Pont-Saint-Esprit de Lanrent Mantese

Pont-Saint-Esprit les cercles de l’enfer, de Laurent Mantese
Aux éditions de la
Clef d’Argent

Pour commander le livre, pour vous abonner à la page Facebook.

Pont-Saint-Esprit, la seconde publication de la collection LoKhale, de la Clef d’Argent : Parce qu’une histoire se déroule forcément quelque part, la collection LoKhale trouve son inspiration près de chez vous. Dans des lieux que vous connaissez bien. Autour de faits dont vous avez peut-être même entendu parler… – Plus d’informations à cette adresse.

Une collection dirigée par Jean-Pierre Favard, auteur de Belle est la bête ainsi que de Pandemonium Follies (deux recueils chroniqués par Poulpy sur ce blog). Le plus important, c’est que cette collection s’annonce sous d’heureux auspices. Philippe Curval.

Pour lire la chronique du premier numéro de cette collection, Le fantôme du mur de Jean-Pierre Favard (d’après la nouvelle de Marcel Aymé). Pour visionner un album photo : Sur les traces du fantôme, un reportage effectué à Dole avec l’aide de Philippe Gindre, directeur de la Clef d’Argent, en juillet 2015.

01_lokhaleLes ouvrages qui constitueront cette formidable collection seront composés de deux grandes parties. La première, œuvre de pure fiction, prendra sa source dans l’Histoire ou la légende ou le fait divers, enfin bref, dans la vie réelle ou fantasmée. Il s’agira d’une déambulation livrée aux fantaisies de l’auteur. Une plongée, corps et âme, littéraire et originale. En un mot, incandescente. La seconde, verra expliciter, sous la forme d’un article, un des points abordés dans l’œuvre de fiction. Afin de l’éclairer. De poursuivre la réflexion entamée. De donner ses lettres de noblesse à l’Imaginaire.

D’accompagner le lecteur. De l’instruire en l’amusant.

Chacun des textes se répondant, se nourrissant, s’apprivoisant l’un et l’autre. Chaque ouvrage ainsi formé sera l’occasion de visiter un lieu. Parfois même, d’y revenir. De s’en inspirer, de s’en imprégner. Pour mieux le comprendre ou voyager.

Et quoi qu’il en soit, se divertir. Car une histoire se déroule forcément quelque part. Et que l’universel trouve toujours sa source dans le particulier.

Laurent Mantese Laurent Mantese est né en 1976. Petit-fils d’agriculteurs français et de métayers italiens, élevé au pruneau et au grand air sur les coteaux ensoleillées de la Dordogne et du Lot-et-Garonne, il commence par pasticher, vers l’âge de 11 ans, les nouvelles d’Heroic-Fantasy de Robert Erwin Howard illustrées par Frazetta qu’il découvre, fasciné, aux Éditions J’ai Lu.

Titulaire d’une maîtrise de philosophie politique, auteur de romans et de nouvelles fantastiques témoignant d’un ancrage naturaliste et régionaliste fort, sa narration, classique est adossée à des réflexions d’ordre existentiel ou social. Jean-Pierre Andrevon a dit de son premier recueil, Contes des nuits de sang, paru en 2011, qu’il était « le meilleur recueil de nouvelles fantastiques françaises lu depuis longtemps ». On peut lire sur le blog de Jean-Pierre Favard un entretien avec Laurent Mantese. – Cf : La Clef d’Argent. Voici d’ailleurs un petit extrait. La littérature Fantastique, du point de vue de l’auteur :

« La littérature fantastique, malgré ce qu’on pense, parle toujours du quotidien, même quand elle le fait de manière outrancière, avec des loups-garous ou des zombies. Elle parle du quotidien et du fait que tous les hommes, à un moment ou un autre, ressentent un certain sentiment d’étrangeté à avoir été jetés dans la vie. C’est une sorte de base arrière, un espace de repli. On n’y est plus épié par des satellites, des publicités débiles ou des gestionnaires hargneux, mais par des visages flous derrière des vitres, des créatures nocturnes, les esprits animaux qui sommeillent en nous ; il y a encore des fantômes dans les vieilles granges et des chemins perdus dans la campagne au clair de lune. »

