L’Homme de demain des Artistes Fous

L’Homme de demain
16 récits de l’utopie au cauchemar
aux éditions Les Artistes Fous Associés

Quatrième critique d’un livre des Artistes Fous Associés : leur quatrième recueil, L’Homme de demain paru il y a quelques mois. Si vous voulez en savoir plus sur l’éditeur, permettez-moi de vous rediriger sur leur site, et sur mes précédentes critiques, celle de Fin(s) du Monde (servant à présenter ces Artistes), celle de Sales bêtes!, et celle de Folie(s), ici, ici et ici. Vous y trouverez une foule de liens qui pourront peut-être vous être utiles.

[…] Les Artistes Fous Associés ont pour but de diffuser vos chefs-d’œuvre incompris (« trop bizarre ! Trop gore ! Trop barré ! » vous ont dit les sinistres gratte-papier des sérieuses maisons d’édition ? pas de ça chez nous !)… – cf : lesartistesfous.com. Tel un carrefour, le site se dresse et regroupe écrivains et scénaristes, graphistes et photographes, musiciens, développeurs, artistes en tout genre se trimbalant entre blogs et forums.

Chaque recueil est composé de nombreuses nouvelles sélectionnées sur, entre autres, le madatelier d’écriture (tenu par Herr Mad Doctor). Elles sont bien sûr choisies pour leur qualité, mais aussi pour leur diversité (aucune n’est similaire), et car elles s’intègrent dans un thème, toujours différent. Le titre de L’Homme de demain devrait vous dévoiler le sujet commun de ces nouvelles :

Lectrices, lecteurs, vous tenez le destin de l’humanité entre vos mains ! À défaut de vous en lire les lignes, Les Artistes Fous Associés jouent les Nostradamus à l’occasion de leur quatrième anthologie, dédiée au futur de l’homme (et de l’Homme). 16 auteur(e)s venus de toute la francophonie, débutants comme confirmés, vous proposent leurs prophéties, entre lendemains qui chantent et lendemains qui déchantent… De l’utopie au cauchemar. – cf : Les Artistes Fous Associés (pour commander le recueil, lire des critiques…).

Une anthologie dirigée par Paul Demoulin, Ludovic Klein, Vincent Leclercq et Sébastien Parisot, sur le thème de l’Homme de demain. Un thème qui se prête aux récits d’anticipation, à la science-fiction, aux pamphlets écologistes ou humanistes et aussi, à la psychologie sociale. Comme d’habitude, parmi les auteurs des nouvelles qui composent ce recueil, certains nous ont déjà été présentés, de même pour les graphistes. Vous le verrez… Tout de suite !

01_coverCouverture réalisée par Xavier Deiber.

Plusieurs Artiste Fous nous ont déjà présenté leurs textes ou leurs graphismes dans le recueil Fin(s) du Monde, Sales bêtes! ou Folie(s). Herr Mad Doktor, Southeast Jones, Ludovic Klein, Vincent Leclercq, le Gallinacé Ardent, Maniak, Corvis, Nelly Chadour, Émilie Querbalec et Mathieu Fluxe apparaissaient déjà plusieurs fois au sommaire des précédentes anthologies, et nous retrouvons une de leurs nouvelles dans ce livre. Si vous souhaitez en savoir plus sur les auteurs cités ci-dessus et dans les paragraphes suivants, il suffit de cliquer sur leurs noms, à la suite.

L’Homme de demain
16 récits de l’utopie au cauchemar

Le domaine de l’anticipation a beaucoup évolué ces dernières décennies. D’un futur utopique tourné vers la conquête spatiale où les malheurs sont de l’histoire ancienne, nous sommes passés à une tout autre sorte de récit de science-fiction. Plus d’espoir pour l’humanité, mais le retour de conflits cycliques, des thèmes de l’autodestruction et de la fin programmée de notre civilisation. Les raisons de ce changement sont que nous n’avons plus à entretenir l’espoir des populations d’après-guerre. Par rapport à cette génération, une bonne partie d’entre nous a ouvert les yeux sur l’actualité et la raison de toutes violences. Nous avons pris conscience des tortures que nous infligeons à l’environnement, du commerce lié aux conflits, de la raison poussant les Hommes à avoir un comportement violent. Nous nous disons plus « cette guerre sera la dernière », nous ne nous questionnons plus sur les façons de réparer les dégâts, nous nous sommes fait une raison : si la guerre n’est pas entièrement à notre porte, que notre quotidien n’est pas touché, il n’y a rien que nous puissions faire pour arrêter cette machine. L’Homme d’aujourd’hui, enfermé chez lui, a perdu pied avec la réalité et il n’a donc aucune envie de se rebeller. Il se laisse aller dans le confort de son salon, se fichant de ce qui lui tombera un jour sur la tête à cause de son inactivité. Il laisse les choses se faire, malgré tout avertissement. Car le futur est dangereux. Il est insoutenable, nous ne voulons pas l’appréhender simplement par peur ou par dégoût de notre genre. Nous l’occultons donc… Cela ne sert plus à rien d’anticiper, le destin est déjà tout tracé. Nous ne sommes qu’un de ces rouages, servant une cause que nous n’acceptons qu’à moitié : celle de la fin du monde.

Grâce à nos découvertes et à notre engouement pour l’Histoire, nous nous sommes tournés vers le passé. Peut-être afin de découvrir les origines du mal. Nous voulons connaître nos origines, retourner à la source, et trouver un modèle à suivre. Nous voulons désormais prendre exemple sur toutes ses grandes civilisations qui ont connus des heures de gloire similaires aux nôtres et qui ont toutes fini par dépérir. Pour beaucoup, l’anticipation est une mise en garde. Toute civilisation, aussi développée soit-elle, n’est pas à l’abri de la déchéance. Le salut n’est pas dans la culture, car en suivant les préceptes de grands textes, nous avons trouvé le moyen d’aliéner des populations. Ce ne sont pas les philosophes qui dirigent le monde, mais l’armée, mais les riches. L’avenir n’appartient pas à ceux qui se lèvent tôt, mais à ceux qui n’en ont pas besoin. Grâce à nos découvertes et à notre engouement pour la technologie, pour ce qui pourrait améliorer notre train de vie, nous nous sommes tournés vers le futur. Si nous sommes en pleine quête d’identité, nous espérons aussi surpasser nos ancêtres par nos prouesses techniques. Si l’on pense que chaque développement technologique, depuis l’invention de la roue jusqu’à maintenant, a été un prétexte à mieux détruire notre voisin, pouvons-nous toujours penser qu’un univers parfait où tout est mécanisé n’a pas de prix ?

Elle est loin la Fédération des Planètes Unis avec son rêve de transcendance. L’homme de demain n’est pas à l’abri d’une régression. L’Homme d’aujourd’hui rêve d’évolution, l’homme d’aujourd’hui veut se surpasser et l’Homme de demain aura simplement plus de moyens de le faire que maintenant. L’Homme d’aujourd’hui se croie supérieur à l’Homme d’hier, mais il ne se rend pas compte de la fragilité de son monde. Il ne voit pas les conséquences des crimes de sa civilisation. Il ne voit pas qu’un gouffre se creuse jour après jour, et que l’Homme de demain pourrait y glisser. L’Homme de demain pourrait être similaire à l’Homme d’hier, si l’Homme d’aujourd’hui ne réagit pas. Le Dalaï-lama a dit un jour que le XXe siècle fut celui de tout les excès. Non que seul un retour vers le passé pourrait nous réapprendre à vivre en symbiose avec notre entourage, mais qu’il nous fallait apprendre la compassion. Allons-nous suivre ses conseils, changer radicalement d’état d’esprit ? Il faudrait revoir le schéma de la société moderne, nous savons que cela est impossible. Révolte ou excès, cela ne changera rien : l’Homme de demain est voué à payer les dettes de ses ancêtres.

