Philippe Curval, Le testament d’un enfant mort

Le testament d’un enfant mort de Philippe Curval
aux éditions du Passager Clandestin

En 1978, Philippe Curval imagine le regard d’un nouveau-né sur un monde sans avenir. – Lire un extrait, des critiques, commander le livre, c’est à cette adresse.

La collection Dyschroniques du Passager Clandestin : Des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent… – des avis, ici.

La collection Dyschroniques réédite des textes de fiction de la période de la Guerre froide. Parmi les très nombreuses nouvelles publiées à cette époque, nous retenons celles dont la lucidité et la force critique au regard des enjeux de leur temps ont permis, dans une certaine mesure, de préfigurer certains traits importants du nôtre. La science-fiction qui nous intéresse est donc celle qui construit des hypothèses à partir de l’observation du présent, pour tenter de l’interpréter, de l’analyser et éventuellement d’en anticiper les évolutions. cf. Le Passager Clandestin.

01_prez1Pour lire la précédente critique pour ses éditeurs, sur Les Retombées de Jean-Pierre Andrevon (doublée d’une interview et d’un dossier sur la fin du monde précipitée par l’homme) :

« Dans ces nouvelles d’anticipations, allant parfois jusqu’au mini-roman, les auteurs questionnent sur l’avenir de l’humanité. Montrant du doigt des problèmes toujours d’actualité, ils nous présentent les systèmes défectueux que pourraient engendrer nos sociétés. Ces critiques pessimistes, sous le couvert de la science-fiction, jettent ces bouteilles à la mer. À nous d’intercepter leur signal, d’ouvrir les yeux, sur un futur dangereux.

Lecteurs, nous sommes les témoins d’une évolution en marche. Évolution ? Régression, peut-être. Ses textes, s’ils datent d’un siècle passé, sont prédicateurs de cataclysmes. Ils crient, d’une seule et même voix, à la rébellion. Ils crient à la résistance. Et ils sont, surtout, les témoins d’une époque qui n’est pas révolue. Si l’impact de l’Homme sur son environnement pouvait amener sa destruction, quand serait-il de ses nouvelles façons de vivre, de ses rencontres ? Quel souvenir laisseraient ces survivants aux futures générations ? » – extrait du précédent article de Poulpy le poulpe, vous attendant à cette adresse.

Pour présenter les éditions du Passager Clandestin, nous avons fais appel à l’un de ses membres, Dominique Bellec, interviewé lors des Intergalactiques de 2015. La collection Dyschroniques est, selon lui, dans une position anachronique. « Nous lisons ses histoires comme si elles nous étaient retransmises par des voyageurs temporels venant du passé qui, à partir de leur attention à leur temps, peuvent nous parler du nôtre. » :

Les Passagers Clandestins sont au nombre de trois. Ils travaillent notamment avec des professionnels du métier du livre, dont deux graphistes. Leurs rôles ne sont pas définis « il n’y a pas de compartimentage des tâches », nous dit-il. Lui s’occupe surtout de l’aspect éditorial. Du choix des textes, de leur contenu et de la façon de les établir. Sa collègue, Frédérique Giacomoni, qui a rejoint le groupe 2010, travaille sur la communication et le relationnel. Elle « s’implique dans la surdiffusion en établissant des dossiers de presse et des contacts directs avec des journalistes ». Quand à Nicolas Bayart, il « s’investit surtout dans la dimension administrative et financière de l’association, même s’il fait aussi de l’édition et de la diffusion ».

Ce dernier est le fondateur de cette maison qui a publié 130 ouvrages depuis ses neuf ans d’existence, éditant une vingtaine de livres par an. Dominique Bellec a rejoint son bord en proposant un texte en 2007, soit lors de sa première année d’existence. Il s’agissait de René Char, le poète et le maquis, sous-titré Une exploration en trompe l’œil de temps croisés de résistance. Une biographie doublée d’un album photo que vous pouvez visualiser en cliquant ici.

Comment fût créée Le Passager Clandestin. « Nicolas Bayart y a réinvesti ses indemnités de licenciement le jour où il a décidé de quitter son travail. » Ni lui, ni notre interlocuteur, ont été formés à l’édition. « Nous avons tout appris sur le terrain », précise-t-il.

Lors de sa rencontre avec N. Bayard, Dominique Bellec possédait un statut de chercheur en Sciences Politiques, associé à l’université de Strasbourg. Mais pour lui l’université n’était plus un lieu de transmission de savoirs. « Quand Nicolas et moi nous nous sommes rendu compte que nous étions assez complémentaires, que nos observations sur le temps étaient proches l’une de l’autre, nous avons décidé de nous associer. »

L’idée état de publier des critiques sociales ou des textes de sciences humaines, des réflexions politiques et des critiques de la société contemporaine. Il s’agissait de montrer les problématiques auquel est confronté notre monde en partant du principe que nos enjeux contemporains ont une profondeur historique. Nos textes situés dans le présent ou dans le passé pointent du doigt ces questionnements que nous feignons de découvrir alors qu’ils ont une histoire.

Cela se décline dans un certain nombre de collections. Certaines comportent des Essais, des Rééditions, des Guides pratiques, des Albums (dont ceux de la collection Existences résistances), des Romans et des Hors-séries. Vous pouvez aussi y découvrir plusieurs Paniers thématiques.

02_interviewLes Transparents présente des textes écrits par des témoins des grandes périodes de colonisations, de la découverte des Amériques jusqu’à la colonisation du continent africain. « Nous montrons que nos relations à l’autre, nos relations au processus de modernité ou de production, que l’émergence du capitalisme, etc, sont des questionnements qui ont une histoire. » Il s’agit de contraindre le lecteur à explorer la genèse de nos problèmes liés à une conjoncture présente afin de mieux les comprendre. « Nous basons une partie de nos recherches sur de vieux textes politiques. Certains sont très connus, d’autres n’ont jamais été publiés. Puis nous demandons à des auteurs contemporains de les préfacer afin de dire en quoi il est pertinent de les relire. »

Désobéir contribue à structurer cette ligne éditoriale qui essaie d’établir un dialogue entre passé, présent et futur. Ce sont de petits guides qui sont tous au même format et au même prix, assez bas, qui sont conçus en partenariat avec le collectif Les Désobéissants. « Leur propos est de faire des formations à la désobéissance civile. Si c’est un registre d’actions politiques dont nous retrouvons des traces dans l’Histoire, en France, bien qu’il y a des exemples d’actions qui s’en rapproches, elles ne sont jamais nommées en tant que tel. » L’idée est de prendre conscience des différents registres d’actions qui se situent autour de la désobéissance. Cette collection datant de 2008 comporte aujourd’hui une vingtaine de titres. « La plupart des gens qui connaissent le Passager Clandestin nous ont découverts par ce biais. »

Les précurseurs de la décroissance est une collection dirigée par Serge Latouche. Elle est destinée à montrer que les réflexions autour de certaines idées puisent leurs racines chez un certain nombre de penseurs, aussi bien antiques que modernes. « Sont traités en profondeur des thèmes en rapport avec nos préoccupations personnelles dans de nombreux essais. » Mais la collection que nous allons aborder est la collection Dyschroniques.

