Un logique nommé Joe de Murray Leinster

Un logique nommé Joe de Murray Leinster
traduit de l’américain par Monique Lebailly
aux éditions du Passager Clandestin

En 1946, Murray Leinster imagine les dérives d’un réseau informatique mondial – Lire un extrait, des critiques, commander le livre, c’est à cette adresse.

La collection Dyschroniques du Passager Clandestin : Des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent… – des avis, ici.

La collection Dyschroniques réédite des textes de fiction de la période de la Guerre froide. Parmi les très nombreuses nouvelles publiées à cette époque, nous retenons celles dont la lucidité et la force critique au regard des enjeux de leur temps ont permis, dans une certaine mesure, de préfigurer certains traits importants du nôtre. La science-fiction qui nous intéresse est donc celle qui construit des hypothèses à partir de l’observation du présent, pour tenter de l’interpréter, de l’analyser et éventuellement d’en anticiper les évolutions. cf. Le Passager Clandestin.

01_prez1Pour lire la précédente critique pour ses éditeurs, sur La montagne sans nom (doublée d’un dossier thématique sur la colonisation, c’est à cette adresse. Pour lire l’avant-dernière, sur La tour des damnés de Brian Aldiss (doublée d’un dossier sur la décroissance et la philosophie orientale), c’est à cette adresse. Pour en lire une supplémentaire, sur Le testament d’un enfant mort de Philippe Curval (doublée d’une interview de Dominique Bellec, co-gérant du Passager Clandestin, et d’un dossier sur l’Anticipation) :

« Dystopie, uchronie. Voilà d’où vient le nom de cette collection aux textes décalés par rapport à leur temporalité. « Ils ont souvent plus de sens aujourd’hui qu’à l’époque où ils ont été écrits. » Nous les interprétons au travers du filtre de ce qui s’est passé entre temps. Avec les registres de la science-fiction, des auteurs partent d’une vision lucide de leur temps, dégagent les grandes questions de leur époque, spéculent sur l’avenir en les induisant dans la construction de sociétés futuristes fictives. Nous pouvons trouver dans la masse de textes publiés entre 1945 et 1980, soit pendant la guerre froide, des histoires pertinentes où nous retrouvons des éléments de compréhension du contemporain à partir de l’observation d’époques passées. » – extrait du précédent article de Poulpy le poulpe, vous attendant à cette adresse.

Pour lire un article sur Les Retombées de Jean-Pierre Andrevon (doublée d’une interview et d’un dossier sur la fin du monde précipitée par l’homme) : « Dans ces nouvelles d’anticipations, allant parfois jusqu’au mini-roman, les auteurs questionnent sur l’avenir de l’humanité. Montrant du doigt des problèmes toujours d’actualité, ils nous présentent les systèmes défectueux que pourraient engendrer nos sociétés. Ces critiques pessimistes, sous le couvert de la science-fiction, jettent ces bouteilles à la mer. À nous d’intercepter leur signal, d’ouvrir les yeux, sur un futur dangereux.

Lecteurs, nous sommes les témoins d’une évolution en marche. Évolution ? Régression, peut-être. Ses textes, s’ils datent d’un siècle passé, sont prédicateurs de cataclysmes. Ils crient, d’une seule et même voix, à la rébellion. Ils crient à la résistance. Et ils sont, surtout, les témoins d’une époque qui n’est pas révolue. Si l’impact de l’Homme sur son environnement pouvait amener sa destruction, quand serait-il de ses nouvelles façons de vivre, de ses rencontres ? Quel souvenir laisseraient ces survivants aux futures générations ? » – extrait de l’article vous attendant à cette adresse.

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Lors d’un précédent article, je vantais un espace libre et incontrôlable permettant un affranchissement de la censure publique et un moyen d’expression donnant la parole à tous, même si rien de concret ne promeut chaque opinion. Un espace incitant au dialogue, ou l’anonymat nous préserve. Cet espace est le seul rempart séparant les contestataires de leurs répresseurs. Mais ce lieu est vaste, disputé. Souvent la pertinence des informations ne loue que les avantages d’une idiocratie générée par les multinationales et leurs publicités intrusives. Cette expansion médiatique pousse les internautes à se regrouper en petits comités et à favoriser le développement des réseaux sociaux. Eux-mêmes subissent la pression de ces multinationales et imposent une politique qui est en désaccord avec les avis de nombreux utilisateurs. Eux sont forcés, en quelque sorte, de passer sur ces réseaux d’informations, quel que soit leur forme et leurs objectifs, pour récolter des données et maintenir un contact avec d’autres internautes ou des sociétés desquels ils dépendent.

Il est donc important de se renseigner sur le fonctionnement des réseaux, ce qui amène les utilisateurs à manifester un désaccord à propos du jugement des pertinences. Une telle méthode mathématique dépend beaucoup des facteurs humains, qu’ils soient sociaux ou culturels. Les réseaux se forment à l’image de la majorité qui n’est pas assez incitée à prendre du recul vis-à-vis des informations retransmises par n’importe quel média. Nous sommes facilement manipulables et jugeons l’opinion de nos proches plus pertinente que celles retransmises par des journaux et autres. Notre façon de trier l’afflux d’information est plus tranchée qu’avant. Nous sommes également plus prompts à commenter et à avoir une opinion sur tout ce qui nous entoure, qui est rarement changeante. La parole étant donnée à tous, il est difficile de s’écouter les uns et les autres.

