a pas été une mince affaire, mais le résultat n’en est que plus personnel. Ce graphisme introduit parfaitement le caractère de l’héroïne de Faites vos jeux : « Je suis assez satisfaite du décalage qu’il y a entre le sourire et les yeux embués qui ne sont pas du tout rieurs. Pour moi, ça renvoie bien l’image d’une personne qui s’affiche comme un loup pour survivre mais qui n’a pas du tout l’assurance qu’elle expose. » La parution de ce livre est donc une première dans tous les domaines ! À présent, l’auteure a deux nouveaux projets à concrétiser : un roman noir « un peu pop, dans la veine des splatterpunk » et une saga de fantastique/fantasy. Souhaitons-lui tout le courage nécessaire…

Au Salon Fantastique de Paris, elle nous a parlé des origines de son besoin de raconter des histoires, remontant à sa jeunesse africaine. « Quand j’habitais au Gabon, entourée de garçons qui ne m’incluaient pas dans leurs jeux, je me sentais exclue et j’avais besoin d’avoir mon monde imaginaire à exploiter. Je n’avais pas forcement de partenaire avec lequel partager mes histoires. » Grande lectrice, elle s’est progressivement « éparpillée » entre les mangas, les films et les jeux vidéos, se créant une culture bien particulière. À présent, nous avoue-t-elle, elle n’a plus le temps de consacrer ses loisirs à autre chose qu’à la lecture et à l’écriture. Julia Richard, sans être bilingue, a de bonnes notions d’anglais. Elle souhaiterait voir paraître, un jour, une traduction de son livre… Ce qu’elle aime tout particulièrement mettre en scène, ce sont des personnages forts qui évoluent, montrant qu’ils ne sont pas monochromes et qui, sans être toujours en conflit avec eux-mêmes, se découvrent au fil du récit.

Pour ce projet-là, nous dit-elle, elle aurait pu partir sur quelque chose de vraiment gore : « j’aurais pu faire un massacre en l’espace de quelques minutes et quelques pages. Mais je souhaitais développer une ambiance, montrer les méandres de l’esprit humain. C’est ce que je cherche à produire au travers de l’écriture. » Les éditions Luciférines se spécialisent autant dans le fantastique que dans le thriller. Si l’histoire possède sa part de ténèbres, elle peut se retrouver dans leur catalogue. J. Richard, prenant Stephen King en exemple, pense qu’il y a énormément de ponts à trouver entre ces deux genres horrifiques pouvant parfois avoir un aspect urbain et/ou psychologique. « L’écriture se renouvelle constamment. Bien sûr, il y a cette théorie comme quoi chaque histoire appartient à une ligne scénaristique possible et qu’on ne fait que réinventer et reformuler des sujets qui ont été déjà vus, mais je trouve que ces genres se recoupent. Le fantastique tire vers le mystérieux, par définition, et ce qui est mystérieux peut faire peur. »

03_thrillerJulia Richard s’est forcée d’écrire Faites vos jeux en se disant « je ne veux pas savoir comment ça se finit. Je ne veux pas savoir quelle est l’explication générale. » Arrivée à la fin de la première version, elle a « débloqué », dit-elle : « il ne me restait que quelques personnages vivants, je ne savais pas quoi faire. À ce moment-là je me suis rendue compte que non seulement j’allais devoir faire un choix, mais aussi que je devrais réécrire tout le bouquin car il manquait de cohérence. La prochaine fois je ferai un plan. Pour moi, il est important de partir en roue libre pour voir jusqu’où on peut aller, pour se laisser l’opportunité de trouver de bonnes idées. Mais il faut un minimum de structure. Sinon on se retrouve très facilement confronté au fait que les fondations ne sont pas solides et qu’il faut tout revoir. » Les personnages de Faites vos jeux semblent être les réels acteurs de l’histoire. Sont-ce eux, en réalité, qui la définissent, relayant l’auteure, comme elle dit, au rang de lectrice ? Ou est-ce plutôt le cadre qui conduit leurs actions, faisant d’eux des victimes des évènements ?

« Ça va dans les deux sens. Je pense que les personnages ont un réel pouvoir sur l’histoire. Comme ils sont bloqués les uns avec les autres, ils imposent leurs points de vue et leurs actions au reste du groupe, donc à l’histoire. Mais c’est aussi le contexte qui fait qu’ils vont changer, qu’ils vont faire évoluer les circonstances au fur et à mesure des péripéties qui vont les construire. Faites vos jeux pourrait facilement s’adapter sous forme de film ou de pièce de théâtre. C’est un livre tout en dialogues et en réflexions avec des échanges en direct et des flash-back. Il est construit sous forme de tableau de huit/neuf parties principales. Je suis allée faire des recherches sur certains sujets, notamment sur la psychologie. Pour certains personnages, j’ai pu me baser sur mon vécu et celui de mon entourage, mais ce sont les protagonistes qui m’embarquent dans l’histoire et qui guident la danse. Si quelques éléments proviennent de mes réflexions personnelles, ce n’est pas du tout autobiographique.

J’avais besoin de m’évader au travers du fantastique et j’avais un message à faire passer, et mes expériences personnelles m’ont amenée à écrire un thriller. L’écriture est à la fois un passe-temps, un exutoire, mais aussi mon média dans lequel personne ne peut m’interrompre. Faites vos jeux est une réflexion sur la société, sur l’évolution de l’humain bloqué en huis clos en situation de stress. Je voulais montrer que personne n’est blanc, noir, fou, et que c’est le contexte qui nous crée, couplé avec nos choix personnels. La personne sur la couverture, si elle n’est pas complètement déviante et qu’elle n’apprécie pas la situation, comme son sourire machiavélique peut le sous-entendre, est obligée par les circonstances de s’afficher avec un masque pour survivre. C’est le cas de tout le monde dans le livre. Je pense que ça s’applique à beaucoup de personnes dans la réalité. »

Si Julia Richard n’écrit plus de nouvelles depuis des années, la rédaction de textes pour le compte d’anthologies est un exercice qui lui plairait. « Le fait de pouvoir travailler individuellement, mais de pouvoir se retrouver avec d’autres auteurs, c’est extraordinaire, c’est fédérateur entre les univers, les manières de penser… Quand j’ai lu Maisons Hantées j’ai trouvé fantastique le fait de trouver des visions très différentes dans le style et la manière d’exploiter le thème. » Sa collaboration avec Luciférines lui plaît beaucoup : « ce qui m’importe, c’est de collaborer avec des personnes ayant un esprit dans lequel je me retrouve. Barbara Cordier a la tête sur les épaules et sait ce qu’elle fait, ce qu’elle veut. Elle a un projet précis. J’aime sa situation, son positionnement. En choisissant de publier certains romans incisifs, de revisiter les classiques, allant vers la littérature sombre, elle comble un manque sur le marché de la littérature. »

04_delporteCi-dessus, Emmanuel Delporte au Salon Fantastique de 2016.

Emmanuel Delporte, Bruno Pochesci, Quentin Foureau, Floriane Soulas et Antoine Téchenet – A.K.A Codex Urbanus – vous ont été présentés lors de la critique de Maisons Hantées. Et c’est avec joie que nous avons pu recueillir leurs souvenirs de cette parution, mais pas seulement ! Emmanuel Delporte a fait des études de montage audiovisuel et d’analyse cinématographique (cliquez si vous êtes intéressés par son parcours en tant que lecteur). « S’il écrit toujours pour débusquer les monstres, il le fait également pour partager une partie du plaisir malsain et masochiste qu’il y a à traquer l’innommable et à ouvrir les yeux dans le noir. » – découvrez ces articles sur ledecapsuleur.com. Avec sa nouvelle Classifié (mais aussi avec son article pour LeMonde), Emmanuel Delporte s’insurge face à l’indécence d’une société perfectionniste où l’on maquille la souffrance. À présent, il est temps d’en savoir plus sur ses motivations en tant qu’écrivain :

« Nous vivons dans un monde qui a poussé le matérialisme à l’extrême jusqu’à transformer le corps afin d’en faire une marchandise. Nous en sommes réduits à nous vendre nous-mêmes. Je ne sais pas si c’est une impression qui relie mes récits, en tout cas ce n’est pas conscient. Quand j’écris, j’essaie de choisir des thèmes qui donnent du plaisir à la lecture. Je travaille beaucoup sur le rythme et sur le fond. Je voudrais mettre en scène des personnages qui se révoltent contre cette société qui fabrique et vend de “l’humain inhumain”. J’ai l’impression que nous nous trouvons dans un climat préapocalyptique et si cela transparaît dans mes écrits, eh bien tant mieux ! J’aime les antihéros, les gens qui luttent et qui maintiennent une différence. J’adore les écrivains américains de la beat generation parce qu’ils parlaient du peuple, dans le sens des marginaux, de ceux qui n’avaient pas forcément d’emploi, qui n’approuvaient pas ce système de compétition. J’aime parler de ceux qui essaient de vivre autrement et qui parfois en paient le prix. Pour Classifié j’avais un peu peur que l’on m’accuse de punir mon héroïne sortant des sentiers battus, transmettant une morale puritaine un peu comme dans les slashers. Pourtant je la soutiens. La bête que je mets en scène représente la société qui ne veut pas se laisser déborder, qui juge et qui refuse des digressions. »

« Le monde est dégueulasse, sauf pour ceux qui se font des milliers (de quoi?) sur le dos des autres. Mais il est aussi ce qu’on en fait et nous avons tous une part de responsabilité. Il ne s’agit pas de changer le monde tout seul, mais de se donner les moyens d’agir autrement dans sa vie de tous les jours afin d’améliorer nos rapports. Déjà, il ne faut pas juger les différences et accepter ceux qui n’acceptent pas la fortune et préfèrent s’amuser. » Les nouvelles d’Emmanuel Delporte sont inclassables. Elles se situent à la frontière de plusieurs genres, tout comme les histoires de China Miéville, une référence de notre auteur. « J’aime prendre au dépourvu. Si certaines de mes nouvelles sont écrites d’une manière classique, elles se déconstruisent à mesure. Je vais chambouler la structure du récit afin de travailler le rythme et faire sortir le lecteur de sa zone de confort. Il ne s’agit pas d’être original à tout prix. Les textes que je préfère sont ceux où je surprends le lecteur. » Emmanuel Delporte a commencé à écrire des poèmes noirs à l’université puis a rédigé son premier roman à vingt ans.

« Je contactais de grosses maisons d’édition et ne recevais que des lettres de refus. Je ne savais pas comment faire pour être lu, mais j’avais besoin d’écrire, même si je ne savais comment concilier les deux. » Amateur des littératures de l’imaginaire, il découvrit une réelle richesse chez de petits éditeurs et leur envoya plusieurs textes. « Ma première publication date de 2014 et cela m’a boosté. Je ne me fixe pas de limites et j’écris en fonction de mes inspirations. Même si mes histoires se passent sur la lune, dans le futur, le lecteur va reconnaître des éléments de sa propre vie. Il va pouvoir raccrocher ce qu’il lit avec son environnement immédiat, car les personnages auront les mêmes états d’âme. Je n’aime pas mettre mes lectures dans des cases et ne cherche pas à faire des récits très codifiés, mais transfictionnels : partir dans tous les sens, du réel jusqu’au fantastique. » Dans Classifié, l’environnement est ce qui corrompt le lieu de vie (ou la gare). Un lieu de passage qui ouvre la porte au surnaturel. E. Delporte vous incite à soutenir les maisons d’édition indépendantes dans leurs projets souvent anticonformistes, car, soutient-il, « La culture est la première ligne de défense contre le totalitarisme. Aujourd’hui on en a besoin plus que jamais. »

05_pochesci1Ci-dessus, Bruno Pochesci au Salon Fantastique de 2016.

Bruno Pochesci, dont la page Facebook vous attend à cette adresse, est au sommaire de la nouvelle anthologie de la Clef d’Argent, Chemins de fer et de mort, bientôt chroniquée sur l’Antre du poulpe (en même temps que le livre Trains de Cauchemars qui le précéda). Bruno Pochesci varie entre écriture et musique. Il a réalisé cinq recueils de chansons avec Jean-Pierre Andrevon (des critiques de ses livres et une interview sont disponibles sur ce blog), et rédige aussi bien des nouvelles que des romans fantastiques ou de science-fiction. Nous le retrouvons au sommaire de Nouvelles Peaux, ainsi que dans celui de Maisons Hantées. Si vous souhaitez lire nos impressions après la lecture de Dehors il neige, cliquez ici. Bruno Pochesci est nouvelliste depuis 2013. Les prix Visions du Futur et Alain le Bussy font honneur à son impressionnant rendement de publications et à son succès non négligeable. Ses textes, étranges et grinçants, ne manquent pas d’humour noir. Sur le site de la Clef d’Argent, il se définit lui-même comme un débutant tardif en littérature.

Après Surclassement (Chemins de fer et de mort), B. Pochesci reprend la réalisation de son premier recueil ainsi que de son roman. Vous pouvez en savoir plus en consultant sa page auteur sur Facebook. Dans son interview pour le site Yozone, il nous apprend que l’écriture est une passion de toujours. Mais c’est Jean-Pierre Andrevon qui l’a poussé à concevoir des fictions. S’il doutait de pouvoir y arriver, il ne regrette pas de s’y être essayé et, à son grand étonnement, a trouvé l’exercice très facile : « Les dialogues, les situations, les descriptifs se sont enchaînés avec un naturel qui m’a sidéré », dit-il. « Je me suis tout de suite senti aussi à l’aise sur le clavier que je ne le suis avec une guitare ou une basse entre les mains. » Adepte des appels à textes, l’idée de s’imposer un sujet lui fournit la motivation nécessaire pour continuer d’étonner son lectorat en ne privilégiant aucun genre littéraire. Lui aussi glisse de petites touches personnelles dans ses textes, des anecdotes, des personnages ou des événements qui l’ont marqué, « en les déformant bien sûr ».

Définissant son style comme spontané, il essaye d’écrire avec le plus d’honnêteté intellectuelle possible. « J’ai mon petit savoir-faire – que je cultive avec jubilation – et trace ma route avec toujours le même objectif : vivre un jour, même très modestement, de mes seules activités artistiques. » Voici ce qu’il en dit dans sa précédente interview, signée François Schnebelen : « J’écris à peu près comme je pense, c’est-à-dire en alternant des tournures plus ou moins précieuses avec des saillies argotiques, voire parfaitement ordurières, allant du vieux “françois” à la Villon au “verlan caillera” dernier cri, sans oublier l’italien, dont la syntaxe me joue bien souvent des tours et contribue ainsi à façonner ce petit cachet que j’espère personnel. Un processus bordélique mais somme toute assez naturel, qui inclut également le refus de toute orthodoxie linguistique (ce qui ne signifie pas qu’il faille écrire n’importe quoi en se torchant de l’orthographe, mais juste ne pas prendre pour argent comptant ce que décrètent les caciques académiques), de fréquents saupoudrages d’humour et une conception du rythme et de la musicalité d’une phrase qui découle directement de mes activités de compositeur. »

06_pochesci2Il avoue aimer faire planer une grande part d’ambiguïté dans ses écrits et met en place des situations se voulant volontiers grotesques. « Je ne fais pas dans l’antihéros systématique, mais souvent les protagonistes de mes récits sont des individus d’une médiocrité à toute épreuve, plongés dans les cadres dystopiques ou apocalyptiques que consent la science-fiction, ou ceux bien plus intimistes et buzzatiens qui sont à la base de ma conception du fantastique. J’aime décrire l’absurdité de l’existence, les luttes perdues d’avance, les renversements de vapeur, cette difficulté que nous avons tous à surnager dans ce marigot très provisoire qu’est la vie, le tout sans jamais me départir d’au moins une des deux armes dont le Grand Spaghetti nous a dotés pour ne pas que nous tombions fous : l’humour et la tendresse. » La seconde partie de cet entretien sera visible très bientôt dans un nouvel article au thème « ferroviaire » : Bruno Pochesci a été sollicité par Philippe Gontier, probablement par le biais de Jean-Pierre Favard, afin de participer à l’anthologie Chemins de fers et de morts. Un livre dans lequel nous retrouvons également une nouvelle de Jean-Pierre Andrevon…

La passion de l’écriture et de l’imaginaire a germé très tôt dans l’esprit de B. Pochesci : « Du temps où j’étais enfant, il y avait en Italie ce qu’on appelait les “télévisions privées”. Des centaines de chaînes où les responsables des programmes diffusaient tout ce qu’ils trouvaient. C’était l’anarchie complète. J’ai vu des films absolument épouvantables pour l’époque, qui n’auraient jamais dû passer à la télévision. Et puis ma mère avait un goût prononcé pour la littérature et les films d’épouvantes et fantastiques. Je ne suis venu à la science-fiction qu’après. Et encore, la mienne est plutôt de matrice horrifique : j’aime les dystopies, tout ce qui relève de l’anticipation calamiteuse… Je ne suis pas trop space opera. Ce qui m’intéresse, c’est façonner une allégorie du présent, du quotidien, que ce soit par le prisme du fantastique, donc des peurs personnelles, intimes, ou celui de la SF, ce que devient la société, où on va… Et Dieu sait si on en a aujourd’hui, des problèmes ! » Andrevon disait que le fantastique c’est Freud et la science-fiction c’est Marx. « Jean-Pierre, outre qu’être un ami, est un véritable mentor : sa description est parfaite ! »

Dans les textes de Bruno Pochesci nous ressentons une certaine musicalité, qu’il a par exemple recherchée dans son « adaptation » de Le corbeau d’E.A. Poe, Jamais plus ! Si sa passion pour la musique a insufflé cette quête de sonorités à ses textes, écrire des paroles de chansons relève d’un processus bien diffèrent que celui de rédiger des histoires. « On est à l’étroit dans une chanson. Difficile de brosser un véritable petit récit, une vraie saynète comme savait si bien le faire Renaud. Ce manque de place m’a sans doute amené à la nouvelle un peu par frustration. Et à présent, je vais peut-être passer au roman pour les mêmes raisons, même si je dois dire que j’apprécie le format extensible de la nouvelle, qui peut tout aussi bien faire cinq mille signes que quatre-vingts, cent mille… On peut même faire dans la nanonouvelle, façon Fredric Brown. “Le dernier homme vivant sur Terre était assis, seul dans une pièce. Soudain, quelqu’un frappa à la porte”. Oui, la sonorité est capitale. » Si B. Pochesci se débrouille en anglais, il a découvert Le corbeau grâce à la traduction de Charles Baudelaire. Une version qu’il trouve « particulièrement chatoyante à l’oreille » :

« Je suis un gourmand des mots, qui aime les associations et les assonances de termes riches, complexes. Bien sûr, cela ne doit pas devenir un exercice de style répétitif. C’est une alchimie complexe, écrire. Je crois que je suis quelqu’un qui a tendance à en faire un peu trop. Mais mieux vaut en faire trop que pas assez. Peut-être qu’avec le temps j’arriverai à épurer. Je m’y emploie en tout cas ! » Dans la création d’un texte, on pioche forcément dans ses références, explique-t-il. Celles de B. Pochesci sont diverses. Il aime tout particulièrement parler d’un certain cinéma de genre qui l’a, en quelque sorte, formé. « On n’a pas à piocher dedans d’une manière ouverte, éhontée. On s’en inspire inconsciemment. Cela forme des strates de background. Au final, on n’invente rien. Des sujets, il y en a deux : l’amour et la mort. Après on brode autour ! En général, il faut mettre les deux pour que ce soit réussi… » Et beaucoup d’humour. « J’ai une certaine tendance à faire dans l’humour parce que l’humour est un puissant anesthésique. Il nous sauve du quotidien. Sans lui, on va penser à notre triste condition de bipède arrivés sur Terre on ne sait comment et certains de repartir au bout de quelques années d’agitation. Il n’est pas rare que je m’arrête et que je rigole d’une situation cocasse. Je vais du coup faire dans la surenchère. »

07_maisonsL’anthologie Maisons Hantées accompagnée de sa chronique.

