Fred Guichen, Pigeon, Canard et Patinette

Pigeon Canard et Patinette de Fred Guichen
préface de Jean-Pierre Andrevon

aux éditions du Passager Clandestin

En 2016, Fred Guichen image que des impasses de la toute-puissance naitra le pouvoir de la fragilité (hors-série, tirage limitée dédicacé par l’auteur). – Lire un extrait, des critiques, commander le livre, c’est à cette adresse.

Ce livre est le résultat du concours d’écriture lancé par le Passager Clandestin sur les thèmes de la terreur nucléaire, du complexe militaro-industriel, du mensonge d’État et du contrôle politique : Dans la collection Dyschroniques (qui réédite habituellement des nouvelles parues entre les années 1940 et 1980, dont le pouvoir visionnaire nous ébahit encore aujourd’hui), nous accueillons exceptionnellement un texte inédit écrit en 2015, une suite aux Retombées de Jean-Pierre Andrevon (1979).

Les membres du comité de lecture étaient Jean-Pierre Andrevon, Nicolas Bayart, Dominique Bellec et Frédérique Giacomoni des éditions le passager clandestin, Philippe Lécuyer, directeur de la collection Dyschroniques, Étienne Angot, libraire spécialisé science-fiction à la librairie Le merle moqueur à Paris, Mathias Échenay, directeur des éditions La Volte, et Hubert Prolongeau, journaliste et écrivain.

Cette nouvelle (reçue parmi 31 manuscrits), qui ne se dérobe pas aux sombres perspectives dessinées par notre époque, tout en refusant, à sa manière originale, de s’y laisser enfermer, nous a tous beaucoup touchés. Nous vous invitons à découvrir à votre tour sa grâce et sa surprenante profondeur.

« Un très bon récit et un point de vue original. Ce village de mutants partagés entre maladies génétiques et pouvoirs embryonnaires est bien vu et bien décrit. J’ai pensé à la fois à Theodore Sturgeon et à Quinzinzinzili. » – Jean-Pierre Andrevon, plus d’informations à cette adresse.

01_prez1La collection Dyschroniques du Passager Clandestin : Des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent… – des avis, ici.

La collection Dyschroniques réédite des textes de fiction de la période de la Guerre froide. Parmi les très nombreuses nouvelles publiées à cette époque, nous retenons celles dont la lucidité et la force critique au regard des enjeux de leur temps ont permis, dans une certaine mesure, de préfigurer certains traits importants du nôtre. La science-fiction qui nous intéresse est donc celle qui construit des hypothèses à partir de l’observation du présent, pour tenter de l’interpréter, de l’analyser et éventuellement d’en anticiper les évolutions. cf. Le Passager Clandestin.

Dyschroniques, sur l’antre de Poulpy c’est aussi :

Une interview, un dossier sur la fin du monde précipitée par l’homme,
Les Retombées de Jean-Pierre Andrevon*

Une interview du co-gérant des éditions et un dossier sur l’Anticipation,
Le testament d’un enfant mort de Philippe Curval

Des dossiers sur la décroissance, la surpopulation et la philosophie orientale,
La tour des damnés de Brian Aldiss

Une série de documents argumentés sur la colonisation et la terraformation,
La montagne sans nom de Robert Sheckley

Des dossiers sur internet et l’intelligence artificielle,
Un logique nommé Joe de Murray Leinster

Une documentations sur l’équilibre de la terreur et les Golden rules,
Le royaume de Dieu de Damon Knight

*Si l’impact de l’Homme sur son environnement pouvait amener sa destruction, quand serait-il de ses nouvelles façons de vivre, de ses rencontres ? Quel souvenir laisseraient ces survivants aux futures générations ? Avec Les retombées, Jean-Pierre Andrevon, auteur pessimiste, quoique réaliste, reprends un temps son thème de prédilection – l’anticipation, les mondes au bord du gouffre, dans le gouffre ou postapocalyptique – et continu sa critique très justifiée d’une société proche de l’autoéradication.

ATTENTION. Avant de lire cette chronique, il est préférable de vous rediriger à cette adresse afin de découvrir les thèmes de la nouvelle qui inspira Pigeon, Canard et Patinette. Un second extrait vous attend ci-dessous. Au travers de l’interview de son auteur, vous découvrirez la définition de l’Anticipation prônée par les écrivains de science-fiction durant la Guerre froide. :

Les retombées, par Jean-Pierre Andrevon

En 1979, Jean-Pierre Andrevon imagine un coin de France, le jour d’Après.

« Je m’excuse, Monsieur. Je ne peux vraiment rien vous dire. C’est le secret militaire. Croyez bien que seules des raisons de sécurité sont en cause. Il ne faut en aucun cas vous affoler. Nous avons la situation bien en main. Tout danger est écarté dans l’immédiat. Maintenant je dois vous demander instamment de monter dans le camion. Nous ne pouvons pas perdre davantage de temps… »

On ne sait ni où, ni comment, ni pourquoi, mais c’est arrivé. Ces quelques individus épars se sont trouvés dans le brouillard lourd et épais, et se serrent les coudes en attendant d’en savoir plus. Plus sur ce qui s’est passé. Plus sur la réalité des radiations qui les entourent. Plus sur l’avenir du pays. Du monde. Et encore plus sur leur chance de survie. Au bout de leur errance dans la campagne française, certaines réponses ne vont pas tarder à surgir.

Paru pour la première fois en 1979, l’année de l’accident de la centrale de Three Mile Island, « Les retombées », nouvelle d’anticipation inquiétante et sombre, offre un scénario possible de la catastrophe nucléaire et de la gestion d’urgence mise en œuvre par les autorités. L’objectif : effacer toute trace de l’accident, faire comme si ce qui n’aurait jamais dû se produire n’avait jamais eu lieu.

Dans son Livre d’or, en 1983, Jean-Pierre Andrevon confiait : « Des lecteurs m’ont parfois reproché de ne pas expliciter ce qui est vraiment arrivé, ni ce qui va arriver au personnage principal : ce n’est pas là une lâcheté ni une impuissance thématique ; je crois au contraire qu’en cas de catastrophe grave, on ne sait jamais ce qui vous arrive, on est des jouets impuissants de forces qui restent invisibles (cf. les juifs qui ne comprenaient toujours pas en entrant dans les chambres à gaz…) ». cf. Le passager Clandestin.