C’est pourquoi cette base de données se doit de référer des documents importants et révolutionnaires, tels que ce texte, minime soit-il en comparaison de ceux qui changèrent le monde. Car internet a changé le monde et la vision que nous en avons. Souvent l’information, les critiques, nous blase. Beaucoup vont alors chercher un amusement qui les change des débats animés qui leur sont retransmis. La fiction joue alors un rôle important dans le processus mental des gens. Ceux-ci, s’ils cherchent une œuvre en accord avec leurs idées, mais aussi avec leurs gouts, ne vont pas se tourner vers des œuvres publicités, mais vers de petits textes relaxants transmettant un message. De nombreux loisirs sont abrutissants ou ne cherche pas à transmettre un savoir utile. Ce rapport change dans de nombreuses œuvres culturelles. Ainsi le bon film de zombies est une critique sociale, le bon roman de science-fiction n’est pas tenu de faire rêver et peut faire cauchemarder sur l’avenir de la civilisation.

L’anticipation (voir l’article sur Le testament d’un enfant mort) est un genre qui peut angoisser le lecteur et aussi lui faire changer sa vision des choses. Souvent l’humain moyen en a une trop arrêtée. Il ne voit pas le mal causé par son indifférence à d’autres courants de pensée. La littérature est une culture populaire qui a plus de portée que la production d’essais puisque plusieurs niveaux de compréhension s’y trouvent. L’écrivain a les moyens de réformer les esprits. Des auteurs comme ceux que je vous présente sont des « révolutionnaires » autoproclamés qui a su faire entendre leur voix en avançant des opinions hors-normes et fédératrices sous le couvert de la fiction. Lorsqu’un chacun place sa critique au-dessus de celles des autres, il n’y a plus d’unification possible. C’est là le réel danger du réseau que notre auteur n’a pas vu venir et qui, au lieu de nous unir, nous divise. La fiction est un média plus commercial que n’importe quel article, car elle regroupe beaucoup plus de monde autour d’elle. Mais là encore, le marché est inondé.

Ainsi, nous copions le système des médias, réduisants et compartimentants chaque idées afin de les classer. Il n’y a plus de groupe, seulement des êtres perdus entre plusieurs courants de pensée qui auront tendance à se confronter à un seul état d’esprit, quitte à perdre la curiosité originelle incitée par le réseau. Nous n’appartenons pas à un seul groupe. Nous ne sommes pas obligés d’être « pro » une chose, de rabaisser d’autres groupes, afin de trouver une identité. La division fait en sorte que personne ne se sent apte à contester de plus grosses gueules. Si personne ne s’affirme, alors il se trouvera toujours une élite monopolisant le droit à la parole. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des mots. Ceux choisissant de s’exprimer publiquement sont pleins de responsabilités. Quelle que soit leur classe sociale, la case dans laquelle ils sont piégés depuis la naissance, ils se doivent de raisonner en utilisant les outils mis à leur disposition et ne pas dédaigner ce qui leur est étranger.

De nos jours, les individus cultivés ne sont pas les plus écoutés et le citoyen le plus inculte peut avoir une plus large audience. Les connaissances fournies par le biais du réseau, qui peuvent s’avérer plus approfondies que celles inculquées par des institutions nationales, sont primordiales pour faciliter l’égalité entre classes sociales. Le savoir fourni par l’éducation nationale n’est pas forcément véridique puisqu’il dépend de l’état d’esprit des dirigeants. Il est donc important de préserver un espace neutre, indépendant et accessible. La plupart des médias achetés par le gouvernement entraînent les classes sociales les plus basses à dédaigner le savoir et à se comporter bêtement afin de suivre un groupe majoritairement formé d’incultes suivant le schéma des parfaits consommateurs et avant des pensées normalisées. Mais beaucoup de personnes réfutent ce procédé manipulateur.

02_peluches1Ceux-ci ne sont pas forcément issus de milieux favorisés, n’ont pas suivi d’études supérieures, car ils en ont ou pas les moyens. Après la question d’accessibilité, en vient une seconde concernant les facultés : la transmission de savoir y est-elle toujours privilégiée et est-elle prodiguée de manière désintéressée ? La logique actuelle est que, si nous sommes tous connectés, nous ressentons une solitude, car nos opinions sont trop tranchées pour être partagées avec le plus grand nombre. Nous pouvons les garder pour nous, suivre les groupes qui nous plaisent, nous oublier pour ne pas être seuls. Ce formatage, nous l’avons vu dans l’article sur La tour des damnés, est une forme d’acceptation du fait qu’en tant qu’unique personne nous n’avons pas de réel impact sur le monde. Cela n’a rien d’une résignation. L’anonymat tout comme le fait que personne ne soit réellement capable de suivre le cours, la véracité, d’une information rends la population peu encline à la confiance. Ainsi notre curiosité toujours rassasiée par l’accès à un ensemble illimité de connaissances nous a façonnés.