Répondre à de nombreux appels à textes est une manière de générer un déclic créatif. « Ça arrive comme ça. Vous êtes foudroyé par une idée, un objet, un bout de phrase, une situation… En cela le quotidien est probablement mon principal pourvoyeur d’histoires. Après il faut tout déguiser, bien veiller à ne pas froisser les susceptibilités des uns et des autres, ne pas trop révéler de soi… Écrire implique un minimum d’exhibitionnisme, mais on peut quand même trouver des marques et des limites. » Pour l’instant notre auteur se cantonne à deux genres dont il a l’impression de n’avoir pas encore fait le tour. « Je vois bien, dans ce petit milieu que j’ai la chance de fréquenter, que ce qui a le vent en poupe, c’est la fantasy. Personnellement, je n’ai pas la culture nécessaire pour me sentir à l’aise dans le genre. J’avoue également que je ne peux m’empêcher – peut-être à tort – d’y voir une certaine matrice passéiste qui touche beaucoup à une forme de regret, d’envie de merveilleux, de paradis perdu… »

« C’est le triomphe de l’écologie, la fantasy. Vous avez toujours de grandes prairies, des canassons (peut-être même avec des ailes !), des châteaux… Tout ça avec un impact carbone zéro. Je pense que je ferai de la fantasy le jour où je pourrai mettre ça à ma sauce SF ! » Bruno Pochesci écrit dans une optique de distraction et aime l’idée que, en plus de l’amusement, il puisse y avoir des éléments de réflexion « semés çà et là » : « Le présent est plutôt inquiétant. Le futur ne semble guère mieux barré, mais demeure par définition ouvert. Nul n’ayant la boule de cristal, l’attitude la plus logique à avoir est sans doute celle qui consiste à faire preuve d’un pessimisme lucide teinté d’optimisme. Jean-Pierre Andrevon est souvent dans la noirceur intégrale, mais ce n’est pas quelqu’un de désespéré pour autant, loin s’e faut : il lutte, pour la beauté du geste. Même quand on sait que c’est foutu, c’est la seule chose utile à faire ! »

Bruno Pochesci ne croit pas au surnaturel et se « vautre dans le fantastique », retournant à l’enfance et à ses peurs pour s’amuser avec. Il place toujours l’humain, sa bêtise, ses forces, ses réactions, au centre de ses écrits, quels que soient ceux-ci. En SF il s’autorise absolument tout : « j’ai déjà anéanti l’univers en le rabougrissant jusqu’au photomaton de la gare de Perpignan (ou en le concentrant sur le cimetière du Père-Lachaise !). Je ne fais pas dans la Hard Science, on l’aura bien compris. Je suis plutôt dans l’image, la gaudriole. Mais tant qu’il y a l’Homme, l’Amour et la Mort, ça tient debout. En tout cas à mes yeux ! » La nouvelle Dehors il neige… (Maisons hantées) est un très bon exemple de ce mélange des genres. « Nous avons une nouvelle fantastique – car c’est une histoire de fantômes – avec de la science-fiction greffée dessus par le biais d’une explosion nucléaire. J’avais envie d’écrire une histoire tendre, un rendez-vous impossible. Une histoire d’amour naissant au moment où le monde prend fin… ». Jamais plus! (Nouvelles Peaux) est avant tout un hommage. « Je ne me sentais pas les épaules pour écrire une variation de thème sur Le corbeau, poème tellement impeccable et accompli qu’il n’y a strictement rien à rajouter. L’idée était de mettre en scène Poe lui-même en suggérant un hypothétique concept de « transmission » entre grands écrivains anglo-saxons. J’ai alors effectué quelques recherches sur sa vie, ses derniers jours emprunts de mystère. »

Dans cette nouvelle nous rencontrons donc E.A. Poe, mais aussi H.P. Lovecraft et S. King. Trois auteurs d’histoires angoissantes. B. Pochesci a un peu de mal à entrer dans le style lent et mécanique d’Howard Phillips Lovecraft, mais apprécie beaucoup l’œuvre du prolifique Stephen King qui, selon lui, n’a pas vraiment d’égal de nos jours. « Edgar Allan Poe est un souvenir de jeunesse que j’ai exhumé pour les éditions Luciférines ; je me rappelais surtout des adaptations très libres de ses nouvelles par Roger Corman. Il existe une réelle interaction entre la littérature, la musique et le cinéma. J’espère à l’avenir mêler de plus en plus la musique et l’écriture. » En revanche, Bruno Pochesci ne songe pas à rédiger des scénarios, « le secteur m’a l’air particulièrement bouché ! Et on ne s’invente pas scénariste du jour au lendemain. Ceci dit, si l’occasion se présentait, pourquoi pas. » Sa première collaboration avec les Luciférines, qui se concrétisera peut-être un jour en un recueil, est due à un tuyau de son ami Jean-Pierre Favard. Nous le retrouverons cette année encore dans la nouvelle anthologie féline. Avec vingt-deux publications à son actif, plus une douzaine à paraître cette année, il y a moyen de concevoir de nombreux recueils signés Bruno Pochesci ! Lui a en tout cas l’intention de continuer à écrire, beaucoup, et attend la publication de son premier roman qui paraîtra chez Rivière Blanche à la rentrée : sa seule œuvre de « jeunesse », écrite à trente-six ans.

08_foureauCi-dessus, Quentin Foureau au Salon Fantastique de 2016.

Quentin Foureau (sa page Facebook) en est à sa seconde interview. Deux de ses nouvelles sont parues aux éditions Luciférines, d’autres paraîtront dans des anthologies des Artistes Fous et aux éditions Ragami. Il en est donc au début d’une carrière d’écrivain encore à construire. « Pourvu que ça dure », dit-il, « pourvu que ça évolue en bien et en plus grand. » Sur sa page auteur nous voyons qu’il « aborde les thèmes de l’aliénation progressive, l’isolement dégénérescent, la sublimation artistique, les contre-cultures, le refus des limites et la construction d’une situation poétique et surnaturelle qui finit par dépasser ses personnages. » Avec Amphitryon il met en scène un jeu de tromperies plus ou moins conscientes se déroulant dans un immeuble abandonné au sinistre passé. Il personnifie et déshumanise chaque élément de son histoire afin de relier le vivant avec la matière morte putréfiée qui absorbe les protagonistes. Développant le thème de la décadence, il nous offre une histoire où le dégout et le rejet sont omniprésents. – Maisons Hantées. Dans Nouvelles Peaux, il signa une nouvelle tout aussi macabre : Il paraît que je suis fou, dont la lecture ne peut laisser indifférent. Il est également conteur et prépare plusieurs évènements culturels, dont la formation d’un groupe de musique. Son objectif est de créer. De pondre le texte le plus concret et le plus abouti possible.

Sa future publication dans l’anthologie de la Mort des Artistes Fous sera bientôt chroniquée lors de la sortie de ce livre, et racontera l’histoire d’un savant fou persuadé qu’il peut « recréer la grande faucheuse en reprenant le pigment d’un tableau où elle apparaît et en l’accouplant avec quelque chose de très particulier que nous pouvons trouver chez des créatures étant les ancêtres allemands des vampires »… « Cela traitera de la Mort en tant que symbole, qu’entité mythique, et non en tant qu’évènement ». Il nous parle aujourd’hui de ses impressions vis-à-vis de son hobby d’écrivain. « Ma passion pour l’écriture est relativement viscérale. Ce n’est pas cela qui m’intéresse, c’est l’imagination. Paul Morand disait “je n’aime pas écrire, j’aime avoir écrit”. J’aime beaucoup penser un univers. L’écrire, c’est un peu différent. Ma passion pour la littérature est érudite, car j’ai fait cinq ans d’études de lettres à l’université. Là, j’étudie l’histoire de l’art afin de devenir documentaliste. Ce qui me plait le plus dans ce domaine ce n’est pas la littérature en général, ce sont des points, des constellations beaucoup plus explosives, particulières et subversives. J’adore Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos et des chefs-d’œuvre ponctuels de ce type qui vont tout redéfinir. »

Lorsqu’il lit un livre, Quentin Foureau cherche à être chamboulé, « pas forcément transporté dans un univers imaginaire », dit-il, « mais que je sois complètement bouleversé par une écriture hallucinante et par quelque chose d’hyperbolique et fort. Une histoire sans style ne m’intéresse pas. Pour moi tout style peut servir à n’importe qu’elle histoire. J’aime quand les écrits prennent une dimension mystique, abstraite. » Il espère que cette impression sera visible un jour dans ses histoires qui, si elles se veulent transcendantes, « retranscrivent une profondeur psychologique et une dimension poétique menant à un dépassement des personnages dû à l’abstraction et à la folie qui les entoure ». C’est un aspect qui se prête surtout aux récits fantastiques, mais aussi à l’horreur et au drame psychologique. « J’aime beaucoup travailler sur l’hybridité, la métamorphose, et la sexualité dans la contre-culture. Je travaille sur un roman où l’on retrouve ces thèmes. J’ai également fait un mémoire sur les transgressions sexuelles chez les vampires. » Le thème de la dégénérescence est au centre de ses nouvelles publiées aux éditons Luciférines. « Il y a une dimension dégénérative dans chacune de mes nouvelles et dans le roman que je prépare. Dans certaines histoires plus réalistes, dramatiques, cette idée se retrouve dans la folie, dans le mental et non dans le corps. »

Quentin Foureau souhaite que ses nouvelles soient les plus impressionnantes possible. Il aime travailler en musique, notant d’abord ses idées, la structure de ses histoires, son articulation… Avant d’écrire, il relit les textes de grands auteurs qui l’ont marqué pour tenter de se « nourrir », dit-il. Cherchant dans le réel un détail qui le touche, il brode ses récits et construit un corps tout autour. « À chaque fois que l’on écrit de la fiction, je pense que l’on part tous d’un élément réel petit, mais révélateur. » Pour la rédaction de Il paraît que je suis fou l’auteur s’est imprégné de plusieurs éléments de la nouvelle Bérénice d’E.A. Poe. Il imbrique l’amour et la folie furieuse, car, selon lui, « ce n’est pas insensé d’être follement attiré jusqu’à la folie par, dans ce cas là, une jeune fille. Même si tout s’écroule autour de soi, même si on est en train de détruire la morale, de tuer quelqu’un, cela peut être fondamentalement beau et bienveillant. » Dans cette histoire les opposés s’attirent et fusionnent. Dans Amphitryon c’est la hantise historique qui est représentée. Un phénomène capable d’avoir un effet physique sur les personnes habitant le lieu. « Ce qui m’a inspiré chez Poe c’est la perversité du mal dont il parle au début de ses Histoires Extraordinaires, cette fatalité qui anime les personnages, avec ces ellipses de folies qui donnent lieu au plus bel amour, mais surtout à la mort. »

09_soulasCi-dessus, Floriane Soulas au Salon Fantastique de Paris en 2016.

Floriane Soulas, habituée des publications en anthologies, est l’auteure de Jeux d’enfants, une nouvelle parue dans l’anthologie Maisons Hantées. Amatrice de lectures de l’imaginaire, elle « aime à lire et décrire des héros torturés et des ambiances malsaines et un peu glauques. Plus que tout, elle aime écrire sur les vices de l’homme, sur ce que l’on voudrait cacher et qui pourtant nous définit » (sa fiche auteur sur luciférines, sa chaine Youtube, Flo bouquine). Jeux d’enfants introduit progressivement la notion d’horreur dans un livre donnant champs libre à tout style, spécialement au fantastique et aux histoires de fantômes. Jeux d’enfants est un conte moderne en deux temps opposant le monde de l’enfance et sa magie à la réalité de la vie. C’est une histoire où nous retournons aux sources de l’imaginaire, à un univers fictif qui, dans toute sa naïveté, permet d’appréhender des dangers, de se confronter à l’inconnu et à l’incontrôlable. Dans cette histoire l’adulte fuit son existence afin de replonger dans un rêve se transformant peu à peu en cauchemar à mesure des rejets de l’impossible et du rationnel.

Jeux d’enfants est la première nouvelle fantastique de Floriane Soulas qui, si elle reprend des éléments classiques de ce type de littérature, met en scène la maison tel un personnage à part entière et non comme un décor. En se remémorant un souvenir d’enfance, une cabane au fond du jardin, elle s’est souvenue de ses jeux et de son espérance qu’un jour, un phénomène surnaturel surgisse de cette maison. Son vœu ne s’étant pas réalisé, elle décida de concrétiser cet imaginaire par le biais d’une histoire. « J’aime jouer avec la thématique de l’enfance parce que les enfants n’ont pas du tout la même vision du monde que nous. Ils n’ont pas la notion de bien ou de mal, mais plutôt de désirs. Leurs envies ont tout de même des conséquences. Je veux montrer que ce que nous percevions jadis comme quelque chose d’innocent ne l’est pas forcément, que cela n’a pas les mêmes enjeux et la même connotation une fois passé l’âge adulte. De nombreux souvenirs d’enfance nous définissent sans que nous nous en rendions compte, car notre regard a changé… Et puis, les enfants, nous n’allons pas nous mentir, dans toutes les histoires horrifiques, c’est flippant ! »

Floriane Soulas est passionnée de steampunk, un thème souvent abordé dans ses nouvelles avec celui des civilisations perdues. Si elle répond à de nombreux appels à textes, c’est parce qu’elle aime être guidée par un sujet. Cela la force à travailler sur des thématiques n’appartenant pas forcément à ses genres de prédilections. « Je cherche à savoir si j’ai quelque chose à raconter dans des styles littéraires ne correspondant pas toujours à ceux que j’aborde. Je lis beaucoup de fantasy, de space-opera, ainsi que des histoires vraiment malsaines et glauques. » Ses nouvelles sont d’ordinaire assez violentes. Elle traite des relations familiales et de ses valeurs, désormais oubliées. « J’ai envie de partager les images que j’ai dans la tête, que mes lecteurs soient étonnés par l’histoire qu’ils ont lue et qui, même si elle leur a déplu, leur a fait ressentir de nouvelles choses et revoir leurs acquis. » En répondant à de nombreux appels à textes, F. Soulas a concrétisé un rêve : celui d’écrire. Cet exercice lui a permis de s’améliorer malgré les difficultés, jusqu’à ce que son style se développe. Vous pourrez la retrouver dans de nombreuses anthologies, notamment chez Rivière Blanche !

Antoine Téchenet est connu dans le milieu lovecraftien pour sa retranscription du Culte des goules, le livre de François-Honoré Balfour d’Erlette (ancêtre d’A. Derleth). La parution de ce livre à l’accueil mitigé fut l’occasion pour le site d’ActuSF d’enregistrer une interview disponible à cette adresse. Nous, nous le connaissons surtout grâce à ses illustrations décorant plusieurs parutions des Artistes Fous Associés ainsi que l’anthologie Maisons Hantées, dans laquelle il signa également une nouvelle, 145 rue Lafayette. C’est une histoire fantastique hallucinée où il se met en scène en tant que graffeur et explorateur urbain. Sur son blog vous trouverez ses illustrations, dont certaines hantent les articles de Poulpy, ici, et ses graffs visibles sur les murs du quartier Montmartre. S‘il n’était pas présent au Salon Fantastique de Paris samedi après-midi, il était du moins annoncé et, si nous n’avons pu l’interviewer par rapport à son travail d’auteur, il est tout de même important de le citer après notre petite virée parisienne ! Ses passions pour la lecture et l’écriture sont proches de sa passion d’artiste. Vous pouvez d’ailleurs vous en rendre compte en cliquant sur les quelques liens ci-dessous (la page auteur d’A. Téchenet sur luciferines.com) :

10_luciferinesPlusieurs interviews ont été réalisées par des blogueurs curieux de son fameux Codex Urbanus qu’il définit comme étant « un travail urbain qui fait écho aux anciens codex médiévaux ou aztèques. Ce sont des manuscrits illustrés, mais celui-ci a la particularité d’avoir des pages de pierre ou de béton. Je trace donc, de manière nocturne et rupestre, des chimères sur les murs, à la façon d’un moine naturaliste. » Son univers graphique reflète des écrits tout aussi étranges et originaux que ses déformations artistiques. Les créatures qu’il représente, souvent hybrides, hantent les monuments urbains comme les pages de documents et les gravures issues d’une autre temporalité. Vivant furtivement parmi nous, elles se jouent de nous et demeurent tout contre nous, sans pour autant (trop) influencer notre monde. Le leur nous semble inaccessible. À se demander comment l’auteur arrive à repérer ces incarnations chaotiques de la folie qui se glissent insidieusement dans notre quotidien. – Extrait de l’article sur Maisons Hantées.

Codex Urbanus est un artiste bravant l’interdit, repoussant toujours ses limites et jouant avec les sensations que lui procurent ses escapades nocturnes. Ses dessins semblent être des blasphèmes, autant par ce qu’ils représentent (des sortes de démons insidieux se jouant des lois naturelles), que par la façon dont ils sont conçus. « Codex » dit non pas transmettre un message, une revendication par le biais de ses œuvres, mais laisser place à l’interprétation (cf. MontmartreAddicts). Pour découvrir une excellente interview, c’est sur lementcharleux.com : « Les artistes, comme les écrivains, ont vite tendance à jouer un personnage. Cela permet d’être moins impliqué quand les gens viennent critiquer votre art. Cela permet une distanciation, une zone tampon. Les personnes qui ont pignon sur rue finissent par développer un gimmick. L’idée est de trouver quelque chose qui te représente, qui est unique. »

« Avec mon bestiaire, je veux créer un incident dans la rue. Je mélange les cartes et je joue avec la réalité. L’art va plus vite que les mutations et transmutations symboliques, il y a quelque chose de mystique. L’art est un superflu nécessaire face à la déshumanisation de la vie. C’est pour moi non seulement une thérapie, mais un plaisir, le temps s’arrête, ça donne du sens. J’ai le sentiment d’être seul dans la nuit. » – Cf. Caleluna. Pour les amateurs de street art, vous pouvez aussi découvrir ses entretiens pour les sites UrbanArtParis et Lumières de la ville : « Le streetart est pour lui un art éphémère et un don à la communauté […] Quels que soient son statut social ou ses moyens financiers, n’importe qui peut se promener dans les rues de Paris pour en admirer la beauté et la diversité. Dessiner c’est impulser un peu de poésie et de surréalisme dans la ville et pousser cette cité ancienne vers la modernité. » – Nous vous tiendrons au courant pour une future interview !

John Steelwood, ou Jean-Marc Renaudie, est auteur de romans. Il a plusieurs nouvelles à son actif dans lesquelles il « imagine des destins cruels, sans compromis ». Membre des Fossoyeurs de rêves, il collabore avec plusieurs revues et anthologies. Nous le découvrons aujourd’hui grâce à son unique collaboration au sein des Luciférines, Doppelgänger, parue dans l’anthologie Nouvelles Peaux. Avant de découvrir ce texte vous pouvez vous rendre sur sa page auteur, découvrir son site internet ou une interview sur le blog de Sylvain Johnson : « Je me nomme John Steelwood et je suis un pseudo. Je suis né en 1991, mais je suis plus âgé, car je ne suis qu’un succédané d’humain. Celui qui m’a crée préfère se cacher dans l’ombre et observer le monde. Il m’a laissé cette tâche d’écrire des histoires horrifiques, des récits où trembler ne suffit pas pour calmer ses peurs. Armé de ma hache, je débite les corps dans mes histoires, je raconte la vie telle qu’elle est, cruelle, sans pitié et souvent, l’impossible surgit pour saisir le lecteur aux épaules et l’entraîner dans les geôles de l’enfer. » Dans sa nouvelle inspirée de Double assassinat dans la rue Morgue, John Steelwood a reproduit un huis clos où un mystère se dessine sur fond de solitude et de confrontation à une situation impossible. On ne sait si elle appartient au surnaturel.

11_steelwoodCi-dessus, John Steelwood (avec P. Brulhet et B.Pochesci) au Salon Fantastique.