Qu’est-ce que l’Après, cette période dédiée à la survie, où la nature humaine resurgit dans sa splendeur… Pour les uns, cette nature les poussera à développer un instinct de groupe et d’entraide. Mais la loi du plus fort prédominera vite. C’est un temps où l’Homme est l’ennemi de l’Homme. Mais ne l’a-t-il pas toujours été ? Lui qui est prêt à s’anéantir dans le seul but de dominer son adversaire. Dans ce scénario de Jean-Pierre Andrevon, écrit pendant la guerre froide, où les tensions constantes entre les USA et l’URSS oppressaient le monde, tous craignaient les retombés d’une guerre atomique, pouvant éclater à tout moment. Cette tension est brillamment retranscrite dans ce livre où les héros sont coupés du monde, livrés à eux même. Comme souvent dans les histoires de cet auteur, les relations humaines sont mises au premier plan.

Comme dans de nombreux récits de ce type, les différents courants de pensée des groupes de survivants sont présentés de manière caricaturale. Cela est conçu afin de pointer du doigt chaque comportement, afin de transmettre des valeurs aux spectateurs par le biais de la peur de la destruction. C’est au héros de s’insurger contre ces extrêmes, de choisir sa propre voie. Suivre le groupe étant une manière de se reposer sur un système défaillant, cela causerait sa perte. Pourtant, faire autrement, c’est agir de manière différente. C’est se situer dans un no-man-land. Le choix, voilà un des points principaux abordé dans Les retombées.

02_prez2Raphaël Colson présente le post-apo.
Une conférence retranscrite, entièrement réécrite et agrémentée par Poulpy :

Raphaël Colson, essayiste et ex-gérant des Moutons électriques, a travaillé sur de nombreux articles et essais (seul, ou avec l’aide d’André François Ruaud) dont : Hayao Miyazaki : Cartographie d’un Univers et Zombies !. Il a également rédigé quatre livres sur la science-fiction. Le post-apo dans les oeuvres de fiction populaires sera le sujet abordé dans le cinquième volume. Voici un article reprit d’un précédent reportage, à OctoGônes en 2015, une conférence résumée (et étoffée) que vous pouviez découvrir à cette adresse sur l’Antre du poulpe. Pour lire de plus amples articles de ce type, rendez-vous sur le site de la Faquinade : Le futur, c’est maintenant!, partie 1 et partie 2. En partant de Le premier homme de Marie Shelley, en passant par les récits bibliques, et en remontant le temps jusqu’à l’élaboration de nos récits contemporains, Raphaël Colson nous fait découvrir les angoisses relatives à chaque périodes et conflits.

La fiction postapocalyptique – sous-genre majeur de l’anticipation – est abordée dans de nombreux ouvrages que Raphaël Colson tente de recenser depuis plusieurs années. Il couvre ainsi le IXXe siècle jusqu’à nos jours, et analyse chaque oeuvre, qu’elle soit littéraire, cinématographique, etc. La fiction postapocalyptique renvoie à de grandes peurs de la société, en évolutions constantes, dit-il. C’est, en quelque sorte, un « miroir du temps qui passe », le témoin d’époques :

Dans la fiction du XVIIIe siècle, la fin du monde n’était pas due à l’Homme mais à une catastrophe naturelle. Puis les mœurs évoluèrent lors de la Première Guerre mondiale, conflit qui toucha toutes strates de la population. Nous nous sommes rendu compte que la science n’était plus à notre service mais qu’elle provoquerait notre destruction. Les idées utopistes du XVIIIe siècle sont révolues. La science-fiction a pris un nouveau tournant. Le progrès est vu comme une source de dévastation. Le traumatisme de la Première Guerre mondiale et les pandémies ont incité des auteurs à concevoir des visions pessimistes du futur. Une autre rupture correspond à la Guerre froide et à la peur de la bombe atomique. De nos jours, cette peur est retranscrite sous la forme de virus et de dévastations écologiques.

L’homme à peur de la destruction, comme de l’auto-destruction. L’évolution est une preuve que nos sociétés ne sont pas constantes et peuvent s’effondrer à tout moment. Le post-apo est une prise de conscience de la fragilité de notre système qui nous rend dépendants. Nous avons peur des retombés des guerres, comme de notre impact sur l’environnement. À chaque passage d’une aire à un autre, l’Homme perd ses repères. Il sent que l’effondrement de son monde donnera vie à un autre. Nous sommes justement dans une période transitoire, cela explique pourquoi ce thème est si présent dans nos fictions. Nos angoisses s’incarnent dans des scénarios survivalistes. Nous avons peur de l’invasion, de la technologie, de pandémies, de catastrophes… Nous projetons nos craintes sur un ennemi commun.

Dans les années soixante-dix, beaucoup de textes ont mis en avant la surexploitation massive de notre environnement sous la forme de pamphlets écologiques visionnaires. Le post-apo, dès ces années, explosa sur tous les supports, mais la production littéraire, pour des questions de budget, a toujours été plus conséquente. Son poids n’est pas négligeable en matière d’économie, cela engendre régulièrement de grosses franchises, comme Planet of the Apes – première série télé et animée sur ce sujet – Jugde Dreed ou The walking dead. La production de best-seller et de blockbuster, en Amérique plus qu’ailleurs, rapporte des millions de dollars. Cette thématique est purement occidentale (la France et l’Angleterre sont deux autres grands exportateurs de ce type de fictions). Elle ne fut incorporée à la culture japonaise – en particulier – que bien plus tard. Les œuvres qui s’en inspirent apportent une vision unique, à la frontière entre nos courants de pensée et leur philosophie.

Le récit postapocalyptique se déroule en plusieurs phases. Tout commence par une dévastation naturelle, cosmique, humaine, ou extra-terrestre, qui va entrainer une déformation topographique. L’effet sur l’écosystème est important car il est au cœur du sujet. Il va soit entrainer un exode, soit un processus survivaliste. L’idéologie du survivalisme met souvent en avant l’enfant confronté à la dévastation, à l’effondrement de son environnement. C’est le temps de l’Après. Dans une œuvre postapocalyptique, nous pouvons aussi suivre le parcourt des descendants du survivant, ce dernier se confrontant aux générations qui n’ont connues que l’Après. Bien des auteurs content le développement de nouvelles sociétés par le biais des générations futures. Dans ce cas-là, le post-apo est utilisé afin de renforcer, ou au contraire pour dénoncer, le patriotisme. Le héros « enfant », donc différent, peut s’émanciper d’une société sclérosée. Il va répondre à l’appel de l’aventure. Le jeune s’insurgeant contre des règles très strictes va s’exiler. Et son voyage initiatique va être le moteur de la renaissance de la société. Cet enfant apportant le changement est un idéal purement contemporain.