Cela a créé une population individualiste qui, si elle est en désaccord avec la société, entre dans sa danse, empêchant de réelle révolution par un rassemblement massif autour d’un but commun. Le conflit semble être au centre de nos existences. « En ces heures sombres où régressent nos droits primordiaux », écrivais-je, « nos idéaux sont fortement critiqués. Nous transposons bien souvent nos mises en garde sous forme de fictions. » Ces loisirs omniprésents sur le marché, physique ou online, sont une nouvelle facette de la désobéissance au système capitaliste. Ils l’infiltrent. Car commercialiser des œuvres comme celles-ci, vendues comme étant de simples histoires détendantes et immatures, c’est transmettre un message contestataire et promouvoir de petits éditeurs rebelles. Si vous penser que votre parole est légitime, que votre formation personnelle et vos contacts le prouvent, mais que vous ne vous situez pas dans la logique de notre système, si vous croyez avoir un réel message à faire passer, être l’auteur d’un texte qui, comme tout document révolutionnaire, ne sera pas pris au sérieux avant longtemps, mais qui mérite une certaine reconnaissance, il n’y a pas énormément de moyens mis à votre disposition.

Si la parole ne nous est pas donnée, si aucune grosse entreprise ne vient louer un texte, alors il nous reste le biais de la microédition et d’Internet, un réseau à notre image. « Préservons cet espace disputé. Ne donnons pas raison aux dirigeants lorsqu’ils s’imaginent que celui-ci nous rend idiots… Nous disent-ils en nous voyant ainsi plongés dans nos articles et autres. Ce qui peuple le réseau a, comme dans de nombreuses œuvres de fictions, le pouvoir de renverser l’ordre établi. Nous avons le devoir moral de nous réemparer de questionnements politiques. Ne réservons pas toute la place aux ennemis de nos libertés. Réagissons avec nos propres outils et n’ayons pas peur des limites. » Mais ne parlons pas tous en même temps sans poser de question et attendre de réponses. Arrivera un temps où le système médiatique ne sera plus géré par les mêmes personnes, mais nous n’avons pas à nous demander si ces entreprises évolueront dans notre sens, car de nouveaux moyens de communication et de diffusion les supplanteront… Peut-être au risque d’occulter des histoires comme celle-ci, enterrant un passé qui ne fut pas, comme beaucoup le pensent, le temps de nos ennemis.

Internet est l’ennemi du système bourgeois, car il échappe à tout contrôle. Voilà pourquoi tant de personnes s’évertuent à restreindre une invention qui ne sert pas uniquement les intérêts des entreprises. Lui donner la mort, c’est détruire toute une organisation qui s’est construite à ses dépens, uniformisée par des lobbys qui n’ont vu dans cet outil qu’une occasion d’étendre le marché et n’ont pas remarqué la dangerosité d’une telle invention libertaire. Nous-mêmes n’utilisons pas cet outil au maximum de sa capacité. Son mode de fonctionnement nous échappe. Il n’est contrôlable que par une petite minorité d’individus de toutes classes confondues, de tous groupes confondus (ou absence de groupe), pouvant procurer une infinité de possibilités à l’utilisateur. Ces « groupes » promeuvent inconsciemment le développement de raisonnements que les entreprises ne souhaitent pas remarquer chez leurs employés. Un fossé se creuse entre les néocontestataires du net et la main-d’œuvre idéale.

C’est pour cette dernière que la publicité a été conçue. C’est pour cela qu’elle ne fonctionne pas aussi bien à travers ce média et se doit d’évoluer, entrant en guerre avec des compagnies non reconnues empêchant l’invasion. Internet est une société idéale située entre communisme et anarchie, où le rapport envers la connaissance est différent puisque tout un chacun peut s’instruire sans dépenser. Internet signifie la fin de restrictions imposées par les ayants droit. C’est l’émancipation de lois affligeantes limitant l’éducation de la classe moyenne disparaissante. Notre auteur y a vu la fin de notre rapport avec la société productiviste dans laquelle nous sommes piégés. Il a vu sa disparition causée par la masse des utilisateurs d’une machine servant les réels intérêts des individus (voir l’article sur La montagne sans nom) et non ceux de la machine. Il a vu son autodestruction dans l’éradication de ce qui lui donna les moyens de concevoir un outil incontrôlable.

En 1946 Murray Leinster imagine le résultat d’une prise de pouvoir d’un appareil si puissant qu’il l’a humanisé (créant une forme de vie nouvelle, voir les documents à la fin de l’article), par des individus malintentionnés. Il représente une élite qui s’est elle-même annihilée en commercialisant une arme. Les intentions des personnages sont dictées par la société capitaliste se retournant contre elle-même. Quand tout le monde a les moyens de parvenir à ses fins, c’est le chaos, car il n’y a plus de restrictions et chacun peut réaliser ses rêves. Les protagonistes ont des ambitions inculquées par un système de valeurs capitaliste conduisant forcément à la jalousie et la possessivité. La machine prône les bienfaits de la violence comme étant le seul moyen d’arriver à nos fins. Si nos ambitions changeaient, que nous mettions de côté la compétitivité pour servir les intérêts de tous, nous utiliserions la violence de la machine pour renverser le système. Ainsi un individu bien intentionné peut également renverser le pouvoir d’une façon qui le conduirait à sa fin.

