La montagne sans nom de Robert Sheckley

La montagne sans nom de Robert Sheckley
traduit de l’américain par Bruno Martin
aux éditions du Passager Clandestin

En 1955, Robert Sheckley imagine le dernier des grands projets inutiles. – Lire un extrait, des critiques, commander le livre, c’est à cette adresse.

La collection Dyschroniques du Passager Clandestin : Des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent… – des avis, ici.

La collection Dyschroniques réédite des textes de fiction de la période de la Guerre froide. Parmi les très nombreuses nouvelles publiées à cette époque, nous retenons celles dont la lucidité et la force critique au regard des enjeux de leur temps ont permis, dans une certaine mesure, de préfigurer certains traits importants du nôtre. La science-fiction qui nous intéresse est donc celle qui construit des hypothèses à partir de l’observation du présent, pour tenter de l’interpréter, de l’analyser et éventuellement d’en anticiper les évolutions. cf. Le Passager Clandestin.

01_prez1Pour lire la précédente critique pour ses éditeurs, sur La tour des damnés de Brian Aldiss (doublée d’un dossier thématique sur la décroissance et la philosophie orientale), c’est à cette adresse. Pour en lire une supplémentaire, sur Le testament d’un enfant mort de Philippe Curval (doublée d’une interview de Dominique Bellec, co-gérant du Passager Clandestin, et d’un dossier sur l’Anticipation) :

« Dystopie, uchronie. Voilà d’où vient le nom de cette collection aux textes décalés par rapport à leur temporalité. « Ils ont souvent plus de sens aujourd’hui qu’à l’époque où ils ont été écrits. » Nous les interprétons au travers du filtre de ce qui s’est passé entre temps. Avec les registres de la science-fiction, des auteurs partent d’une vision lucide de leur temps, dégagent les grandes questions de leur époque, spéculent sur l’avenir en les induisant dans la construction de sociétés futuristes fictives. Nous pouvons trouver dans la masse de textes publiés entre 1945 et 1980, soit pendant la guerre froide, des histoires pertinentes où nous retrouvons des éléments de compréhension du contemporain à partir de l’observation d’époques passées. » – extrait du précédent article de Poulpy le poulpe, vous attendant à cette adresse.

Pour lire un article sur Les Retombées de Jean-Pierre Andrevon (doublée d’une interview et d’un dossier sur la fin du monde précipitée par l’homme) : « Dans ces nouvelles d’anticipations, allant parfois jusqu’au mini-roman, les auteurs questionnent sur l’avenir de l’humanité. Montrant du doigt des problèmes toujours d’actualité, ils nous présentent les systèmes défectueux que pourraient engendrer nos sociétés. Ces critiques pessimistes, sous le couvert de la science-fiction, jettent ces bouteilles à la mer. À nous d’intercepter leur signal, d’ouvrir les yeux, sur un futur dangereux.

Lecteurs, nous sommes les témoins d’une évolution en marche. Évolution ? Régression, peut-être. Ses textes, s’ils datent d’un siècle passé, sont prédicateurs de cataclysmes. Ils crient, d’une seule et même voix, à la rébellion. Ils crient à la résistance. Et ils sont, surtout, les témoins d’une époque qui n’est pas révolue. Si l’impact de l’Homme sur son environnement pouvait amener sa destruction, quand serait-il de ses nouvelles façons de vivre, de ses rencontres ? Quel souvenir laisseraient ces survivants aux futures générations ? » – extrait de l’article vous attendant à cette adresse.

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Il semble qu’il soit plus évident d’imaginer la fin du monde plutôt que la fin du capitalisme. Notre système entraîne une terraformation massive de notre environnement non pas dans le but de créer la vie, mais d’engraisser une partie de ses sponsors. En produisant plus qu’à besoin de nouvelles entreprises polluantes, nous ne faisons pas que grossir une crise conçue uniquement pour renforcer le système, mais précipitons notre anéantissement. L’Homme est une espèce parmi tant d’autres qui profite de ses privilèges pour croître. Arrive un temps où les inégalités sont telles qu’elle détruit son habitat en s’entraînant dans sa chute. Exploiter de nouvelles planètes n’est qu’une solution précaire puisqu’il arrivera un temps où nous atteindrons les limites de la physique. Ou bien, où nous cesserons d’être humain.