Mais passons le chapitre du développement des mœurs pour se centrer sur les pauvres survivants d’un monde que nous menons à sa ruine. Que restera-t-il à ces créatures qui n’auront peut-être plus rien d’humain ? La première anthologie des Artiste Fous Associés avait pour thème La fin du Monde. Voici une autre façon de l’appréhender, du côté de l’Après. À l’avenir, peut-être que le monde sera toujours aussi mou que maintenant et que nous serons définitivement oubliés. Peut-être que les événements qui composeront l’avenir ne seront pas aussi brutaux que nous nous l’imaginons. Si cela se trouve, nous resterons coincés dans un rêve éveillé, maternés par un gouvernement trop présent. Peut-être que nous ne nous rendrons toujours pas compte de la récession en cours. Nous nous voilerons un peu plus et continuerons notre routine sans en voir l’absurdité grandissante, petit à petit. Ou, peut-être que le monde que nous défions de toute notre hauteur se déversera chez nous, que nous verrons enfin la Terre telle qu’elle est et que nous serons éclaboussés par la souffrance de tous ces peuples insignifiants à nos yeux. La Terre est vaste, sauvage, c’est peut-être elle qui causera notre perte. Que se passera-t-il pendant l’ère glaciaire timidement annoncée ? Vu les barrières qui s’érigent entre les Hommes, il n’y aura sûrement pas qu’une humanité de demain. N’est-ce pas étrange qu’à une époque comme la nôtre, où les moyens de communication sont améliorés chaque jour, nous ne savons toujours rien du monde qui nous entoure et avons décidé de fermer les yeux ? Nous pourrions forger nous même notre avenir, mais quelque chose nous retient. Sommes-nous plus seuls que nous le pensions ?

02_logoL’homme de demain peut être cultivé et sage, il peut être grossier et animal, il peut être stupide et dépendant, il peut être dogmatique et impeccable… Ce sont ses hommes et ses femmes de demain que nous allons rencontrer. Ils ne se ressembleront pas, dans ses seize nouvelles, mais ils auront tous un point commun : ils seront nos créations. Ce que vous lirez ne sera pas toujours joyeux. Les histoires vous permettront de prendre une nouvelle fois conscience de votre environnement, comme lors de Fin(s) du Monde. S’il y a de l’humain, il y aura de la bestialité comme dans Sales Bêtes! et de la Folies. Ce recueil est moins épais que les autres, il a demandé plus de travail, et il n’est pas vraiment le plus réussi. Il y a toutefois de très bons textes et de belles illustrations. Vous en aurez un aperçu tout de suite, sur L’antre du Poulpe ! « Jamais sujet n’a été plus vaste et plus complexe, l’Homme a-t-il un avenir, sur ce monde ou ailleurs ? Changera-t-il sa façon de vivre ou se changera-t-il lui-même ? Dans quel type de société évoluera-t-il ? Quels seront ses croyances, ses rêves, ses découvertes ? Quelles merveilles ou quelles horreurs l’attendent au tournant ? » – Herr Mad Doktor.

Pour reprendre le prologue écrit par Southeast Jones, vice-président de l’association des AFA, l’Homme est arrogant. Il croit pouvoir gérer un environnement qui ne lui appartient pas et un futur qui n’est pas encore tracé. Enfin, il se croit seul dans la course alors que, parfois, la Nature le rattrape. Mais, dit-il, l’Homme s’adapte. Nous avons adapté notre environnement à nous-mêmes et avons atteint le point de rupture. Si nos avancées ne peuvent servir à régler ce fâcheux problème, alors c’est la fin. Pour qu’elle soit rentable, l’Homme se demande s’il est bien nécessaire de l’éviter. En fait, il s’est piégé dans une logique de profit qui empêche sa survie par sa trop grande complexité. L’Homme est coincé, il n’est plus qu’un spectateur du désastre assuré. S’emmêler soi-même n’est pas une preuve d’intelligence et nous pourrions en rire, si nous étions seuls sur « notre » planète. L’Homme n’existe pas, il n’y a que des enfants ici, qui jouent avec le feu. Southeast Jones et ses paires avancent une théorie qui n’est pas totalement du domaine de la fiction. Et si l’Homme, dans son désir de précipiter son évolution, ne faisait pas qu’allonger son espérance de vie, mais se greffait de nouveaux outillages afin de surpasser son entourage ? Et si l’homme décidait de booster ses gènes ou de fusionner avec la machine, l’Homme serait-il encore un homme ? Arriverait-il à préserver ses lendemains ?

Pour garantir leur survie, les puissants n’hésitent pas à enfoncer les faibles dans leur misère. Un monde où les riches seraient les seuls survivants, où ils pourraient établir leur suprématie sur la masse, est en marche. Nous ne voyons pas encore de cyborgs ou de mutants dans nos rues, mais nous nous questionnons sur la possibilité de telles choses. Serait-ce éthique ? Que doit-on faire pour voir cela arriver dans nos luxueux manoirs ? Adapter les mœurs, tout simplement. Et qu’arriverait-il si ces inventions échappaient une nouvelle fois à leurs sponsors ? Nos enfants vont nous dépasser et nous deviendrons obsolètes, comme nos parents avant nous. S’il faut se faire une raison à cette loi naturelle inébranlable, il faut avoir peur de son abolition. Nous ne voudrions pas d’un monde peuplé d’immortels vieillissants uniquement dans leur psyché. Ce serait un avenir sans progrès et une mort à petit feu pour ce que nous appellerons humanité. Notre arrogante Histoire va se perdre, parcelle par parcelle, et nous construisons en ce moment même cet avenir défectueux. Il est temps pour l’Homme de céder sa place. Nous nous éteindrons lorsque nous avons atteint notre apogée. Pour Southeast Jones, cet avenir n’est pas loin : il est simplement remis à demain.

« Adaptation : Vivre, envers et contre tout sur une Terre ravagée par une irradiation totale et définitive (Le cœur sous la cloche) ; s’abandonner à la folie (Changez d’air, Ergo sumus) ; désexualiser la société jusqu’à faire du plaisir un crime capital (Vintage Porn Star) ; découvrir le désir sous une forme très particulière (Maison Close) ; oublier la sédentarité (Caraville) ; se bio-mécaniser pour le pire ou le meilleur (La vengeance du XIXe siècle, La musique des sphères, L’absurde et très courte histoire de l’homme qui voulait monter dans la hiérarchie) ; se mêler intimement, trop peut-être, au flux d’un hypernet omniprésent (Poogle Man, La frontière des rêves, Paradise4) ; devenir les symbiotes d’une extraordinaire forme de vie (Patrino) ; évoluer, muter en quelque chose de radicalement différent (Les enfants de nos enfants, Les héritiers, Moisson)… Ce sont quelques-unes des visions d’adaptation envisagées par les auteur(e)s de cette anthologie. » – Southeast Jones.

03_catalogueDois-je vous préciser une nouvelle fois comment fonctionnent ces chroniques ? Très simple, vous voyez, chaque nouvelle sera une à une analysée avec un soin poulpesque, ce qui ne veux pas dire que ce sera bien : je ne suis pas psy ni académicien. Garantie sans spoil, elle ne fera pas que décrire bêtement le story-board, je me mouille un peu, ni montrer du doigt une minuscule erreur, je ne suis pas critique (mais chroniqueur). Elle permettra de vous diriger vers les sites des auteurs et graphistes que vous trouverez à votre convenance, dont l’histoire ou le style vous a plus… Vous n’avez qu’à cliquer sur leurs noms/pseudo/etc. Et puis les suivre ! Car ce sont eux, les artistes. Applaudissons-les, et… Je vous ferais remarquer que quelques lignes conçues dans le but de vous expliquer l’approche des écrivains sont également à lire dans le recueil (comme d’habitude) et que je rebondis souvent dessus. Bonne et dangereuse lecture !

Comme la dernière fois, je vais vous décrire les 18 nouvelles qui composent L’Homme de demain. Cette critique sera plus courte que la première, puisque les présentations des Artistes Fous sont déjà faites, mais il y aura toujours autant d’illustrations. Je vous recommande vivement de vous rediriger sur les sites des graphiques qui vous sont présentés ici, car je ne fais pas seulement de la pub pour les écrivains. Ce volume leur est également dédié. Sur ce, et en attendant la critique du volume suivant sur le thème de la Mort :

La frontière des rêves, de Tesha Garisaki et illustrée par Cham et The Hyde’s Asylum

La quête de nouvelles performances via la technologie est une vision tout à fait occidentale qui n’est pas partagée par tous les peuples. Certains encore rejettent la technologie. Certains voient en elle l’envahisseur prêt à s’emparer de leur culture. Enfin, certains voient une opportunité et s’éloigne tout de même de leur tribu sortie d’un passé révolu, condamné à disparaître puisqu’elle ne suit pas les avancés notre toute puissante civilisation. C’est ce qu’apprendra la narratrice, une anthropologue à la recherche de ses origines. Car, finalement, si nous en venons à perdre tout le naturel qui nous caractérise en tant qu’habitants de cette planète, alors, appartenons-nous toujours à ce monde ? La quête d’identité de notre génération, qui ne fera que s’accentuer, est personnifiée dans ce personnage reliant difficilement avec la nature par le biais de ses recherches. La frontière des rêves nous confronte avec la réalité que nous cherchons à occulter, au risque de vivre au sein d’une illusion. Où se termine le rêve, où commence le cauchemar, est-il possible de se réveiller ? Que risquons-nous ?