Dyschoniques. « Les essais de science sociale théoriques touchent un certain public, mais la majorité des gens ne les lisent pas. Il était donc important de tourner nos questionnements vers un autre public de lecteurs. » Avec les registres de la science-fiction, des auteurs partent d’une vision lucide de leur temps, dégagent les grandes questions de leur époque, spéculent sur l’avenir en les induisant dans la construction de sociétés futuristes fictives. Nous pouvons trouver dans la masse de textes publiés entre 1945 et 1980, soit pendant la guerre froide, des histoires pertinentes où nous retrouvons des éléments de compréhension du contemporain à partir de l’observation d’époques passées.

Beaucoup de textes ne sont plus lisibles de nos jours, car ils ont perdu de leur pertinence. « Nous choisissons surtout des textes tournants autour de problématiques environnementales ou autour des sociétés de contrôle qui ont émergé aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale avec la prise de conscience des sociétés totalitaires, etc. » Certains traitent de la place de la technologie dans les sociétés humaines et de la façon dont celle-ci devient hyperbolique. La problématique de l’homme perdant le contrôle de ses créations a émergé dans les années cinquante, soixante-dix.

Un logique nommé Joe, datant de 1946, inaugure cette collection. « C’est un livre parlant de lui-même. Quand je présente la collection, je commence par celui-là, car nous comprenons tout de suite ses buts. » À l’époque où l’informatique est à ses balbutiements, nous trouvons un superordinateur et des ordinateurs personnels qui en découlent.

Murray Leinster imagine que l’un de ces ordinateurs, qu’il appel « logiques », se met en contact avec tout les autres et conçoit une sorte de réseau. Sous le couvert d’un registre humoriste, nous retrouvons cette idée qu’à travers le réseau se créer une espèce de disponibilité de stock d’informations. Quand on garde à l’esprit que ce texte a soixante-neuf ans d’existence, il est assez incroyable de le lire aujourd’hui. Du temps de son écriture, il existait des données qui permettaient de voir vers quoi s’orientait l’informatique, mais cet auteur a poussé l’imagination très loin, au point de figurer ce que nous connaissons.

Le pense-bête de Fritz Leiber, qui date de 1962, est l’une des histoires favorites de D. Bellec. Il préfigure la généralisation du smart phone dans notre société. « Ce récit est vivant, drôle, fin, il laisse la chute en suspens jusqu’à la dernière page. Il possède une certaine délicatesse de compréhension des relations humaines et montre une sensibilité féministe. »

Par rapport au visuel. « Nous voulions éviter de reproduire l’iconographie originale de ses récits de science-fiction. » L’aspect des livres est lié à la patine des textes qu’ils contiennent. Ils dénotent de leur époque par une maquette rétro, et plongent le lecteur dans le futur avec une adéquation correspondant au thème. « Nous sommes à chaque fois partis sur un petit visuel puisé dans le texte, en choisissant une image significative sans pour autant dévoiler l’histoire. De même sur la quatrième de couverture, plutôt que de faire un résumé du texte, nous avons préféré écrire une petite phrase très courte afin d’attiser l’envie de s’y plonger. » Sont précisés la date d’écriture du texte, l’auteur, et l’articulation du sujet correspondant à nos enjeux contemporains.

La montagne sans nom, par exemple, a pour résumé « En 1955, Robert Sheckley imagine le dernier des grands projets inutiles ». Cela parle d’une mission de terraformation qui se fait au détriment des populations locales cherchant à préserver leur espace. On se rattache à cette question des grands projets extractivistes ou productivistes qui vont à l’encontre des besoins et des attentes des locaux.

03_bellecDystopie, uchronie. Voilà d’où vient le nom de cette collection aux textes décalés par rapport à leur temporalité. « Ils ont souvent plus de sens aujourd’hui qu’à l’époque où ils ont été écrits. » Nous les interprétons au travers du filtre de ce qui s’est passé entre temps. Lancée en 2013, la collections Dychroniques comporte aujourd’hui dix-huit titres. « L’idée de départ était de pouvoir attirer l’attention d’un nouveau public, ce pari est gagné. Nous ne sommes pas des spécialistes de science-fiction, mais il y avait une attente pour ce type de ligne éditoriale et cette façon de présenter ce genre. »

Dominique Bellec : « Sont édités des auteurs très connus et d’autres moins identifiables, car ils ont peu écrits. Éditer des auteurs connus ne nous importe pas tellement. Ce qui préside nos choix, c’est la pertinence des textes eux-mêmes. Nous vendons mieux les titres des auteurs connus, mais comme il existe une véritable curiosité dans le milieu de la science-fiction, tous nos titres finissent par bien se diffuser. Les rares retours négatifs que nous avons concernent ces auteurs connus qui ont déjà été publiés dans les années soixante-dix/quatre-vingts et qui n’ont pas besoin d’être redécouvert par les spécialistes du genre…

Dans une certaine mesure, ces personnes admettent que cela leur permet de relire des histoires avec un autre point de vue. D’une manière générale, les gens sont bluffés par le fait que ces textes soient si efficaces aujourd’hui. Nous avons beaucoup de compliments sur la présentation des livres. Nous touchons des collectionneurs, mais aussi quelques personnes qui ont lu de la science-fiction lorsqu’ils étaient petits et qui ont envie de s’y remettre. »

L’an prochain le Passager Clandestin fêtera sa dixième année d’existence avec, peut-être, sa cent-cinquantième publication. L’édition indépendante est une entreprise fragile. « Nous nous battons pour continuer d’exister, pour continuer à vivre à peu près correctement de notre activité. Question publication, nous avons établi le programme de l’année prochaine, mais certains projets mettront un peu de temps à aboutir. »

