Folie(s) des Artistes Fous

Folie(s) 18 textes échappés de l’asile
aux éditions Les Artistes Fous Associés

Troisième critique d’un livre des Artistes Fous Associés : leur troisième recueil, Folie(s) paru l’an dernier. Si vous voulez en savoir plus sur l’éditeur, permettez-moi de vous rediriger sur leur site, et sur mes précédentes critiques, celle de Fin(s) du Monde (servant à présenter ces Artistes) et celle de Sales bêtes!, ici et ici. Vous y trouverez une foule de liens qui pourront peut-être vous être utiles.

[…] Les Artistes Fous Associés ont pour but de diffuser vos chefs d’œuvre incompris (« trop bizarre ! Trop gore ! Trop barré ! » vous ont dit les sinistres gratte-papier des sérieuses maisons d’édition ? pas de ça chez nous !)… – cf : lesartistesfous.com. Tel un carrefour, le site se dresse et regroupe écrivains et scénaristes, graphistes et photographes, musiciens, développeurs, artistes en tout genre se trimbalant entre blogs et forums.

Chaque recueil est composé de nombreuses nouvelles sélectionnées sur, entre autres, le madatelier d’écriture (tenu par Herr Mad Doctor). Elles sont bien sûr choisies pour leur qualité, mais aussi pour leur diversité (aucune n’est similaire), et car elles s’intègrent dans un thème, toujours différent. Le titre de Folie(s) devrait vous dévoiler le sujet commun de ces nouvelles :

Les Fous ont la parole ! Folie joyeuse, tragique, douce ou furieuse, folie visionnaire, délirante, compulsive, criminelle ou simplement géniale… Mais aussi : folie qui ouvre sur un autre monde, qui efface les limites de la réalité. Entre engloutissement et hypothétique guérison.Dans cette troisième anthologie des Artistes Fous Associés, 18 écrivains de tous horizons vous initieront aux arcanes de nos déraisons les plus secrètes. Pour ne plus jamais dire : “Je suis sain d’esprit”. – cf : Les Artistes Fous Associés (pour commander le recueil, lire des critiques…).

Une anthologie dirigée par Paul Demoulin, Matthieu Fluxe, Ludovic Klein, Vincent Leclercq et Sébastien Parisot, sur le thème de la Folie. Un thème déjà présent dans les recueils précédents, n’oublions pas que nous avons affaire avec des Artistes Fous ! Vous verrez qu’en effet le sujet est plus libre, plus facile à aborder pour des auteurs en herbe, et surtout plus Fantastique car, lorsque nous rentrons dans l’esprit d’un fou, nous ne pouvons différencier fiction et réalité. Parmi les auteurs des nouvelles qui composent ce recueil, certains nous ont déjà été présentés, de même pour les graphistes. Vous le verrez… Tout de suite !

01_coverCouverture réalisée par Cham.

Personnalités connues : Julien Heylbroeck (Pestilence, Stoner Road), interviewé pour la Taverne du Nain Bavard en 2013, lors du festival Bloody Week-end. Avec Schweinhund, il est le cofondateur de l’édition Trash. Il est également l’ami de Romain d’Huissier et tous deux travaillent pour Rivière Blanche, des éditeurs que j’ai pu rencontrer lors du salon du livre et de la DB de Damparis.

Morgane Caussarieu, spécialiste du vampire qui, à l’époque de notre interview au Bloody WE V, venait de faire publier son roman intitulé Dans les veines. Une de ses nouvelles et également présente dans l’anthologie Nouvelles Peaux des éditions Luciférines, que je vous ai présentées dans cet article. Et Éric Udéka Noël, scénariste de Et dieu reconnaitra les siens, un court-métrage décrit lors de sa diffusion au Bloody Week-end en 2014.

Plusieurs Artiste Fous nous ont déjà présenté leurs textes ou leurs graphismes dans le recueil Fin(s) du Monde ou Sales bêtes!. Herr Mad Doktor, Southeast Jones, Ludovic Klein, ou Vincent Leclercq apparaissaient déjà plusieurs fois au sommaire de la précédente anthologie, et nous retrouvons plus d’une de leurs nouvelles dans ce livre. Ils nous sont une nouvelle fois présentés, et c’est avec joie que nous les retrouvons. Si vous souhaitez en savoir plus sur les auteurs cités ci-dessus et dans les paragraphes suivants, il suffit simplement de cliquer sur leurs noms.

