Damon Knight, Le royaume de Dieu

Le royaume de Dieu de Damon Knight
traduit de l’américain par Natalie Dubon
aux éditions du Passager Clandestin

En 1954, Damon Knight imagine un monde de violence et de peur délivré par l’empathie – Lire un extrait, des critiques, commander le livre, c’est à cette adresse.

La collection Dyschroniques du Passager Clandestin : Des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent… – des avis, ici.

La collection Dyschroniques réédite des textes de fiction de la période de la Guerre froide. Parmi les très nombreuses nouvelles publiées à cette époque, nous retenons celles dont la lucidité et la force critique au regard des enjeux de leur temps ont permis, dans une certaine mesure, de préfigurer certains traits importants du nôtre. La science-fiction qui nous intéresse est donc celle qui construit des hypothèses à partir de l’observation du présent, pour tenter de l’interpréter, de l’analyser et éventuellement d’en anticiper les évolutions. cf. Le Passager Clandestin.

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Pour lire la précédente critique pour ses éditeurs, à propos d’Un logique nommé Joe (doublée d’un dossier thématique sur internet et les réseaux sociaux), c’est à cette adresse. Pour lire celle d’avant, sur La montagne sans nom (doublée d’un dossier thématique sur la colonisation), c’est à cette adresse. Pour lire celle sur La tour des damnés de Brian Aldiss (doublée d’un dossier sur la décroissance et la philosophie orientale), c’est à cette adresse. Pour en lire une supplémentaire, sur Le testament d’un enfant mort de Philippe Curval (doublée d’une interview de Dominique Bellec, co-gérant du Passager Clandestin, et d’un dossier sur l’Anticipation) :

« Dystopie, uchronie. Voilà d’où vient le nom de cette collection aux textes décalés par rapport à leur temporalité. « Ils ont souvent plus de sens aujourd’hui qu’à l’époque où ils ont été écrits. » Nous les interprétons au travers du filtre de ce qui s’est passé entre temps. Avec les registres de la science-fiction, des auteurs partent d’une vision lucide de leur temps, dégagent les grandes questions de leur époque, spéculent sur l’avenir en les induisant dans la construction de sociétés futuristes fictives. Nous pouvons trouver dans la masse de textes publiés entre 1945 et 1980, soit pendant la guerre froide, des histoires pertinentes où nous retrouvons des éléments de compréhension du contemporain à partir de l’observation d’époques passées. » – extrait du précédent article de Poulpy le poulpe, vous attendant à cette adresse.

Pour lire un article sur Les Retombées de Jean-Pierre Andrevon (doublée d’une interview et d’un dossier sur la fin du monde précipitée par l’homme) : « Dans ces nouvelles d’anticipations, allant parfois jusqu’au mini-roman, les auteurs questionnent sur l’avenir de l’humanité. Montrant du doigt des problèmes toujours d’actualité, ils nous présentent les systèmes défectueux que pourraient engendrer nos sociétés. Ces critiques pessimistes, sous le couvert de la science-fiction, jettent ces bouteilles à la mer. À nous d’intercepter leur signal, d’ouvrir les yeux, sur un futur dangereux.

Lecteurs, nous sommes les témoins d’une évolution en marche. Évolution ? Régression, peut-être. Ses textes, s’ils datent d’un siècle passé, sont prédicateurs de cataclysmes. Ils crient, d’une seule et même voix, à la rébellion. Ils crient à la résistance. Et ils sont, surtout, les témoins d’une époque qui n’est pas révolue. Si l’impact de l’Homme sur son environnement pouvait amener sa destruction, quand serait-il de ses nouvelles façons de vivre, de ses rencontres ? Quel souvenir laisseraient ces survivants aux futures générations ? » – extrait de l’article vous attendant à cette adresse.

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Ce que tu redoutes ne le fais pas à autrui ;
ce que tu désires qu’il te soit fait, fais-le toi-même pour les autres.

Ce que tu reproches à autrui, ne le fais pas toi-même ;
comme tu juges qu’autrui devrait agir à ton égard, agis toi-même vis-à-vis de lui.

Voici la règle d’or, « Golden rule » (ou éthique de réciprocité), inhérente à toutes civilisations, basée sur l’empathie, l’équité et la tolérance. C’est ce code moral que nous retrouvons à la base de nombreuses religions. C’est la pierre angulaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « traite les autres comme tu voudrais être traité ; ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Voici une doctrine religieuse reconvertie en un texte de loi fondamental pour la vie communautaire. Car, pour reprendre un passage d’un précédent article sur La tour des damnés de Brian Aldiss, l’idéal majeur de toute religion est d’unir un peuple et de le faire prospérer en prônant les bienfaits du communautarisme. De cela peut ressortir de grands idéaux, mais aussi une sorte de fanatisme par l’imposition d’une telle mesure à tous, ou par l’exclusion de peuples ne promouvant pas cette doctrine.

« Le malheur des autres semble être une source de profits quand il est comparé à celui du peuple. Nous sommes souvent poussés à relativiser. Pourtant, si les conditions de vie peuvent être pire, elles peuvent aussi être améliorées. Le monde a peur du changement, il le rejette. La peur d’une perte de biens fonctionne au bénéfice du progrès qui est alimenté par l’accumulation de ressources. Donc le malheur est exploité, de même que le bonheur. Ce sont deux illusions basées sur un jugement de valeur dont nous avons vu le fait qu’il soit manipulable. Le souvenir du malheur peut être incité, ses sources analysées et parfois réinterprétées en vue de conforter une opinion.