Si certaines de ses histoires mettent en scène des héros imaginaires et improbables définitivement ancrés dans la littérature de l’imaginaire, d’autres ne comportent pas d’éléments surnaturels. Quoi qu’il en soit, un grand travail d’historien accompagne toujours leurs processus de création dans le but de reproduire fidèlement un événement, une figure, une période historique… « Je suis fan de Stephen King, un auteur qui part de faits anodins et laisse le fantastique s’immiscer progressivement dans l’histoire. J’essaie, dans tous mes écrits, de me documenter au maximum, d’aller voir des professionnels dans des domaines afin de coller au plus près à la réalité pour doucement dévier jusqu’au dénouement. » Lecteur d’Edgar Poe, il n’a pas hésité à rendre hommage à cet écrivain minutieux qui détaillait ses textes au maximum. « J’aime également le côté noir de ses fictions et imaginer le lecteur, confortablement assis dans son siège, en train de sortir de son quotidien le temps d’une histoire. » Si l’évasion est ce qui se détache de ses textes, il cherche également à ce que ses histoires aient un fond à caractère social ou culturel : « j’essaie de faire passer un message sans trop l’appuyer pour démontrer certains problèmes. Après, c’est au lecteur de faire la part des choses. »

« J’aime les histoires à caractère psychologique. Quand un personnage est amené à faire face à un choix qui est contre ce à quoi il croit. Cela permet de cisailler la personnalité des personnages pour faire ressortir ce qu’ils ont de bon et de mauvais en eux. » Il existe une sorte de progression chez ses protagonistes qui, en puisant au fond d’eux-mêmes, dans leur « terra incognita », arrivent à se surpasser et à sortir de situations inextricables. Dans Doppelgänger le personnage est confronté à la vieillesse et au doute. « Il va finalement être amené à s’intéresser à quelqu’un qu’il connaît, mais sans jamais lui avoir parlé. » C’est une rencontre rendue improbable par un cloisonnement de la société empêchant les rencontres et divisant sa population, la rendant étrangère à elle-même et à son voisinage. « Quand j’écris des nouvelles de ce type, je m’inspire de ma vie de tous les jours que je mets en scène de façon humoristique ou tragique. Parfois ce cloisonnement se ressent envers soi-même, c’est l’idée de Doppelgänger où l’on fait connaissance avec son double. J’ai moi-même un double, une part que j’essaie d’apprivoiser. Quand je signe avec un pseudonyme, c’est parce que mon texte est plus sombre. Je suis directeur de la collection jeunesse de l’Ivre-book sous le nom de Jean-Marc Renaudie et de la collection No-limit sous John Steelwood. Deux genres opposés. » Luciférines est une maison très active, inspirant la confiance et donnant à John Steelwood l’envie de réitérer un partenariat avec sa directrice, Barbara Cordier…

Pierre Brulhet, dit le martien – dans les hautes sphères – est auteur, nouvelliste et, dans son autre vie, architecte d’habitats martiens. Si vous vous redirigez vers le site ArchiEspace, vous découvrirez que ceci n’a rien d’un canular ! Il semblerait que le monde fictionnel de Pierre Brulhet ne se limite pas à ce qui se déroule à l’intérieur de notre stratosphère. Si ses préférences littéraires l’encouragent à approfondir le domaine du fantastique, il ne se cantonne tout de même pas à ce genre, dérivant vers le conte en passant par la science-fiction. De Pierre Brulhet nous avons chroniqué un recueil : DarKrün, paru aux éditions de la Clef d’Argent. L’article vous attend à cette adresse. Nous allons à présent découvrir une de ses nouvelles au sein de Nouvelles Peaux et, si vous désirez prendre connaissance de plus de publications de cet écrivain, vous pouvez aller sur son site internet.

Pierre Brulhet et Jean-Pierre Favard (sa page auteur), autre écrivain prolifique de la Clef d’Argent, nagent dans les mêmes eaux littéraires. Tous deux aiment varier les styles, tous deux partagent leurs inspirations. Tous deux possèdent également ce qu’ils appellent une double vie pouvant se refléter dans leurs œuvres. Si le premier a la tête dans les étoiles, le second l’enfouit dans les archives municipales de la ville de Dijon. Nous ressentons un besoin de solitude chez ces deux personnes : se couper du monde fait partie de leur processus d’écriture. La musique est également un important catalyseur. Nous pouvons en effet découvrir de sombres notes à la fois punk, rock et gothiques dans nombre de leurs histoires. Ce dont il est d’ailleurs fait référence dans la présentation de Pierre Bruhlet sur le site de Luciférines.

12_brulhetCi-dessus, Pierre Brulhet au Salon Fantastique de 2016.

Si Pierre Brulhet se tourne vers l’avenir et vers les étoiles, Jean-Pierre Favard, lui, s’inspire du patrimoine français afin d’écrire et faire découvrir ses histoires. Il dirige d’ailleurs la collection LoKhaLe de la Clef d’Argent. Pour lire les chroniques de ses publications, en commençant par Le fantôme du mur (un court roman écrit en hommage à Marcel Aymé) c’est ici. La critique de ses recueils Belle est la bête – Pandemonium Follies : ici. Voici également son blog. En cliquant, vous pourrez lire son article au sujet de Nouvelles Peaux : « Loin de sombrer dans une sorte de nostalgie sirupeuse (et le piège se situait bel et bien là), les dix textes en question (neuf, vous me permettrez de m’exclure moi-même) sont tous diablement contemporains (même si l’un d’eux n’hésite pas à mettre Poe en scène en une sorte de comptine du passage de relais). […] Tout comme le faisait Poe à son époque, ce sont bien différents genres qui sont explorés ici (du polar au fantastique avec tout de même quelques points communs comme le morbide, la dissection et la folie). » – comme Bruno Pochesci, vous pouvez le découvrir au sommaire de Chemins de fer et de mort, l’anthologie de l’imaginaire ferroviaire.

Jean-Pierre Favard est avant tout un lecteur, allant de la littérature dite « classique » à la littérature dite « de genre » (voire de mauvais genre). Tout comme Pierre Brulet, il n’hésite pas à se plonger dans des textes contemporains et attache une grande importance au style. « Il faut que je sois surpris, charmé, étonné, transporté », dit-il. Pour lui, le fantastique correspond à un événement extraordinaire qui intervient dans un monde ordinaire. C’est cela que nous retrouverons dans sa nouvelle sobrement intitulée Insomniaque (à suivre). Pour Pierre Brulhet, le fantastique est l’intrusion du surnaturel dans le réel. C’est le moment où tout bascule et où l’impossible devient possible. Le rêve – ou l’horreur – devient tangible, palpable. « C’est très excitant pour l’imagination et c’est pour moi le cadre idéal pour installer mes histoires et faire passer un bon moment au lecteur, en espérant que ma modeste contribution aura fait oublier le temps d’un livre, la grisaille du quotidien. »

Voici donc le thème de sa nouvelle, La valise. Tous les deux s’inspirent d’évènements de leurs vies pour rédiger leurs histoires. Pierre Brulhet, par exemple, mélange des souvenirs de contes africains liés à sa jeunesse en Mauritanie et en Côte d’Ivoire, ou bien ceux de son expérience martienne avec la NASA dans le désert de l’Utah. P. Brulhet a un besoin vital d’explorer d’autres univers. « Je peux écrire tout autant pour la jeunesse que pour les adultes. J’ai juste besoin de musique, d’un peu de tranquillité, d’être devant mon clavier et je plonge aussitôt… » Jean-Pierre Favard utilise une méthode similaire et, dit-il, ne part pas avec une idée préconçue : « je n’aime pas savoir où je vais à l’avance donc je me laisse un peu plus guider par l’histoire qui se déroule devant moi, que par des choses vers lesquelles je veux tendre. » Il construit ses fictions au fur et à mesure et fait en sorte d’arriver à quelque chose de cohérent. « Pour l’instant j’y arrive, et puis c’est ce qui m’intéresse : mettre des personnages dans une situation inextricable, voir comment ils vont s’en sortir et, aussi, surprendre le lecteur. Partir de clichés en prenant à contre-pied le contre-pied du cliché pour que le lecteur ne s’attende pas à la chute à laquelle il va avoir droit ».

Si Jean-Pierre Favard n’était pas des nôtres au Salon fantastique de Paris, Pierre Brulhet, lui, à répondu à de nouvelles questions. Car s’il nous a déjà démontré que de ses expériences pouvaient émerger certains de ses textes, nous nous demandions tout de même ce qui, à par cela, définit le style et le cadre de ses histoires. « C’est le travail. Je pense avoir beaucoup évolué depuis que j’ai commencé à écrire il y a une vingtaine d’années. C’était un coup d’épée dans l’eau puisqu’au bout d’un an ou deux j’ai arrêté, pensant que je n’étais pas prêt. Ça s’est réenclenché cinq ans plus tard. J’avais des idées plein la tête et je voulais sérieusement m’y remettre. Écrire des nouvelles est un bon exercice de style pour trouver sa patte. Puis j’ai écrit un conte gothique, L’enfant du cimetière, qui m’a tout de suite catalogué “auteur gothique”, chose que je ne souhaitais pas puisque mon but a toujours été d’expérimenter différents genres et styles. Du fantastique je suis passé à la dark-fantasy, ce qui a perturbé les habitués de mon côté romantique gothique. Peut-être qu’un jour je m’arrêterais à un style, mais je suis encore en phase de recherche, car je suis très curieux. Voilà comment évolue mon style : par mes expériences et par le vécu. »

13_dedicacesCi-dessus, de gauche à droite : John Steelwood, Pierre Brulhet et Bruno Pochesci.

Pierre Brulhet écrit de nombreux contes et si certaines histoires ne sont pas reconductibles à un style, nous pouvons y déceler les codes de ses récits. Un héritage de sa jeunesse africaine, période très heureuse de sa vie où il baigna dans les légendes, dans un humour particulier et local. « C’est vrai que j’ai une nostalgie de l’enfance, perdue au moment où je suis arrivé en France pour finir mes études. J’ai découvert la dureté du monde adulte à la fin de mon adolescence et écrire était pour moi une sorte de catalyseur, de thérapie. J’avais envie de créer. Si je ne le fais pas au moins une fois dans la semaine je vais me sentir mal. » Mais écrire n’est pas une chose qui lui vient naturellement. « La plupart du temps cela demande un effort. Pour plonger dans cette ambiance de narration, je vais me baigner dans de la musique. Un album va m’accompagner et me donner la couleur, un peu comme si j’étais dans un film et que j’écrivais ce que je voyais. » En plus d’être très visuelles, les histoires qui vont en découler vont être sensitives et musicales.

Sa nouvelle au sommaire de Nouvelles Peaux, La valise, est un huis clos. Et si l’auteur devait conseiller un album de musique à écouter pendant la lecture, son choix se porterait vers la BO de Psychose 4 avec ses notes angoissantes. Pour écrire cette nouvelle, il s’est inspiré d’un fait réel : un naufrage, une disparition… Tout comme le fit E.A. Poe lorsqu’il décrivit à sa façon le naufrage d’un paquebot dans La caisse oblongue. Pierre Brulhet a eu la chance de partir en croisière à l’époque où il était marié, ce qui lui a laissé agréable souvenir. Trouvant qu’il y avait « matière à histoire » dans les voyages maritimes, et connaissant la compagnie dont le bateau a fait naufrage, il n’a eu aucun mal à retranscrire l’ambiance nécessaire à une nouvelle prenant des allures superstitieuses, puisque l’accident en question se déroula un vendredi treize. Après ce naufrage certaines personnes n’ont jamais été retrouvées. « C’étaient soit des personnes qui sont mortes et qui ont dérivé avec les courants, soit des gens qui ont décidé de disparaître. » Il y a donc à la fois du vécu et l’imaginaire d’Edgar Allan Poe dans ce récit au contexte réaliste et actuel introduisant une part de fantastique par son intrigue inattendue.

Nouvelles Peaux est une anthologie qui a plu à Pierre Brulhet de par la qualité de ses textes, de ses auteurs, qui ont chacun abordé le sujet avec leur propre style et qui, malgré cela, ont pu retranscrire l’atmosphère qu’a su insuffler E.A. Poe. « Le côté un peu étrange, malsain, glauque, qui se retrouve dans ses nouvelles ». P. Brulhet a toujours eu une fascination pour cet écrivain né le même jour et le même mois que lui. Il se sent connecté à cette personne, même si son style est très différent. Pierre Brulhet aime les déserts. C’est un cadre que nous retrouvons dans de nombreux récits d’aventures plus centrés sur l’action que sur la description. Le fantastique emplit ses textes à l’exception d’un seul : un polar noir « à la Bob Morane » dont la sortie est prévue en 2017. Ce que cherche Pierre Brulhet dans ses lectures, c’est le dépaysement. « Je souhaite entrer dans le livre dès les premières lignes et c’est pour cela que j’essaie d’avoir un style simple et divertissant, facilement pénétrable. On me dit souvent que mes livres sont trop courts. J’écris de petits romans. Mais je préfère entendre ça plutôt que de créer de gros pavés où l’on s’emmerde dès les cinquante premières pages. »

Quelles sensations procure l’écriture ? Pierre Brulhet a l’impression d’entrer dans une forme d’autohypnose parfois douloureuse : « Je passe beaucoup de temps à écrire, mais pas plus de quelques pages par jour parce que je n’ai pas envie d’y revenir dix fois, de relire tout le temps le livre. Je préfère passer du temps sur une page à la fois. Je ressens un mélange de souffrance, d’exaltation, et parfois de purs moments de jouissance quand je sens que l’histoire prend forme. Après, je me sens vidé et, quand le livre est fini, j’ai toujours un petit pincement au cœur parce qu’il ne va plus m’appartenir, mais va être lu et critiqué. » Luciférines, pour P. Brulhet, est une maison d’édition sérieuse tenue d’une main de fer dans un gant de velours, qui est jeune et a de l’avenir, car elle aborde un genre qui n’est pas trop représenté, mais très prisé dans les pays anglo-saxons. Que ce soit chez eux ou à la Clef d’Argent, Pierre Brulhet se sent en confiance : « il y a un vrai échange, une véritable écoute ». Cet auteur vous incite donc à découvrir ses histoires et à ne pas hésiter à partager vos avis !

14_cordierCi-dessus, Barbara Cordier en cosplay au Salon Fantastique.

Barbara Cordier, nom de plume Unity Eiden, a rédigé la nouvelle Tous à la morgue! pour sa seconde publication luciférienne, Nouvelles Peaux. Ses talents d’écrivaine ne palissent pas devant son travail d’éditrice. Nous pouvons trouver ses histoires dans plusieurs anthologies. Une présentation des éditions Luciférines – doublée de son interview réalisée lors des Intergalactiques de 2015 – vous attend à cette adresse (vous pourrez également y découvrir le travail d’une de ses auteures, Mahaut Davenel). Rendez-vous aussi sur unityeiden.fr et sur editionsluciferines.com. Vous constaterez son attirance pour les auteurs provocants, les romans sulfureux, la déstructuration des codes – cliquez pour en apprendre plus sur son parcours et ses inspirations ! Cette fois les questions que nous avons posé ont pour sujet son œuvre littéraire. Un sujet déjà abordé sur le site Des encres sur le papier, où vous pouvez lire que ses histoires vont à contresens des attentes de lecture habituelles. « Des personnages souvent très amoraux mais touchants à leur manière, avec assez peu de réelles belles fins. C’est un univers à explorer, je suppose, si l’on aime flirter avec une certaine noirceur, sans se départir non plus d’humour car je préfère que les choses ne soient jamais trop sérieuses, quoique le rire puisse être grinçant. »

Ses personnages, dit-elle, correspondent à certaines parts sombres, périodes de sa vie, ou expriment un inconscient plus libéré. Que penser alors de sa nouvelle, Tous à la morgue!, qui a connu une adaptation théâtrale ! Pour une autre interview, rendez-vous sur le blog de Jeanne Sélène : « L’anthologie Nouvelles Peaux était un bon moyen de revendiquer plus clairement la ligne éditoriale des Luciférines en remettant Poe, un maître du fantastique, au goût du jour. Publier avec un pseudonyme était l’occasion de défendre les auteurs de l’anthologie au même niveau sans que l’on s’intéresse de suite à mon nom au sommaire. » Les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe ont fortement marqué Barbara Cordier à l’âge de quatorze ans. Le thème de la mort a toujours marqué son œuvre, héritage d’une culture gothique tendant vers le fantastique noir. Un genre qui ne lui permet pas seulement de rêver, mais d’explorer certaines notions du réel. Si B. Cordier collabore beaucoup avec les Artistes Fous Associés, elle ne sait pas si, un jour, elle publiera une nouvelle dans leurs anthologies. La figure de la Mort, que nous trouverons dans leur publication de cette année, ne l’a pas inspirée. Pourtant, dans ses histoires comportant une certaine violence, celle-ci n’est jamais bien loin…

« C’est vrai que j’aime jouer sur les extrêmes et mettre mes personnages dans des positions difficiles. Ils meurent souvent, ou tuent, ça dépend de la situation. » Quelques-unes de ces nouvelles mettent mal à l’aise, comme celle parue dans Morts dents lames II (éditions la Madolière), incorporant une ambiance malsaine. Si ses textes ne sont pas joyeux, ils ne sont pas tous horrifiques pour autant. Dans sa façon d’aborder l’écriture, Barbara Cordier pense surtout à la chute. « Dans mes idées de romans en cours, je cherche plutôt à mettre en scène des personnages qui s’animent et qui ont besoin d’une histoire. En tant que lectrice j’aime le personnage qui s’impose, qui va rendre l’histoire vivante. Le scénario est à leur service, donc j’aime les travailler, même à l’occasion d’une courte nouvelle. » Tous à la morgue! est un récit à la fois drôle et macabre. « Je souhaitais vraiment mettre en scène un fou déjanté, écœurer en faisant rire, perturber le lecteur. » En tant que lectrice et éditrice, deux choses vont particulièrement la motiver dans un récit : la qualité du texte et le ton. « Je cherche des histoires sombres qui transposent des critiques parfois osées, des récits sortant du conventionnel. »

Il y a peu d’éditions spécialisées dans le fantastique et dans l’horrifique. Les Luciférines se distinguent par des publications d’histoires se déroulant dans un cadre réel, introduisant parfois des notions de fantastique d’une manière classique, où tout peut se jouer sur le doute et la suggestion. – extrait de l’article sur Maisons Hantées. Nouvelle dans le milieu de l’édition, Barbara Cordier ne connaissait pas beaucoup d’auteurs à contacter pour la création de Nouvelles Peaux. Après avoir fait un appel à texte peu fructueux, c’est le bouche à oreille qui lui a permis de concrétiser ce projet avec brio ! Mais encore fallait-il faire en sorte de le pérenniser. Une des idées les plus étonnantes de B. Cordier, en collaboration avec une amie scénariste et actrice, fut d’adapter Tous à la morgue! en version théâtrale. La promotion de cette anthologie s’accompagna deux fois de ce spectacle : la première au bar La Cantada, à l’occasion de la parution du livre, la seconde lors de la précédente édition du Salon Fantastique de Paris.

15_origineTous à la morgue! se prête bien à une telle adaptation puisqu’il s’agit d’un dialogue entre un patient et son psychiatre, nous dit-elle. Vous pouvez d’ailleurs vous en rendre compte par vousmême en vous redirigeant sur la chaine Youtube des éditions Luciférines, où vous attendent spectacle et interviews. Barbara Cordier est une fan d’Edgar Allan Poe et plus spécialement de sa nouvelle Ligeia. Mais c’est au roi Peste que rend hommage son histoire quelque peu burtonienne « reprenant la structure de La chevelure de Maupassant ». B. Cordier fût très tôt impressionnée par la manière de décrire des scènes à la fois belles et glaçantes d’Edgar Allan Poe. « J’ai tout de suite voulu réaliser des œuvres similaires. J’accroche un peu moins sur ses histoires de science-fiction souvent inutilement longues et détaillées, défaut des auteurs du XIXe siècle, mais j’aime l’alliance entre folie et surnaturel de ses textes fantastiques. Cette incertitude et l’exigence scénaristique qui se trouve derrière. » Le surnaturel ne ressort pas de l’ensemble des publications Luciférines, mais il est omniprésent dans leurs anthologies. « J’ai remarqué que les gens ne savaient plus ce qu’était le fantastique, qu’ils confondent avec la fantasy, le merveilleux, etc. Il était important de publier des textes qui rappellent ce qu’est réellement une nouvelle fantastique. »

« Nouvelles Peaux est une façon d’inciter ceux ayant des a priori sur le fantastique à s’y intéresser. C’est aussi un moyen de faire redécouvrir E.A. Poe. Ses fans achètent volontiers ce livre, mais également les gens qui ont entendu parler de cet auteur et qui ont envie de le découvrir, ou d’autres qui se laissent tenter malgré leurs réticences par rapport à la structure fantastique. » D’où la parution de Nouvelles Peaux – Les originaux. « Nous nous sommes rendus compte que de nombreux acheteurs n’avaient jamais lu où ne se souvenaient pas bien des Histoires Extraordinaires. Il fallait donc faire le raccord ». Certaines nouvelles de ce livre sont moins connues que d’autres, car leurs titres ont été traduits de plusieurs manières différentes et qu’elles proviennent des Contes inédits ou d’autres recueils de poèmes. Dans deux ans paraitra une « suite » à Nouvelles Peaux. Non pas de Nouvelles Nouvelles Peaux, mais un hommage au fantastique français du XIXe. Donc, à ce cher traducteur qu’est Baudelaire ainsi qu’à ses contemporains !