La collection Dyschroniques comportera un hors série. Une nouvelle sélectionnée à l’occasion du concours Dyschroniques 2015 sera publié début 2016. Il s’agira d’un texte basé sur Les retombées de Jean-Pierre Andrevon, une nouvelle chroniqué par Poulpy à lisible à cette adresse. Ces opportunités de publication ne seront pas proposées régulièrement. « Autant il est intéressant de sélectionner des textes du passé lorsqu’on a un regard à la fois politique, critique et historique sur notre présent, autant, quand nous nous projetons de cette façon dans le futur, proposer notre propre définition de l’avenir n’est pas une chose que nous pouvons faire cinquante fois. » L’idée était de reprendre les éléments de la thématique et d’écrire une histoire originale. « Nous avons proposé aux gens d’écrire un texte contemporain imaginant notre futur. »

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Après un dossier sur la fin du Monde (lors du précédent article),
en voici un second sur l’Anticipation :

Quel genre littéraire conviendrait mieux que l’anticipation pour retransmettre un message politique, une mise en garde sur nos sociétés capitalistes en constantes expansions ? Si elle ne monopolise pas les discours de ce type, l’anticipation est du moins son principal réceptacle. C’est une déclinaison majeure de la science-fiction regroupant de nombreux sous-genres comme, par exemple, le cyberpunk. Il y a quelque temps de cela, lors d’une interview avec Usul, le créateur de l’émission Mes chers contemporains, nous avons pris conscience d’une chose effroyable : nous vivons dans un monde cyberpunk.

Dans ces récits, « on décrit la prise de pouvoir par des entreprises privées, des multinationales qui ont leurs propres armées, qui contrôlent le réseau… Certaines personnes ont vu arriver cela dès ses prémices. En tant qu’auteurs, cela les intéressait de parler de ce qui pouvait se passer, d’essayer de voir plus loin. De maitriser le temps long. Ce qui a amené à prendre du recul sur les sociétés actuelles et à identifier leurs règles. » – Usul.

Comment avons-nous pu laisser ainsi dériver notre système ? Comment pouvons-nous rester impuissants face à ses injustices ? Avons-nous, comme le triste héros de Le testament d’un enfant mort, perdu espoir dans nos capacités à changer le monde ? La vie nous parait de plus en plus amère. Il nous semble impossible de nous adapter à trop de codes restrictifs. Il semblerait qu’elle ne vaut plus le coup d’être vécue. Il semblerait que sombrer dans le désespoir soit plus simple que de répondre au grondant appel de la révolte. Dans cette histoire, le suicide semble être l’ultime contestation dont sont capables nos descendants. Serait-ce donc le seul remède à l’impuissance ?

Allons-nous laisser la Société contrôler tant nos vies qu’elle détruirait celles de nos enfants ? Le monde qui nous entoure n’est pas un terrain fertile pour ses toutes jeunes âmes. Nombreux sont ceux qui pensent qu’il est égoïste d’en arracher une nouvelle du néant en ces temps transitoires. Il est justement grand temps de nous réveiller, de nous rebeller et d’éviter à nos descendants de faire le sacrifice ultime. Ils payent déjà nos erreurs à notre place. Philippe Curval, en exagérant intelligemment un problème auquel nous sommes encore confrontés, nous pose ses questions.

04_peluches11978, date de cet appel à la révolution. Un appel qui ne fut pas pris en compte par nos parents. Serait-ce possible que les enfants dont il parle, ce soit nous, questionnant le système aveugle à nos besoins ? Nous, qui tentons vainement de recevoir une sorte de reconnaissance ? Generation Why, nous aussi avons germé dans un monde prêt à recevoir de la main d’œuvre et non des êtres conscients. Cela se remarque encore plus de nos jours. Nos sociétés capitalistes sont des nouveau-nés croissants constamment, dont la faim et la peur du noir ne se résorbent jamais. Nous grandissons dans ses entrailles, asphyxiés par ses caprices. Un être aussi irresponsable ne devrait pas engendrer la vie.

La croissance est, en fin de compte, un passage à un état à un autre. L’expansion de notre monde civilisé se répercute sur ses toutes nouvelles productions. L’enfant voit sa croissance s’accélérer de plus en plus. À peine conscient, il doit déjà être adulte. Il n’a pas encore exploré son espace et, déjà, il est formé à puiser dans ses ressources pour le « bien commun ». Dans quelques années, à peine, il sera déjà obsolète.

« Du moment que la vie en communauté est représentée, le récit, quel qu’il soit, est politique […]. La SF parle du futur parce qu’elle veut parler de l’Homme. » Nous avons vu que nombreux sont les questionnements en commun entre les représentants de notre époque et ceux qui nous imaginaient du temps de la guerre froide. C’était un climat politique où la liberté d’expression n’avait plus cours, où l’on faisait la chasse aux communistes, héros déchus, reliques de la lutte ouvrière. Est-il si différent de celui dans lequel nous vivons maintenant ?

En ces heures sombres où régressent nos droits primordiaux, nos idéaux sont fortement critiqués. Comme ces fiers rebelles de mai soixante-huit édités par le Passager Clandestin, nous transposons bien souvent nos mises en garde sous forme de fictions. Nous contournons un système répressif par un biais déni des représentants de la bonne norme. Quelles autres options avons-nous ? Il semble qu’une de nos créations incontrôlables, l’une de celles craintes pas beaucoup, nous fasse honneur. Internet est à notre image. Il semble être le seul rempart entre nous, contestataires, et nos répresseurs. Longue vie à lui.

Préservons cet espace disputé. Ne donnons pas raison aux dirigeants lorsqu’il s’imagine que celui-ci nous rend idiots… Disent-ils en nous voyant ainsi plongé dans nos articles et autres. Ce qui peuple le réseau a, comme dans de nombreuses œuvres de fictions, le pouvoir de renverser l’ordre établi. Tout comme Usul, cité précédemment, je pense que nous, le peuple, avons le devoir moral de nous réemparer de questionnements politiques. Ne réservons pas toute la place aux ennemis de nos libertés. Réagissons avec nos propres outils et n’ayons pas peur des limites.

Surtout, écoutons-nous les uns les autres. Philippe Curval nous présente un futur révoltant où nous sommes liés à un pacte signé sans notre accord par nos dirigeants. En mettant en scène un enfant, personnification de la désobéissance, il ne cherche pas à déterminer jusqu’à quel point nous sommes immatures. Il nous prouve que de ses petits êtres chétifs dépend notre avenir. Unis dans leur malheur, ils détruisent de l’intérieur ce carcan dans lequel nous sommes piégés.