L’histoire commence à l’ONU, dans une pièce où vont se confronter les représentants de toutes les cultures, menés par la narratrice. Dans ce futur proche, les normes de la civilité se sont simplifiées. Tous se veulent naturels dans un monde si mécanisé qu’un chacun possède son compagnon cybernétique, créé pour leur faciliter toutes les tâches du quotidien. Une IA qui pourrait compter Siri parmi ses ancêtres. Ainsi, grâce à cette mondialisation, la symbiose des peuples est enfin possible. Tout Occidental est dépendant de cette technologie bienveillante, et tous en sont reconnaissants. Leur implant leur permet de mieux percevoir le monde, ce sont des surhommes. Mais ce don à un prix : ils ne pourraient vivre sans. Pour les cultures plus « primitives », leur don est quasiment divin. Quiconque ne le possède pas ne peut faire partie du petit paradis artificiel conçu par l’occident. D’ailleurs, dans ce milieu, c’est cette IA qui régit la société et forge les opinions. Une population totalement homogène, possédant les mêmes schémas de pensée, est en paix. Pourtant elle a perdu son humanité, celle qui pousse à la rébellion. Voilà donc le gros dilemme de ce texte : le paradis ne sera jamais accessible aux humains. C’est un monde artificiel voué à s’éloigner de sa terre d’origine. Passer cette frontière, nous en rêvons. Pourtant, n’est-il pas plus raisonnable de laisser notre monde tel qu’il est, avec sa barbarie et ses instincts, afin de ne pas perdre de vue notre individualité ?

L’Homme a créé son dieu omnipotent. C’est cette Omn-IA. Qu’adviendrait-il si cette technologie intelligente en venait à détenir plus de pouvoirs ? En se reposant sur ce symbole de paix et de prospérité, les Hommes se sont aliénés une partie de la population, prête à rejeter un instrument trop décisif. Que se passerait-il si, prêt à tout pour prouver le bien fondé de cette expérience, les Hommes lui conféraient les pleins pouvoirs ? Ne créeraient-ils pas, par la même occasion, leur destruction ? L’humanité régie par la machine est l’un des thèmes majeurs du récit d’anticipation. Ce texte, si bien traité par cette jeune auteure, est conçu pour aller droit au but. Il débat d’un sujet qu’il fâche et qui fait peur. La fin programmée du monde, c’est à nous que nous la devons. Nous ne sommes que des composants obsolètes qui devront céder leur place. Notre soif de perfectionnement de l’individu et de son environnement, basé sur nos propres critères, est dangereuse. Par la réalité accentuée que l’IA fournie aux Hommes, il déforme les perceptions, il rend le monde plus beau, les souvenirs plus doux. Enfin, il piège ses proies dans un paradis de drogué, illusoire, attractif. Car la réalité, une fois que nous avons touché aux rêves éveillés, paraît bien fade… Et il est dangereux d’en prendre conscience. La frontière des rêves est une belle leçon de morale pour notre génération en soif de développement : comme le dit le sage de cette histoire, ce n’est pas à nous de façonner le monde. Il faut nous adapter et accepter les lois de notre Nature. Car si nous adaptons notre monde à notre humeur, alors il n’y a plus de développement possible, seulement un rêve éveillé engloutissant l’humanité.

04_chamIllustrations de La frontière des rêves et de La musique des sphères par Cham.

Vintage Porn Star, de Mathieu Fluxe et illustrée par Corvis

Cette nouvelle cynique est écrite afin de nous présenter un futur où le sexe est détesté. Aujourd’hui, le sexe n’est plus tabou. Le fait de le cacher nous a rendus curieux. Le fait de l’interdire nous l’a rendu précieux. Parler de sexe est toujours honteux pour le citoyen moyen. Nous ne le faisons qu’au sein de petites congrégations, sur le ton de la confidence. Nous en parlons en imitant ces anciens qui expliquaient un rituel secret à leurs disciples. Car le sexe est à la fois notre honte et notre fierté. Il fait partie inhérente de nos pensées et de notre organisme. Nous mettons tous en œuvre pour le rendre toujours plus attractif. Alors, si la technologie avait son mot à dire là-dessus, ce serait le début de tous les excès…

La société nous vend du sexe, toujours, tout le temps. Par le biais de la publicité ou du patriotisme. Pendant l’après-guerre, le gouvernement voulait de nouveaux bébés. Nous avons donc aboli toutes nos mœurs en vue de la reconstitution d’une population. Et cela en vantant les vertus du sexe. Enfin, en excitant nos instincts, notre société a engendré une nation violente et toute disposée à enfreindre les derniers tabous. Pour notre développement personnel, nous avons besoin de sexe et non d’amour, nous dit-on. Le sexe est un symbole de liberté, il est sacré. Pour certains, c’est même une drogue et nous ne pourrions pas facilement nous en passer. Il est impossible d’abolir le sexe. La société victorienne a bien essayé de « castrer » sa population, elle n’a créé que des désirs refoulés, et cela n’a pas empêché de contenir la violence, au contraire. Comme dit précédemment, c’est en privant un individu de quelque chose que nous attirons son attention sur l’objet indésirable. Et si un jour le sexe venait à être un crime, alors, par le biais de certains, il deviendrait odieux. Le futur n’est pas fait que d’évolutions. Souvent, nos principes régressent. Notre société n’aura pas toujours besoin d’enfant. Il arrivera une époque où elle démentira ses principes afin de freiner la surpopulation.

Un virus, nous explique le narrateur, a, dans un futur proche, décimé la population de moins de dix-sept ans. Il n’y a plus d’enfants dans les pays développés. À cause de cet attentat venu de nulle part, les nations ont décrété le deuil national. Celui-ci dure depuis des décennies. C’est une comédie dramatique entre deux amants. Leurs parents vivaient dans une époque où il était un devoir pour les habitants de se reproduire. Où la création d’une génération parfaite, sans tares, était une question de survie. Dans cette société, la répression faisait rage. Les états ont sanctifié le sexe afin que tous aient envie de faire des enfants. Quiconque n’entrant pas dans ce jeu était expulsé. Il s’est créé dans le sexe un hymne national qu’une politique de terreur s’est approprié. Baiser n’est plus un plaisir, c’est un devoir accompli dans la peine. Une génération entière gardera un grand ressentiment de cette époque. Pour elle, le sexe est assimilé au malheur. Et, quand il s’agira d’éduquer leurs enfants, ce sujet deviendra tabou. Le sexe est une infamie. Une insulte à la mémoire des victimes de la « grande peste ». En 2030, l’auteur nous prévoit le retour du puritanisme ainsi qu’un marché noir de la pornographie. Le narrateur n’a plus de respect pour les enfants morts et les parents en deuil, il rêve de vivre pleinement sa vie. Pourtant il se trouve dans une société se lamentant à propos du passé. Aucune envie d’évolution pour les protagonistes de Vintage porn star, mais une rébellion de tous les enfants du monde.

Paradise4, d’Émilie Querbalec et illustrée par Maniak

Si l’intelligence de l’Homme lui a permis de dominer son environnement, c’est aussi cela qui va déclencher sa fin. Sa soif de connaissance lui fait ériger une tour de Babel aux fondations branlantes. La fin de l’Homme est proche, nous ne l’éviterons pas grâce à notre culture ou à notre brillant système de classes et de valeurs. La Nature trouvera toujours le moyen de s’infiltrer dans la place et de détruire notre beau travail. Nous avons vu que sa folie des grandeurs et sa soif de contrôle a mené les populations des nouvelles précédentes à l’autodestruction. Ici, c’est son désir d’accumuler le savoir qui causera sa fin.

C’est la seconde fois que l’auteure É. Querbalec aborde le sujet de la naissance. Dans sa nouvelle Coccinelles, nous avons découvert la folie naissante d’une jeune mère confrontée à son nouveau-né, et cela en entrant dans l’histoire depuis son propre point de vue. Cette fois-ci, nous sommes invités dans la tête du père. Un individu paranoïaque se questionnant sur la santé de son futur enfant. Le père craint que celui-ci ne soit atteint d’une maladie touchant le plus gros de la population. Sa raison chancelle. Il ne veut pas se confronter à la dure réalité, celle de ne pas avoir un enfant normal. C’est une crainte partagée par de nombreux parents qui rejettent sur leur enfant leur peur de disparaître sans avoir légué correctement leur héritage. C’est la peur de devenir obsolète. Mais la peur que leurs progénitures les surpassent leur fait espérer que quelque chose d’anormal surgisse dans leur développement. Cachant cette réalité, les parents ressentent le besoin de concevoir leur propre clone. L’angoisse de la naissance est retransmise dans cette histoire où l’Homme s’est greffé des implants afin de rester connecté avec le monde. Le risque d’une maladie touchant ses implants pèse sur eux et la guerre menée par des extrémistes antitechnologie est à leur porte. Le monde n’est pas un endroit approprié pour un nouveau-né. C’est un univers factice, destiné à mourir, que le père quitte pour lui, mais aussi pour son enfant. Ces humains, fautifs d’avoir à jamais pourris le Monde, se préparent, tel le virus qui les atteint, à contaminer une autre planète.