II. Le livre. Une petite introduction :

Avec notre essai sur la culture gothique, nous étions encore loin de combler les ambitions littéraires de notre maison d’édition. Comme nous n’en étions encore qu’à nos débuts, il fallait que nous utilisions une référence parlante qui démontre notre exigence. Edgar Poe était l’évidence d’une démarche faite pour rendre hommage à un pilier du fantastique. Il y a déjà trop d’anthologies consacrées à H.P. Lovecraft, alors nous sommes retournés aux sources. Si vous aimez Edgar Poe, laissez aussi leurs chances aux auteurs contemporains ; quant aux autres, j’espère que cela vous donnera envie de vous tourner vers le fantastique, en espérant que vous accrocherez et que vous irez de l’avant dans la découverte ! – Barbara Cordier.

Nejma El Goumzili est la dessinatrice qu’il faut remercier pour les illustrations couvrant les pages de Nouvelles Peaux. Nous sentons, dans ses dessins, une petite touche rétro qui nous rappelle le travail de certains artistes ayant un jour représenté les Histoires Extraordinaires. Des illustrations que vous trouverez dans le volume Nouvelles Peaux – Les originaux et que nous vous présentons en partie dans cet article. Les représentations distordues, dérangées et sombres de Nejma El Goumzili sont tout autant d’hommages à des auteurs ayant su retranscrire l’aspect transgressif des fictions d’Edgar Allan Poe. Son trait va à l’essentiel et ne couvre pas la feuille de centaines de fioritures, ce qui accentue une apparence excentrique collant parfaitement aux textes.

Nous espérons que vous apprécierez les quelques illustrations que nous vous présentons en exclusivité dans ce petit portfolio (cliquez sur les images pour les agrandir) et nous vous incitons à allez visiter son blog, Dessins Cachés.

Quant à la couverture noire et blanche que vous avez aperçue sur les photos, il s’agit d’une œuvre de Hélène Bigot (son Tumblr). Un montage en ombres chinoises insinuant que les histoires à découvrir ici déconstruisent l’œuvre d’Edgar Poe, dépiautent son squelette, le révèlent sans emphase, le mettent à nu sans qu’une seule couche de peau ne le recouvre. Si cela peut passer pour une profanation, alors quoi de plus élégant que de l’introduire avec une reprise de Petite discussion avec une momie.

Qu’aurait donc pensé le grand E.A.Poe d’une si étrange expérience littéraire qui, si elle se veut bienfaitrice pour le milieu, se moque éperdument de son avis sur la question. Serait-il aussi « surpris que mortifié » de cette conduite, telle sa surprenante momie, Allamistakeo ? Tenterait-il de se placer dans le contexte de la parution de ce livre ? S’étonnerait-il qu’après avoir tant navigué sur ses terres, la relève ne reproduise pas ses mœurs, mais en invente de plus complexes et incompréhensible pour l’auteur qu’il est ? Nos écrivains, sans le vouloir, ont dépassé le maître dans la déclinaison d’un art qu’il aurait été impossible d’anticiper. Cet hommage n’est pas fait dans le but d’adorer le grand Edgar Allan Poe, mais de redorer son blason d’une manière bien fougueuse. Notre auteur s’attendrait-il à « une conduite plus courtoise » (pour reprendre un bout de ladite nouvelle) ? « Que dois-je penser de votre impassible neutralité quand je suis traité aussi brutalement ? » – semble-t-il nous signifier sur le ton de la rigolade. Tout comme le conte Allamistakeo, E.A. Poe n’a pas fini de nous surprendre. Nos contemporains également !

Pour en revenir au livre, il est très appréciable de pouvoir lire une présentation des auteurs après chaque nouvelle, accompagnée d’une petite bibliographie et parfois de liens, comme nous pouvons le voir en nous rendant sur luciferines.com. Le look minimaliste de Nouvelles Peaux est aguicheur. Il aurait pourtant été judicieux de placer une présentation de l’édition ou, du moins, de l’anthologie et de son but. Si nous entrons dans le vif du sujet avec un empressement qu’une postface aurait diminué, nous en ressortons avec un sentiment de.. Hein, déjà ??? … Nous y reviendrons lors de la conclusion !

La nouvelle ne serait rien sans Edgar Allan Poe. C’est à lui que nous devons le meilleur de ce format : la chute, le héros solitaire, la critique couverte d’humour, la beauté se personnifiant dans la description et le vivant s’incrustant dans la pierre. Poe, c’est un renouveau, une restructuration totale. Ce génie posa à lui seul les bases de tant d’éléments formant notre héritage littéraire. Sa philosophie imprègne quantité d’œuvres, tous formats confondus. C’est grâce à lui que nombre d’écrivains se sont émancipés d’une codification des genres par trop restrictive. Adoré, mais souvent comparé à tort, étiqueté et à jamais incompris, que pouvons nous dire de ce formidable romantique qu’H.P. Lovecraft, notre héros, présentait avec passion dans son essai Épouvante et surnaturel en littérature ? Qu’ajouter à ce qui a déjà été dit ? Selon HPL – et nous lui donnons raison –, Poe n’a jamais été apprécié à sa juste valeur, ainsi critiqué par un public trop grossier pour apprécier son art « mais néanmoins familier de l’horrible dont il traitait ». Le maître de Providence a connu un destin similaire à celui de tout grand inventeur osant supplanter la sacro-sainte norme. Seul un écrivain, des décennies plus tard, a su profiter des honneurs dus à la gloire de son génie. Mais n’est-ce pas parce que ses histoires se destinent à un lectorat populaire n’attendant pas de révolution stylistique, mais un divertissement digressant des symboles de son quotidien ?

17_vladCe qui donne sa puissance à la littérature d’horreur à travers les siècles, c’est qu’elle nous fait répéter en vue du jour de notre mort. On ne s’est jamais fait une très haute idée dans ce domaine ; pendant longtemps, Poe et Lovecraft n’ont été vraiment prisés que par les Français, qui semblent faire meilleur ménage avec la libido et la mort que les Américains. – Stephen King. Trois auteurs sont aujourd’hui considérés comme les figures incontournables du fantastique moderne, du moins pour le commun des mortels : Poe ; Lovecraft ; King. Un résumé assez limité que Bruno Pochesci tourne en dérision dans Jamais plus!, une nouvelle que vous découvrirez à la toute fin de cette chronique. King, le plus petit des trois, nous a fait, dans Danse macabre, le plus grand des compliments que nous puissions espérer. Une déclaration qui nous enorgueillira assez pour oublier nos origines prolétaires pouvant nous faire passer pour des rustres n’appréciant pas ce cher Poe « à sa juste valeur ». D’ailleurs, ce dénigrement de tout ce que représentent ces splendides écrivains ne provient-il pas des classes favorisées et de leur puritanisme ? Ne sont-ce pas eux les ennemis de la création, de l’imaginaire et du talent ?

Avant Poe (“le père des décadents et du symbolisme”) la plupart des écrivains fantastiques travaillaient dans l’ombre, sans connaître la base psychologique de l’attrait de l’horrible pour l’homme. […] Poe a senti la personnalité profonde de l’artiste, dont la fonction créatrice est d’exprimer et d’interpréter les évènements et les sensations tels qu’ils sont, sans se soucier de ce qu’ils éprouvent, bien ou mal, attirant ou repoussant, excitant ou déprimant. […] Étant de par son tempérament attiré par l’étrange et l’horrible, il se décida à être l’interprète de ces sentiments forts et des situations qui entrainent la douleur plus que le plaisir, la décadence plutôt que le progrès, la terreur plutôt que le repos, et de tout ce qui est fondamentalement contraire ou en dehors des goûts et des sentiments habituellement manifestés par l’humanité, de la santé morale et du bien-être en devenir de l’espèce. – Howard Phillips Lovecraft. Il est vrai que « les démons de Poe établirent de nouvelles règles de réalisme dans les annales de la littérature d’horreur. » Pour H.P. Lovecraft, Poe représente « l‘école fantastique la plus nouvelle, la plus réaliste et la plus perfectionnée techniquement à laquelle ce milieu propice donna naissance ». Ces récits démontrent une violence, une audace, des faits hauts en couleur, un intense sens dramatique, une méchanceté cosmique et un art parfait et unique n’ayant pas d’égal.

Ce fanatisme n’est pas disproportionné. Les conséquences du style de E.A. Poe ne se remarquent pas uniquement en Amérique, mais surtout en Europe où l’esthétisme noir connut un important succès. Ce qu‘HPL appelle « la puissance de persuasion de sa création visionnaire » a conduit à élargir le champ des possibles dans le domaine de la fiction. Preuve en est, cent soixante-sept ans après sa mort, lorsque, selon l’opinion générale, il n’est plus possible d’étudier les courants littéraires tant ils se sont écoulés dans un vaste océan. Mais qui est Edgar Allan Poe, l’homme derrière l’œuvre ? Wikipédia ? C’est ici. Voici pour finir de petits extraits de Nouvelles Peaux – Les origines :

Comme Edgar Poe, Jean-Charles Flamion va briser les convenances, flirter avec les limites du rationnel, faire remonter les angoisses primitives qui sommeillent en chaque lecteur : « À ce titre, Edgar A. Poe savait trouver la formule littéraire, pour ne pas dire scientifique, capable de réveiller la pire des sensations. » Pierre Brulhet, fasciné par la puissance visionnaire de ses nouvelles, va vous happer avec ce sentiment inquiétant d’obscure tranquillité que dégagent certains de ses textes… « Et puis il y a le réalisme et l’impression étrange que la fiction pourrait bien rôder dans notre monde… » Joëlle Cordier va tenter de vous toucher « par la subtilité et la sensibilité réaliste des descriptions, les métaphores poétiques, l’esthétisme littéraire soigné, tant pour décrire la beauté que la cruauté » que dégagent autant les récits d’E.A. Poe que ceux de C. Baudelaire. Pour Quentin Foureau, le fantastique de Poe « attise quelque chose qui dérange tout en inspirant le respect. Il y a dans ses nouvelles quelque chose qui manque, qui aurait pu être écrit mais qui semble avoir été abandonné à l’imagination. Poe parvient à en tirer une terreur implicite et volatile. Le doute vient après la lecture. »

18_puchi1Théo Gwuiver remet en question la crédibilité du narrateur à la manière du maître, personnage « qui se laisse submerger par ses pulsions, ses visions, ses pensées perturbées, ses sens troublés. » Barbara Cordier (ou Unity Eiden) se fascine pour les descriptions « à la fois terribles et sublimes de ses créatures et phénomènes surnaturels », John Steelwood va autant apprécier l’audace et l’inventivité que le côté mystérieux des Histoires Extraordinaires, « comment transformer le banal quotidien en une danse frénétique, vous tirant des frissons jusque dans votre sommeil »… Bruno Pochesci, Jean-Pierre Favard, Morgane Caussarieu… Tous vont vous surprendre à leur façon, tous vont vous faire passer un bon moment, oui, mais nous ne garantissons pas que vous vous sentirez à l’aise, non… Il se pourrait que, tout comme à la lecture de Maisons Hantées, vous ne reveniez pas de ce voyage en un seul morceau, ou bien ne vous reconnaissiez peut-être plus dans le miroir.

III. Les nouvelles. Une critique de l’œuvre :

J’aime la gloire, j’en raffole ; je l’idolâtre ; je boirais jusqu’à la lie cette glorieuse ivresse ; je voudrais que l’encens monte en mon honneur de chaque colline et de chaque hameau et de chaque ville et de chaque cité sur Terre. – Lisons à la gloire de Poe, offrons-lui cette preuve de notre dévotion ! Et, comme pour l’article sur Maisons Hantées – accompagné de son dossier thématique –, contextualisons les nouvelles, une à une, dans leur ordre qui n’est pas dénué d’une certaine logique. En se clôturant avec une reprise du plus grand poème d’Edgar Allan Poe, cette anthologie dévoile un objectif qui, s’il ne vous est à présent plus révélateur, est du moins motivant pour les auteurs tentant de se placer sur le marché de l’édition. Nouvelles Peaux est un livre de fans pour les fans. Il ouvre sur un micro-univers fait de littératures de l’imaginaire dont on ne parle qu’en petits comités, mais s’adresse surtout à ses lecteurs avertis. Ou du moins, à ceux que la curiosité pousse à étendre leurs horizons.

PS. Les éditions Luciférines sont aussi sur Facebook

Poème singulier entre tous. Il roule sur un mot mystérieux et profond, terrible comme l’infini, que des milliers de bouches crispées ont répété depuis le commencement des âges, et que par une triviale habitude de désespoir plus d’un rêveur a écrit sur le coin de sa table pour essayer sa plume : Jamais plus ! De cette idée, l’immensité, fécondée par la destruction, est remplie du haut en bas, et l’Humanité, non abrutie, accepte volontiers l’Enfer, pour échapper au désespoir irrémédiable contenu dans cette parole. – Edgar Allan Poe, La genèse d’un poème.

Trois ou quatre jours d’errances et de tavernes. Trois ou quatre jours à enfiler des ruelles, des verres et, pourquoi le taire et ne point en jouir, si besoin était, quelques créatures aux charmes raisonnablement tarifiés. Tel était le régime auquel je souhaitais m’astreindre, dans l’espoir de réanimer la pâle et défaillante flamme de ma muse, naguère orgueilleuse pyromane, aujourd’hui captive indolente de l’asphyxiant cocon tissé par mes succès éditoriaux. – Extrait de Jamais plus! par Bruno Pochesci.

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Insomniaque de Jean-Pierre Favard
Une adaptation de Petite discussion avec une momie

Jean-Pierre Favard n’avait pas pour but de réécrire Petite discussion avec une momie dans un contexte actuel, ni de profiter de cette opportunité pour animer une conversation philosophique avec ledit cadavre puisque, de toute façon, la mode d’exhumer quoi que ce soit de momifié a été enterrée il y a bien des années. Pareil pour le frisson. La Mort ne nous émeut plus, on la planque. Le fantastique a reculé face à tant de pudibonderies si dument moquées au travers de la nouvelle originale. Elle choque toujours, certes, mais ainsi camouflée parmi les caisses de vastes collections privées, classée entre l’arche d’alliance et quelques crânes de cristal, on ne peut pas vraiment dire que la parole lui est donnée… Jean-Pierre Favard ne nous prodigue pas un retour aussi flagrant que ça vers le passé. Ni en Égypte antique, ni même dans celui de notre cher monsieur Poe ou vers les origines d’un fantastique morbide… Ou du moins, sombre et teinté de grotesque. D’ailleurs, dans Les Origines (le livre, postface à cette édition, que vous pouvez trouver ici et gratuitement sous format e-pub), JP. Favard nous garantit un récit à sa sauce et un bon divertissement comme il en connaît le secret.

Il est d’ailleurs vraiment difficile de s’imaginer quelle peut être la « sauce » en question, tant cet auteur touche-à-tout se complait dans les variations de genres et de styles. Mais nous n’allons pas reprendre cette conversation, déjà entamée dans différents articles, puisque vous avez passé leurs adresses avant de parvenir jusqu’ici. Nous allons seulement citer notre cher ami, quand il dit avoir conçu un hommage et s’être inspiré d’un texte tout en dialogues et en moqueries, remis au goût du jour. « L’objectif, en débutant la rédaction, était avant tout de mettre en scène des personnages contemporains dans une situation clairement fantastique », puis de se laisser guider par cette conversation imaginaire, fascinante, même s’il est peu conseillé d’argumenter face à une apparition pour le moins macabre… Confrontation ? Non. Il s’agit plutôt d’une tentative de copinage, dirions-nous. D’une de ces rencontres improbables dont tout le monde raffole.

Pourtant, celle-ci, s’il ne faut pas forcément la chercher, faut-il du moins la trouver. Le surnaturel n’apparait pas d’un coup de baguette magique et survient lorsque l’on s’y attend le moins. La rencontre n’est pas préméditée. Elle s’est faite comme ça : un homme, Insomniaque, sur un banc. Puis un fantôme surgit. Hallucination ? Voilà la seule conclusion rationnelle. Pourtant, a-t-on réellement envie de dénigrer l’impossible, de le mettre sur le compte de trop de nuits blanches, d’une folie latente ? Pourquoi ne pas l’accepter, même si son contact a de quoi faire fuir le plus téméraire d’entre nous ? Notre personnage fricote donc avec un danger charmeur. Victime potentielle, mais également touriste de l’au-delà, ses réactions toutes banales creusent un gouffre générationnel entre les écrivains actuels et les « pères fondateurs » d’une littérature où les premiers se complaisent, tendant vers un style plus punk, plus musical, plus underground, mais surtout plus désillusionné. Insomniaque, c’est un homme, un squelette ; un couple que la circonstance réunit, non pas une grotesque romance, mais une invitation, répétée, pour une accession à un stade supérieur ou, plutôt, temporellement ultérieur.

La décadence, la Mort ? Pas que. En rationalisant, nous avons perdu la foi en l’Après. Quoi de plus consolateur, donc, que de rencontrer un fantôme, cruelle apparition de jadis. Cela nous pousse à trouver la paix de notre vivant. Cela prouve une interconnexion avec un passé qui existe toujours lorsque la nuit se mêle au jour, lorsque les lieux et les époques transitent, lorsqu’un passage s’ouvre entre deux états d’esprit qui s’incarnent dans une même personne et démontrent notre dualité. De quoi s’agit-il, à part d’un discours avec soi-même, survenant lorsque la solitude n’est plus gérable, que notre inconscient appelle à l’aide. Quand nous cherchons du réconfort par-delà la dure et froide réalité. Quand nous avons ce besoin de partager nos peines et sommes peu scrupuleux du mal que cela provoque. Esprit sensible, notre héros possède une certaine accointance avec le surnaturel qui parsème ses passions. Il se trouve ainsi mêlé au lecteur cherchant à déceler une part d’inexplicable dans le monde, sans y croire dans sa désillusion, mais se nourrissant d’écrits afin de maintenir l’illusion de tous les possibles. Surtout, afin de survivre à un triste quotidien que le rêve a délaissé.

20_ropsLe vice suprême par Félicien Rops. Image à retrouver dans Nouvelles Peaux – Les origines.

Sous fond de critique sociale, l’auteur se moque de ce qui nourrit nos intérêts. Il nargue le spectateur de tragédies, glorifiant son existence en comparant le malheur de son prochain, sans toutefois parvenir à lui venir en aide. Il ironise en mettant en scène l’homme ordinaire sentant une attirance pour la fatalité. Un désir refoulé, morbide, que le grand E.A. Poe savait si bien insinuer. Le fantastique ne sert-il pas de catharsis ? L’auteur place beaucoup de lui-même dans cette ode à une époque révolue, où l’esprit n’était pas aussi distrait par tant de frivolités. Où le temps était à la réflexion et non aux loisirs asservissants ou aux questionnements dénués d’intérêts. Quand l’homme avait des rêves, qu’une part d’inconnu inspirait l’intellect, n’étions-nous pas supérieurs, appartenant à un modèle sociétaire où nos pulsions n’étaient pas sempiternellement suscitées ? Ne pouvions-nous pas, alors, chercher du plaisir dans des concepts plus abstraits ? Ce modèle a-t-il déjà existé, existera-t-il un jour ? Par une comparaison trop peu maquillée pour s’insérer pleinement dans la narration, l’auteur s’insurge face à un monde où tout s’achète et dans lequel nous ne nous appartenons pas.