En science-fiction, l’habitude est de grossir les évènements afin de faire ressurgir l’aspect grotesque, injuste, bien souvent absurde, de la société que nous voulons dénoncer. Si vous souhaitez en lire plus sur l’Anticipation, alors il vous suffit de reprendre l’article sur Le testament d’un enfant mort, que je vous insiste à lire afin de vous renseigner sur la collection Dyschronique du Passager clandestin. Dans La montagne sans nom, cette caricature humoristique des états productivistes, l’exagération n’est pas si prononcée que cela.

Si nous nous plaçons dans le contexte d’écriture de cette nouvelle (voir la fin de cet article reprenant les documents fournis dans ce livre et l’épisode de l’exploitation de la population Navajo dans la course au nucléaire), nous comprenons très bien que l’auteur ai ainsi décidé de traiter son sujet. Humour noir, donc, pour mieux crier son mal-être devant tant de cruautés infligées aux populations différentes et donc jugées superflues. Qui a dit que les américains ne connaissent pas le second degré ? Robert Sheckley fait le parallèle entre la privation des privilèges des natifs américains durant la Guerre Froide avec les premiers temps de la colonisation des Amériques, et situe son récit dans un futur lointain où l’Homme à renier ses promesses de paix pour, comme toujours, étendre sa domination.

C’est le retour des grands conflits cycliques que nous remarquons en science-fiction plus qu’ailleurs, où la population la plus avancée technologiquement écrase la seconde. Les récits d’invasions de la Terre par des extra-terrestres sont moqués, car ce sont les réactions des humains, pas obligatoirement des étrangers, qui sont à craindre. Nous semblons incapables (du moins les puissants aux commandes) de tirer des leçons de nos erreurs. Et personne ne semble vouloir prendre le risque de se rebeller contre l’État de peur de perdre privilèges et propriétés… Du moins, dans cette histoire. Le bien matériel est une preuve de statut. Nous nous y attachons afin de démontrer notre place dans le système. La notion de propriété, que celles-ci soit aussi bien physiques qu’immatérielles (surtout !) devrait être abolie de toute urgence, voir gérée équitablement.

Ici R. Sheckley nous incite à laisser les espaces inconnus dans leur état. Détruire l’habitat d’une personne étant puni par notre système, nous induisons le fait que les natifs des pays colonisés sont inférieurs ! Ce sont des déclassés sociaux, puisqu’ils ne possèdent pas nos échelles de valeurs. Leur culture si elle ne peut fusionner avec la nôtre est simplement rejetée. Nous avons tous notre part d’inconnu que nous apprenons à canaliser. Il semble impossible de s’émanciper de nos instincts qui mènent encore la danse dans notre monde pourtant développé. Le mieux est encore de les accepter, au lieu de se surestimer et de ne pas voir nos torts.

Ainsi, la peur de l’inconnu est encore et toujours la pire de toutes. Ainsi, lors d’un premier contact avec une civilisation inconnue, l’un ou les deux camps vont tenter de détruire ce qu’ils ne comprennent pas. Le message de paix suintant au travers du récit fictif d’une guerre n’est pas si occulté que cela. Les personnages, dans cette histoire, ne restent pas fidèles à eux-mêmes et s’adaptent ou changent par contrainte ou par prise de conscience qu’une société dont les principes sont basés sur la destruction ne peut construire un avenir communautaire, et est vouée à s’effondrer ou à être désertée.