Une question de territorialité peut se synthétiser par ceux d’en dessous, les riches dans leurs bunkers ou dans leurs villes fortifiés, et ceux du dehors, les étrangers. Il y a toujours une interaction entre ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur, qui sont aux antipodes. Souvent, les premiers sont les incarnations de nos principes conservateurs, tandis que les autres sont les « sauvages », qui évoluent selon les périodes et peuvent prendre bien des formes. Il y a également une évolution au sujet du mutant, de la créature créée par la radiation, à la créature créée par un virus, le zombie. Le mutant est un être déshumanisé. Il incarne à la fois l’étranger, le défavorisé prêt à prendre le pouvoir sur les « intellectuels », et la bestialité enfermée en chacun de nous qui ressortira lorsque nos lois seront caduques. Notre hantise de se faire mordre par le zombie représente notre peur de passer de l’autre côté, de sortir de la civilisation, du groupe. Le zombie est la métaphore du déclassé social, qui se retrouve hors du groupe. Il peut être une métaphore de l’opprimé, comme de l’ennemi commun, qui n’empêchera pas les survivants de se taper dessus. Dans la philosophie postapocalyptique, l’Homme est un loup pour l’Homme.

La question la plus fréquemment posée est de savoir si, après une catastrophe, nous allons régresser, ou bien nous organiser afin de rebâtir une civilisation et transmettre notre savoir. Dans les récits post-postapocalyptiques, les visiteurs sont des observateurs du temps qui passe. Ils proviennent de cités développées et ne craignent pas la destruction. Nous sommes dans un cadre assez naturaliste. Pendant l’entre-deux guerre, les personnages deviennent réactifs. Ils sont ce « moteur de la renaissance ». Les auteurs nous prennent à témoins afin de nous montrer l’éventail de nos réactions face à la fin du monde. Le post-apo est un domaine où l’Homme d’aujourd’hui est projeté dans un futur dévasté pour apprendre de ses erreurs, faire en sorte que ce futur ne se produise pas. Afin qu’il médite sur les vanités de son espèce. Mais ses connaissances, nous l’avons vu, ne le sauveront pas. Sa culture permet de reconstruire, mais ce même savoir a une capacité de destruction. Plus une civilisation est développée, plus elle est fragile, plus elle repose sur une quantité de lois qui sont en fait des carcans.

Le savant n’est plus celui qui reconstruira le monde. Dans la fiction, l’homme ordinaire prendra peu à peu le dessus. Il n’a aucun moyen de se battre contre ce qui arrive. Il n’est que témoin. Il n’est plus le héros exemplaire mais est conçu de manière réaliste. Il devient tangible, proche de son lectorat. Puis viennent des descriptions de plus en plus crues de la violence. De cela émerge un nouveau type de figure : le héros négatif. Un individu qui réagit selon les mêmes codes que ses ennemis dans un monde sans fois ni lois. Mais il continue à être le vecteur de valeurs. Ces justiciers défendent toujours les opprimés, de façon rebelle et/ou survivaliste. Nous glissons petit à petit sur le récit d’aventures où le héros est un guerrier. Le justicier est l’incarnation d’un modèle présenté par l’ancien système, c’est-à-dire le nôtre, afin de renforcer des valeurs. Mais il peut aussi le critiquer, puisqu’il doit faire justice lui-même. Le post-apo délivre des contestations du système. Avec ceci, nous entrons dans un monde peuplé de laissés pour compte, il y a un retour au collectif et à l’entraide. Une méditation sur notre rapport aux autres et à notre environnement…

Pigeon Canard et Patinette, par Fred Guichen

An 103 après La Catastrophe. Quelque part sur les côtes bretonnes.

D’abord, il y a Le Secteur, un petit coin tranquille, bien protégé par une enceinte de terre, de roches et de béton haute de 20 mètres ; derrière, trois villages coupés du monde extérieur et administrés par une trentaine d’individus solidaires, doux comme des agneaux et rongés par les mutations mais tellement heureux de (sur)vivre.

Il y a Patinette, un bon gars au pied bot et aux bras trop courts, sa sœur Hermeline, frappée de progeria mais tellement adorable, et Canard, le cousin, dont la tumeur galopante au cerveau n’entame pas la joie de vivre. Et puis, il a Pigeon, le maire de la communauté, fragilisé par sa taille de géant mais toujours présent pour ses amis, Globule, Jacotte, Moignons, La Bouquin et les autres.

Seul lien avec l’état, le Contremaître supervise l’activité de tout ce petit monde, car ils ont l’insigne honneur de s’occuper, d’entretenir, de dorloter le réacteur numéro 2 de La Centrale, responsable de La Catastrophe du 18 mai 1970, il y a un siècle de cela. Mais la nouvelle est tombée : le gouvernement a décidé d’arrêter les frais; cette cour des miracles n’est plus rentable et on dit qu’une guerre couve, alors…

Alors, que vont devenir Pigeon, Canard, Patinette et les autres ? Quel est ce formidable lien qui les unit tous ? Quel avenir pour ces enfants de l’atome dans un monde qu’ils ne connaissent pas ? Et s’ils étaient le salut de l’Humanité ? cf. Le passager Clandestin.

03_grootDominique Bellec, lors de son interview aux Intergalactiques de Lyon, nous parle de cette nouveauté. Ces opportunités de publication ne seront pas proposées régulièrement. « Autant il est intéressant de sélectionner des textes du passé lorsqu’on a un regard à la fois politique, critique et historique sur notre présent, autant, quand nous nous projetons de cette façon dans le futur, proposer notre propre définition de l’avenir n’est pas une chose que nous pouvons faire cinquante fois. » L’idée était de reprendre les éléments de la thématique et d’écrire une histoire originale. « Nous avons proposé aux gens d’écrire un texte contemporain imaginant notre futur. » – l’article original, à cette adresse.

L’amour de la Bretagne, berceau de Fred Guichen, se ressent dans le cadre de Pigeon, Canard et Patinette qu’il présente ainsi : « Le Secteur (lieu de vie des personnages) c’est un peu un mélange de la centrale qui a failli être construite à Plogoff, et de celle qui a été fermée à Brennilis, pas très loin du village dont ma famille est originaire, dans les monts d’Arrée. Pour l’aspect lié à Plogoff, il y a une lutte populaire et les années soixante-dix, pour celle de Brennilis, les souvenirs d’un oncle qui y a travaillé. Cette région imaginaire, effacée des cartes, c’est aussi un peu le symbole d’une culture, d’une langue qui disparaissent à force d’être niées. Un peu comme les problèmes liés au nucléaire, que l’on efface en les dissimulant au regard public» – Cf. ActuSF.