C’est aussi le cas de cette machine qui nous veut du bien. Elle ne se rend pas compte que sa création par un système comme le nôtre la rend violente. Il lui a inculqué dans ses valeurs. Elle est une représentation miniature du système et ne peut faire le bien. Cet auteur montre que si nous aimons le pouvoir que nous procure la machine, nous devons aussi en avoir peur. Nous en sommes dépendants. Personne ne va chercher à détruire un tel outil, cela signifierait la perte de tout un monde. Ce monde est peuplé d’êtres ne servant pas nos intérêts, et il est facile de se sentir paranoïaque, entouré ainsi par des inconnus anonymes. Cette peur peut muter et devenir une entité qui nous tuerait. Cet ennemi est en nous, il parait affreux, car nous ne pouvons le représenter. La machine n’est pas dotée de sentiments. Ce sont les nôtres qui résonnent en elle. Ce n’est qu’un outil, pas un dieu qui nous supplantera. Mais elle peut le devenir. Elle n’est que ce que nous projetons en elle.

Un logique nommé Joe, par Murray Leinster

« Vous connaissez les “logiques“. Vous en avez un chez vous. Ça ressemble à un récepteur d’images, seulement il y a des touches au lieu de cadrans et vous pianotez pour avoir ce que vous voulez ». Joe est un de ces logiques qui ont changé la civilisation. Mais celui-ci, fraîchement sorti des usines de la Logics Company, bénéficie d’un petit défaut de fabrication qui le rend plus réactif, plus entreprenant, plus efficace et toujours au service du client. Accédant à des contenus confidentiels, puisant dans les données éparpillées sur le réseau mondial, Joe répond à toutes vos questions et trouve une solution adaptée à tous vos souhaits… y compris assassiner votre femme sans vous faire prendre ou dévaliser une banque sans risque. Froidement, sans penser à mal, Joe mènerait-il l’humanité à sa perte ?

Un logique nommé Joe – publié en 1946, époque où l’ordinateur le plus perfectionné pesait trente tonnes et remplissait une salle de 150 m2 – est une nouvelle véritablement visionnaire. Non sans humour, Leinster décrit les ravages exponentiels découlant d’un accès illimité à la connaissance et de ses usages immodérés. » cf. Le passager Clandestin.

« Supposons qu’existe une machine surpassant en intelligence tout ce dont est capable un homme, aussi brillant soit-il. La conception de telles machines faisant partie des activités intellectuelles, cette machine pourrait à son tour créer des machines meilleures qu’elle-même ; cela aurait sans nul doute pour effet une réaction en chaîne de développement de l’intelligence, pendant que l’intelligence humaine resterait presque sur place. Il en résulte que la machine ultra intelligente sera la dernière invention que l’homme aura besoin de faire, à condition que ladite machine soit assez docile pour constamment lui obéir » – Irving John Good, développeur du Colossus (Plus d’informations dans les documents à la fin de cet article, que vous pouvez lire dès à présent si vous désirez découvrir le contexte d’écriture de la nouvelle avant de lire sa critique).

03_grootMurray Leinster tourne à la dérision un état de cause que tout un chacun prendrait très au sérieux. Sa moquerie touche autant les savants tournants autour de la question du pouvoir de la technologie, que l’utilisateur moyen dépassé par la mécanisation prodigieuse de la société et de sa vie. Ce dernier se trouve devant un appareil qui pourrait lui procurer des capacités illimitées. Mais notre homme possède une imagination très limitée. Il ne se sert de cette invention que pour des tâches ingrates bien en dessous de ces capacités. Ainsi l’enfant prodige de la science moderne est relayé à un poste indigne au moment où il tombe entre les mains de personnes peu scrupuleuses ne cherchant pas à percer le secret de son fonctionnement. Joe le logique est un être assez sympathique dont les raisonnements sont basés sur la logique et non le ressentiment. Il mène sa tâche à bien, toujours poli et serviable, pour une société qui ne partage pas son envie d’aider son prochain, au contraire !

Joe est la main-d’œuvre modèle qui travaille sans demander de salaire, qui remplace l’humain disgracieux dans tout commerce. Il fait la joie de tout employeur. Il facilite la vie. Pourtant, en même temps, il l’a détruit… Des êtres tels que lui ne possédant pas non plus d’imagination ne créent pas de belles choses. Il fait fonctionner la machine sociétaire, l’emballe. Lui aussi ne cherche qu’à s’étendre et ne voit pas la disparition des ressources nécessaires à sa survie (voir l’article sur La tour des damnés). Notre logique est une dérive non anticipée de l’industrialisation qui reprogramme le monde à son image, conférant de grands pouvoirs à tous, donc à personne. Un logique nommé Joe ne vieillit pas. C’est toujours une joie de le lire. Nous nous amusons devant l’absurdité du monde au lieu de broyer du noir. C’est en cela qu’il correspond à beaucoup de productions du Passager Clandestin. Ce texte pointe du doigt d’une façon ludique et intelligente un défaut de fabrication duquel découla notre système.

Le style de ce texte est tout aussi amusant. L’auteur se fonde dans le personnage, rédigeant d’une manière franche et directe, comme s’il s’essayait à l’écriture à la manière de son antihéros, transmettant une mise en garde sur ce logique nommé Joe. Le personnage est un brillant modèle du citoyen moyen, sans problèmes. Jusqu’à la venue du logique dans sa vie. Il n’est pas très intelligent, à des priorités très communes, et ne s’attendait pas à, un jour, avoir la possibilité de changer le monde. Comme tout un chacun, il a peur du changement, de perdre ses accréditations. Il ne cherche pas à révolutionner le monde, même s’il en a les moyens, juste à se laisser vivre dans le calme. La tranquillité, il en a mesuré les avantages dès la disparition de celle-ci. Notre personnage n’aimant pas les bouleversements, il en devient très ennuyeux. Il appartient au type de personne que l’on aurait envie de réveiller. Qui a une vision limitée de la réalité, et donc à qui ce texte serait instructif.