Conformer les croyances de populations, c’est détruire leurs valeurs pour en imposer d’autres. Si ces valeurs sont induites et glorifiantes, car récompensées, il est facile de manipuler un peuple, de le rendre dépendant de ses « sauveurs ». Ainsi, le monde est enfermé dans une codification de la norme qui, progressivement, sera valable pour tous. […] Si nous ne préservons pas notre environnement et les droits de l’Homme, nous ne sauvegardons pas l’humanité, à commencer par la nôtre. Il est important de préserver une idéologie promouvant le bien commun. Mais si celle-ci devait être exploitée, elle s’effectuerait par l’entretien de la satisfaction à complaire les magnats. Ceux-ci, promettant une reconnaissance fictive, ne doivent pas incarner des modèles de vertu, car ils aliènent une population entière soumise à des taches décadentes, polluantes, qui est privée de son libre arbitre. » – cf. La tour des damnés de Brian Aldiss chroniquée par Poulpy :

« Il n’y a plus de république lorsque l’incitation à l’enrichissement de connaissances, à l’émancipation », mais surtout à l’application d’une véritable golden rule, « est réprimée. […] Lorsque la bonté est punie, lorsque l’égocentrisme est incité, le peuple est divisé. Il perd son pouvoir d’action. Ainsi il n’agit que dans le sens d’une élite. Nous devons donc nous libérer de l’emprise de nos désirs personnels afin de développer de l’altruisme », un sentiment désintéressé. – Plus d’information sur l’éthique de réciprocité sur Wikipedia.

Dans cette histoire de Damon Knight, l’humanité à interdiction de blesser son prochain sous peine de subir le même choc. Sitôt après avoir commis un crime, un meurtrier meurt subitement d’une cause qui pourrait paraître naturelle, si elle n’était due au pouvoir surnaturel d’un extraterrestre. Ce rapport de cause à effet procuré par un superpouvoir dépassant l’entendement, inhumain, est une manière de représenter le phénomène de l’équilibre de la terreur sous une moindre échelle. Afin d’aider le lecteur à appréhender ce concept d’une nouvelle manière, l’auteur réduit le principe de dissuasion nucléaire prôné par les dirigeants de deux superpuissances rivales à des confrontations quotidiennes auxquelles fait face tout un chacun au quotidien. D. Knight critique donc le fait que le citoyen d’un monde civilisé représente la politique prônée par les hauts fonctionnaires de l’état.

Le vénérable acteur de l’expansion des ressources de son pays s’oppose tout autant à des concurrents dans sa vie professionnelle, familiale et sentimentale, que le conseille d’administration gérant l’avenir de populations entières. L’homme, en tant que personne, a tout autant d’impact qu’une bombe H sur ses relations. Mais l’humain moyen a l’habitude de restreindre ses actions pour préserver ses acquis. Pourtant, il a soif d’expansion… Chaque strate de la population s’arme comme il se doit afin d’affirmer son autorité, sa place dans la société. La société entière agit comme si son statut dépendait du regard que lui portent les autres. Ainsi plusieurs pays développés n’ont pas sombré dans les excès que causerait une frappe massive sur un terrain ennemi. Ainsi l’individu n’utilise que peu la force brute sur son adversaire, s’il est en public. Un semblant de cohésion est donc préservé sur Terre, comme une atmosphère de sournoiseries dissimulée à la face d’un univers que notre auteur peuple de races hautement développées (voir les documents en fin d’article) susceptibles de nous écraser.

02_nyarli1Le problème auquel est confrontée l’humanité provient donc de son regard vis-à-vis de l’autre, qu’elle voit comme un obstacle à la croissance de ses bénéfices, à son développement tout autant personnel que professionnel. Le bon citoyen se dévoue aussi bien à son entreprise qu’à la production de nouvelles mains d’œuvre remplaçant les êtres obsolètes. La main d’œuvre humaine, capitaliste ou faussement communiste, agit uniquement comme si elle se résumait à une valeur économique qui se fraierait une place sur tous les marchés. Elle agit donc de manière violente. Perdant son humanité dans une société extractiviste, l’homme est épris d’un besoin d’écraser son adversaire et ne se rend pas compte qu’il s’autodétruit dans le même temps, lui, son environnement et ses proches voisins. La violence accumulée pendant le long jeu d’accroissement des capitaux ne demande qu’à ressurgir. Elle peut être tournée vers l’opposant à l’accès à une nouvelle richesse, ou bien vers un système poussant à bout chaque individu. Si cette seconde violence devait être punissable de mort, alors un système plus qu’hypocrite naitrait : un piège se refermerait sur une population qui ne pourrait jamais s’émanciper d’un monde que les bourgeois restreignent.

Car l’homme, même s’il possède un égal pouvoir de vie et de mort sur son prochain, reste un employé comme les autres. Il a des restrictions et des devoirs qu’il impose et qui lui sont imposés. L’individu de classe moyenne mis en scène dans cette histoire s’oppose à une hiérarchie définissant plus sa vie qu’un président des États-Unis croyant contrôler une entreprise qui le dépasse. Quittant sa zone de confort pour appréhender malgré lui une machination à trop grande échelle, le héros s’aperçoit que, si puissantes soit les armes mises à disposition, minime est l’impact d’une seule personne sur le sort de l’univers. Il est donc amené à relativiser sur le bien-fondé de toute violence, sur les bénéfices pouvant ressortir de l’anéantissement d’un ennemi, et sur le bien fondé de valeurs actuelles différant de celles étant à la base de toute civilisation.