Notre premier réflexe face à l’inconnu est de fuir et de détruire. Le premier de ses choix est préférable au second, car un retour arrière est toujours possible. Pourtant il arrive un moment où nous ne pouvons plus nous enfuir, où le danger nous a rattrapé sur le pas de notre porte. Avant de démontrer de la faiblesse, une rébellion est possible. Celle-ci ne devrait pas se faire dans la violence, mais par le biais de contestations comme celle de Robert Sheckley, qui s’adresse au plus de monde possible, et non uniquement à une élite que nous savons composée d’une majorité de personnes ne souhaitant que nous dominer puisqu’elle possède tous les pouvoirs.

L’auteur ne calme pas un hypothétique besoin de destruction de notre monde en l’épanchant par écrit. Il nous montre que nous sommes un danger pour nous-mêmes comme pour les autres. Il nous demande de prendre de la distance. Non pas de quitter cette planète pour la snober depuis les étoiles, mais de rester humble devant notre environnement. De ne pas l’adapter à nos besoins, mais de le comprendre. Notre société actuelle ne nous permet pas de vivre en symbiose avec les autres, ainsi mis en constante compétition. Elle ne permet aucune préservation, mis à part de ses idéaux arriérés, ni aucune rébellion. Notre dépendance, je vous l’ai démontré par le biais des deux premiers articles de cette collection. Je ne me répéterais donc pas…

02_peluches1L’auteur nous prouve notre infériorité, malgré notre toute puissante technologie, sur des peuples qui ont réussi à survivre sans toutes nos avancées en s’écoutant et en propageant une culture que peu sont amenés à comprendre. Nos savoirs, nous n’en prenons pas compte. En les oubliant ainsi ou en laissant des extrémistes s’approprier les symboles de nos origines, c’est notre histoire qui est réinterprétée et donc faussée. Elle est écrite par des chefs de guerres. Ce sont à ses dictateurs que nous nous remettons en nous pliants aux exigences de la guerre et des conquêtes.

L’expression « conquête spatiale » ne devrait donc plus être utilisée. Nous ne sommes pas de simples virus se déplaçant d’une cellule à une autre. Notre libre arbitre est stimulé par ce texte. Il est temps de dévier le cours de l’Histoire, au lieu de s’accrocher au véhicule pendant tous ses virages, car nous tournons en rond. Si ce n’est pas pour nous, c’est au moins pour les autres que le devoir d’une révolution nous incombe. La violence et l’injustice ne sont pas des obligations. S’il nous révulse de constater que nos gouvernements agissent au détriment des autres, que ses militants frappent ou enferment les contestataires, cela ne doit pas nous faire peur. Cela doit nous inciter à faire montre de plus de courage. Nous sommes déjà meilleurs et plus nombreux qu’eux.

Il est vrai qu’ils possèdent de meilleures armes, mais, contrairement aux peuples que nos ancêtres ont discriminés, nous germons au sein de leur royaume. Dissimulés parmi eux, nous avons une chance de supplanter ces « terroristes ». En s’unissant, les « grands projets extractivistes » (comme les appels Dominique Bellec, voir la suite de cet article), portant préjudice à tous, surtout en vue de leurs conséquences sur l’environnement ainsi perturbé, n’auront plus cours. N’oublions pas que ceux qui sont en bas de la pyramide ont le pouvoir de la faire s’écrouler. Pour finir, citons ce proverbe chinois : « qui veux gravir une montagne commence par le bas ». The mountain without a name, cette nouvelle de seulement une trentaine de pages, ne nous invite pas dans l’espace pour voyager, mais pour nous former.

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Une dernière chose avant de critiquer en détail ce pamphlet écologique. Un article Wikipedia sur la terraformation, amenant à un autre plus complet traitant de la colonisation spatiale d’une manière utopique. Il semble que ce rêve d’émancipation de notre écosystème se transforme bien vite en cauchemars en vue de ce que nous réservent nos dirigeants :