« Et si nous, aujourd’hui, maintenant, nous nous coupions des injonctions à penser dans tel sens ou dans tel autre, à considérer ceci plutôt que cela ? En vrai, dans la vraie vie, nous qui travaillons, nous qui allons peut-être avoir des enfants, nous qui avons un avenir à préparer… Qu’est-ce qui nous importe ? Je ne veux pas entendre des arguments disant que tout restera tel quel pendant toutes nos vies et celles de nos enfants, de leurs enfants… Mon contrediscourt vous incite à ne pas vous laisser embringuer dans la propagande conservatrice. » — Vous pouvez lire l’ensemble de l’interview d’Usul dans cet article.

Face à la mort lente de l’espoir chez nos enfants, aux inégalités auxquels ils seront toujours confrontés, il nous reste un choix à faire. Allons-nous maintenir, devant nos « héritiers », l’illusion de la sécurité, comme nos sociétés matérialistes exigent que nous fassions ? Cela au risque de détruire leurs repères une fois leurs gestations effectuées. Ou bien, allons-nous remettre nos plans de procréation à plus tard. Égoïste, me diriez-vous ? Mais enfin, n’est-il pas plus important de prendre soin de l’avenir de nos rejetons en érigeant des bases stables pour leur apprentissage ?

Jouer le jeu des dirigeants en leur donnant toutes les opportunités de modeler de parfaits consommateurs, ce n’est pas rendre hommage à notre descendance. Mettons-nous à leur écoute, nous répète-t-on. Regardez, ils ne veulent que consommer. Que voulez-vous, l’enfant est roi ! L’enfant doit-il forcément troquer son cerveau pour entrer dans ce jeu ? L’enfant est un futur adulte, ne l’oubliez pas. Ne l’abandonnez pas à des règles trop strictes. N’imaginez pas qu’il soit stupide. Ceux-là créeront une descendance destinée à remplacer nos dirigeants obsolètes. Il est normal d’avoir peur. Qui sait quelles réformes en découlera.

Ouvrons donc les yeux et partageons notre savoir. Ainsi, la révolution lente des esprits, « qui s’affirment et se forment génération par génération, qui supportent de moins en moins le monde tel qu’il est » s’effectuera. Un argument donné à un convaincu n’est pas inutile. Il nous prouve que nous sommes loin d’être seuls à penser ainsi. La lecture de textes écrits par des membres appartenant à la génération de nos oppresseurs, contestant leurs aînés, mais aussi témoignant d’idées similaires aux nôtres, est bien plus motivante que nous pourrions le penser.

05_peluches2Ainsi, nous sommes témoins de la décadence de notre société atteignant doucement, mais sûrement, son apogée… Avant de péricliter. Ainsi la Nature ne permet plus à notre système de continuer à croître. Ce système est basé sur une norme conservatrice, et, paradoxalement, fait l’apogée des avancées techniques lui permettant d’augmenter sa productivité. De rendre dépendant chacun de ses composants. Ainsi, nous sommes condamnés à le suivre dans sa chute. Second paradoxe : de nos jours, nous n’avons jamais été aussi surveillés et connectés, et aussi livrés à nous-mêmes.

Cette histoire introduit une machine capable d’entrer dans les pensées d’un fœtus. Personne n’est en mesure de comprendre son message. Il semble que le problème ne vient pas de nos moyens de communications, mais des récepteurs. La solitude, l’isolement, amène des réflexions, amène à relativiser sur notre monde. L’écrivain n’est pas si différent de cet être souillé par notre immense entreprise productiviste. Nous ne pouvons nous couper du monde. Il pompe notre désir de vivre.

L’autoéradication ne s’effectuera pas de la même manière que dans Les Retombées, ce pamphlet écologique signé Jean-Pierre Andrevon. Un texte qui nous a fait réfléchir sur les bienfaits de la science, bien trop souvent sponsorisée par le secteur militaire. Un texte qui, comme celui-ci, nous pousse à faire attention à nos origines. Lui et Philippe Curval « nous réapprennent la valeur de la vie et nous mettent en garde sur la folie des grandeurs. Tout comme le port de nos œillères, elle pourrait bien nous conduire à notre perte. »

« À chaque passage d’une aire à un autre, l’Homme perd ses repères. Il sent que l’effondrement de son monde donnera vie à un autre », vous disais-je précédemment. Nous avons les capacités de concevoir, mais aussi de détruire. Ce pouvoir, utilisons-le avec prudence. Avec cette histoire, nous entrons également dans un monde peuplé de laissés pour compte. Chacun y médite sur son rapport aux autres et à son environnement. « Derrière la belle façade de notre société de consommation, il n’y a que du vide. Notre environnement n’est que mensonge, fragilité, futilité, même. Nous ne sommes qu’une expérience menée à grande échelle. Non pas des dommages collatéraux, mais des sujets destinés à être les rouages d’une machine de mort. » « S’émanciper de cet univers froid et peuplé de fantômes est difficile. » Il nous faut fuir, là où personne ne pourra nous suivre.

Dans cet article sur L’Homme de demain des Artiste fous, j’ai avancé le fait que le domaine de l’anticipation a beaucoup évolué ces dernières décennies. D’un futur utopique tourné vers la conquête spatiale, où les malheurs sont de l’histoire ancienne, nous sommes passés à une tout autre sorte de récit de science-fiction. Plus d’espoir pour l’humanité, mais le retour de conflits cycliques, des thèmes de l’autodestruction et de la fin programmée de notre civilisation.

Il est vrai que, durant la période entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la chute du mur de Berlin, il y eut une réelle prise de conscience des tortures que nous infligeons à l’environnement, du commerce lié aux conflits, de la raison poussant les Hommes à avoir un comportement violent. Pire que tout, nous nous sommes fait une raison : il n’y a rien que nous puissions faire pour arrêter la machine. Elle s’est emballée, et nous courons après. Vainement, il nous semble. Il nous semble que le monde perd pied avec la réalité, que personne ne veuille se rebeller.

Récemment, j’ai découvert que la rébellion ne se fait plus dans la rue, mais chez soi. Nous ne sommes pas inactifs dans notre confort. Nous sommes seulement plus prudents lorsque nous nous aventurons à l’extérieur. Et à raison ! Le futur est dangereux, oui. Le présent aussi. Il est insoutenable. Souvent, nous ne voulons pas l’appréhender, simplement par crainte. Nous l’occultons donc… Nous ne sommes pas si nombreux à croire en un avenir meilleur.