Folie(s)
18 textes échappés de l’asile

Y a-t-il des fous chez les Artistes Fous ? Nul doute. Pour reprendre leur phrase d’accueil : lire un de leur livre, c’est tomber dans le terrier du lapin. Découvrir des mondes qui n’ont ni queue ni tête. Il y a de tout chez ces artistes, des chapeliers, des chenilles opiomanes… Si, comme Alice, vous décidez de quitter les sentiers battus de la littérature pour ouvrir un de leurs recueils, vous serez étonné de voir autant de diversité dans leurs textes et leurs graphismes ; autant de créatures étranges et de décors psychédéliques. Vous n’avez pas envie de vous rendre chez les fous ? Peut-être êtes-vous déjà chez les fous : il faut être fous pour lire ces livres, ou la critique qui en découle. Il faut également être capable de trouver des liens entre ce que vous lirez et ce que vous avez déjà lu. Et, pour citer le Cheshire cat : si tout cela n’a aucun sens pour vous, pourquoi n’en imagineriez-vous pas un ?

Une récente étude a démontré que créativité et folie étaient parfois liées. Il n’y a pas de génie sans un grain de folie, surtout chez l’écrivain dont la sensibilité peut l’amener à avoir des troubles bipolaires, d’après certains. Qui, mieux que les AFA, pourraient traiter le sujet de la folie ? N’ont-ils pas démontré de nombreuses fois leur extraordinaire talent de « déformeurs de réalité », d’inventeurs ? Si l’envie vous prend de perdre la réalité des yeux, de vous faire entraîner dans des aventures parfois amusantes, parfois intrigantes, parfois effrayantes, pourquoi hésiter ? Vous n’avez qu’à vous rendre sur le site des Artistes Fous Associés et découvrir leurs nouveaux personnages, tous fous à lier.

Mais qu’est-ce que la folie ? S’il existe des milliers de maladies mentales, classées en genre, sous-genre, biologique ou psychique, nul ne sait réellement d’où provient la folie. D’après la définition donnée dans plusieurs dictionnaires, la folie désigne en fait un comportement anormal par rapport aux normes de la société. Sachant que celles-ci évoluent constamment, il est un peu difficile de s’y retrouver… Car notre société est également malade. Quoi de surprenant à cela, puisque nous sommes tous fous ? Nos créations le sont aussi ! Soyons fous, soyons sages, ouvrons un livre qui se moque de la conformité, qui ose, enfin, parler d’un sujet plus que tabou. Pour en revenir à nos protagonistes, chacun est doté d’une maladie répugnante ou extravagante. Beaucoup de troubles sont décrits, certains ne sont même pas répertoriés. Un fou peut être idiot, pervers ou grotesque, mais un fou peut également être beau. Vous le verrez.

Tout le monde peut être touché par la folie. Elle est en chacun de nous, et il est facile de la développer. Plus même, que de la soigner. Tout peut rendre fou : les gènes, la maladie, la guerre, le deuil, la drogue… Un rien peut la faire ressurgir, la faire grandir. C’est un parasite que vous cultivez sans vous en rendre compte. Nul besoin de démontrer un comportement antisocial pour être fou. Une simple pensée suffit. Comment, alors, appréhender ce quelque chose que nous ne comprenons pas, ou difficilement (sans tomber dans la déraison) ? Laissons-nous guider, emporter dans ce livre qui, loin de vouloir expliquer la folie, en fait l’apanage. Car il n’est pas trop raisonnable de vouloir comprendre les mécanismes d’une telle maladie, mieux vaut, comme dirait H.P. Lovecraft, rester dans notre île de placide ignorance.

02_logoCe qui est, à mon sens, pure miséricorde en ce monde, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu’il renferme. Disait-il, un jour viendra où la synthèse des connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons ; alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres. Bénis soit les idiots ! Mais l’espèce de curiosité morbide qui nous pousse à ouvrir un livre que nous savons être, par expérience, repoussant, car parfois trop révélateur, ne s’accorde pas avec cette déclaration. Au fond de nous, nous voulons savoir. Qu’est ce que ça fait, d’être fous ?

Non, nous ne sommes pas tout à fait « saint d’esprit ». Nous, lecteurs, repoussons constamment les limites de notre savoir, au risque de nous noyer dans un océan d’informations. Au risque de perdre notre santé mentale. Mais, comme dirait Érasme dans son Éloge de la Folie, le sage se réfugie dans les livres des Anciens et n’y apprend que de froides abstractions ; le fou, en abordant les réalités et les périls, acquiert à mon avis le vrai bon sens. En ouvrant Folie(s), vous ne saurez différencier fiction et réalité, vous dis-je. Vous ne serez pas spectateur d’une pièce morbide ou idiote, vous êtes convié à vous laisser abuser, à rejoindre la danse. Comme lors de la lecture des précédents volumes, votre vision se trouvera changée.