On nous révèle que les personnages des nouvelles de Fred Gichen sont toujours atypiques et extrêmement soignés. Là encore, il mélange ses souvenirs à sa fiction afin d’en retirer plus de réalisme ainsi qu’une certaine moralité se dégageant de chaque figure charismatique qu’il met en scène. « J’ai entendu parler du Contremaître, Pigeon, Canard et Patinette depuis ma plus tendre enfance ! C’étaient des collègues de mon père, qui faisait les trois-huit dans une usine, dans les années soixante-dix. Lorsque j’ai eu besoin de personnages, ces noms se sont pratiquement imposés à moi ! Le véritable Patinette avait un pied bot, Canard avait une démarche très particulière aussi, le Contremaître surveillait tout le monde…

» La première fois que j’ai relu ma novella, j’ai eu l’impression de voir les Freaks du superbe film de Tod Bowning, il ne m’est resté qu’à forcer un peu le trait et leur donner cette tendresse que je souhaitais mettre en relief. Comme à chaque fois que j’écris, même si je n’en suis pas toujours conscient sur le moment, je suis accompagné par un certain nombre de fantômes. Mais à cinquante ans, ça n’a rien d’étonnant, je suppose… » Nous retenons également un certain cynisme, une légère dose d’humour, que l’auteur nous décrit ainsi : « Le rire est indispensable, c’est ce qui nous sauve et nous donne de l’énergie. Il n’y a que la joie, aussi éphémère soit-elle, qui puisse le faire. Le passage de la joie à la tristesse, c’est une dégradation de l’énergie (ça doit être de Spinoza, ou Simone Weil). Quand on est englué dans le Noir, il n’y a qu’un éclat de rire pour éclairer un peu le chemin qui nous permettra d’en sortir.

» Quand elles se prennent trop au sérieux, les sociétés renoncent à se soucier du bien-être de leurs membres. On peut le constater tous les jours, partout, dans le monde du travail comme en politique. Le risque nucléaire est sérieux, c’est pour cette raison qu’il est sain d’en rire. Sinon, on se contenterait d’avoir la trouille et personne ne pourrait agir… » – Cf. ActuSF. À ses déclarations, nous allons en ajouter de nouvelles. Une interview de l’auteur, c’est tout de suite, et à la suite de cette chronique !

Poulpy. Selon vous, comment agissent les personnages sur vos histoires ? Leur place est-elle plus importante que celle du cadre, par exemple ?

Fred Guichen. C’est un ensemble, l’interaction entre le cadre et les personnages qui permet de développer le thème de l’histoire. Avoir une idée, c’est bien, créer un monde, c’est parfait, mais ce qui constitue à mon avis le cœur d’un récit, c’est la façon dont les personnages se débrouillent pour gérer la situation dans laquelle ils sont placés. La Comté sans les Hobbits n’aurait pas grand intérêt…

Poulpy. Mêler le réel à la fiction est quelque chose qui semble vous paraitre important, que ce soit vos souvenirs personnels ou bien des éléments historiques. Comment fonctionne cette étape de la création de vos récits ?

F. Guichen. La réalité et la fiction sont interdépendantes et se nourrissent l’une de l’autre. C’est parfois plus évident dans les textes de littérature générale, mais on le voit aussi dans les littératures de l’imaginaire, les récits de Philip K. Dick en sont un exemple bien connu, Lovecraft en est un autre. Tous les textes font plus ou moins partie de la biographie de leur auteur, ne serait-ce qu’en raison des conditions dans lesquelles ils ont été écrits, dans une pièce confortable ou à genoux dans les tranchées… Lorsqu’il est question de créer des personnages, j’ai du mal à les inventer de toutes pièces. Il entre forcément des bribes de personnes réelles, de leurs caractéristiques physiques, psychologiques… Bien entendu, tous ces traits sont modifiées, redécoupés, redistribués et mélangés, c’est une palette de couleurs à partir de laquelle on peut trouver une infinité de teintes et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existées devient alors une pure coïncidence !

P. Vous semblez vous passionner pour de nombreux domaines : le breton, les arts-martiaux… Retranscrirez-vous ces passions dans de nouvelles histoires ?

F. Guichen. L’écriture se nourrit des diverses expériences de l’auteur, mais comme pour les personnages c’est souvent crypté ou inconscient… Mes divers centres d’intérêt ne me fournissent pas nécessairement de sujet de nouvelle, mais je ne trace pas de frontière définie entre mes textes et ce qui m’intéresse. Ce que j’aime trouve naturellement une place dans le récit, je ne pense pas être le seul auteur dans ce cas. Ma source d’inspiration, c’est juste du recyclage, pas un grand souffle divin !

Le nucléaire est toujours d’actualité. Que l’on commémore une catastrophe, se réjouisse d’une avancée ou que l’on s’offusque d’un énième scandale, rien ne change au fait que nous nous situons dans une zone à risque, qu’un de nos réacteurs pourrait fuiter, que des quantités de personnes pourrait être déportées, que les services de santé seraient surchargés par un tel afflux. Enfin, que la civilisation s’effondrerait sous le poids de la perte et de la rébellion. Face à ce fait, nos considérations semblent bien minimes. Nos peurs, bien abstraites. Nous nous voilons devant le risque constant, dénie par notre gouvernement depuis des lustres, que notre technologie peut à tout moment nous échapper, que la course du temps ne peut être arrêtée et que si nous ne stoppons pas ces avancées perverses, leurs maux nous entraîneront dans un nouvel âge de ténèbres. Alors, qui voudrait d’un monde ressemblant à ce terrain vague que nous découvrons autour de Fukushima en cette cinquième année de deuil ? Cette zone dévastée recueillant pauvres, malades, et une nature certes florissante, mais contaminée par notre poison.

Qui sait si l’âge d’or de la fusion nucléaire, que l’on promet à grand coup de propagande, ne complètera pas ce tableau mutagène avec de nouvelles menaces pernicieuses ? Qui sait à quoi ressemblera l’humanité dans un tel environnement, qui sait ce que nous sommes devenus comparativement à nos ancêtres ? Qui sait quel fut le cours réel de notre évolution métabolique, étants ainsi contaminés par tant de produits du quotidien, par une atmosphère viciée. Ne voyons-nous pas quel est son effet sur les esprits que l’on affaiblit et divertit ? Ne sommes-nous pas les déshérités d’un monde que l’industrie a transformé sans penser aux néfastes effets écologiques sur le long terme ? Au grondement d’une population que l’on enchaîne à la machine ? Il y a de quoi sombrer dans la paranoïa. Voilà donc pourquoi nombre d’entre nous préfèrent s’emmurer dans le quotidien, profiter de l’afflux des loisirs tant qu’ils le peuvent, acceptants dans le même temps de contribuer à la destruction de leur cocon, ne pensant guère au futur.