Ainsi, j’aimerais modifier un ancien discours, présent dans l’article en question. « Le salut n’est pas dans la culture, car en suivant les préceptes de grands textes, nous avons trouvé le moyen d’aliéner des populations. Ce ne sont pas les philosophes qui dirigent le monde, mais l’armée, mais les riches. L’avenir n’appartient pas à ceux qui se lèvent tôt, mais à ceux qui n’en ont pas besoin.

Grâce à notre engouement pour ce qui pourrait améliorer notre train de vie, nous nous sommes tournés vers le futur. Si l’on pense que chaque développement technologique a été un prétexte pour mieux détruire notre voisin, pouvons-nous toujours penser qu’un univers parfait où tout est mécanisé n’a pas de prix ? Le Dalaï-lama a dit un jour que le XXe siècle fut celui de tout les excès. Non que seul un retour vers nos origines pourrait nous réapprendre à vivre en symbiose avec notre entourage, mais qu’il nous fallait apprendre la compassion. »

Si cela se trouve, à l’avenir, nous resterons coincés dans un rêve éveillé, maternés par un gouvernement trop présent. Peut-être que nous ne nous rendrons plus compte de la récession en cours. Nous nous voilerons un peu plus et continuerons notre routine sans en voir l’absurdité grandissante. Nous pourrions forger nous même notre futur, mais quelque chose nous retient. Sommes-nous plus seuls que nous le pensions ?

06_peluches3Il arrivera, ce jour où nos enfants nous surpasseront. S’il faut se faire une raison à cette loi naturelle inébranlable, il faut avoir peur de son abolition. Il ne fait pas croire que le futur est maîtrisé. Nous gagnerions en humilité si nous réfléchissions plus souvent à notre réel impact sur l’environnement. Cessons de l’adapter à nos besoins, il a atteint son point de rupture. Cela ne va pas simplement requérir de la bonne volonté, nous nous sommes piégés dans une logique de profit qui empêche notre survie par sa trop grande complexité. Philippe Curval nous dit ici que ce sont nous, les enfants, jouants avec le feu.

Tout comme une idée n’est pas un objet que nous posons sur une étagère et que nous oublions bien vite, un enfant, ce que Raphaël Colson appelle le « moteur de la renaissance », a besoin d’entretien. Parfois une chose à plus de valeur à nos yeux dans son paysage naturel. Une fois arraché, le désir que nous avions vis-à-vis de celle-ci meurt bien vite. Cette idée, cultivons là à l’extérieur, montrons-lui le monde. Apportons-y notre « bébé » pour que tous puissent en profiter. Ce bébé, le voici, et c’est :

Le testament d’un enfant mort, par Philippe Curval

XXIe siècle. Un mal mystérieux et incurable frappe les nouveaux-nés du monde entier : après quelques mois d’une maturation psychologique accélérée, l’enfant dépérit et meurt immanquablement. Après la mise au point d’un enregistreur-décodeur, l’humanité est enfin capable d’entrer dans l’esprit de ces enfants et d’en saisir les ressorts suicidaires. Trop tard, sans doute. Bienvenue dans le monde sans espoir des « hypermaturés ». À travers une écriture viscérale, Philippe Curval nous plonge avec délectation dans les méandres émotionnels, fantasmatiques et primordiaux du nouveau-né, et confronte la vision de l’enfant en construction à une société sourde et aveugle. Chez Curval, l’humanité court à sa perte en privilégiant sa soif d’expansion, de domination et de conquête, au détriment de l’essentiel, symbolisé par cet enfant incompris dont nous partageons les découvertes, l’incompréhension, la solitude, la curiosité et finalement le désir de mort. cf. Le passager Clandestin.

Les dossiers, situés en fin de volumes, sont tous basés sur le même schéma. Ainsi, nous y découvrons une notice biographique sur l’auteur, qui est plus complète que celle que vous pouvez lire sur le site du Passager Clandestin (ou à la fin de cet article). Vous contextualisez plus facilement la nouvelle en découvrant qu’en 1977, soit lors de l’écriture de ce texte, Philippe Curval, dans une interview pour Science-fiction magazine, s’est défini comme étant le seul « fœtus-écrivain ». Il nous explique que, selon lui, il existe un moyen de se choisir son existence avant de l’assumer : « La première chose à faire est de tenter de se déconditionner, puis d’apprendre à s’imaginer sa vie soi-même ».

Ajoutons ce petit paragraphe précisant que cet écrivain est un admirateur de Robert Sheckley, l’auteur de La montagne sans nom, une nouvelle que nous chroniquerons dans quelque temps… Ces textes partagent tous deux « les thèmes de la naissance, de la renaissance, du libre arbitre, de notre liberté (ou pas) à choisir notre existence, de la lutte contre les carcans imposés par la société ». Puis on nous décrit les différentes publications que connut notre texte. L’avant-dernière, nous la devons à La Volte en 2009, cette maison d’édition qui publia les polémiques romans d’Alain Damasio. Vous pouvez toujours vous procurer le recueil qui la comporte, L’Homme qui s’arrêta.

Les éditeurs font référence à trois prouesses de la Nasa qui eurent lieu en 1977, ouvrant sur de nouvelles possibilités de conquêtes spatiales. Ces lancements, contrairement à ceux d’aujourd’hui, furent suivis par une quantité de personnes. Ils marquèrent la presse durant les années d’éditions de cette nouvelle. Eux, plus un événement qui semble avoir été anticipé par l’auteur : les naissances des premiers bébés-éprouvette. Les questionnements de l’eugénisme y sont question bien avant que « ce soit cool ».

Un article sur la fécondation in-vitro sur Wikipédia : La technique fut développée au Royaume-Uni par les docteurs Patrick Steptoe et Robert Geoffrey Edwards. Le premier « bébé-éprouvette », Louise Brown, est née le 25 juillet 1978. En Inde, la deuxième FIV au monde a donné naissance à Durga et a été effectuée à Calcutta par le docteur Subhash Mukhopadhyay le 3 octobre 1978. Aux États-Unis, la première FIV du pays (ayant donné naissance à Elizabeth Carr) a eu lieu en 1981. Depuis cette date, on estime à 1 % des naissances le nombre de nouveau-nés conçus par cette technique. La première FIV en France donna naissance à Amandine le 24 février 1982 à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart (Hauts-de-Seine). Elle a été réalisée grâce à la collaboration du biologiste Jacques Testart, du gynécologue René Frydman et du chef de service Émile Papiernik.