Mais bon, soyons réaliste, une œuvre n’a pas que des bons côtés, et cela je vais également en parler, car, pour recité ce cher Érasme, on ne flatte jamais mieux qu’en affichant une franche critique. Alors je vais terminer ce petit prologue, en vous parlant de la préface d’Herr Mad Doctor, président des AFA. Il a décidé de choquer ses lecteurs, une fois de plus, en démontrant à quel point nous sommes fous. Prenant le cas du Docteur Amstrong en partie, il nous démontre qu’au fond, chacun d’entre nous réinterprète le monde à sa convenance, pour le rendre plus supportable. Nous le « travestissons de nos petits mensonges et de nos arrangements bien pratiques avec la vérité, le passons par le filtre de notre subjectivité, le recolorons mentalement, le maquillons de nos espoirs et de nos rêves… Autrement dit, le barbouillons de notre propre folie ». Et bien sûr, un petit encadré et fait pour vous signaler que, vous qui lisez ceci, ne pourrez plus revenir sur la terre des sains…

Petite folie ou grande folie, folie douce ou folie furieuse, folie intime (Entre-deux, Le même sang coule dans mes veines, Le décalage), familiale (La maman de Martin, Jour gras), ou collective (Le jour où le sommeil s’en est allé, La couleur de la folie, C15), évasion du réel (Le maître des bélougas, Transfert, Nuit blanche), variation moderne de Jekyll/Hyde (La convenance de la bête), déni de maternité (Coccinelles, Sanguines), délire mystique (Marie-Calice), trip sexuel (Les soupirs du voyeur), onirique (Cauchemars) ou spatial (Europe)… autant d’occasions, ami lecteur, de plonger dans l’esprit déglingué de nos auteurs et, pourquoi pas, de découvrir au passage une facette de votre propre folie. – Herr Mad Doctor.

03_catalogueDois-je vous préciser une nouvelle fois comment fonctionnent ces chroniques ? Très simple, vous voyez, chaque nouvelle sera une à une analysée avec un soin poulpesque, ce qui ne veux pas dire que ce sera bien : je ne suis pas psy ni académicien. Garantie sans spoil, elle ne fera pas que décrire bêtement le story-board, je me mouille un peu, ni montrer du doigt une minuscule erreur, je ne suis pas critique (mais chroniqueur). Elle permettra de vous diriger vers les sites des auteurs et graphistes que vous trouverez à votre convenance, dont l’histoire ou le style vous a plus… Vous n’avez qu’à cliquer sur leurs noms/pseudo/etc. Et puis les suivre ! Car ce sont eux, les artistes. Applaudissons-les, et… Je vous ferais remarquer que quelques lignes conçues dans le but de vous expliquer l’approche des écrivains sont également à lire dans le recueil (comme d’habitude) et que je rebondis souvent dessus. Bonne et dangereuse lecture !

Comme la dernière fois, je vais vous décrire les 18 nouvelles qui composent Folie(s). Cette critique sera plus courte que la première, puisque les présentations des Artistes Fous sont déjà faites, mais il y aura toujours autant d’illustrations. Je vous recommande vivement de vous rediriger sur les sites des graphiques qui vous sont présentés ici, car je ne fais pas seulement de la pub pour les écrivains. Ce volume leur est également dédié. Sur ce, et en attendant la critique du volume suivant, L’Homme de demain :

Nuit Blanche, de Sylvie Chaussée et illustré par Cham

La première de ces nouvelles est un huis clos dans une ambiance horrifique. L’action se situe dans une voiture, quelque part sur une route peu fréquentée, une nuit en pleine tempête de neige. Nous devinons que le thème de la route et du voyage est assez redondant chez l’auteure, elle-même reporter. Il l’est également dans la plupart des récits américains, puisque c’est aux USA que se passe cette histoire. Le personnage principal, au tout début, est une caricature de la mère aimante. Cliché hollywoodien permettant aux lecteurs d’appréhender le fait que l’horreur peut survenir dans une famille parfaite, que la perfection cache souvent certains non dits capables de faire basculer un petit monde connu et confortable en un véritable chaos de sentiments. L’horreur se développe en interne, dans les pensées de l’héroïne. Cela est dû à la promiscuité de plusieurs dangers, ainsi qu’à son incapacité à les éviter. Mais, d’un certain côté, ce danger est enchanteur, car inconnu… Le texte comporte des phases descriptives (l’auteur utilise un vocabulaire très riche), mais surtout des dialogues. L’héroïne fait partie de ses jeunes femmes détachées, qui s’esquivent de leur routine en partant en vacances. Seule, traversant de vastes paysages, nous comprenons aisément que c’est le calme solitaire que recherche cette personne. Pourtant, lassée, mais surtout inquiète par la présence d’un auto-stoppeur pendant une dangereuse nuit, elle s’arrêtera et partagera un moment avec le second personnage de l’histoire. Nous comprenons qu’elle n’est pas aussi comblée qu’elle se l’imagine. Le danger provient donc d’une fuite du carcan familial, il est extérieur. Le danger est dû aux éléments déchaînés, et le danger l’accompagne, sous la forme d’un désir inassouvi, puis sous la forme d’un homme. Pour une femme seule, cette dernière chose peut être la plus dangereuse, car grâce à son physique et de par l’attirance qu’elle lui porte, l’intrus peut l’assouvir aisément. La dernière de ces « horreurs » est donc à moitié invoquée. Tout le récit est fait d’allusions, la plupart provenant des pensées de la protagoniste, contredisant la réalité, et luttant entre devoir et volonté. Des pensées de plus en plus dangereuses, sur le point de se révéler. Au cours de ce récit, nous cherchons la limite, la finalité de la route sur laquelle s’engagent deux personnes dont l’identité, finalement, est inconnue. Il s’agit donc d’une enquête, d’une plongée dans la psyché des personnages.