02_resume

Pont-Saint-Esprit est une petite commune du Gard située au nord du Languedoc-Roussillon, entre l’Ardèche et le Rhône. Cette cité médiévale est surtout connue pour son architecture et son majestueux pont, mesurant neuf-cent-dix-neuf mètres de long et comportant vingt-six arches. Dédié au Saint-Esprit, c’est ce pont, le plus vieux du Rhône, qui donna nom à ce bourg en 1309, à la fin de sa construction qui dura quarante-quatre ans. Si Pont-Saint-Esprit était un haut lieu de transit de marchandises au Moyen-Âge, c’est à présent une petite commune tranquille ou rien, depuis la Révolution, n’est venu perturber ses besognes… Rien, à part peut-être une curieuse affaire : celle du pain maudit.

L’affaire du pain maudit débuta le quinze août 1951, quand plusieurs spiripontains et spiripontaines eurent des hallucinations très violentes qui altérèrent parfois à jamais leur santé mentale. En tout, les enquêteurs de l’époque dénotèrent deux cent cinquante cas de ce que certains qualifièrent de « possession ». Pour les médecins et autres spécialistes s’étant rendus sur place en urgence, il ne s’agissait pas ici d’un phénomène paranormal, mais d’un empoisonnement collectif à une substance qu’ils n’arrivèrent pas tout de suite à identifier. Il faut dire que les hallucinations n’étaient pas le seul symptôme observé chez les patients. Certains développèrent une forme de gangrène, d’autres furent pris de convulsions. Cela vient généralement de ce que nous appelons communément le mal des ardents (ou feu de saint Antoine). Des épidémies de ce type étaient courantes pendant le Moyen-Âge et pouvaient toucher des populations entières pendant les disettes. Elles étaient dues à une contamination des céréales par de l’ergot de seigle.

Suite à cette affaire retransmise par tous les médias, plusieurs théories furent avancées, avant que tous (ou presque) se mettent d’accord sur les causes de ce désastre qui fit cinq morts et cinquante aliénés sur une durée plus ou moins durable. Si, officiellement, l’ergot de seigle présent dans la farine utilisée dans le pain d’un boulanger local était à l’origine de toute cette affaire, aucune preuve n’a été retrouvée pour avérer cette théorie. Certains conspirationnistes et citoyens non convaincus par cette explication simpliste se persuadent encore de nos jours que la CIA était impliquée de très près dans « l’affaire du pain maudit ». Accident regrettable ou essai secret d’une arme chimique qui aurait mal tourné ? Le mystère reste entier…

Toujours est-il que, si aucun coupable n’a pu être trouvé, la catastrophe a généré une panique générale. La presse peinait à trouver un bouc émissaire et la population, dans tout le pays, allait jusqu’à accuser voisins, État, services secrets, Église, et j’en passe. Dans la ville, la maladie s’aggravait : douleurs aiguës, démence, crimes passionnels… Les secours furent bien vite en sous-effectifs. Et si, au lieu de se focaliser sur les répercutions de cette affaire, nous nous mettions à la place de ses personnes, ignorants tout d’une situation incontrôlable, de la cause de leur crise ou de ses effets sur le long terme. C’est ce que nous propose Laurent Mantese dans ce court roman. Avec ce livre, il ne se focalise pas sur la théorie complotiste comme quoi la CIA aurait injecté du LSD à une population en guise de test, ni ne va étudier les nouvelles hypothèses scientifiques mises à jour. Il va se fondre dans la population et perdre le lecteur dans un dédale où se mêlent réalité et fiction, monde concret et hallucinations.

Mais avant de vous parler plus en détail de cette histoire et de notre ressenti, analysons la couverture réalisée par Philippe et Léo Gontier (les critiques d’un recueil de P. Gontier sur l’Antre du poulpe). Vous y voyez donc, à gauche, « l’arme du crime » posée sur des photos et coupures de presse de l’époque, piochées dans les journaux Midi Libre et Point de vue. À droite, un petit croquis de Fernando Goncalvès-Félix : la mort s’approchant doucement des lits des malades, les incitant à la suivre dans un délirium digne de ceux peints par Jérôme Bosch. Et en dessus, Pont-Saint-Esprit, telle qu’elle était dans le début des années cinquante. Prêt pour un petit voyage dans le passé ?