Victime d’un quotidien monotone, le protagoniste tente une vaine évasion, tournant au ridicule les quelques discours annonciateurs d’un obscurantisme déjà omniprésent. En cherchant un sens, une poésie, un bonheur promis en échange d’une confiance sans faille en un leader – sachant que cela ne mène qu’à sa peine – cet Insomniaque fait référence à La barrique d’Amontillado (une histoire de vengeance écrite avec humour, un second degré, remplaçant l’habituel récit dramatique et moralisateur). J’avais supporté du mieux que j’avais pu les mille injustices de Fortunato ; mais, quand il en vint à l’insulte, je jurai de me venger. Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon âme, vous ne supposerez pas que j’aie articulé une seule menace. À la longue, je devais être vengé ; c’était un point définitivement arrêté ; — mais la perfection même de ma résolution excluait toute idée de péril. Je devais non seulement punir, mais punir impunément. Une injure n’est pas redressée quand le châtiment atteint le redresseur ; elle n’est pas non plus redressée quand le vengeur n’a soin de se faire connaître à celui qui a commis l’injure. – L’histoire originale à cette adresse.

Notre protagoniste, désillusionné, perdu dans un cadre des plus gothiques où il est autant fait référence à Poe qu’à Baudelaire, n’est-il pas l’équivalent moderne des poètes romantiques, se dressant au-dessus de tout autre de par la beauté qu’ils surent apporter au monde ? N’en possédant pas leur charme, au moins doute-t-il à leur manière, se rendant spectateur d’une histoire à la fatalité trop prononcée. Seul face à la Mort, ou du moins à sa caricature, il fait suite à une conversation débutée il y a bien des décennies, mais qui, au lieu de nous faire sourire, nous attriste devant l’état du monde. Petite discussion avec une momie d’Égard Allan Poe.

SMS de Jean-Charles Flamion – une adaptation de Le chat noir

Jean-Charles Flamion est passé du polar au fantastique, il « aime jouer avec l’interdit, les faiblesses et l’ambivalence de l’esprit humain ». Un auteur que nous avons découvert grâce à l’anthologie Maisons Hantées pour un texte érotique à la chute hilarante. Dans Annabelle, il abusa de notre capacité à distordre la réalité (pour l’adapter à des critères communs) afin de rompre avec la norme et ses codes. Une critique sociale tout en finesse cachée dans une nouvelle sensuelle qui, aux premiers abords, semble être faite pour plaire… Maisons Hantées.

Relativement à la très étrange et pourtant très familière histoire que je vais coucher par écrit, je n’attends ni ne sollicite la créance. Vraiment, je serais fou de m’y attendre dans un cas où mes sens eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne suis pas fou, — et très certainement je ne rêve pas. Le chat noir.

Ci-dessus, illustrations de nouvelles d’E.A. Poe par Alphonse Legros.

Nouvelles Peaux est constitué de fous. Rien de plus légitime, si l’on suit la logique de ce cher Poe. Le narrateur de Le chat noir est de loin le plus détestable d’entre tous. Sadique, méprisant, « cruel et froid », nous ne pouvons que nous féliciter de sa mort, promise dans les premiers paragraphes révélateurs et soignés. Après une réprobation de cet absurde engin qu’est la télévision dans Insomniaque, c’est à présent au tour du téléphone de se faire discréditer. De cet engin provient une horreur quotidienne à laquelle nous sommes confrontés. Il maintient une liaison dont nous ne pouvons nous affranchir, où que l’on aille, quoi que nous fassions. Le téléphone hante son propriétaire ne pouvant se soustraire à sa vie, à ses expériences, à ses problèmes. Comme les zombies décérébrés rejoignant le centre commercial, le fantôme retourne à son téléphone, à sa propriété la plus intime et révélatrice. Nous trouvons ici une utilisation perverse d’un élément banal se diabolisant comme dans une histoire de Stephen King. Le téléphone maintient une connexion à distance, donc avec l’invisible, ce qui a inspiré nombre de récits et de légendes urbaines. Cet engin que nous nourrissons et personnifions, lié comme nous le sommes à la machine, remplace l’animal de compagnie qui garantissait notre plaisir par ses marques affectives. Cet engin nous flatte, mais peut se retourner contre nous s’il nous arrivait de maltraiter notre entourage.

Entendre un message répété, une sonnerie d’outre-tombe, ne prouverait-il pas, si ce n’est la présence du surnaturel, une folie causée par la culpabilité ? Le héros – ou plutôt le tueur – est au centre d’une histoire construite sur les notions de doute, de démence, qui critique une fois de plus notre regard à l’autre, semblant exister que pour nous complaire. Le style de Jean-Charles Flamion, s’il ne s’embarrasse pas d’envolées lyriques, démontre une certaine ambiguïté trompeuse. Cet auteur, « marqué par la puissance narrative » que l’on trouve dans Le chat noir (classique parmi les classiques) se devait de reprendre l’articulation du témoignage, de la confession, tel un H.P. Lovecraft moderne (même si la comparaison s’arrête là). Si ce type de récit à la première personne est presque inhérent à l’œuvre fantastique d’E.A. Poe, il est rare que celui-ci mette en scène l’oppresseur et non la victime. Mais alors, pourquoi écrire à la première personne, si ce n’est pour souligner la solitude dans laquelle se complaisent les antihéros dans leurs errances, et si ce n’est pour maintenir un certain scepticisme à la lecture de telles nouvelles ? Nous retournons aux sources du fantastique avec un texte fondateur de ce genre dans lequel sont emmurées tant de terribles vérités.

Au travers Le chat noir, Jean-Charles Flamion se souvient d’une lecture immersive et d’un malaise « d’autant plus fort qu’aucun lecteur ne peut moralement s’identifier au protagoniste ». Le héros de SMS est tout aussi allumé que le psychopathe qu’il réplique, n’agissant pas spontanément, mais (comme la plupart des protagonistes « poesques ») avec discernement. Il est pourtant trahi par une voix d’outre-tombe. Par un message retransmis de la plus étrange manière… « Dans le fond, la fin de SMS devait piéger le meurtrier avec la même idée de résurgence sans que l’on sache si la manifestation était d’ordre naturel ou surnaturel. » Nous nous retrouvons donc dans l’intimité de deux personnages. Face à l’image de l’homme qui, dans la violence de ses passions, ne peut accepter le refus. Quoique courte, cette nouvelle ne survole aucun aspect d’une relation autant basée sur l’amour que sur la haine. Qui est le tueur à qui nous avons affaire ici, si ce n’est le côté obscur de tout romantique qui, comme Poe, se languissait d’amour sans jamais pouvoir passer à l’acte ?

Le meurtre passionnel, mais pourtant calculé, est dû à une personne que la patience a délaissée. Voici un personnage peu croyant en la vie, jalousant un bonheur auquel il n’a pas droit, ne voyant pas que son égoïsme est à la base de ses malheurs… Ou, au contraire, ne le comprenant que trop. E.A. Poe semble se blâmer pour un crime qui, s’il est illusoire, est inhérent à son état d’esprit. Torturé par la perversité de son âme, il se dénigre, se rend détestable, aussi bien par le biais de ses récits que dans ses relations. Cet écrivain est toxique. Certains diraient qu’il est le tuberculeux de la famille, celui qui transmet des maux distordant les esprits, ne les rendant que plus beaux par leur aspect maladif, mortel. Si la logique de Poe n’appartient qu’à lui, pourtant elle est limpide. Il ne s’arrête devant rien pour atteindre ses objectifs, détruisant l’amour s’il le faut, son pire ennemi qui refait toujours surface. Qu’importe la profondeur de sa sépulture, l’amour intervient toujours, jusqu’à briser l’esprit le plus ignoble, lui conférant des sentiments honorables, mais n’allégeant en rien une peine que nous savons fatidique.

22_clarke1Harry Clarke, dessins illustrant les Histoires Extraordinaires.

Comme nous l’avons déjà vu, les descriptions toujours très imagées de Jean-Charles Flamion sont empreintes d’un érotisme si intense qu’il guide les choix des protagonistes, se faisant victimes de leurs propres phantasmes. L’auteur ne dissimule aucun vice, aucun travers de son « héros » paradoxal, endossant à la fois le costume du méchant paranoïaque et du sauveur attentionné (ce qui cause une crise identitaire peu commune). Remodelant la réalité à sa convenance, le narrateur représente également une philosophie de consommation : l’homme ne cherche qu’à étendre sa domination sur des propriétés qu’il déshumanise, disposant de ses proches de la même manière qu’un outil agréable. Ici, l’un d’entre eux semble se rebeller contre ce diktat. Quoi de plus logique alors, que d’arriver à une conclusion où folie et rejet se mêlent, se faisant les instruments de la vengeance ? Quand la technologie surpasse notre compréhension, elle devient aussi complexe et retorse que l’esprit humain. Certains y verront une forme de connexion magique… Ce que l’auteur ne dépeint pas dans le cadre d’un récit de science-fiction, où ce sujet est souvent abordé. Il démontre au travers du fantastique que les avancées technologiques peuvent aussi bien dissoudre le mystère qu’en créer de nouveaux.

La plupart des adaptations de nouvelles d’Edgar Poe se situent dans des cimetières, cadre rêvé, mais souvent halluciné. Nous sommes souvent désappointés par l’absence de réalisme de récits souvent passéistes inventés par des auteurs qui se moquent pertinemment des avancées du commerce des pompes funèbres (par exemple). Si SMS traduit l’état d’esprit de notre époque, il s’agit pourtant un texte qui vieillira mal, tant à cause de la technologie qui y est décrite, que de l’illogisme de certains passages. L’absurdité d’une telle histoire n’aide en rien le réalisme auquel elle prétend, et qui est tant prisé de nos jours. Nous retiendrons un fait divers grotesque, proche du fameux chat noir, qui ne pourrait jamais avoir lieu dans notre réalité. Quand l’horreur est favorisée, que ses codes sont repris malgré leur grossièreté, alors nous arrivons à un récit déséquilibré, entêtant, et non à une pâle reproduction.

Le masque de la mort lente de Morgane Caussarieu
Une adaptation de Le masque de la mort rouge

Voici une auteure coup de cœur que nous vous avions présenté lors de cet article dédié à l’anthologie Folies des Artistes Fous, avec La maman de Martin. Ces nouvelles, violentes, souvent à double-contre sens, décrivent de manière choquante la psyché humaine et ses aspects les plus retors. Avec Morgane Caussarieu, les masques sont mis à bas. Elle révèle les tares relationnelles reliant les protagonistes dans un schéma autodestructeur et retrace les véritables origines des symboles actuels. Spécialiste du vampire, elle a plusieurs romans et essais à son actif, dont le désormais célèbre Dans les veines. Ici, elle s’en prend à un nouveau sujet tabou, quoiqu’actuel, dans une forme de dénonciation d’un système basé sur l’appropriation du plaisir, se moquant des interdits. – Son blog.

La Mort rouge avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c’était le sang, — la rougeur et la hideur du sang. C’étaient des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l’humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L’invasion, le progrès, le résultat de la maladie, tout cela était l’affaire d’une demi-heure. Le masque de la mort rouge.

23_beardsleyIllustrations d’Aubrey Beardsley que vous trouverez dans Nouvelles Peaux – les origines.

Si Morgane Caussarieu n’a jamais pleinement apprécié les nouvelles de Poe, elle nous offre tout de même un bon remake de l’une de ses histoires les plus audacieuses. Le masque de la mort rouge est une critique sociale osée. Le masque de la mort lente pousse cet aspect à son paroxysme, allant jusqu’à la provocation et troquant l’érotisme de la précédente nouvelle par un récit pornographique repoussant, mettant mal à l’aise le lecteur non averti. Pas de fantastique ni de cadre imaginaire, seulement celui plus libertin des années soixante-dix dans lequel arrive un fléau des plus ravageurs : le sida. La propagation de ce virus est résumée, décennie après décennie, où il prend l’importance d’une punition divine. La mise en scène hors norme est ce que nous retenons de l’histoire originale. Sous couvert d’un conte gothique, E.A. Poe se moque de la tradition et des nobles héros vivants sur le dos de la populace sans voir une interconnexion entre leurs malheurs et la source de leurs profits. La méchanceté de ce texte est viscérale. La vengeance de la Mort personnifiée n’est que trop effroyable. C’est un ennemi aveugle que nul ne peut éviter, quel que soit son statut. Vanité contemporaine, Le masque de la mort rouge n’est rien d’autre qu’une danse macabre, une allégorie immorale, un conte grotesque, empli d’une arrogance malsaine. E.A. Poe semble juger une société matérialiste, orgiaque et décadente.

Dans une époque où le plaisir est au centre de nos vies, où l’intellect est troqué pour l’assouvissement des sens dans de violentes passions, une philosophie comme celle-ci, même basée sur la moquerie, ne doit pas tomber dans l’oubli. Si l’histoire semble traiter des relations entre les riches et les pauvres, cela nous inclut, membres des sociétés développées, dans ce bal masqué où tous affichent en permanence un mental correspondant à sa classe sociale pour ne pas s’exclure de la citadelle surprotectrice, maternisante et policière, qui nous sépare de la barbarie assaillant les murs. Un fléau qui trouvera toujours le moyen de pénétrer les défenses, jouant le jeu des masques et, progressivement, menant le bal. Morgane Caussarieu se moque de la luxure qu’elle dévoile pleinement dans sa laideur. Pour elle, « la mort rouge » a déjà frappé, créant une sorte de jugement dernier où l’humain se distord pour finalement ressembler à tant de démons lubriques qui pervertissent la beauté. Les hommes se caricaturent eux-mêmes dans un lieu où il n’existe plus de société, où tout n’est que possessions, possédés, carnages, enfer quotidien où le sexe n’est que douleur…

Où il n’y a plus d’individualité, seulement une meute copiant vainement des concepts qu’ils ne sont plus à même de comprendre, pillant toute ressource à sa disposition pour finalement disparaître, entrainant son monde avec elle. Dans le but de retarder l’échéance d’une mort que nous savons certaine, les hommes ont invoqué leur perte. Il n’y a plus de distinctions, nous l’avons vu, ni d’ordre ; donc, plus de manières. Les tournures de phrases sonnent comme autant d’insultes choquantes. Tout n’est que descriptions de pratiques toujours plus obscènes à mesure que nous avançons dans la lecture. Il n’y a pas non plus de morale dans cette histoire. Les protagonistes, en fuyant une norme basée sur des préceptes religieux, sont les victimes d’une condamnation cruelle. Peut-être même d’un monde où les rejets sont monnaie courante. Dans lequel nous pensons être à l’abri en restant en petit comité, mais où cette ségrégation ne garantit que des tueries à petite échelle. La richesse des descriptions, située dans la clarté des images, est quasiment omniprésente dans les récits de Morgane Caussarieu, qui mêle ainsi une prose réfléchie à une histoire dans laquelle nous n’attendrions que de la grossièreté.

La valise de Pierre Brulhet – une adaptation de La caisse oblongue

Il y a quelques années, j’avais retenu ma place à bord du beau paquebot l’Indépendance, capitaine Hardy, faisant la traversée de Charleston (Caroline du Sud) à New York. Nous devions mettre la voile le 15 juin, si le temps le permettait, et j’allais visiter le navire la veille, afin d’examiner ma cabine et prendre les dispositions nécessaires. J’appris que les passagers seraient fort nombreux et qu’il y aurait plus de dames que d’habitude. Les noms de plusieurs de mes connaissances se trouvaient inscrits sur la liste des voyageurs, et je fus charmé d’y découvrir, entre autres, celui de Cornelius Wyatt, jeune artiste pour lequel j’avais la plus vive amitié. La caisse oblongue (nouvelle parue dans Contes inédits).

24_clarke2Harry Clarke, dessins illustrant les Histoires Extraordinaires.

Si, là encore, la mort s’est infiltrée dans le scénario, le ton va en s’allégeant. Pierre Brulhet (dont l’interview est disponible au début de cette chronique) a choisi une aventure méconnue, qui se rattache plus aux enquêtes comme Le scarabée d’or qu’aux contes fantastiques. Cette nouvelle est une curiosité inattendue. P. Brulhet casse son image d’auteur gothique pour se focaliser sur une histoire toute en finesse faisant référence à un événement réel, tout comme la nouvelle originale écrite par un rescapé fictif d’un véritable naufrage. Il est vrai que La caisse oblongue est assez moderne dans sa rédaction, plus simpliste que d’habitude et, du fait qu’elle se base sur l’actualité de son époque, plus ou moins intemporelle. Pierre Brulhet introduit l’intrigue sur la disparition réelle d’un groupe de passagers qu’on n’a jamais retrouvé. « La mort rôde dès les premières lignes dans la nouvelle du Maître. Dans La valise, je l’ai transposée à la fin et ici le cercueil est remplacé par un bagage qui va attirer toutes les curiosités et semer la mort. » Curieux bagage, en effet, qui finit d’introduire une part de mystère dans un lieu où les passagers sont entourés d’un vaste inconnu. La valise n’est pas une critique vengeresse d’un aspect de la civilisation, introduite par le biais d’un élément macabre. C’est un divertissement qui rapproche notre auteur du maître de l’horreur, le temps d’une croisière que tous deux effectuèrent en compagnie de leurs femmes pendant des jours plus heureux. Un souvenir que la mort vient teinter lors de la séparation des amoureux, ce que les compagnes des protagonistes trouveront insupportable.

Toutes les nouvelles d’Edgar Poe possèdent un élément autobiographique, un personnage représentant une part de sa personnalité qu’il critique, ou un évènement qu’il redoute. Adepte des mystères, il introduit un enquêteur du dimanche, par le biais duquel nous parvient le texte, ainsi que lui-même, le jeune veuf qu’il imagine être lorsque la mort de sa femme surviendra. La faucheuse semble hanter notre auteur en permanence, déformant chaque aspect de sa vie. Pierre Brulhet va lui aussi transformer un évènement joyeux en un triste voyage. Son protagoniste tente de fuir un quotidien devenu désolant, alors que lui-même nageait dans un apparent bonheur. Mais ici, l’amour s’est fait évincer par la cupidité. Secret, E.A. Poe camoufle ses torts, qu’il finit toujours par dévoiler à la fin d’une histoire dans laquelle il ne survit que rarement. Ce ne sera pas le cas de cet avatar de Pierre Brulhet, bien au contraire ! Notre homme va surpasser sa peine. Derrière l’apparente normalité de Poe se cache un fond de folie furieuse, une passion et des habitudes inappropriées qui le démarquent du reste de la société puritaine à laquelle il appartient. Dans La valise les apparences d’une perpétuelle joie de vivre sont maintenues, ce qui ne fait qu’accentuer un malaise, une sensation de cachotterie qu’un huis clos peut rapidement rendre insupportable. Un mystère, une anomalie, déclenche de nombreuses indiscrétions, bien souvent accompagnées d’une vague de paranoïa, d’un lynchage public, d’accusations pouvant conduire à des drames (comme nous avons pu le voir lors du naufrage du Costa Concordia, cf. Wikipédia).

Voilà qu’un petit élément, tel qu’une valise, peut se retrouver au centre d’une grande théorie complotiste influençant le moral d’un membre d’équipage prêt à se laisser aller aux pires bassesses, se croyant tout permis dans un cadre éloigné de toute communauté. Comme dans Le masque de la mort lente, nous nous retrouvons dans un bal masqué où ne sont conviées que les personnalités, les privilégiées se complaisant dans le luxe, l’orgueil et les bonnes manières, tout en étant dénuées de grâce et de bonté. Notre héros, s’il souhaite se perdre dans des loisirs « décadents » aux antipodes de ses qualités intellectuelles, ne sait plus comment profiter de la vie et se retrouve donc dans le voisinage de la mort. Les évènements s’enchainent avec une rapidité incongrue. Sentant la réalité délaisser un quotidien certes plausible, mais improbable, le lecteur, décontenancé, ne peut que réfuter un récit tel que La valise. La caisse oblongue ne possède pas sa part d’illogisme maitrisé. Aussi bien traitée comme une enquête que telle une histoire d’épouvante, cette nouvelle ne possède pas une chute des plus mémorables. Pierre Brulhet a conçu un mystère surpassant le texte original par sa singularité. L’accident auquel il est fait référence est lui-même assez étrange. Nous ne nous attendrions pas, à notre époque, à faire face à un drame d’une telle ampleur. Ce qui rapproche d’autant plus ces écrivains relativisant tous deux les progrès de la science et la dangerosité d’une nature incontrôlable. Ainsi l’homme a tout à redouter : les éléments, comme les sentiments.