04_chamDay of Baphomet de Cham.

La couleur de la folie d’Éric Udéka Noël et illustré par cAmille

L’histoire est celle d’un psychiatre, le Patron, et de sa relation avec son assistant de toujours. Commençant par ses mots « Le Patron était rongé par les couleurs de l’esprit », elle interpelle. Nous ne savons qu’en penser. Il pourrait s’agir d’un délire où, comme souvent, rien n’est ce qu’il paraît être. Les images sont palpables, elles mettent en scènes des parcelles de choses et d’autres n’ayant pas tout à fait de lien entre elles, un peu comme dans les graphismes de cAmille : des collages/montages de sensations colorés. Les deux protagonistes ont de la bouteille. Minés par la vie et par des expériences douloureuses, ils ont plusieurs existences, jouent plusieurs rôles. Le Patron est vénéré par son acolyte : il est le grand guérisseur, celui auquel il confie sa vie afin d’oublier la sienne, ou de la racheter. Il fusionne avec le comportement de son modèle, n’ose avoir de pensée divergente avec le vieil homme, que nous devinerons être fou. Le Patron n’est pas un psychiatre comme les autres. Il tient plus du prêcheur, persuadé d’avoir un don, celui de guérir les âmes, toutes dotées d’une couleur que lui seul peut voir. Sa médecine n’a rien d’orthodoxe. Il est clair que son degré expérimental la rend illégale. Le Patron se compare à un peintre de l’esprit, et cette peinture que nous décrit l’écrivain et le scénariste qu’est Éric Noël. Cette histoire est assez basique dans son concept, il s’agit du combat du bien contre le mal. Mais ce n’est pas un combat illusoire que seuls les fous sont prêts à rejouer. L’histoire fantastique que conte le Parton est un dérivé de plusieurs croyances. Il est persuadé qu’une couleur peut déclencher l’Amok, un phénomène de rage incontrôlable qui s’empare d’individus au hasard. Que ce phénomène a un rapport avec lui ainsi que d’autres personnes possédant son pouvoir. S’il nage en plein délire, celui-ci a un sens auquel les événements donnent raison. L’horreur dans ce texte est impalpable, invisible, mais présente. Ce qui la rend dangereuse, c’est sa contagion : « la folie est contagieuse ». Elle s’empare d’êtres et les détruit. Cette nouvelle se déroule sur un champ de bataille où tout le monde perd la tête, devient des sortes de zombies. Mais à côté de cela le bien survit, sous une forme plus pure.

Cauchemars, de Maniak et illustré par Xavier Deiber

Lors du précédent recueil, j’avais dit que les nouvelles de Maniak étaient gores et perverses, à l’image de ces œuvres. Les personnages sont des entités informes et abominables issues de croisements entre humains et bêtes, ou, cette fois, d’autres choses. De terreurs nocturnes. Le ton de ce récit est inhabituel. Il est descriptif et se passe à l’instant. Il est donc intemporel, sombre, pas accueillant. C’est une sorte d’entrée dans l’esprit dérangé d’un homme, ressemblant à un taudis hanté, du moins, nous le pensons. Nous suivons un personnage peu assuré, pas à pas, dans un décor palpable. Cette histoire est glauque, dégoûtante, même. Le cadre est compréhensible, au début. Nous nous engouffrons dans une sorte de délire onirique dû à la chaleur, à la fièvre. Un cauchemar qui met en scène des abominations suintantes. Là encore, la question est à propos de nos réactions si nous nous réveillons dans un décor à mille lieues de celui dans lequel nous nous sommes endormis. Des questionnements sur la fragilité de notre univers et sur ce qu’il cache derrière ses murs peu épais. Lorsque nous prenons conscience de ce qui se trouve au-delà du voile de notre existence, il n’est plus possible de retrouver le confort. Comme le héros, nous regrettons que notre curiosité nous ait poussés aussi loin. Nous regrettons d’avoir appréhendé l’illusion dans laquelle nous sommes enfermés, pour laquelle nous sommes programmés.

05_deiberÀ la Folie par Xavier Deiber.