Les effets d’une arme de destruction massive sur une population, nous les avons déjà abordés dans la première chronique d’un livre du Passager Clandestin. Cela en même temps que les débordements surgissants durant l’Après, quand la société s’effondre, quand ses notions (et la « Golden rule ») sont oubliées, quand l’impact d’une telle arme ne peut être comparée. Les retombées de Jean-Pierre Andrevon et Le royaume de Dieu de Damon Knight sont deux textes éducatifs, servants à désamorcer des penseurs voyants dans l’extermination d’un peuple une manière de préserver des valeurs et de renforcer une puissance. Ce sont tout autant des modes d’emploi servant à préserver une certaine sérénité dans nos relations, que des mises en gardes sur les abus de la violence glorifiées par les patries.

En effet, pour ces deux auteurs comme pour le groupe d’écrivains auquel appartenait Damon Knight dans ses jeunes années (The Futurians, voir les documents en fin d’article), la science-fiction, surtout la branche de l’anticipation des années cinquante à soixante-dix, est une manière de déverser une peur actuelle dans une histoire. Une façon de retranscrire les questionnements du monde et de, par ce biais, lui ouvrir l’esprit, lui inculquer des valeurs pouvant conduire un avenir meilleur tout en remémorant les origines de l’Homme. La destructrice nature humaine enfermerait l’humanité dans un éternel cycle de destruction si tout n’était qu’instinct. Ces dernières décennies, nous avons l’impression que tout ordre mène au chaos et que la bestialité est prônée. Nous avons la sensation que tous, des dirigeants à la population, rejouent d’éternels conflits territoriaux à différentes échelles.

« La fiction postapocalyptique ainsi que l’anticipation sont des prises de conscience de la fragilité de notre système qui nous rend dépendants. Nous avons peur des retombés des guerres, comme de notre impact sur l’environnement. Nos angoisses s’incarnent dans des scénarios survivalistes. Nous avons peur de l’invasion, de la technologie, de pandémies, de catastrophes… Nos connaissances, nous l’avons vu, ne nous sauveront pas. Notre culture nous permet de reconstruire, mais ce même savoir a une capacité de destruction. La science-fiction délivre des contestations du système. Avec ceci, nous entrons dans un monde peuplé de laissés pour compte, méditant sur notre rapport aux autres et à notre environnement. […] En nous concentrant sur la fin de notre monde et en représentant la décadence de notre genre à son apogée, nous réapprenons la valeur de la vie. Notre folie des grandeurs tout comme nos œillères pourrait bien nous conduire à notre perte. Paradoxalement, c’est par des descriptions de la mort et de la violence que ces auteurs acclament paix et liberté. » – cf. Les retombées de Jean-Pierre Andrevon chroniqué par Poulpy.

Pour John Forbes Nash, l’équilibre de la terreur est dû au fait que chaque opposant connait la stratégie de son adversaire et ne peut en changer sans l’avantager. De cela nait une forme d’inaction, car personne n’ose prendre l’avantage sur l’ennemi sous la contrainte d’une annihilation de son camp en représailles. Les forces, ne pouvant trouver d’alternatives à ce dilemme d’où ne ressortirait aucun bénéfice, sont donc coincées dans leur propre logique destructrice et se doivent de renforcer leur méthode afin de ne pas se laisser distancer par l’ennemi. Les adversaires s’affrontent dans une course à l’armement. Mais ils tentent aussi de prouver tour à tour leur supériorité dans tous les domaines (scientifique, sportif, économique, etc.). Ils subissent donc une constante pression supposée renforcer l’ambition de chaque allié dans une ambiance compétitive et progressiste. C’est à cela que peut se résumer la Guerre froide, à laquelle l’auteur se référence constamment dans Le royaume de Dieu.

La course à l’armement nucléaire entre les deux blocs que forment l’URSS et les USA n’a rien d’une petite compétition. Le conflit idéologique entre ces deux superpuissances a pris des proportions considérables dans les années précédentes et suivantes la rédaction de cette nouvelle. Damon Knight caricature un conflit immature pouvant causer la fin du monde et décortique, par la même occasion, les origines de toute bagarre. Pourquoi certaines dégénèrent-elles en guerre ? Parce que chaque partie campe sur sa position. Les enfantillages d’une nation bornée, surarmée, amusent un temps. Pourtant quand l’idéologie qu’elle défend risque de causer l’apocalypse, la terreur, la décadence de toutes nations, alors il y a de quoi s’inquiéter. Il faut donc s’interposer, stopper, avant que l’horloge de la fin du monde atteigne minuit.

L’auteur rappel constamment les effets d’une frappe nucléaire sur le monde et les questionnements qu’il en a découlé. Il réfère le parcours du nucléaire à des fins militaires dans son pays, du projet Manhattan à la fondation de la RAND, en passant par le discours de George Orwell, qu’il écrivit suite aux bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. G. Orwell, l’un des plus grands écrivains que le monde ai connus, est l’inventeur du terme « guerre froide » qu’il définit dans un article intitulé You and the atomic bomb paru dans The Tribute en octobre 1945. Le futur qu’il extrapole se résumerait ainsi : « Depuis une quarantaine ou une cinquantaine d’années, monsieur H.G. Wells ainsi que d’autres nous ont avertis du danger d’une autodestruction de l’homme dû à ces propres armes […]. Malgré tout, si nous considérons le monde dans son ensemble, nous voyons que, durant de nombreuses décennies, nous ne nous dirigeons par vers l’anarchie, mais vers une réimposition de l’esclavage. Il se pourrait que nous nous laissions non pas guider vers une rupture générale de la civilisation, mais vers une époque horriblement stable, comparable à celles que connurent les empires esclavagistes de l’antiquité.