05_maniakIllustrations de Paradise4 et de Changez d’air par Maniak.

Maison close, de Neil Jomunsi et illustrée par Stabeor Basanescu

Ce texte érotique questionne sur la différence entre l’artificiel et le naturel, ces deux extrêmes se rapprochant l’un de l’autre. Qui fusionnent afin de créer des machines dotées d’humanité, conçues par des humains, perdant la leur au profit d’une symbiose avec la technologie. Une soif de perfectionnement, de transcendance, ne crée pas l’être parfait tel qu’il a été imaginé. Une nouvelle espèce naît de la main de l’Homme. C’est son futur mécanique imitant ses créateurs. Quand naît un individu, celui-ci demande à percevoir pleinement son environnement. Il cherche à épancher ses désirs afin de quitter le virtuel. Il veut être un acteur dans son nouveau monde. L’offre se doit d’être à la hauteur de ses attentes, qui sont de plus en plus précises et complexes.

La maison close cybernétique est un lieu designé pour les robots et géré par des humains. C’est un endroit où le plaisir a rompu les barrières entre les représentants de ses deux espèces, pas forcément identifiables au premier coup d’œil. Des humains se prenant pour des robots avec leurs implants ne sont pas mieux que des androïdes jouant le rôle d’humains. Ces derniers auraient pu être condamnés, puisqu’ils volent le travail de leurs créateurs. Mais les Hommes ont trouvé le moyen de transformer les robots en de nouveaux consommateurs, relançant l’économie. Berner une population en leur vantant les bénéfices du travail, les joies qu’elle pourrait tirer de son salaire, est une façon de la tenir sous sa coupe. Si on nous offre un semblant de paradis, si on nous vante les exploits des bons petits capitalistes, alors qui oserait défier le système ? Il faudrait être fou pour risquer de perdre nos acquis, nos objets de désirs. Ceux-ci se font rapidement obsolètes. Il en faut toujours plus afin de réjouir le peuple naïf. Il ne faudrait pas risquer une rébellion. Alors arrivent les excès, l’envie de dépassement, toujours plus grand, jamais complètement épanché. Une soif de plaisirs addictifs. La machine ne peut plus se passer de l’homme pour jouir, et l’homme devient donc le nouveau jouet de la machine. Des créatures à leur service…

Ergo sumus, de Nunzio Cusmano et illustrée par Venom

Voici une histoire pleine d’humour noir, présentant la création ultime d’un savant fou et vaniteux, qui ne supporte pas cette triste, irréfutable, vérité : tout doit disparaître. Pour lui, l’oubli est une hérésie. Il vit dans ses souvenirs, qui sont au centre de sa vie. Le futur ne doit pas les engloutir. Il doit donc laisser une trace dans ce monde où, plus qu’à d’autres époques, la vie d’une personne n’a plus d’intérêt, noyée comme elle est dans notre flux croissant d’informations. Nous n’avons jamais été aussi connectés aux autres, ni aussi seuls. Nous n’avons aucun espoir de marquer notre génération, qui nous gratifie de son attention que quelques minutes avant de penser a autre chose. Qui vit de nouveautés et se lasse toujours plus vite. Les merveilles d’une découverte scientifique ne nous touchent plus, nous sommes devenus de simples collectionneurs nombrilistes ayant un commentaire à faire sur tout ce qui nous entoure et ne prenant pas le temps d’écouter les autres. Nous n’avons plus la capacité mémorielle de nos prédécesseurs. Nous avons tellement de moyens pour récupérer ce qui nous intéresse, que nous ne prenons plus le temps d’apprécier nos biens. Notre espèce est agitée. Elle est « je-m’en-foutiste ». Qu’importe notre impact sur le monde, il nous parait toujours plus infime qu’il ne l’est réellement.

Si le narrateur vit dans son propre passé, il s’est tourné vers le futur et non sur ses origines. Il ne cherche pas un lien vers ces ancêtres, ni à apprendre de leurs erreurs, il ne se soucie que de lui. Il est si important qu’il ne pense pas aux autres, comme tout un chacun d’ailleurs. Il est toujours difficile de nouer des relations avec une personne. Trop de fluctuations extérieures peuvent démolir ce que nous construisons à plusieurs. Le héros, après avoir perdu son rêve à plusieurs se crée un rêve à lui seul. Quelque chose qu’il est possible de concrétiser. Qui ne tient qu’à lui. Le souhait de l’Homme est de laisser une marque dans son monde, car, nous dit ce savant, c’est ce qui compte pour nous. Un divertissement de plus afin d’oublier un instant la platitude de nos vies. Avec son invention, nous ne risquons pas d’être déçus… Pour arriver à marquer les conversations d’un public aussi pénible que le nôtre, il faut que cette invention ait tellement d’impact qu’elle détruise à jamais notre façon de vivre.

« Peu à peu [l’Homme] abandonne sa volonté farouche de dispersion, d’adaptation, de création, pour un désir de repli et d’uniformité » — l’Homme se replie sur lui-même, imite son prochain, s’insère dans un groupe pour mieux asservir les êtres différents. L’Homme se déshumanise. Il se case dans un moule, se restreint afin de correspondre aux critères de son groupe. Peu à peu, les pensées de l’Homme deviennent extrêmes. Il n’est plus un individu, mais un rouage dans une plus grosse machine. Il n’a plus d’intérêts, plus de rêves. Il consomme et consume ce qu’il amasse la journée. Tout cela n’a plus aucun sens. Nous nous laissons vivre, nous sommes dénués de toute curiosité, et nous ne souhaitons qu’une chose : que notre routine dure toujours. Voilà pourquoi les héros des nouvelles précédentes souhaitaient tellement perdurer, devenir immortels. C’est là le but de toutes leurs entreprises. Il est donc grand temps de rompre ce cycle sans fin et cette idiocratie en marche. Cela sera fait, d’une façon tout à fait ingénieuse !

06_venomIllustrations de Venom : Distorsion et Victor.

Caraville, de Nelly Chadour et illustrée par Deadstar

Oui, l’Homme est surexcité par toutes les activités mises à sa disposition. Il ne prend pas le temps de faire le point sur sa situation. Nous sommes des insectes accomplissant notre mission de routine, toujours plus vite, suivant des exigences toujours plus complexes. Nous nous emmêlons entre nos propres objectifs et ceux des autres. Cette collaboration entre ouvriers nous a fait perdre notre individualisme, nous l’avons vu, mais aussi notre attention. L’Homme s’est conçu deux facettes : celle du clone, et celle qu’il n’ose présenter, même en privé, c’est-à-dire la sienne. Les Hommes s’adapteront toujours à leur environnement, et celui-ci deviendra le reflet d’eux-mêmes. La ville est le symbole de l’Homme. Nous retrouvons son état d’esprit dans tous ses détails, ses transformations, ses quartiers. Nous pouvons distinguer son évolution en analysant les strates architecturales par époques ou ses établissements publics. La ville change constamment, au grès de ses habitants. Si l’on suit la logique de cette histoire, nous voyons que notre fuite n’a rien de comparable avec celle des futures générations. Caraville n’est pas une ville comme la nôtre. Les maisons sont des voitures, les habitants roulent sans s’arrêter au travers de paysages arides afin de fuir une terre désolée, polluée, remplie de tempêtes.