…Et un second, passionnant, à lire en intégralité ici, sur l’eugénisme : L’eugénisme peut être défini comme l’ensemble des méthodes et pratiques visant à intervenir sur le patrimoine génétique de l’espèce humaine, dans le but de le faire tendre vers un idéal déterminé. Il peut être le fruit d’une politique délibérément menée par un État. Il peut aussi être le résultat collectif d’une somme de décisions individuelles convergentes prises par les futurs parents, dans une société où primerait la recherche de l’« enfant parfait ».

La table des matières est intéressante. L’histoire est scindée en deux parties. La première comporte des fichiers « mémoires », sur lesquels nous reviendrons. Il s’agit de la recherche effectuée par le narrateur sur le cas des morts infantiles (dont nous vous parlions dans le résumé ci-dessus). La seconde est découpée en douze chapitres, les « stocks » composés des fichiers récupérés sur le sujet, le fœtus. Ce nombre de chapitres n’est pas anodin : nous nous rapprochons, au fil de la lecture, de la Fin. Dialogues de sourds que ces histoires introduites, justement, par un extrait de Les origines de la pensée chez l’enfant d’Henry Wallon. Philippe Curval, par ce choix d’un question/réponse et par le découpage atypique de son texte, étonne et pousse à la lecture d’une fiction non pas écrite comme tel, mais comme un étrange dossier scientifique.

Qu’est-ce que Les origines de la pensée chez l’enfant : On vous l’explique justement dans les documents. C’est un livre publié en 1945 écrit par un philosophe, psychiatre et pédagogue français, connu pour avoir déchiffré le domaine de la psychologie appliqué à la pédagogie. « Wallon concevait le développement de l’enfant comme le résultat des interactions entre les contraintes neurobiologiques de maturation et d’adaptation, et les composantes affectives, sociales et cultuelles. » Ainsi, ce livre est basé sur cette étude. Il ouvre sur un dialogue où un adulte pose des questions à des enfants sur des sujets qu’ils ne comprennent que très partiellement. Leurs réponses paraissent étranges à nos yeux, puisqu’elles sont basées sur leurs préoccupations.

Ils ont une vision si différente de la nôtre, qu’il est impossible de les anticiper. Plus qu’une manière de souligner le sujet, il s’agit là d’une entrée en matière qui précise que cette histoire ne sera pas écrite à la façon d’un autoapitoiement des narrateurs sur leur existence. L’auteur se met au niveau de ces protagonistes, entrant ici dans la peau des deux personnages mis en scène par Henry Wallon. Ces personnages, je vous propose de les découvrir via l’accompagnement au texte qui va suivre.

07_prez2Ci-dessus, les différentes publications de cette nouvelle (en haut) et trois romans de Philippe Curval (en bas). L’Homme à rebours, un de ses succès au thème similaire ; deux romans parus entre 1977 et 1979 : Un soupçon de néant et Le dormeur s’éveillera-t-il ?, sans oublier Rut aux étoiles. Comprenez ainsi que nous découvrons un Philippe Curval dans sa période la plus prolifique.

Les questionnements sans fin des enfants sont-ils bien différents des nôtres ? Et, que répondre à ses êtres lorsqu’ils posent des questions simples et que nous ne possédons pas la réponse ? Ne sommes-nous pas, dans ses moments, sur un pied d’égalité ? L’enfant, la source attendue de bénéfices, n’a aucun compte à nous rendre.

Mémoires

Avec la thèse de H. Wallon, nous avons appris que les nouveau-nés n’ont pas la notion de l’espace et du temps. Philippe Curval imagine des êtres, ayant le moyen de s’éveiller plus rapidement à leur environnement, de gagner en autonomie, qui peuvent contrôler la quatrième dimension et décider de leur croissance. Cette supposition avancée par son protagoniste est si extravagante qu’elle n’est pas prise au sérieux. S’il ne faut pas mélanger parasciences et science-fiction, comme nous l’a conseillé Dominique Douay lors de son interview, il est tout de même possible de faire le rapprochement entre les représentants de ses deux branches : les domaines dans lesquels ils progressent ne sont jamais pris au sérieux.

Ainsi, pour reprendre une précédente déclaration, l’alerte ainsi transmise ne sera jamais prise en compte. Le monde est condamné à sombrer dans le désintérêt total des populations. Triste constat que de se rendre compte que, si aucun organisme en rapport avec le gouvernement ne légitime notre parole, tout le monde, s’il n’est pas entièrement sourd aux mises en garde, a du moins des moyens d’action trop restreints pour rapidement solutionner une crise majeure.

La nouvelle se situe dans un futur proche du temps où elle fut écrite. Nous pouvons la lire à la manière d’une uchronie où une mystérieuse maladie s’est déclarée à la fin du XXe siècle. En l’absence d’un traitement, l’épidémie s’est propagée, contaminant l’ensemble de la population en quelques générations. Dans la première partie du livre, un docteur, sans pour autant trouver de traitement à ce mal, en a compris les causes, non pas médicales, mais psychologiques. Il décrit ainsi sa théorie, comme s’il s’adressait à ses paires, présageant la fin de l’humanité.

Il critique lui-même le récit qui va suivre, où le ton change radicalement. Cela rend tout commentaire redondant, car à ce stade nous avons parfaitement compris son propos : les patients sont atteints d’une « psychose d’échec » et d’une crise d’identité qui pompe tout désir de vivre. Leur intense dépression s’oppose violemment avec la joie de vivre que nous souhaitons tant leur inculquer à la naissance.

Son invention permettant de déchiffrer les pensées des bébés pourrait, dans un autre contexte, être acclamée. En effet, cela simplifierait tant la vie que sa commercialisation ferait de lui un homme important. Oui, mais il faudrait que les pensées soit aussi mignonnes qu’exceptées. Si elles devaient traduire un malaise chez l’individu, ce serait catastrophique. Imaginez également ce qui se passerait si les réactions de l’enfant étaient si choquantes, révulsantes, pour le jeune parent, qu’il déciderait d’abandonner son rejeton.

Ce sentiment d’abandon qui déchire le cœur de toute la famille quand le petit fait sa crise de larmes n’est que le symptôme visible d’un mal associé avec la perte d’une partie de soi, à la séparation de l’organisme mère. La vie d’un enfant est ainsi faite de douleurs. Mais leur constant besoin d’attention devient rapidement un poids pour ses superviseurs transformés en infirmiers.