Coccinelles, d’Émilie Querbalec et illustré par Merrion

L’histoire arpente le complexe bien féminin de la femme enceinte et de sa séparation avec l’être qui a poussé en elle. Nous sommes pris de malaise à sa lecture, car sous un texte tout plein de douceur se terre une passion violente, voire un désintérêt peu naturel, j’imagine. Quelles différences y a-t-il entre la réaction souhaitable de la part d’une nouvelle mère et ce qu’il se passe réellement dans son esprit lors de l’accouchement ? Quand la femme est mise de côté et que tous se tournent vers un enfant gluant que l’on n’aime pas autant que nous le devrions. Là aussi il y a une chose répugnante : le bébé. Comparé à un parasite, à une créature repoussante, le bébé renie une mère qui, sans le vouloir, ne l’aime pas. Elle est déboussolée par le fait de s’être séparée d’une partie d’elle. Cette courte nouvelle parle donc de cette absence de sentiment entre deux personnes supposées vivre côte à côte, puis du développement d’un fort instinct quand la folie s’empare entièrement de la mère…

Le même sang coule dans mes veines, de NokomisM et illustré par Ana Minski

Voici une histoire de famille, par un nouvel auteur chez les fous. L’héroïne est une jeune fille suicidaire, qui passe mal son adolescence et cache ses sentiments à ses parents. Car c’est ainsi que cela se passe chez elle, rien ne se dit. Son instinct d’autodestruction est causé par son envie de vivre et de ressentir, un sentiment puissant, comme la douleur, par exemple, mais physique. Dans sa famille, l’enfant n’a jamais vu l’amour. Elle se projette donc ailleurs, car elle est piégée dans un carcan et s’inquiète inconsciemment de son passage à un autre stade, à l’âge adulte. Son envie de fuite est de plus en plus fort, les moyens de plus en plus radicaux. Si sa lubie morbide peut sembler être un moyen de se faire remarquer ou de connaître les sentiments de ses proches à son égard, ce n’est pas clairement dit. Ce qui excite cette fille dans le fait de se mutiler n’est pas l’action de l’arme blanche sur son organisme, mais le fait que cela est interdit, le fait de dissimuler son propre secret. Les apparences sont souvent trompeuses : son père partage une passion similaire pour la destruction, qu’il va lui transmettre. Une sanglante passion de psychopathe qu’aucun des deux ne peut oublier et qu’ils ont besoin d’épancher. Là encore, le monde connu s’effrite. Le père dévoile la laideur enfuie dans un visage jadis rassurant. La fille, sans le savoir, en se mutilant, tentait de renier un instinct bien plus fort et primaire, transmit dans sa famille depuis des générations. De victime, elle devient témoin de l’irrationnel penchant de son père. Mais passera-t-elle ce cap pour devenir prédatrice ? Comme le dit l’auteur, la fille se réveille d’un rêve insipide en plein cauchemar. Elle devient une « créature de la nuit », une sorte de vampire, de monstre maudit, luttant contre une folie héréditaire. Malgré une petite touche illogique, cette nouvelle est très bien à cause du fait qu’elle ne tombe pas dans l’apitoiement.

06_minskiAux abords de l’aube d’Ana Minski.

Marie-Calice, Missionnaire de l’extrême, de Nelly Chadour et illustré par ARZH

Le ton s’allège, le style aussi. C’est une nouvelle caricaturale qui met en scène une missionnaire loufoque, un peu partie, dans une terre « blasphématoire » qu’elle voit comme l’enfer déchaîné. Beaucoup d’actions donc, et encore plus d’humour : Marie-Calice se croit l’envoyée de Dieu, une pourfendeuse du mal qui ronge notre société, dit-elle. Son boulot (assommer le monde à l’aide de sa bible) est si grotesque, qu’on ne peut que la plaindre. Sa naïveté ainsi que sa foi sont démesurées. Fanatique bien peu dangereuse, elle court au-devant des problèmes dans un but plus qu’illusoire : se faire une place à la droite de Dieu. Le mal est partout, disproportionné, dans son esprit qui se dérange vite. Elle finit par perdre ses repères, par lutter contre des tentations qui n’ont d’importances que pour elle, et elle découvre un autre monde que cachait celui dans lequel elle se confinait. Enfin, osera-t-elle se laisser aller et vivre, ou perdra-t-elle complètement les pédales ? Les noms propres, les personnages en eux-mêmes, font très cartoons. L’Église est mère de toutes les folies, la foi est un bon prétexte pour enrager une audience manipulable. Marie-Calice est donc une bonne femme stupide, missionnée dans un festival de métaleux afin d’exorciser toutes les pauvres âmes qu’elle pourrait bien trouver. Ces derniers vont bien s’amuser de cette pauvre héroïne, lui jouant des tours très amusants et aussi, la libérant des chaînes de sa confrérie. Les âneries que celle-ci débite font tout le charme de cette nouvelle fendante. Nous ne finissons pas par détester ses êtres pleins de préjugés que sont les croyants pratiquants, mais nous les prenons en pitié et espérons qu’ils perdent de vue leur droit chemin, qui mène aussi bien « droit dans le mur » que le nôtre. Notre « missionnaire de l’extrême » montre des signes de folie bien nets. Ses hallucinations sont toutes en rapport avec la Bible et nous avons un aperçu de ce que la bonne sœur Sourire a dû ressentir en comprenant les paroles de sa chanson. Enfin, l’auteure y va de ses références, et cela ne rends le récit que plus fendard ! Nous entrons, de ligne en ligne, dans un pandémonium chaotique, digne d’un Jardin des délices. Et nous perdons pied avec la réalité, ne sachant pas si nous avons à faire à une nouvelle fantastique. Car dans l’esprit de Marie-Calice, il se passe des choses plus immondes que dans la réalité. La pauvre est bien trop sensible pour notre monde. Cela nous montre qu’une vie à cacher nos envies est bien dangereuse lorsqu’on atteint le point de rupture.