03_cover

Comme pour le tout premier volume de la collection LoKhaLe, « Le fantôme du mur », le choix a été fait de procéder par montage de différents éléments, tous représentatifs de l’intrigue, afin de donner au lecteur matière à comprendre à quoi il va avoir affaire sans pour autant spoiler à tout va. L’exercice est d’autant plus périlleux que le risque est grand d’en dire trop… – Jean-Pierre Favard.

Pont-Saint-Esprit, un lieu qui vous est décrit par Jean-Pierre Favard dans l’introduction à ce texte, que vous pouvez lire à cette adresse, avec les premières pages du livre, précédées par un petit avertissement de l’auteur : (au sujet des victimes de Pont-Saint-Esprit) ce texte, en essayant de donner l’image la plus saisissante des souffrances qu’ils ont pu endurer, n’a pas d’autre ambition que de leur rendre hommage.

Au nombre des documents accompagnant cette histoire se trouvent, comme dans le précédent volume de la collection, une explication sur l’origine des éléments de couverture, un complément d’informations historiques, scientifiques et contextuelles, des aides à la lecture, et, bien sûr des remerciements… Nous nous apercevons grâce à cela de la participation de personnes des Archives municipales de la ville, et d’un spécialiste de l’affaire, Jean-Pierre Colombet, adjoint de l’ancien maire de Pont-Saint-Esprit. L’auteur comme le directeur de la collection se sont donc largement documentés afin que cette histoire soit la plus réaliste possible. Voilà qui témoigne d’un certain respect, pas seulement du détail, mais des lecteurs ! Le professionnalisme est partagé par tous, à la Clef d’Argent. Cela passe aussi par une publicité de qualité qui, sans être intrusive, relais articles et informations sur chaque volume et ceux à venir. Curieux ? Alors cliquez ici !

De ces documents, je ne placerais qu’un court extrait concernant les symptômes liés à l’ergotisme. De quoi non pas vous procurer une petite mise-en-bouche (je ne suis pas sûr que cela vous donnera faim…), mais pour que vous ne perdiez pas de vue que ce qui arriva aux victimes du « pain maudit » était en effet un véritable drame. Cela nous ramène à l’époque des épidémies médiévales, alors que le cadre se situe dans les années cinquante. Inquiétant, n’est-ce pas ? Si vous deviez chercher une morale à cette histoire, alors je vous dirais une simple chose : faites attention à ce que vous dévorez…

{…} Les malades avaient l’impression de brûler de l’intérieur alors même que les extrémités de leurs membres devenaient glacées. Parfois, les parties atteintes allaient jusqu’à devenir noires et se détachaient du corps. Une autre caractéristique de cette maladie consistait en une perte de sommeil. C’était donc ce que nous appelions le Feu de Saint-Antoine, la forme gangréneuse de cette maladie. Tandis que celle qui nous intéresse ici est sa forme convulsive, le « mal de Saint-André » mêlant hallucinations et convulsions. Mais, comme nous l’avons vu plus haut, si tout concorde pour conclure à de l’ergotisme, en était-ce vraiment ? Où sont donc les preuves ?

04_extraitPlus loin, dans ses mêmes documents, une théorie est abordée, celle de Stephen L. Kaplan, historien, qui suspecte l’État d’avoir cherché à étouffer un scandale sanitaire en mettant fin à l’enquête. Quoi qu’il en soit, il me semble justifié de vous communiquer à mon tour un article consultable en ligne, celui de René-Louis Bouchet, car, pour lire les autres, listés dans ce livre, il va vous falloir organiser un petit déplacement à la capitale ou sur les lieux du « crime ». Et puis vous pouvez aussi commander cet ouvrage paru aux Éditions Fayar, qui fait le point sur toute l’histoire : Le Pain maudit : retour sur la France des années oubliées. Voici ce qu’en dit l’éditeur :

« Si cette tragédie a été si intensément ressentie, c’est parce que le pain en est la cause. Redevenu brièvement, sans doute pour la dernière fois, un produit de première nécessité, le pain a tué et rendu fou. Pourquoi ? Ce livre majeur, fondé sur des archives en grande partie inédites, cherche à résoudre l’énigme. Steven Kaplan refait l’enquête, convoque les acteurs, interroge leurs hypothèses, et, en s’emparant de ce fait divers, raconte la France des années 1945-1958, un pays encore vacillant après la guerre et sur le point de basculer dans la modernité triomphante des Trente Glorieuses. Il livre ici, avec un souffle digne d’un auteur de roman policier, l’histoire méconnue d’un secteur essentiel à notre économie et à notre culture : la meunerie et la boulangerie. Steven L. Kaplan est professeur d’histoire européenne à Cornell University. Il fut le premier à faire du pain un objet d’histoire totale, au carrefour du matériel et du symbolique. »

Il est un pain béni qu’à la terre économe
Il nous faut arracher d’un bras victorieux.