La narratrice fuie, elle aussi, un danger qui l’a poursuit sans cesse qu’elle n’arrive pas à semer. Difficile de reprendre son souffle à Caraville. Toujours plus vite, les héros s’échappent dans les artères de la ville, sur les routes goudronnées, cramponnées à leurs machines qui les maintiennent en vie. Dépendants des autres habitants, ils roulent, toujours plus vite, formants de petites communautés, comme pour nourrir cet énorme organisme qu’est la ville. Mais ils le rejettent tout autant, comme s’ils devenaient des cellules cancéreuses. La fin est proche, elle se rapproche. La ville est croulante, ses machines ont pris de l’âge, les Hommes sont à bout de souffle. Si tout venait à s’arrêter, ce serait la mort. Un engrenage défectueux, et la machine stoppe. Les hommes ne l’alimentent pas tous de la même façon, d’ailleurs. Les couches historiques ne sont pas celles analysées par l’auteur. Une critique des échelons de la société transparaît derrière la fiction, qui pourrait facilement se situer dans l’univers de Mad Max, avec ses punks, son style direct et vulgaire, sa loi du plus fort…

Pour les personnages, la vie et sa perpétuation sont le dernier de leurs soucis. Ils n’ont aucun respect pour les autres. Ils remplissent une routine afin de ne pas se laisser distancer. Alors, quand l’héroïne oublie sa mission pour finalement prendre conscience de l’impact de l’Homme sur son environnement, sur les indésirables et sur les animaux, elle cesse d’être un enfant inconscient et, par le biais de ses épreuves, atteint le paradis : la Ville Haute, peuplée par les riches, jalousement gardée des pauvres et de leurs maladies liées à la pollution. Changeant tour à tour de décors, semant ses personnages, l’auteur nous présente un paradis non pas fictif, conçu par la main de l’Homme et cachant d’autres malades toujours plus graves, mais une terre paisible qui nous survivra toujours, qui se porte très bien sans nos stupides rêves de grandeur et de vitesse. Un pamphlet écologique donc, mais plus intelligent que moralisateur. La fin de la société décrite ici est tout à fait logique. Dans la peau d’un nouveau venu dans un monde plus vaste que nous le pensions aux premiers abords, nous découvrons le fin mot de l’histoire de Caraville et sa raison d’être.

Le cœur sous la cloche, de Ludovic Klein et illustrée par Stef-W

Dans ce monde postapocalyptique, les règles sont si strictes qu’elles empêchent tout développement personnel. L’enfance passe par des stades de rébellion, de jeux avec le feu. Mais, dans cette histoire, toute transgression mène à la mort. Dans cette société où l’enfant est surprotégé, ce dernier devient dépendant d’amendements sacrés et il recrée les schémas inculqués sans avoir de personnalité. Mais cela n’est pas toujours possible. Plus une chose est tabou, plus elle sera recherchée. L’enfant est un symbole de rébellion envers le système. Il incarne le changement. Il est l’avenir, possède une volonté propre, et n’est pas fait pour vivre éternellement sous une cloche. Le jour de sortir de son cocon, d’arpenter le monde extérieur avec ses dangers, est arrivé. Pourtant, s’il n’est plus naturel de survivre, alors cela signifie la fin de la descendance de l’humanité. En s’enfermant, elle a signé son arrêt de mort puis régresse, peu à peu, laissant ses peurs primaires l’a guidée. Un enfant insouciant n’a pas sa place dans un monde d’adulte, son imagination se cogne aux barreaux de la cage familiale. Car si l’émancipation signifie la mort, alors s’en est fini de l’avenir. Il trouvera toujours un moyen de passer outre les dogmes passéiste. L’enfant pourra tout aussi bien construire un futur opposé, plein de libertés, ou bien l’Homme de demain sera avorté. Sa mort n’aura aucune utilité. Il ne s’agira que d’un drame parmi tant d’autres.

L’enfant de l’Après ne connaît rien de ses origines, du traumatisme de ses parents. Il est sauvage, découvre la vie sans émettre de jugement. Il est insouciant. Il peut être ce moteur de la renaissance, comme le disait Raphaël Colson, comme il peut être la victime idéale. La jeune humaine se fait rattraper par la réalité. Son jeu cesse aussi brusquement qu’il a commencé. Elle ne vit pas dans le conte de fées que ses parents ont inventé, il aurait dû le lui dire, lui apprendre ce qu’est la mort. Au lieu de cela, il risque de la tuer. Elle ne comprendra jamais. L’innocence ne peut pas toujours être préservée, voilà le message de cette nouvelle. Si elle se déroule dans un futur dévasté, elle soulève tout de même une question d’actualité. Cette critique de la société n’est pas camouflée dans une histoire d’aventure, mais confronte le lecteur avec sa véritable place dans le monde, ou bien dans sa famille. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’elle est dédiée « à tous ceux qui se reconnaîtront », à notre enfant intérieur qui a su se forger ses propres opinions, qui a su voir le système pour ce qu’il est : une histoire fictive, qui nous rassure avant d’aller au lit.

07_coldmindartIllustrations de Cold Mind Art, dont une pour la nouvelle Patrino.

Pour notre société, nous sommes tous des enfants qu’il faut guider dans le droit chemin. Nous sommes surprotégés, nos enfants doivent être les parfaits véhicules de nos valeurs. Nous sommes condescendants, nous prenons les autres pour des idiots et, avant tout, nous punissons sévèrement chaque comportement déviant. Comme si nous avions peur de ses enfants impulsifs. Comme s’ils étaient la bête noire répondant au besoin libertaire cacher profondément sous notre masque affable. Paradoxalement, nous gâtons tellement les enfants qu’ils échappent à notre contrôle. Enfin, il faut que les adultes apprennent le lâcher-prise, ignorent les codes, afin de comprendre leur progéniture en mal de vivre. Car eux aussi, ils s’empêchent de vivre.

L’Homme est violent, il ne pense pas à bien en créant toutes ses règles contradictoires. Il ne pense pas à protéger l’autre, mais à se cloner en l’autre. Encore un paradoxe, car, alors, comment expliquer le fait qu’il ne cherche qu’à détruire les autres ? Il a peur de son obsolescence, voilà tout. Avec tout ce que l’on fait porter sur les épaules d’un enfant, nous les fragilisons, nous les détruisons. Nous les poussons à la rébellion ou à l’autodestruction. Dans notre monde, il n’y a plus d’innocence, seulement des victimes qui se transformeront en êtres désœuvrés. Pour reprendre une phrase de cette histoire : l’Homme est contradictoire. Il est aussi stupide, fonce aveuglément dans le mur, il est rongé par la peur d’une punition de parents invisibles. Dans cette histoire, la Nature a rattrapé l’Homme : l’interdiction ne pouvait pas tout contenir. Si dans ce scénario, un virus plane sur chaque objet, c’est en fait l’Homme qui rend malade. D’ailleurs, ce virus, qu’importe son origine, c’est lui qui l’a inventé. Il s’appelle paranoïa.

Les héritiers, d’Anthony Boulanger et illustrée par Chesfear

L’Homme de demain ne sera pas forcément identique à l’Homme d’aujourd’hui. Il cherchera toujours à évoluer, car la Nature elle-même évolue. Rester constant, cela signifierait régresser. Mais l’Homme, nous l’avons vu, est un virus. Cette histoire de SF présente l’exode de l’humanité vers d’autres cellules à attaquer. Seul un atome reste en retrait. Il est l’anomalie qui n’a jamais voulu rester en arrière, qui veut suivre le mouvement, comme toute bonne cellule, mais qui ne le peut, faute de ne pas avoir évolué. Physiquement, il est resté identique à nous, mais a-t-il régressé pour autant ? Si l’Homme est responsable de la destruction de la Nature, alors, ces évolutions, n’est-ce pas plutôt des régressions ? Pour corser l’affaire, sur Terre, la Nature prend le dessus de la civilisation. C’est une terre fantôme qui n’a jamais été aussi vivante. C’est un monde à part entière qui s’est scindé en deux. Qui est à la frontière entre passé et futur, d’ailleurs, les deux se mêlent, échangent leur place. La faune et la flore envahissent nos villes, belles et violentes. La magie retrouve ses droits. La civilisation a enfin perdu. L’Homme n’est plus et la cellule se reforme. Elle guérit de ces blessures. De profondes cicatrices sont encore visibles dans le personnage principal qui est à l’image de la planète : il est entre-deux états.