La théorie de James Burnham a longuement été discutée*, cependant certaines personnes ont récemment considéré ces implications idéologiques – la vision du monde, ses croyances, et sa structure sociale mèneraient-elles à un état étant à la fois inconquérable et en permanente “guerre froide” avec ces voisins. La bombe atomique s’avérant être une chose bon marché, aussi simple à manufacturer qu’un vélo ou un réveil, elle pourrait tout autant nous replonger dans le barbarisme, que mener à la fin de la souveraineté nationale et concevoir des états policiers extrêmement centralisés. Si, comme cela semble être le cas, c’est un rare et coûteux objectif, il est pourtant tout aussi difficile à produire qu’un cuirassé. Cet état causerait probablement la fin des guerres de grandes envergures au prix d’une prolongation indéfinie d’une “paix qui n’est pas une paix”. » – traduction approximative de Poulpy, l’article original, dans sa version intégrale, est à cette adresse. *James Burnam est l’auteur de The managerial revolution, un texte romancé par G. Orwell dans 1984 (plus d’informations sur son Wikipédia).

03_grootThe Research ANd Development corporation (RAND), fondée en 1945 par l’US Air Force, est un institut « qui a pour objectif d’améliorer la politique et le processus décisionnel par la recherche et l’analyse. » – cf. Wikipedia. Damon Knight leur fait référence du fait de leur création du concept de dissuasion nucléaire basé sur la théorie des jeux de John Von Neuman et sa doctrine de la destruction mutuelle assurée (Murual Assured Destruction ou MAD). Cette théorie du à ce développeur de la bombe H à d’ailleurs inspirée John Forbes Nash dans sa théorie de l’équilibre de la terreur (voir ci-dessus). Mais l’auteur ne s’attaque pas qu’au nucléaire. Dans son texte, il s’approprie un secret d’état aillant créée une large polémique en juillet 1947, soit six ans avant la parution de Le royaume de Dieu : l’affaire de Rowsell.

En effet, nous dit-il, et si l’alien s’étant crashé dans un champs au Nouveau-Mexique avait à présent l’intention d’améliorer l’existence de l’humanité en modifiant le cours d’un conflit menant fatalement à sa complète disparition ? Et cela en sacrifiant également une part fondatrice de l’humanité : la violence. Alors l’humanité disparaîtrait, quoiqu’il arrive, pas parce qu’elle c’est elle-même condamnée, mais parce que sa nature l’y contraignait. Damon Knight n’a pas conçu un sauveur venu des étoiles puisque, selon-lui, l’Homme va sous peut disparaitre, mais un être préservant des valeurs se situants au dessus de la vie. Ainsi, même notre extraterrestre ne comprend pas la Golden rule que notre auteur explicite, car elle ne sert plus à solidariser un peuple, vu qu’elle le démantèle.

Le royaume de Dieu est une nouvelle qui ne peut se passer des explications données en fin de volume par l’équipe du Passager Clandestin. Certaines références paraissent aujourd’hui obscures car l’auteur cite des conflits et des organismes n’existants plus de nos jours, ou dont l’impact à diminuée dans nos esprits. Ainsi, il est donc important de rappeler ce qu’était l’étrange Projet Blue Book de l’USAF (United States Air Force). Sitôt après l’affaire de Roswell, de nombreuses personnes adhérèrent à la thèse conspirationniste qui défendait le fait que le gouvernement américain cachait l’existence de la venue d’extraterrestres sur Terre. Ce projet référençant les témoignages d’observations d’OVNIS (ou UFO) entretint longtemps la polémique sur l’existence des extraterrestres dans notre espace proche, mais, pour l’opinion générale, fut conçu afin d’invalider ses thèse improuvables.

Le royaume de Dieu, par Damon Knight

Ou Rule Golden : « À Kansas City, un jeune homme armé d’un 22 long rifle tua un de ses camarades de classe d’un coup de feu tiré en pleine poitrine, et tomba aussitôt, mort. Arrêt du cœur. […] À Saint Louis, un policier abattit un braqueur de banque et s’effondra aussitôt. Le voleur mourut ; l’état du policier fut déclaré critique ». Du simple fait divers à l’épidémie mondiale d’auto-extermination, il n’y a qu’un pas que le journaliste M. Dahl va franchir en compagnie d’Aza-Kra, indescriptible créature extraterrestre venue sur Terre pour nous guider sur le chemin de l’empathie. Mais à quel prix !

Cette cruelle utopie apocalyptique signée Damon Knight, mêlant récit de fin du monde, conte initiatique et rencontre du troisième type est certes un écho des tensions de la « Guerre froide », mais elle est surtout une subtile réflexion sur les ressorts de la violence et de la peur, et sur la résistance qu’elles offrent au sursaut des consciences dont notre monde a pourtant plus que jamais besoin. cf. Le passager Clandestin.

La traduction minimaliste de cette nouvelle retranscrit un style direct à l’américaine qui, s’il gagne en efficacité, ne manque pas d’originalité. Nous découvrons un Damon Knight à ces débuts, représentés par un narrateur qui, comme lui, est initié au travail de rédacteur/journaliste. En ce servant de ce personnage sympathique, proche des milieux chéris (mais surtout connus) des lecteurs pour retransmettre ses vues anticapitalisme, cet auteur se sert d’une technique bien connue des écrivains qu’il côtoyait. Il mêle le réel à l’imaginaire afin de concevoir un univers partageant la même logique que le nôtre. Nous ressentons l’influence de grands noms de la science-fiction dans le procédé littéraire de D. Knight, ainsi que dans sa critique non dissimulée de la société et des polémiques de son époque. L’actualité est donc au centre d’un texte visionnaire, quoique cynique. Celle-ci s’incarne dans le héros, s’incruste dans le cadre, s’immisce dans les références… Le réel intérêt de cette histoire provient de son fond et de sa forme, des idées qui garnissent les pages, nombreuses, imaginatives, et pourtant liées.