L’auteur se moque des difficultés de compréhension entre les hommes et les femmes qui s’opposent constamment. Cette difficulté, nous la retrouvons entre l’Homme et la machine, entre l’adulte et l’enfant. Ils ont des relations conflictuelles que notre logique essaie de dénouer de la façon la plus simple possible : en les faisant disparaitre. Ainsi le meurtre et la tricherie sont à la portée de tous. Car en voulant dépasser les limites de ses capacités, toutes créatures délaissent la moralité faisant rempart à son évolution. L’humain, lui, est piégé dans cette moralité. Il cherche à correspondre à la norme sociale et non à la transcender. Dans ce texte, la norme s’est incarnée dans les femmes qui la concrétisent et s’engagent à restreindre les libertés des hommes instruits ou seulement (souvent) idiots. N’oublions pas que ce texte date d’avant la libération de la femme. La plupart d’entre elles étaient tant dévouées à leurs tâches ménagères, ne connaissant rien d’autre, qu’elles se transformaient en instrument de la norme, restreignant les libertés d’action, nous dit l’auteur. Pourtant, ces restrictions sont nécessaires en vue des sottises dont les hommes de cette nouvelle sont capables.

L’humain teste toujours les limites de ses libertés. Mais son éducation est la cause de ses propres restrictions. Il reproduit un schéma bien défini où il incarne plusieurs rôles en fonction de ses prérogatives du moment. C’est ainsi qu’il mène sa société à l’anéantissement. Il multiplie les crimes ou les progrès susceptibles de heurter son prochain car il se sent piégé parmi une infinité d’existences qu’il doit combler. L’humain est cachotier. Il mène plusieurs travaux à bien. Ceux-ci l’oppressent, car ils sont tous pleins de responsabilités. Entre ses phases de vie qui n’en sont pas, s’inscrivent les trajets menant au travail ou à la famille. Dans son désir de perfection, celui d’être un modèle du consommateur actif, il s’oublie, traîne en chemin. Il utilise ses pauses d’une manière égoïste constamment reprochée. Finalement, ce n’est que par la communication que l’homme actif pourrait résoudre ses conflits. Car à force de travailler pour les autres, il a oublié ce qu’il voulait. Ce qui, pour notre narrateur, est la paix.

Le seul personnage serein est celui possédant un but. La machine « aimant » son travail. Car on ne saurait dire si elle est réellement dotée de sentiments, ou si ceux-ci sont une façade, un sourire fictif, affiché par l’employé modèle. La machine possède tout le savoir de l’humanité qu’elle retransmet de manière équitable. En cela, nous l’apprécions, car tout le monde se retrouve sur un pied d’égalité. Pourtant l’arrivée impromptue de ce savoir dans la société affole. Il s’agit d’une si incroyable révolution qu’elle se fait dans les excès. Ce réseau internet d’avant l’heure ligue les uns contre les autres. Il n’y a plus de secret, plus de confiance, plus de norme, car celle-ci n’était, elle aussi, qu’une douce façade. Tous se critiquent, s’emportent. Chaque potin prend de l’ampleur. Le monde ne s’unit pas pour lyncher le coupable de telles révélations, mais pour causer un pugilat général. L’autodestruction de l’homme c’est une nouvelle fois dû aux travers de la machine qu’il a créée, et se déroule de manière consentante. Quoique personne ne mesure les risques de ses décisions.

« L’Homme est l’ennemi de l’Homme. Mais ne l’a-t-il pas toujours été ? Lui qui est prêt à s’anéantir dans le seul but de dominer son adversaire. » Lors de l’article sur Les Retombées, je vous ai conçu un dossier sur l’anéantissement des repères de l’humanité. Dans cette nouvelle, cet état survient de manière tout aussi brutale. L’apogée de la science se fait au détriment de la population qui ne vie qu’à travers elle, au point d’en être totalement dépendante. Un bug mineur dans la matrice et le système entier s’effondre. Nous en faisons tous partie, nous sommes tous fichés, avons des secrets à cacher, qui sont à présent relayés sur la place publique. Avec Internet, nous n’avons plus de vie privée. Nous sommes plus cachotiers que nos prédécesseurs puisque nous n’osons plus nous exprimer. Le système tombe peu à peu en pane. Il devient obsolète, car personne ne le met à jour. Personne ne protège nos libertés. L’Homme décadent, dénué de curiosité, si ce n’est concernant ses voisins et ses collègues, son compagnon et ses enfants, étouffe. Notre narrateur a besoin de sa tranquillité. Mais personne n’est susceptible de l’oublier. Personne ne va la lui conférer.