Suite aux documents en fin de volume (ci-dessous), qu’en est-il de l’exploitation des ressources spatiales en 2015 ? La réponse par un collègue envisageant les dérives du nouvel accord signé par Obama début décembre, the Competitiveness Act, autorisant les citoyens américains à s’approprier les ressources naturelles figurant dans l’espace extra-atmosphérique. Le statut de l’espace est dernièrement passé de « bien commun » à « terrain exploitable ». Cette loi, crée au bénéfice des citoyens américains, procure un droit de prélèvement des ressources situées dans l’espace débouchant, lorsque ce prélèvement est effectué dans le cadre d’une entreprise commerciale, sur un droit de propriété complet :

« D’une certaine manière, les États-Unis ont pris l’initiative de transformer le statut des ressources de l’espace extra-atmosphérique, en les faisant passer de celui de res communes à res nullius : des “choses sans maître” n’appartenant à personne, mais dont le premier à s’en saisir peut se proclamer légitimement le propriétaire. Les ressources de l’espace appartenaient à tous ; elles n’appartiennent aujourd’hui à personne… du moins jusqu’à ce qu’un américain s’en empare ! » cf. S.I.Lex. Ce blogueur compare les conséquences d’une telle loi qui s’est appliquée aux ressources des Amériques lors de la conquête de l’Ouest.

Ainsi nous sommes parfaitement dans le thème de notre livre : la privation des biens des populations locales en vue d’un accaparement de richesses jugée légitime par des valeurs ne s’appliquant qu’aux envahisseurs. Hier, la religion chrétienne, aujourd’hui et demain, les valeurs du capitalisme. « La nouvelle loi ne permet pas la propriété privée d’un astéroïde (interdite par le droit international pour les corps spatiaux), comme l’explique ce site juridique américain, mais celle des ressources que l’on peut en tirer. Ce qui réjouit évidemment les entreprises qui veulent parvenir à l’exploitation minière des astéroïdes : par exemple Planetary Ressources, qui se définit comme “la compagnie minière d’astéroïdes”, s’en est immédiatement félicitée. » cf. Rue89 qui définit cette exploitation comme étant une nouvelle « ruée vers l’or ».

En donnant cette opportunité à des entreprises privées, c’est tout notre espace proche qui est mis en danger par les dérives de notre système. Si les thermes de cette exploitation ne sont pas modifiés en vue d’une préservation de l’Espace que nous sommes prêts à souiller, notre expansion ne sera plus réalisée dans un but scientifique, mais économique. Cette croisade vers les étoiles ne fera que confirmer la véracité des fictions pessimistes rédigées entre le XX et le XXIe siècle. Pour citer une nouvelle fois cet article de Calimaq, « La vraie “Tragédie des Communs” ne réside pas dans l’incapacité des hommes à gérer durablement des ressources naturelles en commun, comme pensait l’avoir démontré Garret Hardin. La tragédie consiste au contraire à avoir livré pendant des siècles la régulation de ressources essentielles à des marchés aveugles, guidés par la seule logique de la maximisation des profits et de l’exploitation débridée des droits de propriété. »

La montagne sans nom, par Robert Sheckley

Quand notre politique basée sur le profit ne tient pas en compte de l’environnement sur laquelle elle s’est instaurée : Plusieurs milliers d’hommes et de machines étaient déjà sur la planète et au commandement de Morrison, ils se disperseraient, supprimeraient les montagnes, raboteraient des plaines, déplaceraient des forêts entières, modifieraient le cours des rivières, fondraient les calottes glaciaires, façonneraient des continents, creuseraient des mers nouvelles, bref, accompliraient tout ce qu’il faudrait pour que le Plan de Travail 35 devienne un centre d’accueil favorable à la civilisation technologique unique et exigeante de l’homo sapiens.

Cette nouvelle visionnaire et pleine d’imagination illustre à merveille l’art de Robert Sheckley. Pourfendeur acerbe de la société américaine et de son American Way of Life, il s’attaque ici à l’arrogance du productivisme capitaliste et de ses serviteurs, et à la soif d’expansion de l’humanité qui ne peut s’étancher qu’au détriment des minorités, des cultures locales et de la nature.« La montagne sans nom » (titre original : « The Mountain Without a Name ») est parue aux États-Unis en 1955 et en France en 1969 dans la revue Fiction, n° 192. Elle a été reprise en 1981 dans le recueil collectif intitulé La montagne sans nom et autre récits sur la nature (Gallimard, Folio Junior), qui comprend aussi des nouvelles de Ray Bradbury, Christian Grenier, Gérard Klein, Robin Scott, Alfred Eton Van Vogt… cf. Le passager Clandestin.