C’est le pain du travail, celui que l’honnête homme,
Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.

Mais il en est un autre, à mine tentatrice,
Pain maudit que l’Enfer pour nous damner sema

Enfants, n’y touchez pas, car c’est le pain du vice !

Guy de Maupassant, Le pain maudit (1883).

Pont-Saint-Esprit les cercles de l’enfer, une critique du poulpe :

Comme dans tous les volumes de la collection LoKhaLe, un lien est fait entre histoire et Histoire. Ces fictions sont éducatives sur deux points : nous découvrons un événement ou un fait divers passé, mais aussi un nouveau lieu. Laurent Mantese inculque quelques bribes d’Histoire de la ville, tout comme le fit Jean-Pierre Favard pour Dole au travers du fantôme du mur. Car les murs sont importants, ce sont des témoins de tout âge. L’Histoire est inscrite en eux. Nous n’avons pas fini de la déchiffrer…

05_fernandoCi-dessus, les mânes de Fernando Goncalvès-Félix (dessins préparatoires). À cette adresse, une peinture de Bruegel l’Ancien, Le triomphe de la mort. À vous de repérer la référence à l’un des personnages…

Si vous avez pris la peine de lire l’introduction, dans le court extrait en image que je vous ai communiqué, vous verrez une certaine similitude entre cette façon de présenter le récit et celles d’un auteur bien connu… H.P. Lovecraft. Quand nous lisons ces premières phrases, il nous est impossible de lâcher le livre. Avec cette technique mise au point par le maître de Providence, Laurent Mantese a poussé notre curiosité. Il introduit un narrateur interne, un vieillard, confiant l’expérience qu’il eut en mai 1951 durant son empoisonnement. Le cadre est placé, les raisons poussant cette révélation tardive sont expliquées. Le héros, le second auteur, fictif, donc, se confesse sur son lit de mort à la manière d’un ancien préparant son âme au seigneur. Il nous fait voyager dans le temps, du temps des ars moriendis, du temps du haut Moyen-Âge et des épidémies dues à l’ergot de seigle.

Nous voyageons ainsi dans plusieurs époques. La nôtre, temps du récit, la sienne, la jeunesse de notre homme, temps de son récit, et l’Histoire du mal de Saint André et de la création de la ville, par le biais d’évocations. Le ton n’est pas seulement celui d’un fils de paysans croyant vivant dans les années cinquante. Le texte est écrit, nous dit-on, par une personne cultivée. Il est ampoulé, métaphorique, vieillot… Il se prête parfaitement à un récit fantastique dans sa pure tradition. Nous trouvons des similitudes avec le style de Maupassant, autre source d’inspiration avouée par l’auteur. Notre narrateur nous rappelle une époque à moitié oubliée, où les catastrophes de la Seconde Guerre secouaient encore les âmes. Il nous décrit un cadre rural où le folklore perdure. Un temps entre deux temps, presque oublié du temps. Dans cette cité médiévale, un mal est entré furtivement malgré les hauts remparts de pierres. Un mal ancien, que la modernité n’a pas su éradiquer complètement.

Et c’est à ce moment-là que sautent tous les repères auxquels se fiait cette population. Elle perd confiance en l’industrie, fautive du mauvais traitement de la farine. Elle perd foi en un symbole de sa tradition : le blé, le pain. Et nous, nous nous perdons une nouvelle fois en conjecture. La modernité ne cache-t-elle pas un intérêt divergeant de celui du bien de la population ? La Nature n’est-elle pas un autre ennemi ? Qui donc va nous protéger face à ses parasites, puisque nos toutes nouvelles inventions ne le peuvent ? Inventions qui, nous vous le rappelons, ont été mises au point avec la même technologie qui a préalablement servi à annihiler des peuples. Car oui, le rapprochement se fait constamment entre l’Occupation et cette nouvelle épreuve. Il est simple de comprendre pourquoi autant de théories conspirationnistes ont été avancées à la suite de cette affaire, comme il est aisé de comprendre la peur des victimes. Livrées à elles-mêmes, puisque les secours tardent à arriver. Elles sont dans l’incompréhension la plus totale, puisqu’aucune théorie n’est venue prouver quoi que ce soit. C’est comme si la terreur orchestrée par un régime totalitaire était de nouveau là. On nous dit rien, on nous laisse crever…