Il est temps pour l’Homme de demain de laisser place à ces héritiers. À ces créatures mutantes qu’il a contribué à former en polluant la Terre. Dernier témoin d’un passé révolu, il s’accoutume à une solitude constante. Le dernier de son espèce est un marginal au centre d’un bourdonnement d’espèces incroyables, possédants des pouvoirs rêvés, mais qui les rendent faibles. Ils sont des représentations des survivants entre deux âges, celui de l’Avant et leur présent post-apo. Ce sont des adolescents s’émancipant doucement de leur foyer, vers les étoiles. Le héros, si différent qu’il n’entre dans aucune case, représente « le reflet des humains qui ont mené ce monde à sa perte », c’est le mouton noir de l’espèce, un passé qu’il faut fuir. En d’autres termes, il est le martyr de sa classe, qui ne se raconte pas la même histoire, qui voie la beauté là où personne ne la remarque. Il pourrait être un de ces jeunes se complaisant dans sa misère, mais au lieu de cela, il va apprendre à sa façon ce qu’est la vie, la vraie, celle qui se vie. Il va grandir, car l’émancipation, il ne faut pas la chercher ailleurs qu’en nous. Un peu de solitude, de remise en question, c’est la base de toute évolution. Le monde idéal, il peut être devant nous, et nous ne le voyons pas. Il est le reflet de nous-mêmes. Le héros est cette personne complète, vivant dans le présent, qui a un temps de retard avec tous ses explorateurs avare de nouvelles sensations. Ce récit à un côté rétro : le héros est témoin de l’avenir, il n’en est pas l’acteur. Il est le délaissé, l’ermite, et non celui que nous avons l’habitude de suivre dans ces aventures. C’est un point de vue très original ! Mais pas autant que le final…

La musique des sphères, de Nicolas Chapperon et illustrée par Cham

Si le concept de cette nouvelle est bien trouvé, nous voyons qu’il était difficile de la clôturer. En mettant en scène des surhommes, l’auteur à place la barre trop haut. Que dire de plus, à part un message qu’il nous dit vouloir faire perdurer ? Là aussi, les descendants de l’humanité rejettent leurs ancêtres pour former une société à des années-lumières de la nôtre. Nous ne restons pas sur Terre, mais avec les Hommes de demain, qui n’ont plus rien à voir avec nous. Ils sont nos créations, pas de doutes : nés d’une catastrophe que nous avons nous-mêmes causée, mutés par les radiations, boostés par la technologie, croisé par des mutations génétiques… L’Homme de demain n’est pas seulement un extra-terrestre, mais un dieu. L’univers est à ces pieds. Il a réussi à évoluer, à repousser ces limites, mais il s’est perdu en chemin. Il ne connaît rien de ses origines. La perte de repères pousse l’Homme d’aujourd’hui à se pencher vers son passé. Serait-ce que cas pour eux ? La solitude de leurs voyages les pèse. Seuls face à l’infinie, ils recherchent un foyer. Si, au lieu d’aller voir ailleurs, ils revenaient là où est née la vie ?

Ces humains se sont totalement adaptés à leur nouvel environnement, c’est-à-dire le vide sidéral. Ils nagent parmi les étoiles, y puisant leur force, n’obéissant à aucune loi, mais à quelques règles, notamment celle de perpétuer l’espèce. À leur apogée, ils déclinent. Ils ont atteint leurs buts, seule la déchéance les attend. Quelle peut être leur volonté, à présent qu’ils connaissent l’immortalité ? C’est ce que l’héroïne va apprendre. Seuls les arts hérités de sa planète rythment sa vie. Si les Hommes ne créent plus rien, alors tout cela disparaîtra. Il n’y aura plus aucun témoin. Entre ces êtres, il n’y a pas de lien. Ils ne se sont jamais vus, ils vivent à des univers les uns des autres. Mais, un jour, alors que seule une chance sur des millions le permettait, l’héroïne du récit rencontre un être de son espèce. Cela signifie se reproduire. Pour elle, cela va trop vite, cela n’a aucune valeur. Elle s’est habituée au rythme de l’univers et non à celui de sa nature primaire. Elle recherche un retour aux sources, une forme de poésie qui n’existe plus. La musique des sphères. Mais avant tout, c’est d’un contact qu’elle a besoin, d’une relation humaine. Aujourd’hui, nous communiquons tous par le biais de réseaux sociaux et perdons une chose importante : les liaisons.

08_chesfearIllustrations de Les héritiers et Poogle man par Chesfear.

Poogle Man, de Herr Mad Doktor et illustrée par Pénélope Labruyère et Chesfear

Le président des Artistes Fous est connu pour ses inventions littéraires transcendants tous les codes narratifs. Il est le savant fou de la bande, l’expérimentateur de nouvelles sensations chez le lecteur. Ici, le texte ne se lit pas d’un bout à l’autre, mais suit sa propre logique. Nous sommes invités à nous reporter à chaque note afin de garder le rythme, de ne pas se faire distancer par l’histoire. C’est un jeu dont le but est de se retrouver dans la chronologie non linéaire d’une nouvelle où « tout est délégué à la technologie jusqu’aux souvenirs, comment l’individu peut-il se libérer de la servitude au système ? Un concept exploré de manière jusqu’au-boutiste dans cette nouvelle immersive où la forme importe autant que le fond, où la mise en page se mêle à la narration. » Nous nous retrouvons donc dans la tête d’un individu aux schémas de pensée altérés. Nous « hackons » en quelque sorte ses souvenirs afin de les comprendre. De mettre de l’ordre dans son esprit. Cette nouvelle, si elle peut paraître amusante dans son concept, et en fait apeurante. Jusqu’où irait le système afin de faire main basse sur ses sujets ? Quelle perversion fera que notre espèce disparaîtra au profil de machines humaines ?

Connecter les individus à une matrice est une expérience dangereuse, pour chacun de nous. Le cyberterrorisme aurait lieu à l’intérieur de nos têtes ! L’obsolescence de l’humain conduirait encore plus vite à sa fin : sa santé dépendrait de son système d’exploitation, constamment mis à jour. Il n’aurait plus de liberté, nous serions piégés dans un système capable de nous suivre où que nous allions, cela doit vous rappeler des choses… Mais si chacune de nos pensées devait être analysée puis jugée, alors notre vie privée ne serait pas la seule à être en danger. Notre droit fondamental, celui de penser, nous serait retiré. L’identité de l’homme lui a été volée. Lui non plus ne sait plus où il en est, pour accéder à ses pensées, il doit bien sûr payer. Car quand on fait appel à un service permettant de booster ses capacités intellectuelles, on permet à des inconnus de prendre le contrôle de nos vies. Cette nouvelle, parsemée de coupures pub, dénonce les entreprises à laquelle nous sommes dépendants. Comment, en effet, dans le monde du travail, faire face à la concurrence, si nous ne possédons pas leurs moyens techniques, un cerveau boosté ? Oui, mais, si nos pensées sont constamment entrecoupées de flash publicitaire, si elles sont dépendantes de la hausse des prix et que, si nous nous appauvrissons, nous n’avons plus accès à nos souvenirs, alors nous devenons des travailleurs acharnés, tout cela afin de survivre. Plus de « seconde vie créative », où l’écrivain ensoleille le monde grâce à une nouvelle œuvre, mais la fin de l’humanité déclenchée par sa bêtise. Sa soif de profits.

Une nouvelle fendante, digne de se faire adapter dans un épisode de Black Mirror, qui est le point fort de ce livre. Nous y retrouvons les contradictions de notre propre société, les questionnements sur les injustices entre classes sociales, les effets de mode et d’appartenance, etc. Plus nous avançons dans l’histoire, plus notre malaise s’agrandit. Qu’avons-nous confié à cette entreprise, Ploogle ? Et, à travers cette interface, n’est-ce pas elle qui gère nos propres réactions, oriente toutes nos décisions ? L’humain et son portable, ne vivant qu’à travers lui et ses applications, voilà ce à quoi nous rapproche cette description pince-sans-rire. Si nous confions nos vies à une entreprise, elle trouvera toujours une façon de vous pousser au consumérisme et vous manipulera. Si cela peut paraître conspirationniste, mettez-vous à la place du personnage : comment sortir de ce système, sans risquer de trop grands dommages puisque le système existe depuis si longtemps, qu’il serait incapable de survivre sans ? Entrer pleinement dans le système, cela signifie être avantagé. C’est une pub qui vous ramènera plus d’argent, plus d’applications et, finalement, ce système tisse si bien ses toiles, que seuls ses élus se font une place dans la société. Et, qu’ils sont pathétiques !

L’absurde et très courte histoire de l’homme qui voulait monter dans la hiérarchie, de Corvis et illustré par Kinglizard

Une mininouvelle de Corvis, le roi de l’absurde, qui change de style et percute une nouvelle fois le lecteur. L’absurde et très courte histoire de l’homme qui voulait monter dans la hiérarchie, c’est une page, juste une (avec pas mal de saut de ligne), qui reprends les Click! et autres délires des précédentes anthologies. Voici une brève jouant sur les mots et, l’histoire, c’est… Mais passons, car il est tant de changer d’air.

09_deiberL’Homme de demain par Xavier Deiber.