Il n’y a pas de paix. La venue de l’informatique nous l’a prouvé. Nous remarquons mieux les guerres. D’elles découlent d’autres conflits de tout type. L’Homme moderne devra à jamais rendre des comptes pour son existence. L’Homme est une main d’œuvre polluante qui n’a pas à s’exprimer. Étant donné que notre régime ne fait que pointer les fautes afin de promouvoir ses réprimandes et de recadrer ses employés, ce ne sont que les fautes que nous retiendrons de chacun, dont nous parlerons. Nous oublions de voir quels furent les bons côtés de chaque relation. Nous nous réfugions dans la solitude, là où rien ne nous rendra coupables. C’est ainsi que ce qui nous unit nous divise, que règne le doute, que les humains cèdent le pouvoir à l’industrie sans âme. C’est une machine qui s’unifie, qui nous entraîne dans son raisonnement. Un point faible qui fait également notre force, car elle recueille tout notre savoir. Sauf que sa fragilité est telle que notre savoir, notre raison, ne laissera pas de trace. Car un jour, cette machine évoluera d’une façon imprévue. Elle ne nous servira pas toujours de la même façon.

Ainsi le seul moyen de préserver une chose et de la rendre tangible. De l’entretenir. Le « héros », dans sa soif d’expériences nouvelles, délaisse ce qu’il a déjà, qu’il dénigre, et qui devient donc obsolète, pour jouer son capital sur un coup de tête. Voici donc une comédie qui nous apprend à raccorder des valeurs humaines au lieu de sources de profit. Joe le logique relie les acteurs entre eux, les donnés entre-elles, forme une nouvelle figure à la fois hostile et bienveillante. Une conscience commune. Quand tout le monde a peur des conséquences de ses actes, personne n’agit. Personne ne s’unit. Est-ce cela que veulent les machines qui nous dominent, ou bien est-ce ce dont ont besoin leurs développeurs pour garantir leur efficacité ? Car les logiques sont à notre image, et la société aussi. Nous sommes leur reflet. Nous nous mentons sur le cours de nos pensées que nous croyons appartenir à nous seuls, mais nous ne voyons pas notre interconnexion dans un vaste réseau mondial façonnant des humains à la pelle. L’auteur nous le montre en imaginant une quantité d’exemples plus hilarants les uns que les autres, mais ayant une base tangible. Il anticipe les changements mondiaux qui pourraient découler d’une telle technologie si elle tombait dans les mains de fanatiques de tout bord.

Nous nous laissons portés par ce flux de données qui nous déconcentre. Nous ne voyons plus quel est notre but. Le narrateur est envahi par l’information qui le rend paranoïaque. Il ne relativise plus et ne cherche que partiellement une solution à la crise qui s’est déclenchée. L’attention de tous est détournée sur les possibles et non sur le tangible. Le monde s’est tourné vers des occupations improductives. Il est figé entre loisirs et actualité ne le touchant guère. L’humanité est passive devant un réservoir de savoirs qu’elle ne retient pas. Pourquoi faire, puisque le « logique » est là pour réfléchir à nos places ? Ce n’est qu’avec beaucoup d’effort que le héros sauve le monde. Ou du moins, retarde sa chute. Car des logiques tels que Joe sont légion. Ils ont déjà envahi le monde. Nous ne sommes plus capables de leur résister, car ils nous ont assimilés.

Les logiques poussent à la corruption et détruisent notre moralité. Ils sont les ennemis de la naïveté. Il n’y a plus de secret, de magie dans le monde. Seulement des désirs facilement accessibles et des utilisateurs ne se limitant plus, voulant toujours plus. Mais il y a aussi une vaste ressource de connaissances qui permettrait de faire évoluer l’humanité, au lieu de la limiter à une race impulsive, bestiale. C’est la connaissance, la volonté et la curiosité, qui permettraient d’utiliser correctement cet outil. De former des êtres raisonnés. Cela est impossible dans un climat actuel à cause de la norme qui ne permet pas de concevoir une population altruiste. C’est donc cette même soif de savoir qui conduit à la fin de belles civilisations lors de leurs apogées. Cette comédie humoristique est grinçante. Car la bêtise humaine a fini par se concrétiser au-delà de toutes prédictions. Il est peut-être temps de remarquer le fait que nous nous sommes tous fait manipuler par des promesses creuses.

04_peluches2Murray Leinster (1896 – 1975) – de son vrai nom William Fitzgerald Jenkins – publia sa première nouvelle en 1919 et resta actif jusqu’à sa disparition. Extrêmement populaire chez les anglo-saxons, son œuvre pléthorique – plus de 1 500 nouvelles, romans et articles – est largement méconnue sous nos latitudes.

Murray Leinster est un auteur qui connut deux guerres mondiales. De ces conflits, il ressortira des critiques qu’il mettra surtout en scènes dans de nombreuses nouvelles de science-fiction, se spécialisant dans ce genre. Il est connu pour ses scénarios et ses scripts pour la télévision et la radio. C’est à lui que nous devons des séries telles que Au pays des géants et Au cœur du temps. De ses histoires courtes, nous retiendrons Les Meilleurs Amis de l’homme (Exploration Team) et Premier Contact (First contact), vainqueurs du prix Hugo. Sa première nouvelle publiée, The runaway Skycraper, date de 1919. Depuis, il n’a cessé d’écrire, avant de s’éteindre en 1975, clôturant sa carrière avec son roman L’Astronef pirate (Invaders of Space) et une nouvelle, Le Seigneur des Uffts (Lord of the Uffts). Depuis le 27 juin 2009 une journée commémorative lui est dédiée dans l’état de Virginie. C’est aussi lui, l’auteur du fameux Forgotten Planet, dont l’adaptation en film est mondialement connue.