Pour le narrateur, le passage d’un état de relaxation et de bonheur à une peur de l’inconnu qui bouleverse tout son monde rassurant est brutal. Elle l’est aussi pour nous. Laurent Mantese décrit un tableau représentant la routine de cette ville aux aspects de vacances. Nous sommes plongés dans un lieu où rien ne vient jamais déranger les affaires des uns et des autres. La permanence, qui, dans la tête des personnages, durera éternellement, est révolue, le chaos gagne du terrain. C’est une peur gravée au plus profond de nous qui ressurgit. Celle de tout perdre malgré l’impression de protection qui nous entoure. La mère du protagoniste, impuissante, est une des métaphores accentuant cet effet, similaire à celui qu’ont ressenti ces personnes pendant la guerre. C’est donc une peur de l’éternel recommencement qui perturbe le lecteur : la sécurité est une illusion, nous rappel-ton. Voilà pourquoi cette génération est si prête à enterrer ses malheurs en temps de paix, quitte à oublier les enseignements qu’elle en a tiré.

Ce changement violent des mœurs se retranscrit quand la maladie affecte l’état nerveux des victimes. La joie, la bonne humeur, et les bonnes intentions font place à un rejet de la bienséance. Ces personnes changent du tout au tout en quelques heures. L’espace est comme distordu. La joie s’oppose à la colère, à la tristesse, à l’effroi devant des visions dérangeantes et dérangées, ou devant les réactions inexplicables de voisins au naturel tranquille. Plus rien n’est ce qui paraît être. Et si la drogue avait révélé le côté sombre des habitants ? Cette noirceur retenue leur vie durant dans l’espoir d’incorporer la parfaite société, fondée sur une illusion de bonheur où la peine est camouflée dans les cœurs. Imaginons que les créatures rencontrées par les protagonistes sont en réalité le reflet déformé de leurs démons intérieurs. De leur crainte, comme de leur désir de rébellion. Imaginons, enfin, un monde fantaisiste prenant pied dans la réalité pour bousculer l’ordre établi. Nous sortons de l’hommage pour trouver une critique sociale, inattendue dans son approche.

06_montageLe héros, comme bien d’autres, est pris de cauchemars dont il ne peut se réveiller. Il est submergé par des peurs relatées par la guerre. Les habitants voient les monstres prendre forme, car la peur de la mort remonte depuis le tréfonds de leurs instincts. Personnages féeriques, de contes et de légendes, apparitions provenant du fond des âges, relatées, cette fois, par l’inconscient, prennent vie, sortent d’histoires oubliées. Les peurs de l’enfance étreignent le narrateur qui perd toute notion des réalités. S’il était un personnage naïf au début de ce court roman, il grandit, prend conscience de la noirceur du monde comme de la sienne.

Cette peur, elle se transmet, elle aussi. Par le biais de rumeurs, la réalité se déforme un peu plus. Réalité que fuit le narrateur, car elle suscite une introspection. Car il souhaite démentir de son état, comme de celui des autres. Il se voile la face, dénigre sa maladie et, en fuyant la civilisation et ses rumeurs affreuses, il entre dans le repère de la magie et de la crainte : dans un bois, symbole du mystère, des dangers tapis. Méchant loup, et, auparavant, spectres hantant les cimetières… L’auteur dévoile une imagerie millénaire qu’il déforme comme dans un tableau de Bosch. Il joue sur le symbolisme, comme celui de la nuit ou celui des démons de la bible. La lecture en devient angoissante. Nous nous retrouvons dans une histoire d’horreur à grande échelle, où chaque fou nous transmet ses visions angoissantes. Leurs agissements font à la fois peur et pitié, car ils sont autodestructeurs. C’est comme si les malades tentaient de purifier leur mal en se tuant. Que peuvent-ils faire, ainsi livrés à eux-mêmes, même des années après ce sinistre mois de mai 1951 ?