Changez d’air, d’Arnaud Lecointre et illustrée par Maniak

L’absurde, le contradictoire, même, nous ne le quittons pas. Nous n’aurions pas affaire à un recueil des Artistes Fous, sinon. Les auteurs des deux nouvelles précédentes forment le noyau dur de ces éditions, ce nouveau fou qu’est A. Lecointre n’a rien à leur envier. D’ailleurs, son personnage aussi rejoint la bande des lunatiques, des excités. Il quitte son univers pour en arpenter un autre, imaginaire. Celui de sa folie. Il est vrai que cette nouvelle fait référence à un autre fou bien connu, Terry Gilliam, mais il n’empêche que cette dystopie est bien plus sombre. Là aussi, nous en venons à nous questionner sur ce à quoi est prêt l’Homme afin de graver les échelons de sa société, afin de se distinguer des autres. L’humain se laisse manipuler par sa bêtise, inculquée dès le plus jeune âge par la publicité. Dans notre société de consommation, l’Homme doit être naïf. Payer pour du vent, c’est ce que fait le héros de cette histoire. Il est d’ailleurs difficile, en lisant ce texte, de trouver une quelconque logique dans les raisonnements des protagonistes. La raison les a abandonnés. L’Homme de ce demain n’a plus les pieds sur Terre, il brasse du vent. Il est comme notre potentiel acheteur, « à côté de la plaque ». Il se fait avoir, une fois de plus, par une nouvelle arnaque. Il se purifie du monde en achetant de l’air pur, qu’il respire afin que son esprit ne soit pas pollué par l’atmosphère ambiante. Un concept amusant, où les firmes commerciales sont comparées aux leaders religieux. L’utilisateur, à travers le produit, est transcendé. Il se sent supérieur, et, pourtant, l’atmosphère ambiante suinte à travers ce filtre. Elle s’immisce, colle à la peau… Car elle n’est pas faite d’air.

Les personnages nous ressemblent parfaitement. Si une chose leur parait étrange, ils la snobent, la virent de leur esprit, font comme si de rien n’était, puis ils fuient le plus rapidement possible. Où bien, ils se font une raison. Si respirer des fumées toxiques va les tuer à petit feu, c’est comme ça. Et comme ça l’a toujours été, c’est normal. La normalité est une constante changeante instaurée par la majorité. Personne n’aurait idée de détruire l’ordre établi. Mais le contourner, en faire une source de profit, oui, c’est le but de toute entreprise. Et la chose horrible, qui n’est là que pour faire du mal, devient un profit, elle devient une icône. Elle est intouchable, sacrée. Elle est au centre de toute transaction. Tout va donc très bien si nous restons dans son ombre, si nous nous moquons de la déviance. Le héros est une sorte de prophète déluré qui ne voit pas la futilité de toutes les actions de ses confrères. Son besoin de reconnaissance fait de lui un fanatique, prêt à tout pour sauver le monde. Dans ce petit monde propret où les habitants réalisent leur rôle à merveille, caricaturant de parfaits comptables, les on-dit gèrent toutes vies. Les bonnes manières sont la religion du peuple. Ce sont des fous, se voilant la face, remplissant les poches d’un leader fantôme. Leur machine met donc fin à leur stupide existence et, comme d’habitude, ils sont les seuls fautifs.

La vengeance du XIXe siècle, de Maniak et illustrée par FloatinG

Le glauque s’empare une nouvelle fois du livre avec l’histoire d’une femme, mutilée par la guerre, qui se choisit des prothèses atypiques. Le traumatisme de la guerre est au centre de cette œuvre, suivie par la révolution industrielle de ce XIXe siècle passé, qui nous inspire toujours. La fusion de notre organisme avec la technologie est un thème que nous retrouvons dans les univers steampunk et cyberpunk, où l’esthétisme passe avant l’aspect pratique, tout en combinant ses deux préceptes. Nous inventons des cyborgs non plus dans le but d’imaginer un monde où la machine surpasse l’Homme, mais où l’Homme transgresse sa condition et devient le symbole vivant de la mécanisation, du futur, de l’industrie. La science n’est pas à notre service, c’est d’elle que viennent les pires inventions de la guerre. Chercher une façon de renouer avec les inventeurs de l’époque victorienne, c’est envier une époque qui sonne le glass de notre tradition. C’est courir dans la boucle de cet éternel recommencement. L’héroïne de cette histoire est également déconnectée du monde réel. Son outil de mort ultra-perfectionné tue par millier, mais elle ne se rend pas compte du mal qu’elle fait. Elle s’imagine jouer à un jeu. Sa distance entre elle et le reste du champ de bataille et comparable à celle d’un soldat jouant avec un drone. Les conséquences de ses actes, elle va les ressentir de la pire des façons, par sa blessure qui la marquera pour toujours. Cette femme se sent littéralement coincée dans un système qui la dépasse, dans une machine de mort qui, après plusieurs opérations, est aussi son corps.

Prise au piège dans une enveloppe charnelle qu’elle ne reconnaît plus, elle se trouve une identité dans la transgression de son organisme. Elle s’implante de nouveaux membres comme pour montrer son identité au monde. Mais elle ne sera pas faite de la même matière que les autres, plein d’engrenages et d’applications, mais de bois. Cette matière malaxable est un symbole de féminité, aux antipodes du métal. C’est une représentation du pouvoir de la nature sur la technologie. La femme se surpasse dans un nouvel organisme plus pur, plus beau. Elle se rue dans une manigance poussant tout aussi bien à la consommation et à l’autodestruction afin de servir sa propre cause, qui est de surpasser les autres en performance. Stupide et nombriliste, la femme nous présente une variante des nouvelles précédente, qui se base sur la condition du « sexe faible » dans la société. Les membres de ce genre sont représentées d’une telle façon qu’elles compensent leur faiblesse par des accessoires les rendant à la fois plus fortes et plus belles. Plus fatales. Plus compétitives.

10_imagesIllustrations de Stabeor Basanescu pour Maison close
et de FloatinG pour La vengeance du XIXe siècle.

Patrino, de Vincent Leclercq et illustrée par Cold Mind Art

Nous retrouvons le thème de la ville, qui tisse des liens entre ses habitants, qui est à leur image, change de look en fonction des quartiers, des siècles, qui les imbrique. La ville est un immeuble géant où se croisent des éléments provenant de plusieurs époques, de plusieurs classes sociales. La ville aussi veut s’étendre, veut surpasser ses voisins. C’est un organisme vivant par le biais de toutes ses petites cellules disparates qui, ensemble, forment un groupe complet, compétent, détruisant les menaces, évoluant pour son plus grand bien. La ville possède son identité, qui, tout comme nous, est plus tranchée au fil du temps. Seuls les représentants de son esprit collectif restent dans la ville ou, du moins, continuent de la nourrir. La ville a plusieurs visages, l’un d’entre eux, elle ne le montre qu’à la nuit tombée. Bas les masques, elle s’illumine, elle resplendit. La beauté de la ville attire. Attire même trop. Bientôt, la ville est repue. Elle ne peut plus rien avaler. Elle s’apprête à dégurgiter. Elle a tellement grossi qu’elle est devenue l’aide, disparate. Ses extensions ne sont plus sa fierté. Ce sont des bouts de graisse, des cellules cancérigènes. Une ablation doit être effectuée. Pourtant, ce sont ses cellules qui l’ont formé. Elles lui sont chères. Comment peut-on avoir envie de les éradiquer ? Voilà donc le comble de l’être humain. Et, ce qui était primordial, en devenant inutile ou bien dangereux, doit disparaître. La ville n’a pas de conscience, ce n’est pas de sa faute, mais de celle de ses représentants. Ils lui ont créé une conscience.

À présent, la ville est un organisme complet. Nous avons accouché d’elle, et c’est un petit enfant, Knabinohejmo. Il s’agit de la première ville enfantée par une autre, et cet organisme est capricieux. Elle passera par tous les stades de son développement. L’enfant ne sera pas forcement aussi bienveillant que les autres villes, il sera indépendant. La cohabitation entre l’Homme et la ville a toujours alimenté l’Histoire. Dans ce futur, ils sont toujours au service les uns des autres. Ils s’occupent de cette nouvelle ville comme de leurs rejetons. Ils animent ses artères, son centre nerveux, etc. Ce futur est optimiste. Les hommes ont renoué avec leur environnement. Ils ne polluent plus, sont reliés aux autres sous la forme d’une communauté curieuse et portée par la création, plus que par la destruction. Ils sont parfaits, invitent les animaux dans toutes leurs actions, sont amicaux… Il est difficile de se représenter la raison d’un tel changement des mœurs. Peut-être s’agit-il d’un futur postapocalyptique. Nos descendants nous ont bannis de leurs esprits, on prit modèle sur ce qui leur restait : quelques ruines, une nature en plein renouvellement. Tous mutèrent d’une étrange façon… Au cours de l’histoire, la petitesse de l’Homme, comparativement à la ville, est montrée. Les explorateurs arpentent un organisme qu’ils aiment, qui leur est précieux, mais qui nous parait dégoûtant. L’accouchement est montré tel qu’il est, dans toute sa mocheté. La nouvelle est crade, des explorateurs minuscules entrent dans un vagin géant afin d’en extraire un enfant. Ce qui était beau, au-dessus, ne l’est plus, à l’intérieur. Puis l’instinct maternel prend le dessus. La source de souffrance devient la joie de tous, empathique.