L’auteur n’exploite pas qu’un seul concept afin de mener à bien son récit. Il dérive parfois de son objectif, créant d’étonnants rebondissements, des scènes inattendues et parfois loufoques. Tout en déroulant un fil rouge pour relier chaque anecdote entre elles, il renforce son analyse des problématiques centrales de sociétés passées, présentes et futures. Critique, pessimiste, son héros est le reflet d’un homme désillusionné, mais possédant une foi inébranlable en la capacité des textes à changer le monde. Le royaume de Dieu est une histoire assez rétro par rapport au temps de sa rédaction, car l’auteur oppose la connaissance et la bonté à l’inculture et à la violence. Il croit en une salvation par le développement d’une vision empathique et par l’instruction de la population à de nouveaux modes de vie. Il croit en l’Homme et à une volonté citoyenne pouvant révolutionner le mode de vie occidental. Et pourtant, il casse ce mythe prôné par les premiers écrivains porteurs du genre de l’anticipation, qui accordaient trop d’importances aux pouvoirs de l’éducation de l’homme civilisé et haut placé sur les prolétaires que certains qualifiaient de barbares.

En concevant une histoire où l’empathie est forcée, D. Knight semble déclarer que la peur de la punition est le seul moyen de rendre le monde plus sûr. En cela, il donne raison à l’État et à ses mesures, et il s’en désole. Cet auteur aux pensées communistes avouées approuve les valeurs de la Golden rule mais non son application, ses dérives. Rappelant la provenance du pouvoir, il dénonce le fait que les citoyens avantagés par le système ne seront jamais bons, puisque l’argent les a corrompus au plus haut point, durant des générations. Ce sont eux les aliens gravitant dans la haute atmosphère de notre monde. Ces gérants ont un impact bien plus puissant sur l’humanité que notre pauvre extraterrestre exilé chez les  » barbares « . Ils  » emprisonnent  » le monde, dont font partie deux personnages fuyant le pouvoir qui les pourchasse constamment. C’est une fuite due aux circonstances, ce sont deux compagnons d’infortune liés par le hasard, ce sont des pions n’ayant aucun contrôle de leurs existences. Et pourtant, de cet étrange duo va naître une nouvelle forme de civilisation. Ils vont métamorphoser le monde de l’intérieur, inciter le lecteur à changer son état d’esprit de lui-même, puisque celui-ci échappe à tout contrôle de la part des protagonistes.

Le spectateur est donc libre d’agir à sa convenance et de forcer les barrières entre réalité et fiction. Il a la capacité d’échapper à un régime avilissant incarcérant des peuples entiers, s’il est préparé à tout sacrifier. Tout comme le narrateur, personne n’est prêt à cela. Tout le monde doute des bienfaits réels d’un changement, car n’importe qu’elle intention, aussi bien avisée soit-elle, est facilement manipulable du moment qu’elle se concrétise sous la forme d’un de ces textes révolutionnaires. Des béatitudes, promettant un accès au royaume de Dieu à tout être  » bon  » prêt au sacrifice de ses biens et de sa violence, en est ressortit des cultes faits de violences. Un fanatisme, une exclusion de la différence, une manipulation des masses, a sapé toute rébellion et a promu une élite s’engraissant sur le dos du pauvre vanté, au Moyen âge, puis dénigré. L’extraterrestre sauvant le monde de la destruction a un destin similaire aux êtres décrits lors du Sermon sur la montagne de Jésus (duquel est inspiré le titre français de la nouvelle). Il ne sera jamais béni par le monde, ses bienfaits ne lui seront jamais attribués, ou bien seront considérés comme une malédiction, mais son acte désintéressé et  » bon  » lui garantira une  » joie intérieure « .

Il se change en un prophète déstabilisant le monde afin de l’élever vers le royaume de Dieu. Quant au narrateur, il agit tel un prédicateur remettant le pouvoir en question, tel un disciple d’un nouveau culte qui renversa les anciens du temps de l’avènement du judaïsme. « La fin des temps est imminente, l’ère nouvelle de rédemption a déjà débuté », prédisait Jésus en se doutant que de nouveaux règnes viendraient remplacer l’actuel. Quant aux déclarations de notre narrateur, elles ne sont pas si prophétiques. Il ne fait que rédiger un journal des événements qui l’entraînent au centre d’une expérimentation à grande échelle. Les faits, parlants d’eux même, se passent de commentaires. Les personnages peuvent échapper à la machination gangrenant tout service de l’État uniquement grâce à leur intelligence. Ainsi, ils se faufilent à leur manière entre les mailles d’un secret militaire, voyageant au travers des mondes que l’auteur introduit avec style. Et cela tout en restant soudés malgré leurs différences. Mais ce que nous retiendrons, ce n’est pas le secret et le cloisonnement de ces deux éléments, l’alien et le journaliste. C’est la manière dont s’immiscera le bien dans la société et la manière dont l’épidémie de bonté se propagera.

04_nyarli2Damon Knight veganise son univers, dénonçant avant l’heure les horreurs infligées aux animaux. Il réintègre des cultes qui fleurissent au grès des miracles et des hommes attentifs à leurs prochains plus qu’à leurs réussites professionnelles. Il explique qu’en prodiguant des bienfaits, les malheurs finissent par disparaitre et certains vont profiter, puis transmettre à leur tour une bonne parole. Mais dans ce récit d’aventures imagé, prenant, tout en dialogue, la vertu ne prodigue pas que des avantages. L’Homme est suspicieux lorsqu’il fait face à une situation trop belle pour être vrai. Il redoute un vice caché. Il peut passer à côté d’une grande opportunité et gâcher ses chances (mais aussi celles de la majorité) de profiter d’un bonheur parfait. Ainsi, lorsque l’alien offre au gouvernement la possibilité d’intégrer une fédération intergalactique dans l’espoir de partager des connaissances, l’Homme se réfère à sa propre histoire colonialiste, à ses rencontres avec des êtres moins évolués, afin de préserver un contrôle sur ses acquis paraissant bien minimes comparés aux richesses de l’univers.