L’esprit d’un enfant n’est pas voué aux mêmes règles que nous. Il est comme un fou confondant le réel et l’imaginaire. Réinterprétant, tout comme l’adulte dans ce texte, les évènements et les discours au travers du filtre de ses expériences. Notre spécimen est bien pire encore, car, de par sa maladie, ses pensées sont bien plus cauchemardesques. Il ne trouve aucun réconfort et est confronté à sa solitude que plus violemment, puisqu’il a conscience de son individualité. Mais aussi parce qu’ainsi abandonné dans les bras froids de la science, il n’a droit à aucun soutien.

L’enfant n’est pas le miroir de l’adulte. Plus il grandit, plus ses choix, tout comme ceux de ses tuteurs, font de lui un être unique possédant ses propres désirs. Êtres pensants, nous ne sommes plus gérés par nos instincts de perpétuation de l’espèce. Notre évolution cause notre perte puisque nos esprits réfutent le bien commun pour se centrer sur eux-mêmes. La vie en communauté parait donc dénuée de sens.

L’orgueil de l’Homme, qui enfreint toutes lois biologiques, a créé ce phénomène « naturel ». Ce suicide collectif n’est pas dû à la Nature, mais bien à notre espèce. Ainsi, notre scientifique rejette la faute sur une planète de laquelle il veut s’émanciper, comme s’il s’agissait d’une mère trop moralisatrice. D’ailleurs, il semblerait que le sentiment soit réciproque, car, si nous l’affublons de sentiments, nous pouvons penser qu’elle nous repousse en nous punissant par ses cataclysmes. Encore une fois, nous transposons nos problèmes pour ne pas voir qu’ils proviennent de nous seuls. Mais n’est-ce pas non plus de l’orgueil que de se suicider afin d’affirmer sa pensée ?

Le savant nous met en garde dans ses notes de la contagion de la maladie infantile vers l’adulte. Mais n’est-ce pas là sa faute ? En transmettant ses recherches, il nous ouvre les yeux sur l’absurdité du monde. Il nous contraint à sortir de notre surdité, à répondre à l’appel de détresse de ses enfants. Nous goûtons au désespoir. Quelle drôle de revanche. Là encore, la science accélère notre fin.

08_prez3Ci-dessus, des conseils de visionnages par le Passager Clandestin. It’s Alive, de Larry Cohen ; ¿ Quién puede matar a un niño ?, de Narciso Ibáñez Serrador (adapté du livre El juego de los niños de Juan José Plans) ; Demain les mômes de Jean Pourtalé (faisant référence à un recueil de Clifford Simak, Demain les Chiens).

Voici un petit extrait de la partie « Mémoires », introduisant un « chant désespéré de l’impuissance à vivre [qui] puise ses sources dans l’atonie mentale qui caractérise les hommes de notre temps, en attente d’un perpétuel devenir, d’une métamorphose, d’une mutation qui tarde à se manifester. Placé dans une situation où il ne peut exprimer ni son identité ni son originalité, réduit au sort horrible qui lui confère l’anonymat, en raison de la surpopulation mondiale, l’être humain se replie dans une position d’attente insupportable et retourne son agressivité contre lui-même. C’est la rencontre avec cet état psychotique qui conduit les nouveaux-nés les plus sensibles à devenir hypermaturés. »

Stocks

Le testament d’un enfant mort est un des textes les plus beaux et les plus forts qu’il m’a été donné de lire. Ces stocks d’informations, découlant de la traduction des pensées de l’enfant, montrent le développement de son raisonnement en fonction de ses observations. Nous pouvons ainsi découvrir plusieurs phases de sa courte vie où ses objectifs et ses opinions divergent. C’est une étude menée par le narrateur, qui démontre de l’intérêt porté par l’auteur à la formation de l’individu depuis la naissance à la fin de la petite enfance. Ces préoccupations sont autant philosophiques que scientifiques. L’auteur s’est demandé quelle serait la vision d’un être sur son environnement en envisageant les choses à la manière d’un chercheur tel H. Willon.

Il emploie un vocabulaire pointu totalement inattendu dans ce type de récit imaginé par un nouveau-né, expliquant que le sujet possède des capacités cognitives surprenantes. Chaque détail concernant la naissance, la maternité, etc., est décrit avec une multitude de thermes techniques. L’auteur place des métaphores dans son texte, car son personnage ne comprends la définition des objets qu’en fonction des images que son entourage projette dans leur esprit. Son discours est très visuel. L’idée qu’il se fait des choses est tout de même différente de ce qu’elles sont réellement, ainsi filtrées. Ses métaphores n’ont souvent de sens que pour lui. Difficile pour le lecteur de s’y retrouver dans ce monologue où le narrateur ne maitrise pas nos notions d’espaces et de temps de la même façon qu’une personne ordinaire.

Attention. Avant de lire la partie qui va suivre, je vous conseille de prendre connaissance du livre. Cette chronique révèle des passages que, peut-être, vous désirez analyser par vous-même. Si c’est le cas, alors je vous conseille de vous tenir au dossier ci-dessus : l’anticipation, du point de vue de Philippe Curval et de ses paires.

Au début de cette histoire, le fœtus apprend à se projeter dans son entourage pour le maîtriser, jusqu’à ce qu’il y arrive, littéralement, et s’extirpe de l’univers confortable dans lequel il était si bien. Cet endroit qu’il n’était pas prêt à quitter se confronte avec ce qu’il appelle « le dehors », avec ses douleurs et son panel d’inconnus. Dans ce nouveau cadre, il perd progressivement sa naïveté et sa curiosité. Il redoute l’extérieur et ses sensations nouvelles, concevant des jugements de valeur afin de s’adapter. Lorsqu’il n’avait affaire à aucun choix, qu’il se laissait vivre, son existence lui paraissait bien plus confortable. Ainsi, il tente de retourner à ses origines.

Si c’est ainsi qu’il envisage son monde, il se contredira bien vite, voulant influer sur son univers et donc le plier à ses exigences. Ainsi, la notion de choix ne lui fait plus peur puisqu’il désire en faire afin de gouverner son espace. Il n’est plus spectateur, mais se rebelle contre des règles auxquels il ne peut s’extraire à cause de son fragile organisme. Son cerveau fonctionnant mille fois plus vite que le reste de son corps, celui-ci est un poids mort. Il n’a aucun contrôle et, progressivement, angoisse. L’être est à présent plein de contradictions, voulant à la fois s’émanciper et se couler dans l’être qu’il aura choisi comme mère.