Dédale de Joëlle Cordier – une adaptation de Silence

Mère de Barbara Cordier – dite Unity Eiden –, elle signe sa toute première publication. Mêlant le chant et les arts à ses histoires, elle nous propose un retour aux sources avec son style réaliste emprunté aux écrivains du XIXe siècle, et sa poésie se voulant métaphorique et subversive. Pour découvrir ses sources d’inspirations, il vous suffit de cliquer sur le lien ci-dessus.

C’était la nuit, et la pluie tombait ; et quand elle tombait, c’était de la pluie, mais quand elle était tombée, c’était du sang. Et je me tenais dans le marécage parmi les grands nénuphars, et la pluie tombait sur ma tête, — et les nénuphars soupiraient l’un vers l’autre dans la solennité de leur désolation. Silence.

25_h-robinsonWilliam Heath Robinson, illustration du poème Le corbeau.

Dans Dédale l’esprit de Poe est préservé. Il ne s’agit pas d’une nouvelle se situant aux antipodes du climat de ses récits, pour mieux souligner leur fatalité. Au contraire, nous plongeons dans un texte tout en musicalité collant à ses rédactions, imprégné de la même poésie (c’est d’ailleurs à un poème qu’il est fait référence). Guidée par la trame du texte initial, « le démon qui raconte une histoire au narrateur, les situations, la nature, la douleur de l’homme solitaire sur le rocher », Joëlle Cordier incorpore quelques références baudelairiennes. « Le rire du démon se retrouve aussi à la fin de mon texte, mais ce n’est pas la même histoire »…

Au travers de Silence (la fable et non le poème éponyme). Edgar Allan Poe décrit un lieu désolé à l’image de l’âme, une nature constamment en mouvement craignant le vide et le silence, non pas dans ce qui l’entoure, mais en elle-même. C’est un paysage paisible, mais instable, teinté d’une noirceur maladive, des couleurs de la colère et de la mort. Sa prose est entêtante. Son paysage est à l’image de son esprit dans lequel vivent deux personnalités : un démon agité, destructeur, et une figure antique, pensive, qui s’oppose à la folie et aux pulsions rageuses de son contraire, mais reste désespérément muette à tout appel. Là encore nous notons le thème de la dualité et de l’ironie inhérente à son œuvre, à son esprit. Ce qui attira plus d’analystes prêts à s’approcher des méandres de son mental, que des critiques de son œuvre. Cette forme d’horreur végétale et liquide, cosmique, venue des tréfonds des âges, cet héritage insondable, hante le penseur craignant autant l’impassibilité d’une telle prison où son âme est enfermée, que la destruction de l’esprit, la mort et le néant. La psyché d’E.A. Poe est coincée dans un enfer inhérent à sa personne qui est à la source de ses créations. Pourtant cette malédiction lui confère la possibilité de s’approcher du divin. Craignant que ce souffle ne cesse, que sa muse le délaisse (comme tout écrivain torturé), il égalise les deux aspects de sa personnalité : l’un signifiant la mort du corps et l’autre de l’âme, celle à redouter.

L’obsession de Poe dans sa quête de perfection est aveuglante. Il érige superstitieusement sa créativité au panthéon des dieux antiques afin de leur rendre hommage et de calmer leur courroux lorsqu’il en vient à concevoir de trop grandes envolées. Poe met en garde souvent contre l’Icare moderne, soit en contemplant une civilisation à son apogée, soit en devisant sur son intellect qu’il sait être supérieur. Poe tente de contrôler son esprit et se heurte à l’impossibilité d’une telle entreprise qui ne se solde que par des destructions de celui-ci. Affligé, il regrette une période faste et ne décrit que des éléments parasitant son être. Cette fable à l’arrière-gout passéiste, sibylline par ses métaphores, présente un auteur dont l’assurance n’est qu’une façade et qui ne fait que dénigrer ses vains efforts et désirs en se faisant spectateur et victime de créatures agissant à sa place. Se sentant isolé sur une « île de placide ignorance » annihilant toute progression, il remet en cause ses valeurs et sa légitimité, passant de génie à esclave. Le drame de Silence provient du démon trompeur, transformant un rêve en cauchemar par ses mensonges. Il vante au poète des mérites ne lui appartenant pas, insufflés par des désirs pervers qui causent ses tourments. Poe est alors vu comme un personnage irresponsable ayant signé un pacte avec la mauvaise muse, contraint de vivre les drames de son imagination et comprenant trop bien ses aspects retors et ses fondations.

Dédale, c’est le labyrinthe formé par un mental dérangé, transposé sous forme d’une architecture extravagante – impossible – reprenant l’iconographie brouillonne des chaotiques prisons de Piranèse. L’artiste en recherche d’excellence est remplacé par une employée de bureau. Le démon, par une société compétitive où le travail passe avant toute passion. Quel revirement de situation. Quand la beauté n’est plus recherchée, remplacée comme elle l’est par la nécessité d’outrer, de satisfaire les exigences d’un lectorat en demande de scandales. Quelle restructuration du débat initial. Quand l’introspection est transposée par une étude du capitalisme, de ses effets néfastes sur la santé, aussi bien physique que mentale puisque, d’après Poe, ces deux aspects sont intrinsèquement liés. Dans cette critique sociale nous sont présentés les méandres d’une âme se conformant tellement aux exigences d’un métier, poussée à bout dans ses capacités professionnelles, qu’elle devient l’ennemi de son possesseur, simple acteur d’une constante expansion que son emploi emprisonne et consume, jusqu’à rendre le corps (l’âme), le monde, malade. Dédale est une sorte d’explication de texte modernisée pour la compréhension du public par un jeu de suggestion à sa portée. C’est également la description d’une horreur quotidienne que l’on appréciera, car elle nous touche et rapproche l’auteur de son public grâce à une notion contemporaine, troquant le beau, le mystique, l’antique, contre un cadre plus politisé où le malin se fait le porte-parole d’une conjoncture actuelle.

26_poeEdmond Dulac, illustration du poème Le corbeau.

La protagoniste est prisonnière du système, rythmant, dégradant, sa vie. Ne cherchant pas à se rebeller devant une aussi sinistre réalité, elle se fait le mignon, l’esclave d’entités omniprésentes, quasi divines dans leur propension à administrer son existence. Elle prend l’aspect d’un démon qui, pourtant, ne vaut rien face à ses gardiens. Quel est donc son statut ? Comment doit-elle appréhender ses victoires ? Comment doit-elle percevoir son parcours menant soit à la mort, soit à la folie (et à la mort) ? Silence est un texte lovecraftien au possible, l’un de mes favoris. Pourtant, nous nous tenons abstiendrons de résumer ce récit. Car finalement, qu’est-ce que Silence, Dédale, sinon une accusation de l’absurdité de nos entreprises, de nos pitoyablement courtes existences ? En cherchant à effleurer la main de Dieu, nous n’en avons jamais été aussi éloignés. Edgar Allan Poe n’est pas un optimiste. Nous l’avons vu dans les précédents textes. Il y dénigre une civilisation ébranlant ses fondations et retombant dans la barbarie, guidée par d’insatiables passions, besoins… L’héroïne de Dédale perce le voile inconsistant de la réalité et ne voit que la vacuité d’une insignifiante existence. Elle passe à travers le mur, le brouillard de la vie, de la mascarade, pour se rendre compte de la petitesse de son être et de l’absence d’une interconnexion avec un monde illusoire ou distordu. Tout homme est une île, semblait nous dire le grand Poe dans sa froide lucidité.

Les illusoires promesses de l’état en un futur merveilleux, paradisiaque, attendant les dévots après une longue période de sacrifices ne se trouvent que dans la tombe. Quel réconfort, alors de s’imaginer un paradis post-mortem. E.A. Poe ne voyait dans la mort qu’un gouffre, l’horreur qu’apportent les apparitions vengeresses auxquelles le principe même d’existence a déplu. L’humain, dans son besoin d’un guide, d’une facilité dans son parcours, est donc un être aveugle manipulé par une force toujours plus puissante à mesure qu’il grimpe les échelons de la réussite, qui, finalement, ne fait que le tromper, le condamner, venant même à démontrer ce fait et son inéluctabilité, le rendant jaloux des possibilités que son esprit ou ses biens prodiguent. Qu’importe si, comme les plus grands d’entre nous, nous souhaitons nous soustraire à ce système. Il finit toujours par nous ramener à l’ordre, de gré ou de force. Autant l’accepter, se voiler, se rassurer, plutôt que d’expédier sa fin dans une quête libertaire impossible condamnant à la solitude, à l’inaction. L’interconnexion du monde existe bel et bien. Dédale est une nouvelle d’anticipation postapocalyptique. Un pamphlet écologique nous apprenant que si les folies de l’homme le rapprochent de la puissance des dieux, elle ne sèment que le chaos, non plus dans la désolation et dans le silence, mais au sein d’un organisme putréfié grouillant de vie, de parasites, où tout élément fusionne. Cette alarme ne nous est certes pas inconnue. Elle pourrait transmettre une morale rébarbative si celle-ci n’était pas évoquée avec tant de panache, de verbe, de poésie, plaçant cette transcendante nouvelle au sommet de cette anthologie grâce à sa beauté, son lyrisme, que peu sont à même de voir.

Il paraît que je suis fou de Quentin Foureau
Une adaptation de Bérénice

Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le vaste horizon comme l’arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi variées, — aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues. Dominant le vaste horizon comme l’arc-en-ciel ! Comment d’un exemple de beauté ai-je pu tirer un type de laideur ? Du signe d’alliance et de paix une similitude de la douleur ? Mais, comme, en éthique, le mal est la conséquence du bien, de même, dans la réalité, c’est de la joie qu’est né le chagrin ; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l’angoisse d’aujourd’hui, soit que les agonies qui sont tirent leur origine des extases qui peuvent avoir été. – Bérénice.

Voilà ce qui arrive lorsque l’on mélange le cadre et l’action de La chute de la maison Usher à Bérénice, « avec sa démence amnésique, pulsionnelle, mais profondément amoureuse » ! Ce qui arrive quand l’imaginaire et la réalité se nourrissent mutuellement, entrainant des doutes sur la nature de toute chose. Ce qui arrive quand les vivants et les morts se confondent, apparitions fantomatiques à la nature indiscernable. Ce qui arrive quand le décor déteint sur les protagonistes, les entache et les entraine dans une symbiose à laquelle on ne peut se soustraire. Bérénice, c’est une folie dont on ne peut guérir. La maison, la tombe, est une prison de laquelle on ne peut sortir. Une cellule couverte des graffitis d’anciens résidents qui se chevauchent, créant un malstrom qui dégénère encore plus l’esprit de leur héritier. Notre fou est un être maudit, possédé, replié dans son palais intérieur cette fois-ci fait de livres et de salles toujours plus extravagantes. Qu’est-ce que Bérénice, si ce n’est une nouvelle avancée sur les terres longuement arpentées par Edgar Allan Poe ? Quentin Foureau – interviewé dans le cadre de cet article – est un fan de cette « grande figure grise qui ne gagne pas à être colorisée ». Il parait que je suis fou, nous révèle un personnage s’apprêtant à nous prendre à témoin, contant le récit de son malheur, « chronique de sensations plutôt que de faits » dont l’essence est pleine d’horreur (écrivait naguère ladite éminence). Parlait-il de sa vie ?

27_lenoreLenore de William Heath Robinson, illustration pour Le corbeau.

Les contes fantastiques d’E.A. Poe sont autant d’atmosphères qu’on voudrait dédramatiser, nous dit Q. Foureau, « une angoisse nocturne qu’on cherche à éteindre d’un ricanement inquiet, un dessin de folie qu’on regretterait de ne pas observer jusqu’à son dernier trait ». Une telle histoire repeint intelligemment la partition initiale en n’oubliant aucun aspect des textes sombres de Poe, de son esprit si bien présenté dans la précédente nouvelle. Les personnages de Bérénice sont les idéaux de notre grand écrivain dramatique. Des figures glorifiées et parfaites dans leur description. Elles paraissent surnaturelles. Ce sont deux fragments d’une même personne, l’une se tenant sur un piédestal, ayant « la forme d’une divinité antique », l’autre représentant la mort virevoltant autour de cette beauté, se charmant de son effet sur elle. L’une dépérissant, alors que les rôles s’inversent, l’autre se nourrissant de la vie. L’Ancien impassible devient le démon tapageur, beau, charmant, et pourtant nuisible à l’homme ou à la femme, sans forcément le désirer. Classique conte gothique, Bérénice localise le fondement de la passion. Tous y dénoteront une violence qui n’a pas d’égal dans l’œuvre de Poe. Tous y découvrent une interconnexion et une opposition entre les personnifications de l’amour et de la haine, de l’attirance et du rejet. Un algorithme insoluble prédominant sur tout autre raisonnement, menant à une éternelle recherche d’un équilibre impossible, d’une tranquillité illusoire.

Enfin, tous s’accordent à y déceler les thèmes majeurs des fictions d’E.A. Poe : la mort, la dégénérescence de la jeunesse, de la beauté, de la joie et de la paix du corps, de l’esprit et de l’âme. La tristesse dans une mort prématurée de tous ces éléments : la destruction du corps, la maladie de l’esprit (la folie furieuse, l’obsession), l’annihilation de l’âme, quand la vie n’est plus qu’ennui, que l’on s’emmure, que l’on en vient à être enterré vivant. Un texte à la fois froid et frénétique. Tour à tour, la gloire et la perfection cèdent devant la déchéance et à la difformité de ces mêmes figures putréfiées… Bérénice est sans nul doute une vision délétère de la femme de Poe, pour laquelle il nourrissait un amour passionnel (cf. Wikipedia). Sans jamais oser la toucher, il préservait la pureté d’une enfant qui devait un jour grandir, pour son plus grand malheur. Il ne chercha pas à la maintenir loin de la perversion du monde, mais sembla s’en lasser, préférant l’inaliénabilité de ses œuvres à une nature changeante et surtout mortelle. Que dire, sinon que ce personnage incarnait et s’incarnait dans ses nouvelles jusqu’à s’y fondre et à prendre l’aspect du tourment de notre héros maudit, de la figure romantique par excellence. Embellie par l’effet léthargique de la tuberculose, cette jeune fille jadis pleine de vie en vient à se muter en un symbole qui inspira nombre d’écrivains, surtout en France : Édouard Ganche (cf. Le livre de la Mort), mais surtout Maupassant avec le classique Tic, maintes fois repris. L’histoire est celle d’une jeune fille enterrée vivante et, si le ton est bien moins horrifique, nous y trouvons d’importantes similitudes.

Bérénice peut s’appréhender à la manière d’une critique de ce type d’histoire à la mode. Sous couvert de prodiguer un énième conte servant à faire frissonner la ménagère, Poe va choquer le lectorat par la dureté de la maladie mentale, exacerbée par la lecture de tels récits inspirés par la tradition victorienne. En enjolivant la mort et en camouflant sa laideur, on finit par banaliser ses torts, par tourner en dérision un drame qui, pourtant, convulsa l’âme de l’écrivain au point de le conduire aux portes de la folie. Remettre une telle nouvelle au goût du jour est donc un pari risqué, car l’auteur court le risque de perdre le second degré uniquement discernable dans le contexte d’écriture. C’est le cas de beaucoup d’adaptations, où l’on s’en sort en trouvant un équivalent moderne de la polémique initiale, qu’on amplifie, parfois. Il paraît que je suis fou peut sembler s’apparenter à un courant littéraire surexploité, n’inspirant aucune curiosité. Il n’en est pourtant rien. Sans surprise, nous perdons pied dans la réalité pour nous fondre dans les livres rendus vivants par notre monomaniaque. Le lecteur compulsif échappe au sens des mots, s’introduit dans la fiction, confond vérité et mensonge, copie la personnalité du personnage principal servant de prétexte à introduire l’élément déclencheur. Les fondements d’un récit sont reproduits avec logique par un narrateur dépassant l’auteur et les actuelles notions de moralité pour concevoir la chute qui lui convient. Il surpasse le lecteur en le laissant pantois devant sa création dénigrant toute loi de l’écriture. Il n’est que chaos, que reflet distordu de celui qui se penche actuellement entre deux pages, happé par une réalité alternative qui filtre sa personnalité.

Notre personnage ne peut exister seul. Il lui faut une compagne. Il lui faut une quête et un dénouement. Difforme, il est la créature conçue par un savant fou cherchant à retourner aux origines de l’histoire, cherchant à donner vie à la matière inerte. Aux mots. Il paraît que je suis fou est un hommage à tout fondateur de l’imaginaire, c’est une histoire d’amour et de mort… Le parfait Shelley ! Ce n’est pas un texte écrit avec une grande rigueur scientifique, mais il possède l’implacabilité d’une prose réfléchie, et, à sa manière, fait du beau avec du répugnant. Ce dernier aspect ne provient pas du fou. Sa vision du monde, si belle, n’inspire que la pitié et peut-être l’envie. L’horreur provient d’une société qui corrompt et non de l’élément que celle-ci cherche à anéantir, car il ne correspond pas à sa vision de la beauté. Poe est vu par son contemporain comme un déshérité errant sur les routes en compagnie de son petit monde personnel. Cet écrivain redorait ce monde, l’animait, lui fournissait une seconde vie qui ne se situe qu’au-delà et dans ses fondations. En parfaisant un large cycle, il a fait connaissance avec celles et ceux que l’on ignore par dégout. Il s’est imprégné de leur atmosphère et en a retiré une poésie si atypique, qu’il est parvenu à faire entendre la voix du monde à ceux qui, socialement parlant, se situent au-dessus de cette « populace ». C’est ce que tente de nous dire Q. Foureau à grands coups de métaphores. Mais il ne s’arrête pas en si bon chemin. Son héros tente d’accomplir cette tâche à sa manière, se référant aux œuvres du Maître, se tenant loin d’une foule grisée par l’agitation de leurs quotidiens, afin de discerner l’élément étranger à leurs manœuvres et de se dissimuler à des êtres irraisonnés.

28_dulacEdmond Dulac, illustrations des Nouvelles Histoires Extraordinaires.

La folie créatrice provient de la capacité à trouver des connexions là où elles se discernent peu. Cette capacité imprègne le mental du héros, l’écrivain raté, traitant ses livres comme des amis imaginaires représentant autant d’aspects de sa personnalité. Tels de fougueux enfants dépendant de sa personne. Les objets le séparent d’un vaste univers cruel, constamment en mouvement, capable de tout détruire. Il personnifie l’inanimé en fonction de leur visuel, leur texture, leur sonorité, ce qui crée des tournures de phrases aux tons très sensoriels. Matérialiste au peu de possessions, aventurier se frayant une piste dans un milieu hostile, il teste son environnement jusqu’à ce que celui-ci dévoile un grand trésor. Si les désirs du fou envers l’objet de sa quête ne sont pas innocents, au moins sont-ils purs. S’ils s’épanchent au détriment d’une victime qui n’est pas totalement sienne, à laquelle il dévoue peu à peu sa complexe vie, c’est pour construire des scènes héroïques malgré leur apparence de décrépitude si chère à l’auteur. Il n’y a rien de grotesque en cette nouvelle, seulement une « bienveillance » (comme le disait Q. Foureau) vis-à-vis d’une personne maladive que le fou souhaite protéger de la vie et de ses peines. L’amour redimensionne le monde à l’image de nos rêves, nous fait passer pour des malades tentant de concrétiser une vision de perfection en interprétant les choses à notre convenance. L’amour éloigne toujours plus de la raison. C’est aussi une épreuve de foi, un grand pouvoir pour le narrateur et ses inspirations littéraires.