03_peluches1Telle est l’état de notre génération Y, mais pas seulement. Il arrive un temps où elle se scinde car une partie se confronte durement avec la réalité. Elle ouvre les yeux sur une société punitive qui ne promet que du vent, la perdition. Puis elle la rejette, à sa manière, tentant même d’infiltrer la fiction avec un appel à la révolte ou en sonnant une alarme retentissant sur certains ponts de notre navire à la dérive. Ne le cachons pas. Nous trouvons du plaisir à cette lecture, au partage de nos craintes, à la découverte d’une nouvelle facette de notre monde, même si, comme pour tout, il ne faut pas en abuser. Mais malgré nos efforts, nous, lecteurs avertis, écrivains alertant, nous ne pouvons changer le cap de l’épave nous servant d’embarcation. Nous ne pouvons espérer quitter son bord ou l’amener à bon port. Les mots ne pèsent rien. N’atteignent jamais ceux aux commandes. Inutile de jeter ses quantités de bouteilles à la mer. Enfin, c’est ce que nous penserons tout d’abord. Mais que faire alors de ce besoin de combler un grand vide ou d’avancer plus loin dans notre domaine de prédilection, d’inventer de nouvelles méthodes d’écritures pour surpasser nos prédécesseurs en créativité ?

C’est ainsi qu’à notre façon nous nous piégeons dans notre propre logique. C’est ainsi que nous reportons nos erreurs sur les autres. Pourquoi tenter vainement de stopper une évolution qui nous incombe, qui semble se situer dans nos gènes depuis les temps immémoriaux, qui nous pousse vers de nouveaux cieux, vers la propagation de l’espèce, alors qu’il suffirait de dévier notre course, de trouver de nouveaux buts à atteindre ? Seulement voilà, à grande échelle, ceux qui le disent et ceux qui le font n’appartiennent pas à la même espèce. L’une domine tandis que l’autre subit toute sorte de caprices. Nos actions pèsent peu. Alors à quoi bon lutter, si ce n’est pour la beauté du geste, si ce n’est pour grossir les troupes, les manifestations. Pour montrer l’exemple à une foule rejetant les mouvements contraires dans la crainte de perdre un statut chèrement acquis par la perte de son humanité. À quoi bon tenter de s’adapter si ce n’est pour finir par leur ressembler ? Autant démonter que leur régime touche à sa fin.

Nous n’avons pas besoin d’attendre qu’une exposition nucléaire survienne pour contempler la misère. Les états sont d’ores et déjà en train de délaisser certaines zones habitées où prolifère la misère. Où les pauvres, les réfugiées, les contestataires, même involontaires, survivent grâce aux déchets de l’humanité dans une certaine autarcie que nous ne sommes pas à même de comprendre. La question se pose alors : avec l’élévation d’un tel mur, le creusement d’un tel fossé entre les peuples et les strates de populations, pouvons-nous penser que nous faisons tous partie de la même humanité ? Il est simple pour le riche ou le citoyen suffisant de dénigrer ce qu’il n’appréhende pas, ce qui se situe loin de lui, de déclasser encore plus le chômeur, le fugitif, le fou et le sot, de les rabaisser plus bas que terre, de se moquer de la misère, de transformer l’homme en animal d’une façon bien plus horrible qu’en flattant ses bas instincts.

Nous n’avons pas envie de ressembler à ses biens pensants, à ses capitalistes, ses néofascistes acceptables. Si nombre d’entre nous ont honte de leurs quelques richesses lorsque qu’ils ont affaire à plus miséreux qu’eux, ce n’est pourtant pas une raison pour fuir la présence de susceptibles compatriotes. Il vaut mieux écouter leurs témoignages. Si ce n’est pour en tirer des conclusions, juger bêtement ce qui nous dépasse, c’est au moins pour les transmettre. C’est ainsi que Pigeon, Canard et Patinette entrent en scène. Un trio hors du commun, aux horizons peut-être restreints, mais qui savent profiter de la vie et diminuer leurs malheurs. Cette nouvelle n’est pas un manifeste du prolétaire contre la bourgeoisie, c’est l’histoire d’existences imaginaires et pourtant proches de celles que connurent leurs modèles (des éclaircissements dans l’interview de Fred Guichen). Aujourd’hui, ici, maintenant, nous nous sentons isolés dans nos petits confinements.

Ailleurs, il y a peut-être le danger, la précarité, mais il existe une forme de solidarité devant l’adversité qui ne mène pas uniquement à la barbarie de groupes armés, comme nous le voyons à la télé, mais parfois à l’indépendance d’un comité, avec ses travers et ses bénéfices. Avec des mœurs qu’il est bon de respecter, car voici comment il est possible de restreindre la criminalité : en distillant la liberté. C’est une société dans laquelle nous pouvons avoir l’impression que nous sommes responsables de nos actes, que nous pouvons être plus qu’une simple variable sur le cours du marché ne trouvant aucun sens à une existence tangible rendue fictive. Alors je me plains, certes, mais je n’envie pas le train de vie de Pigeon, Canard et Patinette, seulement leur philosophie digne des plus grands sages… Si le futur ne nous appartient pas, il est à eux, à ceux que nos déviances ont engendrés, reflets déformés de ce que nous avons étés.

Poulpy présente. Pigeon, Canard et Patinette, une chronique détaillée.

Épuisé par les efforts qu’il venait de fournir, Patinette ne tenta même pas de planter sa bêche et la laissa tomber sur la terre qu’il venait de retourner. Le sol était sacrément dur, cette année, plein de caillasse et des racines épaisses qu’on appelait copie-carottes, faute de connaître leur véritable nom. Il suffisait de savoir que, si elles n’étaient pas vénéneuses, leurs fibres coriaces les rendaient impropres à la consommation. Les véritables carottes poussaient un peu plus loin, en rangs bien droits, dans la terre soigneusement travaillée du lopin communautaire. Il fallait cependant rester attentif et ne pas trop en manger lorsque la couleur de leur chair se révélait par trop violacée, indice d’une trop grande richesse en cyanogène… – extrait, les première lignes sur lepassagerclandestin.fr.