03_peluches2Il s’agit en effet d’une nouvelle rédigée dans un style direct à l’américaine. Dans ce futur que nous imaginons mondialisé, ce sont des citoyens de ce pays qui sont mis en scène puisque la critique sociale abordée ici est propre au système natif d’Amérique. Pourtant, de nos jours, dans un pays comme le nôtre dont les enseignes copient si bien les déboires culturels des USA, devenant une banlieue de ce puissant territoire, nous ne nous sentons pas exclus de ses références. Cette invasion culturelle est critiquée. Pourtant, suivant les produits vantant cette grande nation viennent ceux qui, sous couvert de la fiction, dénoncent cette puissance englobant par de nombreux moyens détournés tous états en imposant en douceur sa manière de vivre.

Les boîtes américaines passent ainsi leur temps à vanter les bienfaits de telle méthode de vente, insistant sur la générosité dont ils font preuve lorsqu’il s’agit de nous la faire partager. Leurs valeurs économiques, mais aussi leur propagande, sont tant de symboles que nous sommes prêt à porter pour coller à leur mode et faire valoir notre statut. Ainsi, nombreux sont ceux qui, lors de leur processus de recherche d’identité, copient les médias américains que nous visionnons en priorité pour coller aux stéréotypes de la masse. Les héros, pourtant adultes et forgés, sont si inquiets de perdre leur statut qu’ils agissent en tant que collectif et non tels des individus distincts, pour ainsi rentabiliser au mieux leur temps de travail et préserver leur position.

Nos héros sont des clones, des insectes peuplant une énorme ruche qu’ils érigent sur un terrain vierge, y entreposant chaque ressources sans distinction. Ils n’ont plus aucun libre arbitre et se font manipuler sans comprendre d’où vient le dessin des indigènes de préserver leurs libertés. Ainsi, ce sont des prisonniers d’une logique tournée vers le profit de l’élite qui incarcèrent des biens humains inaptes à l’élévation de leur grand projet. Cette montagne, qui n’est qu’un vaste patchwork de pièces rapportées et uniformisées, n’est pas baptisée. Ce n’est qu’une partie d’un tout, sans valeur, destinée à faire fonctionner la machine des ingénieurs. Elle n’est pas une pièce d’une plus grande matrice puisque celle-ci n’a pas de fonction précise. Elle ne sert donc à rien.

De sa hauteur, elle se vante d’une suprématie sans valeur sur les débris d’un monde jadis vivant. Cette montagne est plus qu’inutile puisque, sitôt finie, aucune industrie réellement constructive ne viendra peupler ses canaux. Elle est risible. Le peu de héros se vantant d’être au-dessus de la mêlée des employés n’est qu’interchangeable. Se rendant compte de la fragilité de leurs postes, ils partent dans les extrêmes, gouvernants d’une main de fer et gérants les contestataires avec une excessive intolérance. Pourtant leur méthode ne génère qu’encore plus de contestations. Ainsi, le leader développe une anxiété mélangée à de la paranoïa. Il accorde progressivement tant de libertés qu’il en devient laxiste, puis les supprime rapidement, devenant haïssable.

Si l’union fait la force, que se passe-t-il lorsqu’elle se retrouve dans une situation qui l’a dépasse ? L’union est une faiblesse, car cette force non naturelle (pour ne pas utiliser le terme mainte fois transgressé d’« anormal ») est ingérable. Elle conduit à tout abus… Car, comme dit précédemment, il est plus simple d’accuser et de réfuter que de rechercher les causes à tout malheur. Sûrement en sommes-nous nous-mêmes la cause.