La nuit où le sommeil s’en est allé, de Cyril Amourette et illustré par NikoEko

L’insomnie peut conduire à la folie, aux hallucinations et aux pertes de contrôles. Alors, imaginez ce que cela donnerait si l’humanité entière souffrait de ce mal. Voici une bonne façon de critiquer notre société sous le couvert de la fiction. Dans cette histoire, tout le monde devient fou. C’est la fin du monde. La création d’un nouvel univers. L’idée est peut-être simple, mais elle est frappante, elle fonctionne bien. Les comportements des personnes face à une situation de crise sont tous plus ou moins illogiques ou violents. Plus personne n’a de repères et, idée redondante dans ce volume, le connu s’écroule, les personnages se débauchent. Si les nuits sont blanches, l’humain ne l’est pas. Nous assistons à un compte à rebours assez court, car l’anarchie s’empare vite d’une société où l’on s’entre-dévore encore un peu plus tous les jours, et maintenant les nuits. Nul ne sait d’où provient le phénomène collectif qui touche les humains. Les accusations sont lâchées, personne n’est innocent. Tous tombent dans une sorte de somnolence, tous sont agressifs et exténués, mais ce n’est pas tout : dans les premiers temps, on n’arrive plus à survivre. S’adapter à cette nouvelle condition est impossible, puisqu’un manque de sommeil conduit forcément à la mort. Alors nombreux sont ceux qui accélèrent le processus sans chercher à savoir si un remède va être trouvé. Il n’y a pas d’espoir, puisque personne ne peut se concentrer suffisamment pour en concevoir un, et puisque les villes se coupent du monde. Plus de communication, de circulation, les gens sont livrés à eux-mêmes. Ce qu’ils vont trouver chez eux, bien camouflé dans leur esprit, n’est pas beau à voir. L’ennui s’empare des esprits, la vie devient machinale, tout est vain, tout est déprimant. Pourtant, l’auteur de ce carnet de bord des derniers jours de l’Homme ne s’apitoie pas. Il dresse un compte rendu concis. Dans la seconde partie du texte, nous avons une vague lueur d’espoir pour cette humanité délirante qui trouvera toujours le moyen de profiter de chaque situation. La société n’est plus qu’une caricature, elle est vouée à la folie, elle s’égare, elle n’a plus de repères. Enfin, elle passe par tous les stades de ce mal de manière cyclique, jusqu’au chaos, à l’affabilité. Nous nous doutons que la maladie triomphera dans ces cités remplies d’idiots. Finalement, c’est un éloge à la régression, faite dans un style détaché qui ne rend l’histoire que plus dure. Mais, qui sait, peut être que grâce à cette maladie, l’Homme prendra conscience de quelque chose de mieux, ne partira pas forcément dans la laideur, voir ne partira pas et évoluera une nouvelle fois, car sa capacité d’adaptation est bien sous-estimée. Cette folie du narrateur est très belle, et cette histoire est, selon moi, une des plus réussies : tout y est, le thème n’aurait pu être mieux développé !

07_camilleDeux illustrations de cAmille.