Le futur. La Terre, exploitée, agonise. L’homme n’est plus que main d’œuvre. Rejet d’une nature impropre. Plus de futur, seulement une lente agonie due à un rude quotidien. L’homme, exténué, s’affale enfin sur les quelques ressources restantes de sa planète maladive. Plus de rêves. Plus personne pour connaitre le secret des étoiles. C’est la fin de l’humanité. Celle qu’elle s’est bien cherchée, avec sa grossière décadence et son esclavagisme permanent. Pensée pessimiste, dérive d’un mouvement écologique mort dans l’œuf entre deux textes, deux écrivains, deux générations désillusionnées. Il ne se passe rien. Il ne s’est jamais rien passé et la vermine s’est installée. Une pensée capitaliste hostile, une mécanisation mortelle, constituant une montagne de déchets qu’on ne peut recycler. Une violation de tout ordre naturel contre une normalisation de l’agressivité et une édification de la pensée fanatique. Une dénaturation de l’existence. De la flore, la faune, de l’homme narcissique se plaçant au-dessus de ce tout.

Pigeon, Canard et Patinette est une nouvelle faisant office de suite aux Retombées. Nous y trouvons des références à de nombreux univers post-apo, au climat breton, à toute sorte de cultures hétéroclites liées avec respect. L’hostilité de ce monde provient d’une zone inhabitable, irradiée, une malédiction d’un autre siècle, un grand inconnu duquel on se protège par superstition (même si cela est synonyme d’obscurantisme, signifie l’agonie des survivants). L’hostilité s’incombe également à nos valeurs, à notre propension à vouloir contrôler le monde et à s’ériger au-dessus de tous. Mais la maîtrise est illusoire. L’homme n’est rien dans la course de ce que certains appellent le destin, que d’autres appellent les causes d’une trop grande possessivité et d’une propension à expliquer ce qui dépasse notre entendement. D’une manie poussant à sacraliser les éléments du quotidien pour s’y enfermer, s’y terrer, loin de tout danger, de toute déviance que cet abus d’autorité contribue à instaurer.

Les patrons du domaine de nos trois héros préservent instinctivement un mode de vie passéiste, pour nous, abrutissant, car l’envie est absente de leurs vies. Pour Fred Guichen, l’envie ne mène qu’au malheur, à une constante soif de profits. Qu’à la jalousie. Est-ce préférable ? Sommes-nous condamnés à choisir un parti extrême plutôt qu’un autre ? ne pouvons-nous pas tenter de faire la part des choses, de réfléchir, même si cela désole ? Ne pouvons-nous pas tenter de créer, comme ceux avant nous, pour l’exercice et non la postérité ? Pour tenter de nous soustraire un peu plus à une triste routine ? La fiction, c’est un moyen de surpasser notre statut, c’est tout ce qu’il reste à nos héros. Une fragile culture tombant dans l’oubli. Un trésor qui n’est plus alimenté — plus le temps, trop de travail —, mais qui recèle encore nombre de surprises et même une étonnante moralité pouvant conduire à l’érection d’un monde nouveau. Du moins, c’est le scénario utopiste qu’il incombe à notre auteur de transmettre dans ce climat austère. Il reste un peu d’espoir.

Le quotidien n’est jamais vraiment dénué d’intérêt pour nos personnages caricaturaux, estropiés, pitoyables, mais doux. Solidaires, emphatiques, ils nous apprennent la simple valeur de la vie, maîtrisent leur tempérament, comprennent les répercussions de leurs sentiments. Malgré cela, leur lieu de naissance les entraîne dans une tragédie digne des plus grandes œuvres d’une humanité disparue. Pigeon, Canard et Patinette vivent par delà la lecture. Ils sont les sacrifices d’une société en quête d’un bonheur matériel impossible. Des dommages collatéraux. Des visages fatigués qu’il est impossible de vendre, d’offrir, dont on se débarrasse, qu’on parque loin des yeux et du cœur. Qu’on tente d’oublier comme on tente d’enterrer le passé, comme on camoufle nos vices afin de dépasser la concurrence, visages altérés, faux, vengeurs pour ceux sachant s’adapter. Ce que nous ressentons, nous, témoins, c’est une immense tristesse doublée d’une envie pour cette bêtise ambiante qui soustrait le miséreux de l’histoire à toute sorte de colères, lui confère un contentement inébranlable, une joie intérieure due à l’incapacité de se projeter dans le futur. La capacité de vivre au présent.

04_peluches1L’ignorance est une force ? Ses personnages sont tant de malades mentaux que l’on abrutit dans de vastes hôpitaux inébranlables. Des zones où l’on attend patiemment la mort. Communautés de patients, soudés, que la médecine a oublié, qui se crée un petit univers dans leurs têtes, faute de mieux. Tout va bien alors, dans le meilleur des mondes. Tout va bien, tant que les valeurs sont respectées : que le mensonge reste à l’extérieur des murs. Pourtant, comme une maladie insidieuse, il se répand et fragilise la communauté, dénature un ordre qui n’aura pas duré, qui n’a jamais existé malgré l’aveuglement de tous. Fred Guichen excelle dans l’art de faire du beau avec du grotesque, de rendre les monstres attachants. Dans l’art de sensibiliser le monde, le décrire d’une manière enfantine qui nous rappelle notre naïveté d’entant. Pigeon, Canard et Patinette sont une histoire poétique. Un texte qui combat la désolation là où elle n’est que trop présente. Une désobéissance pacifique à une autorité devenue immorale à cause des témoignages de malheurs honteux qui lui est due.

Fred Guichen place avec une apparente simplicité une note d’humour, un instant de réflexion, une atmosphère angoissante ou amicale… Il a conçu un récit entêtant, calibré, d’une qualité exceptionnelle, duquel nous ne nous lassons jamais. Un de ces textes touchants prouvant que, dans la tempête ambiante, dans la violente crise que nous traversons, il reste une part de bienveillance, un peu de paix éphémère, comme un rayon de soleil, réconfortant mais vite obstrué par une nappe de noirceur. La méchanceté d’une foule égoïste, inculte, dédaigneuse vis-à-vis d’un passé qui n’est pas que de barbare car trop civilisé. D’hommes-machines détruisant ceux encore dotés d’une grandeur d’âme. Ceux qui ont su évoluer. Pigeon, Canard et Patinette s’inscrirait pleinement dans l’anthologie L’Homme de demain (collectif Les Artistes Fous), dont la chronique est à cette adresse. Une anthologie « qui se prête aux récits d’anticipation, aux pamphlets écologistes ou humanistes et à la sociologie. »

Si nous pensions, au premier abord, lire un texte de science-fiction, nous nous retrouvons en fait face à un conte bien dissimulé par son sujet. Le méchant de l’histoire est le bras armé d’un royaume bestial agissant sans penser tel un gigantesque démon. Les gentils sont les pauvres prisonniers d’un château austère qui rêvent d’une libération sans vraiment la chercher dans leur contentement. Le vaillant chevalier, lui, est l’antithèse du héros supposé sauver la veuve et l’orphelin. Se sentant dépassé par un ennemi trop puissant, il se fait secourir par ceux qu’il supposait être des victimes sans défense. Finalement, le malheur, c’est ce que nous choisissons de voir au travers du filtre de nos opinions. L’univers se situe au-delà de toute notion abstraite comme le bien et le mal, pures inventions humaines redéfinissable à loisir. Pas de morale ou de juste fin. Pas d’unique façon d’appréhender le monde. Pas d’unique et véritable manière de mener sa vie, pas d’imposition, de dictat, de valeurs à adopter, à huer. L’auteur démontre la diversité culturelle des peuples, des individus, que notre éducation colonialiste s’évertue à unifier sous l’étendard de l’industrie.