Le régime s’écroule donc devant la figure ternie de ses leaders, car ils ne représentent plus aucune autorité, ainsi contestés par autant de travailleurs tant asservis qu’ils ressentent un besoin de se révolter devant l’étrange (l’intolérable) nation indigène qui détruit leurs travaux et jouent sur leurs nerfs. La révolte des employés et de leurs ennemis promet d’être violente et aveugle. Nos maussades cowboys futuristes aux tempéraments bien trempés ne correspondent plus aux critères de la bureaucratie. Ainsi éloignés de chez eux, vivants difficilement dans un terrain étranger, ils se transforment en sauvages et rejettent tant la communauté qu’ils n’obéissent qu’à une seule loi : celle du plus fort.

N’oubliants pourtant pas les symboles de leurs origines, ils recréent le modèle de leur société, abandonnants uniquement le politiquement correct. La véritable montagne sans nom, qu’ils doivent détruire afin de bâtir la leur, est l’ultime incarnation de la foi indigène. Elle se dresse tel un affront à leurs valeurs. Ils s’unissent donc dans la destruction de cette merveille naturelle, oubliant sa beauté, reprenant une scène de vieux westerns. C’est une éradication des origines et des repères du peuple ainsi envahis. Fous de rage, ceux-ci courent à leur perte et, dans un futur éloigné, leurs descendants risquent fort d’oublier les croyances de leurs ancêtres afin de vivre décemment et en paix. Ou bien… L’harmonie est de l’histoire ancienne. La nouvelle beauté est dans le seul et même rythme répétitif de la machine aplanissant le sol. Pas même dans les tambours battants de la révolte.

Trouver de la poésie dans un texte traitant de la guerre est une entreprise difficile. Des travailleurs rejaillit une crainte superstitieuse qui les relie aux indigènes. Eux n’ont pas tenté de rationaliser leur environnement. Il est toujours empreint d’une magie vivant dans leurs esprits qui s’immisce dans ceux des pionniers. Cette contagion les fait envisager le monde avec un regard non plus froid et scientifique, mais comme un organisme géant se déchaînant sur eux dans le but de les détruire. Est-ce le cas ? La planète et la montagne sans nom sont elles vivantes ? Ou bien est-ce l’anxiété qui est à l’origine des accidents de chantiers qui s’additionnent ? Après tout, dans cette usine productiviste, l’Homme reste le seul élément inconnu. Il est capable de dysfonctionnement et pourtant il est nécessaire.

S’il était privé de but, de fonction, il ne serait plus à même de mériter des biens et serait, tout comme cette montagne, une chose inutile qui prend de la place. Pire, il pourrait se mettre à réfléchir sur le bien-fondé des choses. L’inaction forcée des employés permet des raisonnements incontrôlables de ce type. En sortira-t-il du bien ou du mal ? À vous de le découvrir en lisant ce livre. Car l’arrogance de l’Homme face à la Nature est une chose qui ne peut être stoppée que par cette force sous-estimée. Plus il y aura d’excès, plus cette puissance des esprits et/ou de la Nature sera dévastatrice. Nous ne pouvons forcer les choses à l’obéissance. Chaque objet, vivant ou non, à son point de rupture. La vengeance de notre passé détruira-t-elle notre futur ?

Mais ces indigènes, dont la ressemblance avec notre espèce est effroyable, sont-ils bien meilleurs que nous ? S’ils en avaient les moyens, réagiraient-ils différemment ? Tout n’est pas blanc ou noir dans ce récit. Il est teinté par le réel. Alors qu’importe si les évènements sont fictifs. La montagne sans nom apporte une nouvelle vision de notre monde. L’auteur ne nous demande pas de choisir un camp, de huer une civilisation plutôt qu’une autre, mais de relativiser et d’analyser la vérité en quittant notre position pour l’envisager sous différents angles. L’auteur est critique mais ne prends pas parti. Il traite d’un narrateur appartenant à notre monde qui s’ouvre aux possibilités d’un autre. C’est un renouvellement de la pensée qu’il encourage. Ainsi nous n’enjambons pas une frontière. Nous les abolissons.