Fin observateur du comportement humain et parfois sociologue avorté, Damon Knight soigne ses personnages et conçoit des relations parfois amusantes, parfois étonnantes, qui opposent un groupe de personnes cloîtré dans un établissement froid. Au-dehors, la Terre perd de son inhumanité et s’excite. Dans le  » royaume de Bureaucrates « , un calme trompeur règne tandis que l’armée prépare une guerre inutile, froide, une course à l’armement dirigée vers des adversaires d’outre-espace qui leurs sont inconnu. C’est une crainte face à l’étranger qui épuise les vies des ennemis des héros. L’auteur rend haïssable ses personnes prenant des décisions à la place de tous, trop souvent dans leur propre intérêt et non dans celui d’une majorité bâillonnée. Le narrateur, de par son enquête, dénotera une singulière différence entre les comportements de ces hommes de pouvoir et la foule. Ceux-ci se renfrognent, dissimulent, blessent, deviennent colériques, peureux… Ils se coupent de tout, se mutent en prisonniers de leur crainte. Alors qu’ils se complaisent dans leur inaction, les héros, eux, cheminent de rebondissement en rebondissement, mêlant l’action aux dialogues philosophiques improbables.

Le narrateur ne prend jamais parti pour l’humanité, qu’il juge exécrable, ou pour l’extra-terrestre, qu’il n’arrive pas à cerner. Totalement neutre et fidèle à sa cause, il ne souhaite que transmettre la vérité. Ses doutes, mais aussi ses espoirs en la création d’un monde sans injustice, modèlent son comportement. Humain banal à la moralité moyenne, il pourrait être tout un chacun. Le lecteur s’identifie au héros et suit son raisonnement, appuyant l’histoire de son propre jugement de valeur. Le personnage que nous découvrons avec un véritable intérêt lors de cette lecture, c’est le spécimen alien qui nous échappe, qui semble posséder une réelle part d’humanité, mais que la société rabaisse par peur. C’est un sentiment logique, car lorsque nous faisons face à un être capable de modeler les pensées, comment savoir si elles nous appartiennent vraiment ? Damon Knight nous rappel qu’un lien unit tout un chacun, celui de l’espèce, que nous avons oublié au grès de l’édification des sociétés. Celui-ci peut s’étendre à d’autres espèces : nous pouvons faire preuve d’empathie envers la douleur d’un être vivant.

C’est ce que souhaite l’alien de cette histoire, c’est ce qu’il aimerait entretenir. Car ce sentiment est à la base de ses pouvoirs et des codes régissant son monde. La violence ou l’indifférence, dit-il, est le mal des jeunes espèces. Elles doivent donc s’en affranchir. Mais là encore, et comme expliqué précédemment, cet alien agit à la façon d’un colonialiste plaçant sa logique dessus de celle des autres peuples, tout en le flattant afin d’imposer ses directives. Il ne joue pas le jeu de la manipulation, mais oblige le héros à obéir au  » moins pire  » qu’il représente. La confiance jamais ne s’installera dans leur relation forcée. Usant de moyens punitifs à l’aide d’une technologie si avancée qu’elle est perçue comme de la magie par les natifs terriens, il semble faire main mise sur les ressources d’êtres primitifs en sapant leurs défenses à la source. Et pas seulement les leurs. Prétendants défendre toute espèce qu’elle qu’elle soit, ces aliens déciment les prédateurs, causant la mort de milliards d’animaux étant dans l’obligation de tuer pour survivre.

Ces aliens définissent un monde d’assistés, sans danger, où seuls survivent ceux qui se plient à leur doctrine. Ils déforment la biodiversité du monde, causant sa destruction, car plus personne ne peut le réguler sans implorer leur aide. En partie méprisable, cette race détruit la beauté en tentant de la recréer artificiellement selon leurs critères qui ne peuvent nous convenir. Ils ne voient pas le bon en cette Terre, non pas tel l’humain pillant des ressources pour son plaisir, mais telle une jungle qu’ils purifient à la manière d’anges vengeurs. La croyance des extra-terrestres en leur souveraineté légitime extermine le peu d’espèces encore libres et sauvages. Si l’humain est condamné, évoluer afin de devenir les cousins de ses êtres, alors mieux vaut préserver la souffrance telle qu’elle est, car elle est inhérente à toute espèce. Elle peut être saine et maîtrisée. En la refoulant, l’humain comme les aliens se détachent de leurs origines et ne voient plus sa puissance. Uniquement l’intérêt d’un collectif sourd et aveugle. Le Royaume de Dieu est un pamphlet écologique que nous pouvons cataloguer de pionnier.

Pour un texte datant des années cinquante, le futur proche qui est décrit est assez plausible de par sa technologie qui n’est pas placée au centre de l’intrigue, et de par l’état d’esprit des protagonistes. Seuls quelques petits détails viennent ternir une histoire qui pourrait ne dater que d’une dizaine d’années. Telle la mention de certaines organisations et de conflits n’étant plus d’actualité, par exemple. Il en demeure bourré de vérités. C’est un texte que nous pourrions situer entre de nombreuses histoires publiées par les éditions du Passager Clandestin, qui relie un certain nombre de leurs préoccupations sans pour autant être redondant. Cette histoire où l’on s’attend à voir le monde transfiguré par une béatitude transmet des récits de violences où l’Homme se rebelle inlassablement en voyant tout contrôle lui échapper. L’auteur répertorie les crises qui pourraient survenir si le monde était atteint d’une épidémie comme celle qu’il a imaginé.