Si nous décidons de rejeter ce régime impersonnel créateur de destructions, si nous décidons de collaborer, il serait judicieux de nous adapter au monde au lieu de le remodeler durement. Il ne correspondra jamais à l’image que nous nous faisons de lui. Il se brisera bien avant d’atteindre notre modèle. Pourquoi sommes-nous si peu à comprendre qu’agir ainsi n’est que folie, que dénie du réel ? Pourquoi sommes-nous si nombreux à choisir la facilité, à préférer se laisser guider au lieu de prendre des décisions, de dire non ? Le futur. L’homme est toujours aussi divisé. Il rejette la nature impropre. Il rêve de futur, de guerres, d’expansion. C’est la fin de l’humanité. Des deux humanités, opposées mais connectées. Au destin similaire que nous ne leur souhaitons pas. C’est aussi un renouveau, l’avènement d’une nouvelle forme de vie crée par la destruction. L’homme, dans son désir de s’émanciper de la nature n’a fait que la représenter à son apogée. Mais ça, vous le comprendrez à la lecture !

Lecteur de Jean-Pierre Andrevon, Fred Guichen dit de cet auteur qu’il est l’un des personnages incontournables de la SF française, ce que tout tend à lui donner raison ! La postface qu’il rédigea lors de la sortie de Pigeon, Canard et Patinette est extrêmement flatteuse : « Venant de la part d’un auteur dont j’ai apprécié les textes, qui possède une connaissance approfondie de la science-fiction et de l’écriture, c’est évidemment un encouragement précieux et dont je suis très fier », annonce F. Guichen. Un encouragement, mais aussi un retour sur les débuts de Jean-Pierre Andrevon qui, sans l’approbation d’un autre grand nom de la littérature de science-fiction française, René Barjavel, n’aurait pas tant écrit.

La première véritable publication de Jean-Pierre Andrevon, refusée à l’époque, consistait en un recueil, C’est un peu la paix C’est un peu la guerre, paru aux éditions de la Clef d’Argent – partenaire de l’Antre du poulpe – qui fut chroniqué et que vous pouvez découvrir en cliquant ici. Permettre à de jeunes auteurs de se faire connaître dans le petit monde de l’édition spécialisé est un exercice que Jean-Pierre Andrevon estime grandement. Pourtant, nous dit-il, ce « coup de pouce » n’est rien comparé aux difficultés qui attendent le débutant sur la longue route menant au succès. Une aventure solitaire à laquelle il faut se préparer.

Il est dur de vivre de son travail littéraire, nous avait-il annoncé lors de notre interview. Peu y arrivent, et peu osent réellement tenter sa chance dans le monde de l’édition. Jean-Pierre Andrevon révèle les difficultés de ce marché « rétrécissant à vue d’œil ». Pour devenir écrivain, il faut quoi ? Nous avait-il demandé. « Il faut être passionné de lecture, être passionné par un genre. Que ce soit la science-fiction, l’art, la poésie, n’importe quoi. Il faut lire et puis il faut en avoir envie, c’est vraiment une envie personnelle. Alors maintenant, y arriver professionnellement, qu’est-ce qu’on peut dire là-dessus ? Parce que je n’ai plus de théorie, il n’y en a pas, c’est un peu le hasard, c’est le jeu des dés… Pourquoi un premier manuscrit est pris, un autre qui est aussi bon n’est pas pris, on ne peut pas savoir. Vraiment c’est le hasard, ou la chance, ou les relations. »

Si cela n’a pas l’air pas très encourageant, Jean-Pierre Andrevon souhaite avant tout motiver le jeune auteur, le désillusionner sur la facilité de ce travail pour le forcer à se consacrer entièrement à l’écriture d’histoires de qualité. La publication de fictions démontrant un sérieux et une connaissance exemplaire, ce que nous retrouvons dans le texte de Fred Guichen, est une chose importante pour JP. Andrevon qui souhaite plus que tous que la relève soit à la hauteur des difficultés d’un domaine bien trop exigeant.

« Mais ce n’est pas vrai qu’on ne peut pas y arriver, parce que je découvre des tas de jeunes auteurs qui sont pris par de toutes petites maisons d’édition. Ils sont un peu la sauvegarde de la littérature papier. Le cout de production d’un bouquin avec l’informatique a énormément baissé. Donc on peut plus facilement monter sa maison d’édition, publier de jeunes auteurs… Après il y a le problème de la diffusion en librairie, mais disons qu’on peut. Quand on veut, on peut.

» Je ne crois pas aux généralités, je crois aux cas particuliers. Il y en a qui arrivent, il y en a qui n’y arrivent pas… Pourquoi ? C’est souvent un fait du hasard. Mais un bon auteur, quelqu’un qui a vraiment quelque chose à dire, il y arrivera. Le coup de Proust refusé par Gallimard je crois que ça n’existe plus. Dans notre petit cercle d’écrivains de genre, fantastique, science-fiction, aventure, polar… tout ce qu’on veut, je pense qu’on peut y arriver. Déjà, se faire publier par une petite maison d’édition qui se lance, et puis après, gagner une maison d’édition plus prestigieuse, si on a le talent pour. Il n’y a pas de malédiction de l’écrivain. Il faut se remuer le cul. Faut pas croire que tout tombe du ciel, alors là, surtout pas. » – Jean-Pierre Andrevon interviewé au Bloody Week-end en 2013 par Poulpy le poulpe.

05_prez3Fred Guichen est né le 20 avril 1965 en banlieue parisienne. Après une jeunesse dissipée, il étudie la reliure d’art, part au Canada, revient, étudie le breton et les arts martiaux, écrit plusieurs récits de science-fiction publiés dans des recueils… Il est également chroniqueur sur le site ActuSF où il alimente « la rubrique de l’archiviste ».