Que penser, alors, à la lecture de Bérénice et de son hommage, des quelques lignes qu’écrivit un jour Charles Baudelaire au sujet de l’amour dans l’œuvre d’Edgar Allan Poe ? « Dans les Nouvelles de Poe, il n’y a jamais d’amour. Du moins Ligeia, Eleonora, ne sont pas, à proprement parler, des histoires d’amour, l’idée principale sur laquelle pivote l’œuvre étant tout autre. Peut-être croyait-il que la prose n’est pas une langue à la hauteur de ce bizarre et presque intraduisible sentiment ; car ses poésies, en revanche, en sont fortement saturées. La divine passion y apparaît magnifique, étoilée, et toujours voilée d’une irrémédiable mélancolie. Dans ses articles, il parle quelquefois de l’amour, et même comme d’une chose dont le nom fait frémir la plume. Dans the Domain of Arnhaim, il affirmera que les quatre conditions élémentaires du bonheur sont : la vie en plein air, l’amour d’une femme, le détachement de toute ambition et la création d’un Beau nouveau. […] Malgré son prodigieux talent pour le grotesque et l’horrible, il n’y a pas dans toute son œuvre un seul passage qui ait trait à la lubricité ou même aux jouissances sensuelles. Ses portraits de femmes sont, pour ainsi dire, auréolés ; ils brillent au sein d’une vapeur surnaturelle et sont peints à la manière emphatique d’un adorateur. — Quant aux petits épisodes romanesques, y a-t-il lieu de s’étonner qu’un être aussi nerveux, dont la soif du Beau était peut-être le trait principal, ait parfois, avec une ardeur passionnée, cultivé la galanterie, cette fleur volcanique et musquée pour qui le cerveau bouillonnant des poètes est un terrain de prédilection ? » – cf. Wikisource.

Il irons tous à la morgue! d’Unity Eiden
Une adaptation de Le roi Peste

Histoire contenant une allégorie. Bien des années avant et après l’époque où se passe cette dramatique histoire, toute l’Angleterre, mais plus particulièrement la métropole, retentissait périodiquement du cri sinistre : – la Peste! La Cité était en grande partie dépeuplée, – et, dans ces horribles quartiers avoisinant la Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, étroits et immondes, que le démon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu de sa nativité, on ne pouvait rencontrer, se pavanant à l’aise, que l’effroi, la terreur et la superstition. Le roi Peste. Si vous souhaitez voir la vidéo de Tous à la morgue! la pièce de théâtre, cliquez ici (vous ne le regrettez pas).

Si l’humour dans les contes d’E.A Poe construits sur cet aspect-ci est souvent bien lourd, celui-ci est d’un type bien plus subtil. Le roi Peste est, je pense, l’inspiration burtonienne par excellence. C’est même, à plusieurs égards, une fable cartoonesque très moderne. Pourtant dans Ils iront tous à la morgue! il n’y a pas ce côté extravagant, limite grand-guignolesque. Avec pas grand-chose, Unity Eiden (Barbara Cordier) parvient à donner vie à un patient qui, cette fois, invoque son démon (la Peste) avec succès. C’est encore le récit d’une aventure pour le moins étrange. L’horreur n’est pas explicite. Elle est pourtant omniprésente. À l’instar de la nouvelle initiale, elle se conclut dans un frisson de paranoïa, insinue un doute superstitieux quant à l’existence d’un fléau légendaire provenant certes du fond des âges, mais encore redouté malgré les avancées du progrès. Nous faisons la connaissance de deux figures caricaturales aux physiques et caractères opposés. Poe inventait un petit gros malicieux et un grand dadais efflanqué, Barbara Cordier a conçu un fou hystérique, malade, laid, sale, avachi devant une belle psychothérapeute soignée, froide, à l’image d’un lieu sans âme, s’apprêtant à perdre son calme. Deux improbables duos faisant une rencontre au bas mot décisive pour le reste de leur vie.

29_clarke3Harry Clarke, dessins illustrant les Histoires Extraordinaires.

Dans cette seconde histoire, la Peste est vue comme une seule entité. Il n’y a plus ce côté « familial », cette représentation de plusieurs aspects de la personnalité attablée autour de barriques. Il n’y a pas non plus cette démonstration des effets de l’alcool. La drogue que nous découvrons est celle qui rend pire que bête. C’est celle de la société maltraitant ses fous, ses pauvres, ses pestiférés. C’est une pilule bleue nous confinant aux murs d’une cellule proprette, qui nous empêche de réfléchir, qui nous concentre sur une unique tâche répétitive, qui détourne l’attention des détenues par tant de loisirs à sa portée, attribués en fonction de leurs apports. Un monde dogmatique et codifié ne laisse pas place à l’extravagance ou aux raisonnements contraires. C’est un vaste pénitencier n’inspirant que la haine, le rejet pouvant mener à une vengeance, à un désir de destruction. Le point de rupture n’est pas loin. À force de pousser à bout ces éléments, les gardiens risquent de libérer toutes sortes de fléaux. Que l’un d’eux puisse prendre la forme d’une épidémie insidieuse n’est pas si insensé que cela, nous l’avons vu à la lecture de Le masque de la mort rouge : c’est par le confinement que l’on permet aux maladies de se développer. L’apocalypse qui se déclenche – ou du moins que le malade souhaite invoquer – est une ode aux danses macabre, aux vanités. C’est une créature fauchant aveuglément (cf. Le masque de la mort lente, ci-dessus) qui se terre là où on ne s’y attend pas, là où on se cache derrière un masque de convenances, où on dédouble sa personnalité en toute occasion.

C’est une folie qui se calfeutre au cœur de toutes les cellules, démontrant l’absurdité de tout perfectionnement de la sécurité et du contrôle. De l’évolution. La Peste, une fois dénudée de ses chairs putréfiées, est d’une beauté tragique. C’est un transit offrant la libération à toute âme à sa portée. Car, si elle tue le corps et l’esprit, que dire de cette dernière donnée ? Vous l’aurez compris, Ils irons tous à la morgue! est en quelque sorte la fusion des précédents thèmes abordés… S’il est complexe de discerner le véritable fou de l’histoire, de la réalité, au moins parvenons-nous à la conclusion que tout le monde l’est (fou). Donc que la folie est bien une illusion. Que reste-t-il alors, à part la sinistre évidence que tout peut arriver ? (un article sur la folie, grandiose, stupide, répugnante, perverse, lucide… Dans cet article consacré à Folie(s) des Artistes Fous Associés). À la fois drôle et sordide, Ils irons tous à la morgue! possède cette petite dose de cynisme qui en fait un texte inoubliable. Certes, l’histoire est dramatique. Mais à quoi bon pleurer ? Autant tourner le quotidien en ridicule, car qu’est-il d’autre, si ce n’est un immense théâtre ? Comme le fou de cette histoire, nous n’avons pas à avoir peur du futur. Il est peut-être temps de sacrifier un peu de notre vie, de notre mental, pour décider du cours de notre destin et, pourquoi pas (pour les plus affreux d’entre-nous), de celui des autres. Le pouvoir du roi Peste est tombé entre de mauvaises mains. Nous, vivant ainsi dans un état de menaces perpétuelles où la paix n’est qu’illusion, que pouvons-nous trouver de plus grisant dans le fait de prodiguer une sentence à la hauteur de tous nos péchés ?

Le personnage de Ils irons tous à la morgue! agit comme s’il se faisait la main d’un dieu maudissant notre infâme tour de Babel. Pourtant, lui aussi cherche à s’ériger plus haut que ses contemporains. Il se retrouve certes plus bas que terre, mais se tient alors devant les fragiles fondations de celle-ci. Ils irons tous à la morgue ! est également une allégorie de la paranoïa et de l’indifférence. De ces sentiments forts que nous souhaitons cacher et qui pourtant ne se font que plus visibles lorsqu’on se retrouve face à l’adversité. Dans un monde tel que le nôtre, nous ignorons ce qu’est la réelle nature de ce qui nous entoure. Nous ne pouvons appréhender avec justesse les êtres qui nous entourent, condamnés comme nous le sommes au secret et à introversion. Pas étonnant, donc, qu’une minorité d’entre nous s’autodétruisent en constatant leur décrépitude. Le jugement fait à autrui n’en est que plus lâche et imparfait. Le fou analysé avec condescendance par le médecin passe alors du statut de bourreau à celui de victime incomprise s’ajoutant à nos multiples rebuts, dans une de nos décharges polluant toujours un peu plus l’environnement. Comme toujours, le monde ferme les yeux devant ce qui le dépasse. Semblant ignorer l’incendie. Semblant se déshumaniser pour être inhérent à la vaste forêt. Semblant rabaisser ses voisins pour mieux contempler le spectacle de leurs tourments malgré tout contagieux.

Lorsque Unity Eiden parle d’un manuscrit volé, qu’il ne nous appartient pas de lire tant son contenu est intime, « se partageant entre la longue confession d’un misanthrope et une sorte de quête vers la libération de l’âme », ne parle-t-elle pas de l’œuvre d’Edgar Allan Poe, que nombre de critiques tournèrent en dérision ou traitèrent avec la sévérité de psychiatres ne voyant qu’une horreur à ensevelir ? Que penser alors de son protagoniste, si durement jeté en pâture de tant de juges partiaux, parfois même d’avocats pleins de bons sentiments, mais dénonçant tout de même le pauvre fou qu’E.A. Poe semblait être, ainsi représenté dans de longues nouvelles à double/triple sens. Le roi Peste, c’est aussi un aveu de l’écrivain quant aux torts découlant de son alcoolisme. Un aspect de sa personnalité que beaucoup exagérèrent afin de le discréditer. Un défaut qu’il mettait en scène pour mieux ridiculiser ceux qui cherchent un réconfort dans la bouteille, mais ne ressentent que l’abrutissement de leur esprit par son truchement. Grandeur et décadence, voici ses thèmes. Au travers d’un art tel que la distillation ne se trouvent que de pauvres sots se vautrant dans le plaisir. Poe est bien plus que les fous qu’il met en scène, bien plus que ses pauvres héros dramatiques, laids ou beaux. Eux aussi sont les reflets déformés des passions de leur maître. Au final, notre auteur est lui aussi un critique, mais de lui-même plus que de tout autre, qui n’hésite pas à se moquer de sa propre personne.

30_dore1Gustave Doré, illustrations pour Le corbeau (Nouvelles histoires extraordinaires).

Pour en revenir au texte, il est fait de dialogues, mais aussi de courts extraits d’un journal de bord indéfinissable, oscillant entre le compte-rendu d’une expérience et la preuve d’une insanité des plus effrayantes. Il ne reprend pas la méthode mais l’aspect « visuel et absurde » de Le roi Peste, « une nouvelle aussi drôle qu’inquiétante qui pourrait être un délire alcoolique (les personnages n’étant pas très sobres) ». « J’ai voulu garder cet esprit en écrivant Ils iront tous à la morgue!, en prenant cette nouvelle comme une sorte de témoignage qui pourrait donner envie à un fou de mener un rituel pour rencontrer à son tour la personnification de la Peste » écrivit Barbara Cordier dans Nouvelles Peaux – Les origines. Le roi Peste est en effet une élucubration de deux criminels délaissés, se fortifiant comme ils le peuvent afin de survivre à un monde froid dans lequel leur existence ne pèse rien. De leurs dérives surgit une sorte d’idiotie menant à leur perte plus qu’à leur survie. Pariant sur leur vies, ils en viennent à perdre toute notion de ce concept et à trouver un guide n’étant pas le plus idéal pour leur santé mentale. N’empêche, quelle idée de parler de l’abandon, lorsqu’on se retrouve à gérer un projet aussi singulier ! Cela prouve la passion de l’éditrice envers la parfaite reproduction de la dualité de notre poète. J’ignore ce qu’il faudrait de plus au lecteur encore suspicieux pour le rassurer à propos de la véracité des dires dans l’incroyable hommage que représente cette anthologie…

Nous ressentons tous le besoin de quitter les sentiers battus, de se retrouver loin de la masse, pour faire ressurgir une forme de barbarie sans craindre ses conséquences. Pour enfin trouver la paix. C’est une envie qui consume, qui nous fait haïr tout être civilisé protégé par sa dévotion dans un système méprisable. C’est une soif qui isole, ce qui est insupportable pour beaucoup, mais nécessaire pour ceux que le chahut exaspère. Ceux qui ne peuvent plus supporter leur statut et la trop importante compétition d’un marché asphyxiant. Sans passer à l’acte, ils peuvent exprimer ce mal-être dans tant d’œuvres aux différents caractères. Si certains se contentent de bons livres, d’autres vont jouer les auteurs. Les joueurs de flute qui, progressivement, vont entrainer la population dans leur sillage. Si le héros de cette histoire n’existe pas, son concept, lui, est ancré dans notre nature et le fait ressurgir, partageant son rêve, teintant les nôtres. Le raisonnement qu’il tire d’une histoire vraie (pour plus d’inauthenticité) charme notre imagination. Tel un complotiste renforçant les bases de sa croyance par quelques étranges exemples, il nous manipule, dépassant la frontière entre fiction et réalité comme le fit le héros de Il parait que je suis fou, qui s’en retourne parfois à ces livres leur attribuant des vertus secrètes. Notre héros, plus pragmatique, a choisi l’absinthe. Et il n’est nullement recommandé de la consommer avec modération, au contraire ! Autant profiter de ses vertus. Autant ne pas avoir peur de la démence qu’elle peut générer. Autant se nourrir de nos passions jusqu’à l’indigestion.

Le point de non-retour de Théo Gwuiver – une adaptation de Ligeia

Amateur des littératures de l’imaginaire, aussi bien de fantastique que de science-fiction, son attachement pour E.A. Poe et pour S. King a poussé Théo Gwuiver à se lancer pour la première fois dans le monde de l’édition avec Nouvelles Peaux. Pour lui, l’écriture est plus une aventure narrative que stylistique. « Les personnages vivent quelque part dans son esprit et ne demandent qu’à exister sur le papier. » Théo Gwuiver nous est introduit par une nouvelle centrée sur un narrateur se laissant tout autant « submerger par ses pulsions, ses visions, ses pensées perturbées, ses sens troublés » que son prédécesseur. Il se base sur la question de l’après-vie dans l’œuvre d’E.A. Poe, qui le hante au sens propre « il s’agit du ressort primordial de la peur dans ses nouvelles ». Tout y est : le doute, la rigueur scientifique et l’analyse au sein d’un cadre néo-gothique généralement peu propice à ce mixage, mais qui sert de « contrepoint au vertige créé par la terreur ».

Ligeia est une œuvre primordiale. Un peu comme Bérénice, elle se situe au centre d’une mythologie à la fois empruntée et inhérente à la vie d’Edgar Poe. Son regard vis-à-vis des femmes et ses regrets teintant ses relations tragiques s’y discernent. Les personnages féminins tiennent tous un rôle de déesses ou de muses qu’il adore plus qu’il n’apprécie, auquel elles s’attachent peut-être, mais qui le rendent complètement dépendant. Si Ligeia est une histoire de sorcière, la source de la magie n’est pas tout à fait cryptique. Il s’agit de la volonté, de son pouvoir pouvant pomper les forces de ceux se trouvant à la portée d’un esprit fort. Mais nous ne nous répèterons pas, après la plus ample analyse accompagnant Il paraît que je suis fou (ci-dessus), et tâcherons de voir par quel biais a été traitée cette nouvelle histoire !

Je ne puis pas me rappeler, sur mon âme, comment, quand, ni même où je fis pour la première fois connaissance avec lady Ligeia. De longues années se sont écoulées depuis lors, et une grande souffrance a affaibli ma mémoire. Ou peut-être ne puis-je plus maintenant me rappeler ces points, parce qu’en vérité le caractère de ma bien-aimée, sa rare instruction, son genre de beauté, si singulier et si placide, et la pénétrante et subjuguante éloquence de sa profonde parole musicale, ont fait leur chemin dans mon cœur d’une manière si patiente, si constante, si furtive, que je n’y ai pas pris garde et n’en ai pas eu conscience. Ligeia.

31_besnardIllustrations de la série Elle, à retrouver en partie dans Nouvelles Peaux – Les origines.

« Cette tendance qui est de tout cacher, parfumer et décorer dans les moindres détails, de représenter nos proches dans ses derniers instants, leurs visages maquillés à outrance, constitue à présent notre vision de la mort. Cela est aux antipodes de ce qu’il se passe réellement dans notre organisme, cela n’a rien de naturel. L’embellissement du défunt est une pratique tout à fait récente. C’est un excès de pudeur, car nos ancêtres, eux, se contentaient d’une toilette mortuaire. Pour eux, la mort était omniprésente. De nos jours, nous sommes surprotégés, cela altère notre vision de la Fin, et même du danger. Dans une époque où il était chose commune de côtoyer des corps, de vivre sans savoir comment notre existence allait finir, cette forme d’acceptation est totalement logique. » – Le livre de la Mort d’Édouard Ganche chroniqué par Poulpy ici. Une thématique que nous reprendrons lors de la parution de l’anthologie macabre des Artistes Fous Associés. L’idée toute religieuse de la vie après la mort a envahi énormément de livres fantastiques du temps d’Edgar Allan Poe. On y a décrit la Faucheuse telle une figure majestueuse surplombant les mortels, avec les derniers instants de ses victimes ou/et en symbolisant la grandeur de leur âme. Mais qui a vraiment osé la montrer dans sa laideur ? Qui s’est révolté devant l’impassibilité des œuvres que l’on tire de la mort pour mieux décrire l’abomination de la putréfaction, ou la douleur du mourant ? L’art de bien mourir médiéval, s’il se situe à présent dans la dissimulation, si le malade meurt seul et non entouré, à ceci de commun avec le nôtre : il n’est pas aimable d’émettre un dernier souffle trop bruyant.

La mort ne doit pas nous toucher, et pourtant ! Elle doit être dénuée d’expression, de vie, l’opposé de toute naissance… Mais qu’est-ce, sinon la possibilité pour la vie de proliférer, de se repaître et de parachever le grand cycle ? La mort telle que nous la représentons est une abomination de la nature car elle n’est plus synonyme de transformation. Ce que Poe, dans Ligeia, a démontré de façon très littérale. Théo Gwuiver décompose la mort, l’autopsie, disais-je un jour dans un article sur Le livre de la Mort… Cet auteur ne demeure pas impassible. Il abjure les codes fondamentaux des cérémonies funèbres. Il ose se rapprocher des dépouilles et ressentir. Ce qui, relativement au corps de métier de son protagoniste, est totalement inadéquat. La mort est un sujet tabou, éprouvant, affreux. Quelle est la raison de cela ? Avons-nous peur de l’oubli, de la fin, du grand inconnu ? Poe se situe sur le déclin de la mode macabre, pourtant nous l’imaginons parfaitement s’imbriquer dans l’époque des premiers embaumements et des expositions de cadavres. Théo Gwuiver également. Nous le verrions bien transposé dans l’un de ses amphithéâtres, où de grands savants charcutaient les corps des condamnés à mort. Son vocabulaire scientifique est parfois embelli de tournures de phrases parfois complexes pour le non-initié. Qu’importe. L’idée qu’il transmet est assez forte pour tenir le lecteur en haleine. D’un cadre où la mort est banalisée, il fait germer une horreur que l’on s’acharne à détruire, une offense aux valeurs transmises par notre éducation. Il oublie un temps la laïcité pour se plonger dans la tradition et met en abyme tout un petit monde douillet dans lequel le commun des mortels s’est installé en rappelant la sinistre malédiction du vivant. Tout comme dans Bérénice, la décrépitude du corps s’accompagne de celle de l’esprit, de l’âme.