Nous assistons à sa dépression, à des destructions, retransmises sans emphase. La tristesse de tout peuple devant les pertes qui se créent, devant l’incapacité à revenir en arrière afin de faire des choix différents, mais aussi devant le début d’une régression obligatoire, est au centre des préoccupations des héros. S’adapter à un nouveau mode de vie, plus juste, ne convient pas à tout le monde. Et surtout pas aux commandants qui ne se plient pas à une force plus forte que la leur, donc s’autodétruisent, multipliant les dégâts. Cela est finement expliqué lors d’un discours antimilitariste clôturant ce récit. Le monde se libère de toutes lois et de toutes nations, et ses victimes s’en portent mieux. L’extra-terrestre finit donc son travail en incitant les populations à mettre leurs ressources en commun, à s’unir, puis à s’ouvrir à d’autres cultures. Il est difficile de ne pas aimer et détester ce personnage ambigu, comme il est difficile de différentier ce qui nous ferait plaisir de ce qui est réellement important pour un avenir paisible. Le changement, nous dit-on, est primordial. Mais cela ne causera-t-il pas autant de nouvelles injustices qu’à présent ?

La véritable fonction de toute chose se dévoile dans une conclusion ou plus aucune valeur, plus aucun symbole, n’a de poids. L’humain, débarrassé de ses mensonges et de ses illusions, perçoit son environnement tel une vaste terre pleine d’individus, et non plus comme un patchwork de territoires divisés. Tous s’unissent dans leurs différences, tous rejettent des lois sans aucun sens et dépossédées de leurs garanties. C’est un monde communiste qui nait des cendres de l’ancien. Une utopie impossible, sauf peut-être en fiction… Dépasser ses craintes pour construire un rêve, vivre entouré d’ennemis sans perdre la foi en leur capacité à changer, c’est être naïf. Si le message de cette nouvelle l’est, elle n’est pas rédigée de façon à saouler le lecteur par sa morale. Tout comme le narrateur, il a le temps de mesurer les conséquences des actions des protagonistes. Il a aussi les moyens de remettre en question ses affirmations, dans une chute inattendue et perturbante, car le grand ennemi de cette histoire n’est pas l’alien, l’armée, le bureaucrate, mais soi-même. La fin, il n’y en a pas. Damon Knight ouvre seulement le champ des possibles, à la fois aux lecteurs pessimistes, qu’aux rêveurs.

– –

Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume de Dieu est à eux.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.

Heureux les affligés, car ils seront consolés.
Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.

Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume de Dieu est à eux.

Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux. – Les Béatitudes, [Matthieu 5, 3-12].

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Damon Francis Knight (1922 – 2002) est une figure centrale — et l’une des voix novatrices — de la S.F. américaine. Plus connu en France pour ses nouvelles (une soixantaine) que pour ses romans (sept sur une vingtaine ont été traduits entre 1966 et 1985), il fut chez lui un anthologiste prolifique (notamment avec sa revue Orbit), et signa un nombre incalculable d’essais et d’articles, tous tournés vers le genre. Parmi ses œuvres les plus célèbres, citons les romans Passée la barrière du temps (1964), Le Pavé de l’enfer (1955) et la série The World and Thorinn (inédite en France). Il reçut le prix Nebula en 1994 pour l’ensemble de sa carrière.

Membre de la communauté d’auteurs de SF The Futurians (The Wollheimists) au même titre qu’Isaac Asimov ou James Blish, il publie sa première nouvelle, Resilience, dans l’année précédant la dissolution complète de ce groupuscule. Les Futurians avaient beau « propager au travers de la science-fiction la vision d’un futur idéal pour l’humanité et désirer mettre leurs convictions au service d’une communauté visant à améliorer le monde (Donald Wollheim) », Damon Knight, dans cette nouvelle (Le royaume de Dieu ou Rule Golden), expose un futur pessimiste pour une humanité rongée par le vice. Jeune écrivain peu reconnu, ses fréquentations new-yorkaises forgèrent son style et son esprit. Il écrira d’ailleurs un livre sur ses jeunes années où il dénonçait le capitalisme en compagnie des camarades Cyril Kornbluth et Frederik Pohl. Il se maria en 1963 avec l’écrivaine Kate Wilhelm qui enseignait l’écriture au travers de The Clarion Writers Workshop et de The Milford Writer’s Workshop.

À cette époque, il était avant tout critique littéraire pour de nombreux fanzines et magazines. Ces pertinents articles sur plusieurs livres, tels que Le monde des Ā de A. E. van Vogt, sont cités aujourd’hui encore. Il se fit une petite renommée en démontant ce best-seller, décelant l’intrigue tel un détective, et entrainant un long débat entre plusieurs auteurs tels que Jacques Sadoul et Jacques Goimard. Ce dernier a d’ailleurs placé plusieurs traductions de ses nouvelles dans sa Grande anthologie de la Science-fiction. Mais D. Knight est surtout l’ancêtre des chroniqueurs de SF et a même reçu une nomination pour ce fait ! C’est à la suite de plusieurs parutions qu’il fonde ses propres groupes composés de spécialistes de science-fiction : la SFWA, la National Fantasy Fan Federation, les Milford Writers’ Conference et le Clarion Writers Workshop. Il est également le créateur du prix Nebula et publia les premiers Nebula Award Stories en même temps que plusieurs anthologies connues sous le nom d’Orbit dans les années soixante-dix. Cette collection, Orbit, compte désormais une vingtaine de volumes et ne cesse de s’étoffer longtemps après sa mort.