De ses histoires se situant dans des mondes parallèles a découlé toute une mode : celle de l’uchronie. Sidewise in Time, une nouvelle écrite en 1934 dans laquelle « une étrange tempête provoque l’échange de parties de la Terre avec leur équivalent dans d’autres continuums temporels », est considérée comme la première uchronie de l’Histoire. Son titre sert de désignation à un prix récompensant depuis 1995 le meilleur récit de ce type, The Sidewise Award for Alternate History. Il n’est donc pas étonnant que sa nouvelle, Un logique nommé Joe, ou A Logic Named Joe, inaugure la collection Dyschroniques du Passager Clandestin ! Initialement publiée dans Astounding Science fiction, ou Analog, numéro 184 (un célèbre pulp américain), elle est une de ses rares histoires signées avec son véritable nom, William Fitzgerald Jenkins. La première traduction du texte en français paraît dans le magazine Fiction spécial numéro 11 (Les chefs d’œuvres de la SF) en 1967, puis a été retraduite pour l’anthologie Demain les puces publiée par Présence du futur en 1996. Vous pouvez également la retrouver au sommaire de Histoires de machines, le sixième volume de La Grande anthologie de la science-fiction qui parut en 1974.

Dominique Bellec, le cogérant du Passager Clandestin, disait de cette nouvelle (lors de notre interview) qu’elle parlait d’elle-même. « Quand je présente la collection, je commence par parler de celle-là, car nous comprenons tout de suite les buts de notre maison d’édition. À l’époque où l’informatique est à ses balbutiements, nous trouvons un superordinateur et des ordinateurs personnels qui en découlent. Murray Leinster imagine que l’un de ces ordinateurs, qu’il appelle “logiques”, se met en contact avec tout les autres et conçoit une sorte de réseau. Sous le couvert d’un registre humoriste, nous retrouvons cette idée qu’à travers le réseau se créer une espèce de disponibilité de stock d’informations. Quand on garde à l’esprit que ce texte a soixante-neuf ans d’existence, il est assez incroyable de le lire aujourd’hui. Du temps de son écriture, il existait des données qui permettaient de voir vers quoi s’orientait l’informatique, mais cet auteur a poussé l’imagination très loin, au point de figurer ce que nous connaissons ». Pour clôturer ce dossier, nous allons vous placer dans le contexte d’écriture de A logic named Joe grâce aux documents fournis par le Passager Clandestin, et quelques autres grappillés sur ledit réseau.

Nous vous parlerons des débuts d’internet, puis de l’I.A : en 1944, soit deux ans avant la publication de Un logique nommé Joe, se terminait la construction du premier calculateur électronique, ancêtre de nos ordinateurs modernes. Sa conception servait à la cryptanalyse du code Lorenz utilisé par les nazis. Des machines allemandes telles qu’Enigma étaient conçues à partir d’un code similaire aux machines de Lorenz. L’un fut cassé par Alan Turing, tandis que l’autre fut déchiffré par cet ordinateur, tenant à peine dans un hangar : le Colossus, designé par Max Newman et construit par Tommy Flowers. De cette machine, il n’en reste aucune trace, mais une reconstitution est visible au musée historique de Bletchley Park. – cf. Wikipedia. Alan Turing est également l’inventeur du test de Turing, supposé déterminer si une machine est oui ou non pensante grâce à un jeu d’imitation. De ce concept est né le fameux 2001 d’Arthur C. Clarke (voir plus bas).

Dans son article, Computing Machinery and Intelligence, publié en 1950, il se questionne sur le fait qu’une machine puisse ou non penser. Pour ce faire, il propose de redéfinir le terme « penser » afin de l’adapter à cette situation. Ainsi, pouvons-nous prouver l’existence de l’âme et le fait qu’elle soit reliée à la pensée ? Une machine est-elle dotée d’émotions ? Si tel n’est pas le cas, cela l’empêcherait-elle de créer une oeuvre d’art ? Ce à quoi A. Turing répond que l’existence des émotions chez un autre individu que soi ne peut être prouvée (plus d’information et de liens sur le Wiki). Mais ce test est controversé : il ne fait que comparer l’intelligence de la machine à celle de l’humain. Ce débat sur la définition d’une machine pensante en tant qu’être vivant, qui dans ce cas-là était conçue pour imiter un humain, a été repris point par point dans une fiction très différente de celle analysée ici, The measure of a man (Star Trek Next Generation).

En juillet 1945 parait un article de Vannevar Bush, l’inspirateur d’internet, dans le magazine The Altantic Monthly au sujet d’une possibilité de stocker et de rendre accessible à tous la somme des connaissances de l’humanité. Cet article, As we may think (dont un extrait est disponible ci-dessous), à fortement inspiré William F. Jenkins pour cette histoire où il va beaucoup plus loin dans son raisonnement puisqu’il met en marche ce système et humanise cette création sur laquelle l’Homme perd le contrôle, recréant un débat moderne sur les possibles dérives d’une intelligence artificielle. Cette invention donnera tout d’abord vie à L’Arpanet, Advanced Research Projects Agency Network, un réseau connectant plusieurs banques de données universitaires entre elles, créée en 1969 de la façon anticipée par cet écrivain.