Entre-deux, de Louise Revoyre et illustré par Maniak

Voici le plus original de tous ces textes, ainsi que le plus énigmatique. Difficile de s’y retrouver dans cet éparpillement de phrases sans suite logique. Il n’y a pas de sens dans les propos d’un fou, dans ces collages de raisonnements délirants. Il est difficile de lier les petits textes dans un grand. Une sorte de tueur, mais pas par choix, nous parle de sa vie en se concentrant sur d’infimes détails et en perdant le sens des réalités, ne sachant pas où il se place dans le temps. Ce qui rends ces phrases un peu raccords, ce sont les répétitions quasiment constantes, ce qui nous égare, ce sont les fautes de temps : somme-nous dans le présent, où dans le passé ? Que se passe-t-il exactement dans cette histoire ? Un homme vient de commettre un meurtre, et il explique les raisons de son geste. Pourtant il n’y a pas de raison logique, et c’est cette opposition qui fait le point fort de cette biographie. L’homme est un peu idiot, il déforme les choses, ses descriptions sont extravagantes et puériles. Nous ne pouvons pas le détester. Il se fait une idée de la vie à la fois joyeuse et inconstante. L’homme est en fait qu’un enfant inconscient, et c’est ainsi que la mort arrive. Une nouvelle où la chute est placée au début, mais nous ne nous attendons pas à cela. Elle est pertinente et nous égare, elle est vraiment bien pensée.

La convenance de la bête, de Leith et illustré par Corvis et FloatinG

Un peu d’humour noir bien dosé : Pierre, comptable, tente de s’échapper de l’ambiance hypocrite de son bureau en s’enfermant dans les toilettes. Prévenu de la fin du monde imminente, il ne comprend pas en quoi sa vie a été intéressante. Il traîne avec ses zombies de collègues, programmés pour effectuer un travail qui n’a aucun sens dans un monde qui, de toute façon, va arrêter de tourner. D’ailleurs, ça ne tourne pas rond dans sa tête. À force de se cacher derrière le masque d’amabilité du bon bureaucrate sans soucis, il s’est oublié. Une colère gronde dans son esprit, et il l’entretient en ne la laissant pas sortir. Mais ce serait se détruire, professionnellement, ce serait se comporter normalement dans un monde de psychopathes, où tout le monde enfui sa personnalité afin d’entrer dans un moule collectif. Tout le monde se clone, suivant les mêmes préceptes quasi sacrés de l’entreprise. Des psychopathes sous une pression constante, qui s’autodétruisent sans le savoir dans une routine pleine de non-sens. Et cela est encore plus flagrant lors de l’annonce de la fin du monde. Les employés traitent ce cas comme celui d’un dossier en attente. Ils renient la vérité, se camouflent derrière encore plus d’hypocrisie. Mais c’est trop pour Pierre, il ne peut plus suivre. Il a besoin de se défouler, peut-être dans ce petit réduit où il ne risque pas d’être dérangé. Il a besoin d’espace, de sortir de sa cage. Il voit passer le cours de sa vie, médite sur ce qu’il aurait dû faire pour ne pas devenir un simple rouage de la grande machine de notre société, et dehors, la fin du monde éclate. Il rate tout ce qu’il a toujours voulu voir : l’écroulement d’un système ulcérant, la violence de la nature qui rugit également en lui. Et cela le blesse encore plus. Dans son esprit aussi, c’est la fin. Il se casse en plusieurs morceaux, détruit tout sur son passage, comme une tempête dévastatrice. Il est à bout. Dehors, tout le monde a rejoint son abri souterrain en entendant sonner l’alerte. Pierre, dont les plans partent en live (puisqu’il est enfermé dans les toilettes), est livré à lui-même. La fin du monde est là, mais sous quelle forme ? Pour la première fois de sa vie, il ne sait pas ce qu’il va se passer et c’est cette incertitude qui va le mener à la folie. Derrière un esprit consciencieux et bien aménagé, Pierre, comptable sans histoire, soigné et aimable, cache un authentique fou qui s’ignore.

08_maniakUne toile de Maniak.

C15, de Herr Mad Doktor et illustré par Stabeor Basanescu, Cooke et Martin Lopez

 » La folie a-t-elle besoin de la normalité, ou est-ce la normalité qui a besoin de la folie ? Comment la société organise-t-elle la folie, en fait un spectacle, la canalise, la normalise, la rend désirable ? » : extrait du prologue à cette nouvelle rédigée par le président de l’association. Sa vision de la folie nous est dévoilée sous la forme d’une chronique très pertinente rédigée par un auteur imaginaire pour un magazine new-yorkais. Herr Mad Doktor se propose de répondre à nos questions sur la folie. Il va la représenter comme s’il s’agissait d’une histoire vraie, afin de la rendre plus tangible. Il va la démasquer, prouver qu’elle est parmi nous, que c’est elle qui est à l’origine de notre société. Elle ne se cache pas, c’est nous qui choisissons de ne pas la voir.