L’enfant se désillusionne lorsqu’il comprend qu’il n’a aucun moyen d’attirer l’attention de sa mère par procuration, le savant qui a modelé ses pensées. Afin de lui plaire, il raisonne à sa façon, traitant toute chose avec sa propre logique. Tous deux partagent une soif d’exploration et d’émancipation que rien ne peut épancher. Ils dépérissent donc à leur façon, ce dernier affichant un désintérêt pour un objet qui ne souhaite que de la reconnaissance. Voyant que ses efforts pour plaire ne l’atteignent pas, l’enfant dépérit, n’ayant aucun soutient.

Nous sommes tous contraints à faire des choix, et de la vient notre première peur. Celle de se rendre compte que nous ne sommes gérés que par nous-mêmes. Voué à la solitude, le narrateur est coincé dans un espace qui, s’il se veut sécurisant, est à la fois répressif. Son landau est à l’image de la société et c’est ainsi que son désir de mort peut s’y propager. Le sujet évolue donc, trouvant un substitut à ce qui lui procurait un réconfort durant les premiers temps de son éveil.

L’auteur avance qu’il n’est pas naturel de remplacer l’humain par des instruments et que le bébé est susceptible de développer une carence. N’oublions pas que ses sensations sont avant tout sensorielles. C’est une remarque en avance sur son temps. L’environnement d’origine du nouveau-né nous parait sale, puisque rempli de sécrétions dégoûtantes. Lui va trouver le nôtre bien plus malsain. S’il a l’air de se complaire dans ce que nous trouvons répugnant, lui s’en sert comme d’outils de destruction.

Le développement des pensées et lié à celui du corps, qu’il finira par définir. L’enfant, comprenant son impuissance à façonner l’univers à son image, se réfugie ensuite dans son imagination. Le caractère illusoire, impalpable de celle-ci, l’amène à concevoir la tristesse, qui n’en finit pas de s’intensifier, puis la colère. Il conteste le système dans lequel il est piégé et celui qui l’a rejeté, qu’il voit comme étant deux parties d’un tout. L’enfant n’est en aucun cas aimant ou reconnaissant. Il est l’ennemi de l’humanité que celle-ci a façonnée.

09_afficheC’est le docteur, sa mère ingrate, qui gravite autour de son univers dont il est le centre. Pourquoi est-il attiré par le seul être qui le repousse ? Simplement, car celui-ci ne se joue pas de lui. Il n’est donc pas une menace. Mais l’enfant à besoin de lui. Son suicide n’est pas un simple caprice déclenché par l’absence d’attachement du scientifique. Le désintérêt de ce personnage pour les pensées qu’il s’est jurées de décoder en est la cause. Sa froideur devant un être qui progressivement le surpasse est dramatique.

Cette absence d’affection, mais aussi ce désir de voir disparaitre l’enfant, font que celui-ci, désireux de plaire, utilise ses pouvoirs pour convenir à ses critères. L’Homme ayant perdu espoir en ces descendants les fait justement s’adapter à leurs attentes et mourir. Finalement, c’est eux que l’enfant punit pour porter un regard si détaché sur des individus qu’ils savent pourtant être conscients. Le parent rejette l’enfant qu’il met au monde, car il interfère dans sa vie, alors qu’il l’a justement voulu afin de diffuser ses connaissances, afin de se projeter dans l’avenir. Cette contradiction et l’impossibilité d’atteindre l’un ou l’autre de ses besoins se répercutent sur le nouveau-né disposant de la capacité de comprendre quelles personnes cruelles sont ses confrères.

L’enfant se sent comme une curiosité dont un se moque, qu’on pointe du doigt et qu’on harcèle. Il se sent différent et exclu. Il ne cherche plus à être au centre de l’attention, mais à fuir le plus loin possible. Il cherche une cohérence, quelque chose à quoi se rattacher. N’en trouvant pas, il se perd en conjectures et rêves du temps où tout était plus simple. Puisqu’il n’appréhende pas les objets changeants qui s’imposent à lui, il les rejette. Mais il finit par bâtir, tel un auteur, une cosmogonie où il réécrit la genèse de son propre point de vue.

En définissant les composants qui l’entourent, l’enfant à un pouvoir sur eux. Mais plus il résonne, plus la complexité des choses rend le monde chaotique et déboussolant. Il ne trouve de marques d’affection qu’en lui-même et se rends compte qu’elles ne suffisent pas. Il ressent l’abandon de ses êtres qui, aux premiers jours, démontraient de la joie envers lui. Il a besoin de ressentir son individualité dans la masse, de se sentir spécial. Il a besoin d’un appui qu’il n’aura jamais. La perte d’un être dont le poids, dans le vaste monde, est nul, est tragique.

L’éducation inconsciente du savant sur son spécimen amène ce bébé à penser qu’il est au centre de l’univers. Il prend conscience de la mort, ce concept inconsistant de finalité. Voilà pourquoi son suicide est tragique : s’il sait qu’aucun retour arrière n’est possible, il n’imagine pas que la non-existence puisse s’appliquer à lui. Sa logique est implacable, mais, en infantilisant un être de son intelligence, les parents sont responsables de sa mort, car ils lui ont présenté une vision déformée de la vie.

– –

Le blog de Philippe Curval. Ceux qui découvrent Philippe Curval aujourd’hui ne savent sans doute pas tout ce que la science-fiction hexagonale lui doit. Né le 27 décembre 1929 à Paris, il s’y livre corps et âme dès le début des années 1950 et ne cessera jamais de l’enrichir de son imagination sans limites et de son style dynamique. Toujours actif Curval est resté un ardent défenseur du genre et un visionnaire iconoclaste et libre. cf. Le passager Clandestin.

Philippe Curval à la Clef d’Argent, c’est à l’occasion de la première parution de la collection LoKhale : Le fantôme du mur de Jean-Pierre Favard. Un livre chroniqué par mes soins à cette adresse. Vous trouverez, pour accompagner cette publication, un de ses articles consacré à Marcel Aymé, Le faussaire du quotidien.

Tandis que le réel nous glisse entre les doigts, nous voulons arracher à l’histoire quelques fragments de vérité, interroger sans complaisance l’ordre présent des choses… Et rappeler à toutes fins utiles que cet ordre-là ne s’impose pas à nous comme une évidence. cf. le Passager Clandestin.

Nous nous retrouvons bientôt pour une nouvelle chronique d’un recueil du Passager Clandestin, une nouvelle de Brian Aldiss : La tour des damnés…

Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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5 commentaires pour Philippe Curval, Le testament d’un enfant mort

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