04_puchiRobert Sheckley (1928-2005) est un auteur américain prolifique qui s’illustra particulièrement dans l’art de la nouvelle (près de 300 rédigées entre 1952 et sa mort). Les quelque 116 récits courts qu’il publia durant les années 1950 sont parmi les plus brillantes du panthéon de la SF et en firent un très vite un auteur à succès. A la même époque, il collabora régulièrement à diverses revues de science fiction, dont Galaxy.

Comme de nombreux auteurs de SF, il s’est essayé à plusieurs petits boulots, allant du vendeur de bretzels au professeur de guitare, afin de gagner sa vie tout en écrivant. On ne vie pas de sa passion. Surtout si celle-ci est une manière de critiquer l’État par un biais détourné où la liberté d’expression ne subit pas de limitation. Sa « formation citoyenne », comme dirait Jean-Pierre Andrevon, lui a permit de comprendre les codes de sa société en s’y pliant d’abord, puis les contestants. Ainsi pris au piège à la naissance dans un milieu subissant les changeantes contraintes des finances, son regard sur les puissants s’engraissants au détriment de travailleurs, qu’ils osent critiquer, ne pouvait que l’amener à concevoir des textes aussi brillants que The mountain without a name.

Ses nombreux travaux, mais aussi ses années de mobilisation sur le front de Corée, l’a engagé à se battre par des moyens pacifiques contre une société envoyant ses jeunes au combat pour d’obscures raisons financières. Résistant à son échelle contre le joug de l’argent, il écrit sa première nouvelle à l’age de dix-sept ans. Il s’agissait de Final Examination. Les années comprenant la publication de The mountain without a name furent ses plus prolifiques. En 1969, soit quatorze ans après sa parution dans le recueil Citizen in space, édité par Ballantine Books, nous arrive enfin cette nouvelle, traduite et publiée dans la revue Fiction numéro 192. Son premier roman, Immotality Inc. (Le temps meurtrier) paraît en 1958 et sera traduit dès 1974. Cet écart entre les sorties américaine et française est dû au fait que les grand éditeurs de l’hexagone ce sont éveillés à la SF qu’en 1970, soit à la toute fin de la Guerre Froide, qui fût pourtant une période des plus prolifique pour nombre d’auteurs de toutes nations. La mondialisation y est surement pour quelque chose…

En 1963, Philippe Curval disait de lui : « Digne successeur de Lewis Carroll, il a su intégrer toutes les possibilités de l’exploration interplanétaire au monde baroque de son maître et, par la grâce d’un style précis et suggestif, nous révéler les dangereux enchevêtrements de demain ». Son humour est ravageur et l’american way of life est sa cible préférée. cf. Le passager Clandestin. Pour lire la chronique de Le testament d’un enfant mort, cliquez ici. Dominique Bellec, co-gérant de ses éditions (voir le précédent lien), cite ce texte comme se rattachant à cette question des grands projets extractivistes ou productivistes qui vont à l’encontre des besoins et des attentes des locaux.

Robert Sheckley fût le rédacteur en chef de la revue Omni. C’est, selon le Passager Clandestin, la fin de ses grands textes, dont les premiers furent régulièrement adaptés au cinéma et à la télévision. Ainsi vous pouvez voir La decima vittima d’Eliot Petri, Le prix du danger d’Yves Boisset et Freejack de Geoff Murphy. The mountain without a name, qui reprend ses thèmes de prédilections, est une nouvelle passant bien trop inaperçue parmi l’ensemble de sa production. La voir ainsi au catalogue du Passager Clandestin est une bonne chose car, comme le disait Dominique Bellec lors de notre interview, si vous connaissez déjà cette histoire, au moins la réinterpréteriez-vous au travers du filtre de ce qui s’est passé entre temps.