Cette angoisse ne nous quitte pas. Les visions décrites sont presque palpables. Nous sommes à notre tour plongé dans un cauchemar que nous ne quittons pas, nos doigts étreignant les pages, aussi crispés que ceux des malades. Les yeux révulsés, parcourant dans un accès de nervosité les lignes nous rapprochant de la fin, si proche, malheureusement. Impossible de fuir ce livre, une fois ouvert, il se lit d’une traite. Nous ressentons cet affolement croissant, nous voyons la situation évoluer de mal en pis. Nous assistons à la fin de ce traumatisant événement, ses retombées, ces oubliés de Pont-Saint-Esprit, victimes incomprises qui n’ont jamais eu de réel suivie médical. Car la folie dérange. Mais comment blâmer ses gens ? Qui blâmer, d’ailleurs, si ce n’est le désintérêt de tous ? Clôturant mélancoliquement cette œuvre de toute leur verve, les auteurs s’abstiennent de tout jugement envers la violence et la cruauté des malades et des soignants. Ils finissent par accepter les choses. Adieu la rébellion, ce livre n’est pas fait pour choquer, même s’il y arrive à la perfection, c’est aussi un hommage, nous étions prévenus.

Ce texte ne ressemble pas à la confession d’une victime de cette affaire, rédigée des décennies plus tard. Nous pouvons critiquer le fait que la description du cadre soit trop élaborée pour cela. Les souvenirs vivaces du protagoniste montrent peut-être que l’homme a longuement réfléchi avant de rédiger son testament (en quelque sorte, puisqu’il nous lègue son expérience pour que nous en tirions nos conclusions), mais cette abondance de détails n’est pas réaliste. Cela est tout de même nécessaire à la création d’une fiction comme celle-ci. Un simple compte-rendu sans vie n’aurait pas produit le même effet. Aller à l’essentiel, c’est érafler un sujet qui mérite d’être étoffé de cette façon.

Le second problème provient du style. Ou plutôt des styles. La patte de l’écrivain est recouverte par les méthodes de ses pairs. Elle est là, Laurent Mantese ne fait pas que recouper les points forts d’untel avec ceux d’untel, non. Mais les emprunts sont parfois si flagrants que nous ne voyons que cela. Un style qui manque d’affirmation, nous avions remarqué cela dans notre critique dédié à Jean-Pierre Favard. Mais cela témoigne également d’une intense réflexion. Ce livre n’a pas l’air rédigé par un débutant. L’auteur s’est documenté aussi bien sur son sujet que sur la manière de l’aborder. Et il reste dans l’esprit de la collection ! Ces fictions jouent sur la santé mentale des protagonistes afin de semer le doute sur le fin mot de l’histoire : était-ce « une histoire vraie », où s’est-il réellement passé quelque chose de surnaturel ? Si notre avis est toujours celui d’un sceptique, avouons que la question se pose !

07_presseUn petit détail qui pourrait fatiguer un lecteur impatient, mais que je trouve tout à fait original, car il accentue l’effet de crainte montante, atteignant son paroxysme dans les scènes finales, c’est la disposition de petits astérisques. Ils documentent sur les détours que prirent les événements, précisant leurs natures réelles ou fictives. Ainsi nous savons que les actions des personnages ne proviennent pas toutes de l’imagination de l’auteur. Qu’il n’exagère pas. Ainsi, nous nous transformons en témoins des scènes qui se déroulent heure par heure, jour après jour. Ainsi nous nous retrouvons au centre de l’action et pouvons évaluer l’ampleur des dégâts. Observateurs impuissants, nous assistons au drame, assis aux premières loges sans savoir quoi penser de notre curiosité, ni des réactions de personnes enragées qui ne sont plus elles-mêmes.

« Nous avons assisté en somme à une lutte entre les structures profondes mentales et les envahissements illusoires. » – Gaston Giraud.

Une des citations choisies pas l’auteur, d’un artiste plus proche de notre époque, connu pour avoir créé des visions fantasmagoriques.

À bientôt pour de nouvelles chroniques, sur l’Antre du Poulpe.
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08_clefPoulpy.

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Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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2 commentaires pour Pont-Saint-Esprit de Lanrent Mantese

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