Moisson, du Gallinacé Ardent et illustrée par ARZH

Les rôles s’inversent dans cette nouvelle où l’animal se venge des siècles de souffrance, de cruauté, que lui a infligé l’Homme, par le biais de machine sans âme et extra-terrestres. Celui-ci n’est plus que viande en sursit, victime de ses propres abattoirs. Si cela est triste, nous ne les plaignons pas : ils n’ont que ce qu’ils méritent. Cette histoire actuelle pointe du doigt les industries prenant les êtres vivants pour des sources de profit. Ils se masquent pour ne pas voir leurs souffrances, pour ne pas se rendre compte que ses êtres sont dotés d’une conscience. Eux, ils ont perdu la leur depuis longtemps. L’Homme d’aujourd’hui n’est plus « humain ». Il n’y a rien de naturel dans son comportement. Comment peut-on nous dire « développé » si nous nous avachissons dans notre décadence et nous amusons de la souffrance des autres ? Les consommateurs se foutent du sort des opprimés. Pour eux, ce ne sont que des victimes consentantes, conçues pour nous faire plaisir. Où bien ils se repaissent de leur chair en prenant plaisir à leur mort, en se complaisant dans leur domination. Chez l’Homme il n’y a pas de pitié, c’est mal. Il n’y a que des barbaries perpétrées pour un soi-disant besoin de survie. Mais notre espèce n’est pas conçue pour manger des animaux, ce n’est pas naturel. L’Homme transgresse ses droits envers la Nature. Il la foule du pied, règne sur son royaume usurpé et créer de nouvelles injustices dans le monde. Il était temps que quelqu’un le traîne dans la boue afin de lui montrer la vérité, ce que cache son petit conte de fées. Les animaux souffrent, la Terre souffre de ses pesticides. Elle n’est pas à notre service.

Notre futur est intoxiqué, il se meurt. Mais si, contre toute attente, par nos pollutions, par nos transgressions des génomes, nos victimes devenaient plus fortes, plus robustes, et se retournaient contre leur agresseur ? Où bien, et là nous retournons à l’histoire, et si nos propres inventions étaient retournées contre nous, alors, à quoi ressemblerions-nous ? Voici une histoire où la violence transparaît, qui ne devrait pas nous choquer, mais nous combler de joie pour ce scénario potentiel. Ce retour à la justice. Finis nos problématiques nombrilistes. Que nous le voulions ou non, nous retournons aux sources. Nous ferons l’expérience de notre système en partant du bas. Dans cette histoire, nous avons régressé. Nous sommes devenus cette nature sauvage. Nous sommes les graines que nous plantons et cueillons au printemps. Nous soufrons dans les pales des moissonneuses, destinés à remplir notre office en tant que nourriture. Mais la plupart d’entre nous n’auront vécu pour rien. Il ne s’agira tout au plus que de gâchis alimentaire survenant lors de surproduction… Ce texte poétique est sombre. De sa beauté, présente dans les tournures de phrases, s’échappe l’horreur. Avec la technologie, nous avons la possibilité de créer plus de mal. Mais qu’arriverait-il si nous avons, en face de nous, une civilisation encore plus « évoluée » que nous ? Le premier contact extra-terrestre n’est plus vu comme une joie, car si ces pionniers nous aperçoivent, cela signifierait notre fin. Mais bon, que valent nos souffrances, notre existence pathétique, si elle permet de faire plaisir à de jolis marmots à l’heure du goûter ? Pourquoi ne pas faire comme tous ses beaux animaux que nous voyons dans les publicités, et mourir avec le sourire ?

11_stabThe last jugement par Stab (ou ARZH).

Les enfants de nos enfants, de Southeast Jones et illustrée par Kenzo Merabet

« Évolution ? Peut-être est-ce là que réside le plus grand challenge de l’Humanité. » Nos enfants sont là pour nous surpasser, les leurs iront encore plus loin, et ainsi de suite… Les frontières de l’avenir sont repoussées à chaque génération. Les fils de l’Homme de demain sont leurs batailles. Dans ce futur, un médecin n’a plus d’avenir. Plus de maladie à guérir, seulement des patients à réconforter. Mais c’est lui qui a besoin de soutien. Il est le témoin d’une époque morte et enterrée. Il est devenu obsolète. Céder sa place n’est jamais facile. S’avouer que nous ne faisons plus partie du monde, non plus. Dans ce futur postapocalyptique où les enfants sont constamment abandonnés, le docteur trouve une occupation en recueillant les nouveau-nées difformes. Ils sont les enfants des enfants de la guerre, ceux exposés à la radioactivité. Ils sont notre futur indésirable qui porte physiquement nos stigmates, nos traumatismes. Ils sont exterminés. Qui voudrait de témoin d’une époque sanglante ? De ses propres péchés ? La survie d’une espèce passe par l’ablation des anormalités. En cela, nous n’avons pas perdu nos instincts. La différence nous dégoûte et nous avons besoin d’appartenir à un groupe. Afin de ne pas le quitter, de ne pas nous faire rejeter, nous reproduisons des comportements extrêmes, fanatiques. Nous suivons les ordres, engendrons de nouvelles guerres, etc. Si le thème de cette nouvelle a déjà été abordé et parait assez recyclé, il est à l’image de notre vieillard : d’un autre temps. Les humains ne veulent pas de leur descendance. Ils veulent des clones, des partisans de leur propre cause.

Cela est contraire à l’évolution. Du malheur peu survenir le bonheur, et inversement. Cet hymne à l’évolution est un texte explicatif, il est fait de dialogues entre la race actuelle et ses descendants. L’évolution prend bien des chemins. Pour certains, leur mutation génétique les place au sommet de la pyramide, mais s’ils sont développés sur un point, ils ne le sont pas dans tous. Ils disparaissent progressivement : l’intellect ne les a pas sauvés. Nous passons tour à tour dans les extrêmes. Chaque être est avant tout un partisan de la pureté et, comme les autres, ceci mène à la fin de son espèce. Après l’histoire du docteur vient celle d’un second personnage. Celui-ci est le dernier représentant de son espèce, celui que l’évolution a rejeté, qui reste en arrière et ne comprend rien à son monde en pleine expansion. Il est comme ce petit vieux, privé de moyen de communication. Cette anomalie coule des jours paisibles dans un paradis peuplé de dieux qui, à l’instar des nôtres, ne se soucient pas de lui. De cette personne invitée à parler avec un descendant d’une espèce différente naît une autre espèce, puis une autre. De pacifistes, les nouveaux humains redeviennent sauvages. Ils perpétuent un cycle qui reprend quelques nouvelles présentes, tel que celle m’étant en scène des créatures hybrides colonisatrices de planètes. L’évolution n’est pas à notre service. L’homme de demain change de visage puis perd le sien. Il se surpasse, n’attend plus rien. C’est là la toute dernière des fins !

La perpétuation de notre espèce, dans cette dernière nouvelle, ne nous rend pas optimiste. Les Artistes Fous ne souhaitent pas tous la bienvenue à l’Homme de demain. Ce livre n’est donc pas fait pour lui, mais pour celui d’aujourd’hui, afin qu’il ne reproduise pas tous ces scénarios catastrophes, mais créait un véritable demain… Et puis, concernant l’avenir : une anthologie sur la Mort est en préparation, vous l’avez vu. Alors, nous nous retrouverons l’année prochaine pour une nouvelle chronique… Celles des AFA seront à présent annuelles ! Bonne fin de journée, sur l’Antre du poulpe.

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12_afficheLes images ci-dessus sont sous copyright, et je n’ai normalement pas le droit de les diffuser, mais cela est pour une bonne cause : vous faire découvrir de nouveaux talents. Donc n’hésitez pas à aller sur les blogs et les sites des graphistes (il vous suffit de cliquer sur leurs noms) que j’ai pu trouver. À bientôt pour une nouvelle critique de livres des Artistes Fous Associés : L’Homme de demain, 16 récits de l’utopie au cauchemar. Pour visionner ma critique de Fin(s) du monde, de Sales bêtes!, de Folie(s) et découvrir d’autres Artistes, c’est ici.

Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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2 commentaires pour L’Homme de demain des Artistes Fous

  1. Ping : Philippe Curval, Le testament d’un enfant mort | L'antre du poulpe

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