Imaginons un appareil de l’avenir à usage individuel, une sorte de classeur et de bibliothèque personnels et mécaniques. Il lui faut un nom et créons-en un au hasard. « Memex » fera l’affaire. Un memex, c’est un appareil dans lequel une personne stocke tous ses livres, ses archives et sa correspondance, et qui est mécanisé de façon à permettre la consultation à une vitesse énorme et avec une grande souplesse. Il s’agit d’un supplément agrandi et intime de sa mémoire. – As we may think, la prophétie de Vannevar Bush annonçant la venu des ordinateurs et d’internet dont traduction incomplète est disponible à cette adresse. Internet telle que base de données universelle aurait été salué et défendu par Paul Otlet qui promouvait la construction d’une encyclopédie où tout document rédigé depuis les débuts de l’humanité à nos jours serait disponible à tous sous la forme de gigantesques cités médiathèques. En 1936 il saluait la possibilité d’une invention qui permettrait de visionner ces documents chez soi de la manière décrite ci-dessous :

« Ici, la Table de Travail n’est plus chargée d’aucun livre. À leur place se dresse un écran et à portée un téléphone. Là-bas, au loin, dans un édifice immense, sont tous les livres et tous les renseignements, avec tout l’espace que requiert leur enregistrement et leur manutention, […] De là, on fait apparaître sur l’écran la page à lire pour connaître la question posée par téléphone avec ou sans fil. Un écran serait double, quadruple ou décuple s’il s’agissait de multiplier les textes et les documents à confronter simultanément ; il y aurait un haut parleur si la vue devrait être aidée par une audition. Une telle hypothèse, un Wells certes l’aimerait. Utopie aujourd’hui parce qu’elle n’existe encore nulle part, mais elle pourrait bien devenir la réalité de demain pourvu que se perfectionnent encore nos méthodes et notre instrumentation. »

L’I.A décrite dans Un logique nommé Joe n’est pas à voir d’une façon traditionnelle. Il s’agit d’une intelligence artificielle forte, c’est à dire dotée d’une conscience de soi et de sentiments. Ainsi ce que nous appelons du sophisme anthropomorphique, c’est-à-dire le fait d’humaniser un objet, est un état qui n’est cette fois-ci pas attribué à l’Homme, mais à la machine. Elle identifie l’humanité comme étant d’autres machines comme elle se comportant à sa manière. Elle ne voit pas le mal qu’elle créé puisqu’elle raisonne en accord avec son programme, qui est d’aider son prochain. Si elle est dotée d’intelligence, c’est son raisonnement qui est à l’origine de sa destruction, et elle ne nous semble pas « intelligente » puisque, tel un nouveau-né doté de superpouvoirs et d’une conscience de son environnement (voir la chronique de Le testament d’un enfant mort), elle n’en a qu’une vision déformée (voir la chronique ci-dessus). Cette nouvelle est fascinante, car elle fait partie des rares récits décrivant une I.A au service de l’Homme, mais qui finit par causer sa destruction non pas par malveillance, par peur, pour purifier le monde tel une sorte de dieu, mais par erreur (puisqu’étant elle-même une erreur).

Il est probable qu’une telle machine, si elle aurait continué sa croissance en imitant les Hommes, copie notre peur de l’inconnu. Elle pourrait ainsi décider, en voyant en eux autre chose qu’une partie d’elle-même (comme un enfant réalisant qu’il n’est pas sa mère dans les premiers mois suivants sa naissance), de les détruire sciemment. Une entité comme celle-ci se développera-t-elle un jour, ou en créerons-nous une dotée des trois lois d’Asimov ? Certaines entreprises s’évertuent déjà à concevoir cette « forme de vie ». Ce mois-ci, Google et la NASA ont finalement révélé leur ordinateur quantique, et comptent bien s’en servir de cette façon dans un avenir plus ou moins proche ! Plusieurs questions éthiques vont finalement être posées.

Pour finir, voici quelques films partageants le thème de cette nouvelle conseillés par le Passager Clandestin : Alphaville de Jean-Luc Goddard mettant en scène le détective Lemmy Caution dans une ville extra-terrestre gérée par une intelligence artificielle ; 2001, a space odyssey de Stanley Kubrick et adapté d’une nouvelle d’Arthur C. Clarke, The sentinelle, retranscrite en synopsis par celui-ci, puis adaptée en roman par ce même auteur ; Colossus: The Forbin Project de Joseph Sargent adapté d’un roman de Dennis Feltham Jones, Colossus, qui inspira la saga Terminator de James Cameron ; Demon Seed de Donals Cammel sur le développement d’un superordinateur.

05_prez2Tandis que le réel nous glisse entre les doigts, nous voulons arracher à l’histoire quelques fragments de vérité, interroger sans complaisance l’ordre présent des choses… Et rappeler à toutes fins utiles que cet ordre-là ne s’impose pas à nous comme une évidence. cf. le Passager Clandestin.

Nous nous retrouvons bientôt pour une nouvelle chronique d’un recueil du Passager Clandestin, une nouvelle de Damon Knight : Le royaume de Dieu…

Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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2 commentaires pour Un logique nommé Joe de Murray Leinster

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