Et si cette symbiose parfaite entre le corps et l’âme n’était que trop vraie et que, au lieu de s’élever, cette dernière restait confinée dans sa prison de chair ? Comment s’approcher alors de la mort, sans ressentir une peur innommable à son égard ? Comment, sachant cela, ne pas tenter de faire abdiquer cette force primordiale ? Le héros capitule devant l’inévitable après un combat acharné qui ne mène à rien, même pas à la création d’un Prométhée moderne. Ce qui nous choque dans cette nouvelle, ce n’est pas la mort, c’est l’indifférence. Cette attitude que nous avons remarquée dans l’histoire d’Unity Eiden. La dualité des personnages ne nous est pas non plus étrangère. Seul l’amour est absent, chose étrange, mais compréhensible pour un tel récit. L’auteur tente de nous dégoûter et insère même un personnage amoral à cette histoire, devenant pour le coup semi-lovecraftienne. L’auteur s’amuse des légendes populaires entourant la médecine et de la figure du savant fou, rejoignant l’équipe de Herbert West, réanimateur. Il se fait docteur en littérature, formant dans son petit cabinet une créature grotesque à l’aide de morceaux tirés de plusieurs courants littéraires. Il les assemble avec soin, puis insuffle une folie bien plus furieuse que toute autre de par sa rudesse. Aidé par une connaissance de son art, mais aussi par la pseudo-science (et non plus par la magie cabalistique de Ligeia), il a su tirer parti du meilleur de ces deux aspects pour fricoter avec ce démon qu’était E.A. Poe.

La nouvelle de Théo Gwuiver est donc faite d’exagérations. La mort va enfin nous atteindre, nous promet-il. Elle va nous rendre honteux de l’obsession que nous avons à son égard et nous faire regretter notre curiosité, même inavouée. Tout comme dans Ils iront tous à la morgue !, cette fiction s’accompagne d’un travail de recherche attestant que la grande théorie qui nous est expliquée peut être plausible… La continuation de la vie dans un corps apparemment mort est un concept initialement imaginé par S. King dans Salle d’autopsie quatre, inspiration avouée de notre écrivain. Il aborde tout à fait différemment ce thème et l’approfondit à la manière d’un Fox Mulder, dans une nouvelle fantastique et non dans une simple comédie. Malgré sa nostalgie et ses clins d’œil, Le point de non-retour ne colle pas autant à Ligeia qu’on pourrait le souhaiter. Nous restons sur notre faim, avec l’impression d’avoir vu un de ces films d’horreur américains manquant d’une touche personnelle dans son ambition de coller à la norme d’un type de fiction bien connue. Tout de même, le final est extrêmement « flippant ». Nos peurs primordiales ressurgissent, tandis qu’un vaste piège se referme. Tandis que nos repères disparaissent, nous laissant seuls devant la véritable et choquante nature de ce que nous prenions naguère pour des figures inoffensives… Car qu’est-ce que la peur de la mort, si ce n’est celle d’un éternel isolement ? Qu’est-ce que celle de la tombe, si ce n’est la crainte d’être enterré vivant et de ne pouvoir appeler à l’aide ?

Doppelgänger de John Steelwood
Une adaptation de Double assassinat dans la rue Morgue

Les facultés de l’esprit qu’on définit par le terme analytiques sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d’analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autres choses, c’est qu’elles sont pour celui qui les possède à un degré extraordinaire une source de jouissances des plus vives. Double assassinat dans la rue Morgue.

32_dore2Gustave Doré, illustrations pour Le corbeau (Nouvelles histoires extraordinaires).

Texte fondateur pour la littérature d’enquête, Double assassinat dans la rue Morgue n’a rien d’un conte fantastique. Il y a de l’horreur, à petite dose, dans le meurtre inventé par Edgar Poe, et c’est tout. Le personnage de Dupin, citoyen ordinaire, quoique doté d’une intelligence hors normes, décidant de mener une enquête après avoir constaté son caractère insolite, n’a plus rien du dandy ennuyé voyant dans l’énigme une distraction, un exercice de l’esprit. Ce n’est plus une figure charismatique imprégnant l’imaginaire d’une époque. C’est le protagoniste que l’époque inspire. Le citoyen ordinaire est doté d’un imaginaire hors normes, il décide de mener une enquête après avoir constaté l’inhabituel, après avoir pensé aux causes d’un fait agaçant, voyant dans l’énigme un drame teinté d’horreur, une distraction dont il se passerait, un ennui. Son esprit n’est pas aussi rationnel que celui de son ancêtre. Il ne possède pas son charisme, sa classe, il est son opposé, son Doppelgänger. La victime de la rue Morgue était l’opposée de Dupin. Le petit vieux qui ne répond pas à son téléphone, ne donne aucun signe de vie est celui de son voisin, le « héros ». Intimement touché par le meurtre, définitivement à l’opposé du précédent. Le style est à l’opposé de celui de Poe, avec toutes ses minauderies, l’emploi d’un large vocabulaire… Le cadre est à l’opposé de celui de Poe, dans son aspect insalubre propre à une banlieue morose… La méthode d’investigation est à l’opposé de celle de Poe. Le héros se déplace pour se confronter aux faits, se rapproche de la prétendue victime. Il n’y a plus cet écart qui sépare le grand esprit de la pauvreté ambiante, ce détachement qui s’oppose au climat de psychose qui contamine la foule, tandis qu’un meurtrier se cache parmi eux. Le héros est contaminé par cette paranoïa, car la mort pourrait le toucher à son tour.

Poe dénonçait la facilité de commettre un crime dû au développement urbain et au parcage des classes défavorisées dans des taudis, une population ne possédant aucun soutien, aucune sécurité, aucun intérêt pour la bourgeoisie. John Steelwood montre à quel point nos mouroirs sont devenus hermétiques à toute introduction d’un élément perturbateur. Il démontre la solitude de l’habitant des villes, cloitré dans son petit monde duquel il ne sort que par obligation. La vie a déserté nos murs monochromes ne traduisant que l’impassibilité d’une société au goût prononcé pour l’utile et non l’agréable, pour une structure parfaite, ergonomique, séparant la main d’œuvre des « assistés », ceux devenus obsolètes, les laissés pour compte, les inadaptés, ceux que le travail dans cette vaste usine a fatigués, exaspérés… Double assassinat dans la rue Morgue était un combat de l’esprit contre la force brute. Doppelgänger est la lutte de l’imagination face à l’insensibilité du matérialisme causant tant de victimes. C’est un crime en chambre close. Le meurtrier semble se fondre aux murs eux-mêmes, pourtant peu isolants. Il semble être ce voisin n’ayant jamais osé s’intéresser à un inconnu pourtant proche, à l’allure fatiguée, triste, le laissant se fondre à petit feu dans le cadre qu’il hante même après sa mort. Il semble être nous tous, empilés les uns sur les autres, dénonçant peut-être une faute, mais accusant la masse de ne pas réagir alors que d’un simple geste nous l’attirerions vers nous, vers l’autre. Le protagoniste de Doppelgänger a montré l’exemple uniquement parce qu’il était seul, parce qu’il se sentait concerné. Trop tard, pourtant.

Doppelgänger c’est la mort qui a frappé et la vie qui survient sous forme d’un gisant à côté duquel on médite sur un temps passé, sur le présent, le futur, nos vanités. « Au fil des pages, je souhaitais voir le lecteur s’imprégner de l’ambiance et devenir à son tour le témoin du mystère, jusqu’à la révélation finale », écrit l’auteur. Mais il a fait bien plus : en déclenchant une alarme, il nous a fait sortir de notre zone de confort pour nous confronter à la réalité. De témoins, nous pouvons devenir acteurs. Cette alarme prend la forme d’une continuelle sonnerie de téléphone. Un objet ordinaire ne nous appartenant pas, hors de portée, que nous aimerions atteindre sans le pouvoir. Un appel d’outre-tombe, une malédiction de son propriétaire que le personnage principal n’a pas tué, comme dans SMS, mais à qui il n’a pas porté assistance. Cette atteinte est autant punissable que le meurtre, mais pourrait cibler injustement le locataire dépassé par la situation. En faire une victime partageant déjà la peine du spectre du vieil homme, ou s’attendant déjà à la connaître. La colère aveugle du revenant est mal placée, elle est trop intime. Elle ne fait que perpétuer une horreur imposée en héritage, une absurdité venue des premières civilisations ayant choisi tant de porteurs. L’un d’eux étant notre cher E.A. Poe. Le prochain étant John Steelwood, se mettant en scène à la façon du maître de l’horreur. Et qu’est-ce que le vieillard, victime et châtiment, sinon notre futur, l’image de la mort personnifiée ? Et qu’est-ce que cette sonnerie, si ce n’est le petit rien, le simple embarras qui rend fou par sa répétition, comme le venin du serpent tombant, goutte à goutte, sur le condamné, montrant à quel point le cours du temps ronge la vie, nous rapproche d’une plus grande peine, d’une plus grande douleur.

Indifférence, encore, du vivant envers son passé enlaidi par l’évolution. Doute, toujours, et remords, et impression d’insatisfaction. C’est le vivant frappant le marbre qui l’entoure. C’est le cri désespéré de l’homme, dans sa nudité, l’appel non pas de l’artiste, du fou, mais du vivant, de l’enterré vif. C’est Poe qui nous revient de la tombe. Qui nous donne cette impression de n’être que des insectes face à son génie. Des pions sacrifiables dans la quête globale d’atteinte de la perfection. Et personne n’agira jamais contre ce fait. Nous sommes seuls. Doppelgänger est un hymne à l’écrivain, pervers par nature, se nourrissant du malheur pour le fournir à la masse, afin de satisfaire ses besoins malsains. Ce besoin sadomasochiste de comprendre l’horreur, de torturer, de l’émanciper dans la fiction pour ne pas subir le courroux de l’autorité. Pour ne pas se lier avec des figures aussi puissantes qu’un (futur ?) mourant déshumanisé. Si ce qui se dit n’est rien par rapport à ce que nous pensons, ne craignons pas de nous exprimer. Ne craignons pas de tendre le bras vers un autre. Peut-être rendrions-nous compte alors de notre petitesse devant nos ancêtres, envers des guides. Peut-être serions-nous désillusionnés de leur banalité, ou en songeant à ce qu’ils ne peuvent transmettre, nommer, sans y parvenir ou sans le vouloir. Le voyage, mystérieux, entêtant, se doit d’être entrepris. Se doit d’assouvir notre curiosité pècheresse. Oublions-nous devant le vaste infini, nous dit l’auteur, ayant fait le tour de sa vanité et passant maintenant à autre chose, arrangeant son esprit désordonné. Maudissant une victime rendue stupide par son rôle, puis devenant bourreau par dépit. Un personnage que la peur et le dégout parviennent tout de même à transpercer. Car c’est le besoin d’horreur qui l’a motivé. Une regrettable envie de mort.

Jamais plus! de Bruno Pochesci – une adaptation de Le corbeau

Quelque maître malheureux à qui l’inexorable Fatalité a donné une chasse acharnée, toujours plus acharnée, jusqu’à ce que ses chants n’aient plus qu’un unique refrain, jusqu’à ce que les chants funèbres de son Espérance aient adopté ce mélancolique refrain : « Jamais ! Jamais plus ! » Le corbeau (+ une traduction de S. Mallarmé accompagnée des illustrations de E. Manet, ici).

33_danteDante Gabriel Rossetti, illustration pour Le corbeau.

Les anthologies Luciférines se clôturent toujours avec une note d’humour grâce à Bruno Pochesci. Espérons que cela dure, car nous ne nous lassons pas de ses plaisanteries ! Sans elles, une trop grande impression d’horreur finirait par nous submerger. Il est bon d’alléger le ton, sans toutefois nous voir offrir un récit sans intérêt, une babille, comme dirait Poe. Il est bon de fermer ce livre avec l’impression d’avoir découvert quelque chose d’unique. D’avoir tiré d’étonnantes vérités. Bruno Pochesci « boucle en beauté la boucle » grâce à son style « éminemment cinématographique » qui a cela de commun avec celui d’Edgar Allan Poe. « Deux éléments fondamentaux m’ont décidé à choisir The raven plutôt qu’un autre texte : l’entêtant gimmick “Nevermore” – que je trouve très musical, même une fois traduit en français – et le fait qu’il ne se passe rien ou presque dans son récit. Après quoi, je n’ai fait qu’imiter le maître, naturellement hors tous les perfectionnismes rythmiques et formels qui étaient les siens, en me fendant d’une sombre allégorie sur l’écriture et sa muse volage, l’inspiration, le tout sur fond de passé douloureux et de perception du futur pas vraiment reluisante. J’ai travaillé sans plan, comme à mon habitude, glissant çà et là ces traits d’humour désespérés dont j’espère un jour faire une petite marque de fabrique, avec pour objectif d’ébaucher, par le biais d’une histoire de relais onirique entre géants de la littérature fantastique, une réflexion sur la postérité. » – Bruno Pochesci, Nouvelles Peaux – Les origines.

Edgar Poe n’est pas si différent de nous en cela qu’il cherche, lui aussi, à percer le voile de la réalité pour voir au-delà s’il ne se trouve pas quelque chose de plus reluisant. Des élucubrations menant souvent à des travers bien peu grandiloquents. Indignes de sa personne. À moins que nous ayons tendance à le glorifier, à le placer sur un piédestal similaire à celui de ses héros dramatiques pour s’en servir de modèle. Pour en faire un symbole, oubliant sa personne. Bruno Pochesci se moque de cette quête, de cette image que nous avons de lui comme d’autres, en créant une rencontre impossible et pourtant recherchée entre l’ancêtre et l’héritier. Il épanche notre soif, d’une manière absurde, drôle. Il supprime toutes les grandes paraphrases longuement répétées par le jeune qui s’apprête à rencontrer son mentor. Il fait de ce dernier une caricature de ce qu’il est. Fait de nous, le lecteur, un simple fan dénué d’intelligence en présence de son but. Poe, Lovecraft, King, sont autant de figures très éloignées de ce que nous voudrions qu’elles soient. Nous ne transmettons que leurs qualités et obstruons leurs défauts. Mais si nous les voyions tels qu’ils sont, alors peut-être aurions-nous une plus haute opinion de nos contributions à ce domaine qu’est la littérature de l’imaginaire. Jamais plus! est une de ces satires extravagantes pour lesquels nous aimons E.A. Poe, même si son titre semblait nous promettre une nouvelle triste et lugubre.

Bruno Pochesci prive l’écrivain de son âme et le montre comme le plus grand des imbéciles, pas pour le rabaisser, mais pour mieux choquer. Les tournures de phrases atypiques parachèvent de même une nouvelle aussi bizarre que Dehors il neige… (Maisons Hantées). Fous rires garantis avec Jamais plus!, ou rire jaune pour le fan, prenant trop au sérieux des œuvres se voulant avant tout divertissantes, ou virant au ridicule à cause de l’envie des auteurs d’atteindre une gloire infinie. Les symboles de nos prédécesseurs et de nos successeurs sont autant d’images qu’il nous plaît de copier et déformer à notre convenance. Il est vraiment impossible de comprendre quelle est la base de pareils décors et tels personnages. Peut-être qu’au lieu de créer, nous ne faisons que pervertir la littérature que nous adorons. Qu’à la place de concevoir des hommages, nous ne faisons que de grossières caricatures. Point de vue certes cynique, mais qui ne nous empêchera pas de créer tant le besoin est là. Et qui ne nous empêchera pas non plus de perpétuer, de se répéter, même, si la muse nous déserte. Poe tourne en rond dans son imaginaire, il est temps de l’avouer. Son œuvre est achevée, à nous de concevoir la nôtre qui ne doit pas s’inspirer de nos sources, mais doit nous être propre. Doit s’empreindre de nos propres visions de mondes déformés par nos opinions et nos rêves. Il est donc temps d’enterrer nos pères et de suivre notre propre voie, en se moquant des codes et des critiques…

VI. Conclusâge. En résumé :

La vie de Poe, ses mœurs, ses manières, son être physique, tout ce qui constitue l’ensemble de son personnage, nous apparaissent comme quelque chose de ténébreux et de brillant à la fois. Sa personne était singulière, séduisante et, comme ses ouvrages, marquée d’un indéfinissable cachet de mélancolie. – Charles Baudelaire, introduction aux Histoires extraordinaires.

34_puchi2Je ne trouve qu’une chose à redire sur ce livre : il est trop, beaucoup trop, court. Vraiment. Nous avons hâte de connaître sa suite. Non pas pour replonger dans ses histoires, mais afin d’en découvrir d’autres. Alors vivement 2017 et la parution d’une anthologie sur les écrivains français du XIXe siècle ! À quand le jour (ou la nuit) où nous plongerons dans l’imaginaire du traducteur d’Edgar Allan Poe, celui qui se permettait tant de douces libertés ? À quand un nouvel hommage collant cette fois à notre héritage stylistique plus qu’au genre car, avouons-le, E.A. Poe possède un univers inégalable, et même incomparable, qui ne peut être correctement reproduit sous forme de pastiche. Les auteurs de Nouvelles Peaux l’ont bien compris. Copier, remettre au goût du jour n’est pas leur but, loin de là ! Alors, laissez-leur une chance. Ne partez pas avec des idées préconçues. Ne vous dites pas que les textes d’une jeune maison d’édition font forcément amateur. Ne dédaignez pas cette nouvelle génération qui n’en est pas à son coup d’essai. Comprenez, tentez d’y croire. Oui, laissez-vous entraîner dans de nouveaux questionnements d’actualité prenant une forme ludique qui garantit des frissons.

Pour tout amateur d’horreur, mais aussi de fantastique, cherchant un recours à une vie dénuée de sens dans le partage de malheurs fictifs, mais aussi dans l’apprentissage d’une nouvelle vision du monde et de l’au-delà, si irréel soit-il… Avec Nouvelles Peaux il n’y a plus de limite à l’imaginaire. Plus de codes, plus de moralité, seulement une expérience hallucinante – et hallucinée – menant à de nouvelles expériences, aussi bien intellectuelles que sensorielles, pour celui qui sait y déceler la magie. Nous ne trouvons pas un panel de styles aussi large dans ce livre, deux fois moins épais que Maisons Hantées, et donc plus spécifique. Mais Nouvelles Peaux ouvre tout de même la voie à tous les possibles, aussi bien au fantastique, avec l’avènement du « conte grotesque et de l’arabesque », qu’au thriller, grâce à l’inventeur du héros détective, et à la science-fiction, en suivant les débuts des aventures en machines, souvent volantes, dont E.A. Poe raffolait.

Les auteurs de Nouvelles Peaux s’inclinent humblement devant le maître de l’horreur, ne cherchant pas la gloire et la réussite, ne se vantant pas d’une excellence dans leur art en formulant de longues paraphrases. Leurs nouvelles possèdent une certaine simplicité qui n’est pas à voir tel un défaut. Ce sont des aventures parfois burlesques, parfois funestes, et toujours contemporaines. Certaines font sourire, d’autres font réfléchir. Toutes introduisent, soit de nouvelles façons d’écrire, soit de nouveaux auteurs, parfois les deux. Vous l’aurez compris, ce livre colle et se décolle de la vie de son inspirateur. Tentez donc l’expérience ! Si tel est votre vœu, vous pouvez vous rediriger ici.

Faites vos Jeux de Julia Richard (en interview ci-dessus sur l’antre du poulpe) : Huit personnes très différentes se réveillent dans une maison sans fenêtres. Il n’existe qu’une seule issue, et pour sortir il faut posséder le code. L’un des prisonniers est l’organisateur de l’expérience. Il est le seul à connaître la combinaison. Mais pour débloquer la porte, il faut être deux, et deux seulement. Le but du jeu ? Éliminer les innocents pour rester avec le plus susceptible d’être un psychopathe. Quand la logique est inversée, les règles classiques du huis-clos ne tiennent plus, il faut protéger « le loup ». Jusqu’où iriez-vous pour récupérer le code sans devenir une cible ?

Mais chat alors, che n’est pas finit ? Eh non. À bientôt sur l’antre du poulpe pour de nouvelles chroniques, dont une sur l’anthologie des… chats ! Nous tenons aussi à vous prévenir d’un nouveau partenariat avec les éditions Malpertuis, eh oui (pour continuer les jeux de mots pourris), j’ose, et j’en ris ! Après le Club Diogène, de nouveaux romans aux allures rétro dont vous m’en diriez des nouvelles. Ne quittez-pas, je vous prie ;)

Poulpy (^m^)

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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8 commentaires pour Nouvelles Peaux, des éditions Luciférines

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