Tous les mois Fred Combo nous fait redécouvrir un livre perdu dans les archives de la SF. Insolites, étonnants et surtout très agréables à lire, les romans et recueils qu’il choisit méritent toujours qu’on les redécouvre… les chroniques de l’Archiviste.

Fred Guichen, lors d’une interview pour le site d’ActuSF – que vous pouvez retrouver en intégralité à cette adresse – mentionne ses débuts dans l’écriture. Un écrivain est avant tout un lecteur. Et c’est la passion de F. Guichen – ou Combo – pour la science-fiction qui inspira ses premiers textes. Histoires qui, nous dit-il, connurent une longue période de restructuration avant que la première d’entre elles nous soit révélée. La communauté des passionnés de SF possède une si grande motivation qu’elle finit par posséder nombre d’amateurs se lançant dans le métier de critique à leurs heures perdues. Fred Guichen fait partie de ses personnes. Mais d’où lui est venue cette passion pour la SF et les récits populaires ?

Fred Guichen. Depuis que je sais lire, j’aime la SF, le fantastique, la fantasy… Le premier roman que j’ai lu dans ces domaines, si l’on ne compte pas les innombrables volumes de la série des Contes et légendes que j’ai dévoré, a été L’homme qui rétrécit de Richard Matheson. Depuis, je découvre sans cesse l’incroyable richesse de ces genres littéraires. Au fil des années, j’ai vu naître de nouvelles approches, de nouveaux courants, de nouveaux auteurs. C’est une expérience que je ne peux décrire qu’en haussant le sourcil pour citer Monsieur Spock : « C’est fascinant ! »

Pour Jean-Pierre Andrevon, la science-fiction est une littérature du collectif, car elle brasse des sociétés entières, sinon des mondes. C’est aussi « le présent regardant le futur », ce que Fred Guichen définit comme étant des histoires pouvant se dérouler dans un espace-temps virtuellement infini. « Leur seule limite est celle de ma faculté de lecteur à comprendre et imaginer les concepts qu’ils véhiculent, et pas seulement en ce qui concerne les sciences dites dures, mais aussi les sciences sociales, psychologiques, et même les pseudosciences ou la magie… Tout ce qui permet d’expliquer le monde, finalement…

» Dans tous les domaines, la science-fiction élargit les idées. Elle m’oblige à tenter de comprendre le fonctionnement d’univers différents, de comportements inédits, qui me seraient radicalement étrangers. La SF, quand elle est grande, provoque une ouverture d’esprit extraordinaire de la part du lecteur, un peu à la manière de la poésie ou de la philosophie. Rien que pour cette raison, la SF est indispensable ! Quant à l’angle selon lequel je l’aborde, il est très variable. L’humour est souvent présent, l’absurde aussi, mais pas forcément au premier plan. Et j’aimerais beaucoup parvenir à faire naître chez les lecteurs le sense of wonder. C’est un peu ma quête du Graal… »

Dans le texte de Jean-Pierre Andrevon, Fred Guichen nous dit avoir été inspiré par « l’ambiance lourde et saturée de peur » imprégnant Les retombées. Ainsi que par cette question que nous pose l’auteur : « comment garder l’espoir dans des conditions de survie aussi terribles ? » Afin de rédiger sa nouvelle, Pigeon, Canard et Patinette, F. Guichen a effectué des recherches sur les accidents survenus dans des centrales nucléaires et sur leurs bilans, plusieurs années après. « C’est en lisant un reportage sur un paysan qui a décidé de rester dans la zone d’exclusion autour de Fukushima pour s’occuper des animaux que j’ai trouvé l’angle selon lequel j’allais aborder l’histoire : des êtres vulnérables qui parviennent à vivre de façon exemplaire en dépit des difficultés. »

F. Guichen a-t-il des inspirations particulières ? Il nous dit aimer des auteurs tels que Dick, Sheckley, Simak, Vonnegut, Robert C. Wilson ; Sylvie Lainé, Léo Henry, Alain Damasio ; Arto Paasilina, Andreï Kourkov, Wodehouse, et lit même de la poésie. C’est à découvrir dans sa précédente interview orchestrée par le gérant d’ActuSF, Jean-Laurent Del Socorro. Cet auteur avoue également partager des valeurs morales avec les auteurs édités au Passager Clandestin, ainsi qu’avec l’équipe que forment ses éditeurs et leurs partenaires. « L’existence d’éditeurs engagés et indépendants est indispensable, aujourd’hui plus que jamais. Ça démontre qu’acheter un livre peut encore signifier autre chose que consommer de la culture, certaines lectures peuvent stimuler un engagement social. »

Fred Guichen était en dédicace le mois dernier à la librairie Charybde de Paris. À ce jour, les retours de Pigeon, Canard et Patinette sont encourageants et, si vous voulez découvrir ce qu’en disent les collègues, alors il vous suffit de vous rediriger vers le site de l’éditeur en cliquant ici. « Pas mal de lecteurs ont vu l’ombre de Theodore Sturgeon planer sur ma nouvelle, ce qui n’est pas un mince compliment ! C’est un auteur qui a fait partie de mes émerveillements littéraires lorsque je découvrais le genre ».

Pigeon, Canard et Patinette sera, pour F. Guichen, le tremplin à de futures parutions. Certains projets sont en cours de réalisation, une de ses nouvelles sortira bientôt dans une mystérieuse anthologie… Affaire à suivre. « C’est difficile d’en dire plus sur les nouvelles à paraître, puisqu’il arrive trop souvent que les projets tombent à l’eau… Je n’ai pas d’autre objectif, ou ambition, que de continuer à écrire et à améliorer mes textes. Pour ce qui est de les voir publier, je pense que ce n’est pas à moi d’en décider. Je reste persuadé qu’il est important d’être lu et apprécié par un tiers compétent (ou enthousiaste !) avant de voir imprimer un texte. Quant à la question des autres genres littéraires, je ne m’interdis rien, mais comme j’aime la science-fiction, il y a de grandes chances pour que je continue sur cette voie. » – C’était Fred Guichen, en interview sur l’antre du poulpe !

06_peluches2Tandis que le réel nous glisse entre les doigts, nous voulons arracher à l’histoire quelques fragments de vérité, interroger sans complaisance l’ordre présent des choses… Et rappeler à toutes fins utiles que cet ordre-là ne s’impose pas à nous comme une évidence. cf. le Passager Clandestin.

Nous nous retrouvons bientôt pour une nouvelle chronique d’un recueil du Passager Clandestin, une nouvelle de Mack Reynolds : Le mercenaire…

Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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