Ces textes ont souvent plus de sens aujourd’hui qu’à l’époque où ils ont été écrits. Ils sont tout de même extrêmement ancrés en leur temps. Ainsi la thématique de la terraformation était souvent abordée par des auteurs de science-fiction, tels que James Blish, nous dit-on. Et, en 1948, les questions écologiques soulevées ici étaient souvent retransmises dans les médias, avec la création de l’IUCN (qui publia un rapport sur les effets de l’économie sur la Planète), et la déclaration du gouvernement de se lancer dans la course au nucléaire (avec toutes les conséquences que cela apporterais).

Robert Sheckley défend ainsi, à mots couverts, la population Navajo contrainte de travailler pour des compagnies minières privées car les exploitations se situaient sur leur sol. Ainsi précipités malgré eux dans cette course à l’énergie, ce sont entre 3 000 et 5 000 natif américains qui travaillent dans le mauvaises conditions dans environ 1 000 mines, et dont l’habitat est dorénavant partagé entre plusieurs nation, les forçant soit à déménager, soit à se plier à leur désirs. Ce fait étonnant et enterré nous est révélé par les éditeurs, ajoutant à cela q’une étude de 1962 prouvant que nombre de travailleurs ont subit de graves problèmes de santé dû à leur promiscuité avec les réserves d’uranium. Pour en savoir plus, vous pouvez lire cet article sur Wikipedia, qui vous redirigera sur plusieurs sites consacrées à cela.

Si vous prenez en compte les documents à la fin de ce livre, vous découvrirez les opinions de différents scientifiques sur le procédé de terraformation, telle celle de Hermann Oberth, définissant le but ultime de la conquête spatial qui est de rendre tout les mondes habitables et la vie possible partout où elle peut se développer. Celle de Fritz Zwiscky qui suggère la reconfiguration de l’univers tout entier, en commençant par modifier la position des planètes et autres corps du système solaire par rapport au Soleil, et ce afin de permettre l’émergence des conditions de la vie. Puis le désir de Carl Sagan de cultiver des algues sur Vénus… Tout cela affin de nous faire remarquer que, parfois, si la réalité dépasse la fiction, d’autres fois des scientifiques peuvent délirer bien plus que les écrivains, dont les questionnements et les théories sont souvent judicieuses.

Suivant ces exemples de la bêtise humaine, voulant toujours tirer partie de son environnement, quitte à ne pas voir l’absurdité de ses projets, quelques penseurs nous redonnent fois en cette espèce. Ainsi est cité Henry Fairfield Osborn Jr., auteur de Our Plundered Planet (La planète aux pillages, 1949), analysant en précurseur la question du développement et mettant en lumière les risques d’épuisement de la nature par l’activité économique humaine. Ce livre est paru aux éditions ActeSud, vous pouvez le commander ici. Novateur, il fût notamment applaudit par des sommités telles qu’Eleanore Roosevelt, Haldous Huxley, Sir George Stapeldon, Albert Einstein et Jacques Grinevald.

Puis nous passons aux habituels conseils de visionnage et de lectures. Sont cités des classiques de la SF, tels que Fordidden Planet, Alien, Total Recall, Red Planet ou Avatar, un livre d’Octave Béliard, La journée d’un Parisien, d’Olaf Stapledon, Last and frist men : a story of the near and far future (Les derniers et les premiers), de Robert Heinlein, Satellite Scout (Pommiers dans le ciel), d’Arthur C. Clarke, Sands of Mars, d’Isaac Asimov, The martian Way, et de James Blish, The Seedling Stars (Semailles humaines). En vous souhaitant une bonne lecture !

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Tandis que le réel nous glisse entre les doigts, nous voulons arracher à l’histoire quelques fragments de vérité, interroger sans complaisance l’ordre présent des choses… Et rappeler à toutes fins utiles que cet ordre-là ne s’impose pas à nous comme une évidence. cf. le Passager Clandestin.

Nous nous retrouvons bientôt pour une nouvelle chronique d’un recueil du Passager Clandestin, une nouvelle de Murray Leinster : Un logique nommé Joe…

Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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3 commentaires pour La montagne sans nom de Robert Sheckley

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