Damon Knight a donné sont nom au prix Damon Knight Memorial Grand Master Award attribué par les membres de la SFWA (la Science Fiction and Fantasy Writers of America ou siff-wah/seff-wah). Cette association comporte (et comportait) de grands auteurs de littérature de l’imaginaire, ainsi que de jeunes écrivains en herbe. En 2013, on comptait 1800 adhérents dans cette association remettant plusieurs distinctions pour des romans, des nouvelles, des scénarios, ou pour féliciter de talentueux auteurs. Le Damon Knight Memorial Grand Master Award « récompense un auteur vivant pour l’ensemble de son œuvre dans le domaine de la science-fiction et/ou de la fantasy » – cf. Wikipedia. Il fût décerné pour la première fois en 1975 à Robert A. Heinlein tandis que le prix Nebula récompensait pour la première fois Frank Herbert pour Dune en 1966.

La nouvelle To Serve Man (Pour servir l’homme) est l’un des plus grands succès de Damon Knight. Écrite en 1950 et publiée dans la revue Galaxy Science Fiction, elle se rapproche de Rule Golden (Le royaume de Dieu) sur certains points. C’est l’histoire d’une race alien débarquant sur Terre dans l’intention d’aider l’humanité en la débarrassant de tout ses maux, mais avec une idée derrière la tête… Écrite avec un registre humoristique, elle fût reprise dans la série The twilight Zone. Passengers (Passagers, 1968) et un autre de ses succès. Elle est la nouvelle la plus éditée de cet auteur (plus de soixante reprises !) et met également en scène des extraterrestres se servant des humains pour différents desseins. Rule Golden parue en mai 1954 dans le pulp Science Fiction Adventures, dirigée alors par Harry Harrison. Elle fût traduite en français bien longtemps après, en 1980, pour être intégrée au Livre d’or de la science-fiction, une anthologie de Joe Haldeman, ex-président de la SFWA de 1992 à 1994. Ici encore, derrière une intention bienveillante peut se cacher une intention suspecte. Nous nous rappelons de ce que je vous avais écrit au sujet d’une précédente histoire, The mountain without a name (La montagne sans nom) de Robert Sheckley :

L’occupation par des êtres civilisée ne se fait pas de manière violente. Les nouveaux arrivants vont vanter leur supériorité et proposer un partage, une solution à tout problème, qu’il est difficile de refuser puisqu’elle s’imposera d’elle-même au travers de ces êtres dont vont dépendre tous les penchants des sociétés. Ils vantent et apportent un bonheur illusoire au travers de notions doucement imposées, un code moral soi-disant crucial pour faire fructifier le bien commun, qui a tendance à faire disparaître l’individualisme, à uniformiser les populations. Inculqué d’une façon intentionnée, cet avantage se fait au détriment de la population ainsi envahie qui ne peut se débarrasser de codes si bien implantés. Des normes si bien accueillies, qu’elles finissent par régir un état se conformant à l’envahisseur, soudain prêt à s’étendre partout ailleurs.

Ainsi, la morale est un mal comme un autre, une notion manipulable. Pourtant, dans ce texte-ci, une résistance se forme. Car le bien prôné par les aliens détruit l’économie. Il fait s’effondrer les nations jadis puissantes et désormais indigènes dans un vaste univers. Ces puissances n’ont, par contre, rien à envier aux extra-terrestres qui retournent leurs armes contre elles, jouent aux mêmes jeux, mais sur une plus grande échelle. Ces aliens sont le reflet de nous-mêmes, de ce que nous pourrions devenir si nous préservons notre hypocrisie.

« Les récits d’invasions de la Terre par des extra-terrestres sont moqués, car ce sont les réactions des humains, pas obligatoirement des étrangers, qui sont à craindre. […] Ainsi, la peur de l’inconnu est encore et toujours la pire de toutes. Ainsi, lors d’un premier contact avec une civilisation, l’un ou les deux camps vont tenter de détruire ce qu’ils ne comprennent pas. Le message de paix suintant au travers du récit fictif d’une guerre n’est pas si occulté que cela. Les personnages, dans cette histoire, ne restent pas fidèles à eux-mêmes et s’adaptent ou changent par contrainte ou par prise de conscience qu’une société dont les principes sont basés sur la destruction ne peut construire un avenir communautaire, et est vouée à s’effondrer ou à être désertée. […] Notre société actuelle ne nous permet pas de vivre en symbiose avec les autres, ainsi mis en constante compétition. Elle ne permet aucune préservation, mis à part de ses idéaux arriérés, ni aucune rébellion. » – cf. La montagne sans nom de R. Sheckley par Poulpy.

Et enfin, les recommandations du Passager Clandestin en matière de films traitants du même thème : The Day the Earth Stood Still de Robert Wise ; The Thing from Another World de Christian Nyby d’après Who Goes There ? De John W. Campbell, précurseur du film The Thing de John Carpenter ; It Came from Outer Space de Jack Arnold, reprenant le roman du même nom de Ray Bradbury ; The War of the Worlds de Byron Haskin d’après le roman de H. G. Wells ; Invaders from Mars de William Cameron Menzies ; Invasion of the Body Snatchers réalisé par Don Siegel d’après un livre de Jack Finney (The Body Snatchers). Plusieurs de ses films ont connus des adaptations par la suite…

Tandis que le réel nous glisse entre les doigts, nous voulons arracher à l’histoire quelques fragments de vérité, interroger sans complaisance l’ordre présent des choses… Et rappeler à toutes fins utiles que cet ordre-là ne s’impose pas à nous comme une évidence. cf. le Passager Clandestin.

Nous nous retrouvons bientôt pour une nouvelle chronique d’un recueil du Passager Clandestin, une nouvelle de Fred Guichen, Pigeon, Canard et Patinette…

Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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Un commentaire pour Damon Knight, Le royaume de Dieu

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