Nous arrivons à la moitié du livre avec cette histoire : le héros est un journaliste français expatrié à New York avec sa correspondante. À peine débarqué, qu’il entend déjà parler du quart d’heure, le fameux C15 (c-one-five), sur lequel il s’apprête à rédiger un papier. Le choc culturel pour cette personne est assez puissant, mais il cherche à se dépayser. Il y arrivera avec succès. Aux premiers abords, la ville est pleine de merveilles, mais elle dissimule bien des choses. Une face cachée que le reporter veut explorer. La vision de l’Amérique telle qu’elle nous est décrite est resplendissante. Pour sa population, le danger est constant. Le taux de criminalité est si élevé que personne ne cherche à comprendre d’où vient le malaise. Dans cette ville de New York pourtant, tout le monde est jovial. Tout le monde sort sans avoir peur pour ses fesses. D’où provient cette confiance qui n’était pas là avant ? Et bien justement du C15, un temps de violence gratuite où tous les crimes sont permis. Les gens se défoulent, deviennent fous, tuent, violent leurs prochains afin de compenser un trop grand déséquilibre entre leur véritable identité et celle qu’ils doivent afficher. Plus personne ne vit dans la peur, pas même celle du C15. Ils se fichent de leur vie ou de celles de leurs proches, même de leur avenir. C’est un événement nécessaire pour eux, pour leur communauté. En dehors de ce quart d’heure, ils profitent pleinement de leur existence, comme s’ils passaient leur dernier jour sur Terre. En quelque sorte, c’est une façon d’agrémenter un triste quotidien, de faire des blagues cruelles, de ne plus être normal. Le C15, considéré comme une tradition amusante qui rameute du monde, est un rituel de fous, heureux de perdre la tête, puisque cela ne dure qu’un temps. Mais que se passerait-il si quelqu’un décidait que la fête ne devait jamais s’arrêter ? En tentant d’appréhender le C15, le journaliste veut comprendre d’où provient la folie. Ce qui peut amener un homme à devenir sauvage. Le C15 est la personnification d’une maladie mentale qui pousse en Amérique. Et comme tous les vices, il est glorifié. Le C15 est un rêve de liberté, une façon de délester les codes moraux omniprésents dans ce pays. Rien n’a de sens, la propagande a eu raison de la conscience d’une population entière. Du délire sensé, car nous ne pouvons dire que l’humain n’a pas de penchant pour la destruction, mais du grand n’importe quoi tout de même, gobé par une population enchaînée par les médias et totalement hypocrite. NY n’est plus qu’une ruine de ce qu’elle a été. Elle ne représente plus rien qu’une ville géante perdant la tête, un monde à part croyant symboliser des valeurs que nous ne reconnaissons plus. Le C15 est une réjouissance qui permet à toutes les classes sociales de se mélanger, de trouver la paix dans la guerre, de « célébrer la vie en donnant la mort ». Ne sachant pas quand se déroulera le prochain C15, nous avons la crainte, tout au long de la nouvelle, de sa venue inopinée. Alors, quand retentit la sirène, quand arrive l’heure des festivités, le lecteur frissonne. La crainte nous prend à la gorge, car ce dont nous avons entendu parler, ce que nous attendions au même titre que le narrateur, arrive enfin : un moment de pure violence. Horrible, mais addictif.

Jour gras, de Southeast Jones, illustré par Stanley Grieves et Kenzo Merabet

 » Nouvelle lauréate du Prix du Jury et du Public de la Ville de Liège (commune de Seraing) dans le cadre de l’année Simenon (2003) », Jour gras est une histoire amusante quant à sa chute, même si nous nous en doutons. Le couple, dans cette histoire, est un duo de pèquenots assez idiots, non respectueux des animaux qu’ils élèvent, puisqu’ils les mangent. Ils sont très terre à terre. Sans imagination, le monde des paysans locaux se termine là où commence le champ du voisin. Ce sont de gros porcs, habitués à une routine qui ne différencie pas de celle d’animaux qu’on emmène à l’abattoir : ils s’engraissent, ne bougent pas, sont prisonnier d’une routine qu’eux ont conçue, où que leurs parents, consanguins et dégénérés, leur ont inculqués. Ils ne vont pas chercher à faire leur vie ailleurs, pas comme l’inspecteur Dumont, qui enquête sur un crime qui a eu lieu dans la campagne. Les habitants ne se prêtent pas facilement à l’investigation. Nous sentons qu’une sordide affaire se passe dans les chaumières, et que la vérité n’est révélée qu’aux initiés, aux gens « du coin ». C’est un peu un redneck movie qui se profile. Les paysans, dans leur égarement, retournent progressivement à la nature et ne sont plus qu’instinct de préservation, d’eux ou de leur culture qui tombe dans l’oubli. C’est bien une population dégénérée qui est l’auteure des disparitions. Dans les petites communautés, même si la mémoire flanche, les rancunes ont la vie dure. Il est impossible de rentrer dans ce petit cercle où l’étranger est vu comme un démon. Donc, ce couple a perdu leur enfant. La folie provient du chagrin de la femme, qui ne peut se remettre de la mort violente de son fils. Le mari se confie au détective qui entre à reculons dans son petit univers. L’histoire se passe au jour le jour, rédigée par un narrateur à la fois interne et externe. Les personnages tentes de se retrouver dans une routine qui ne leur convient plus, ils cherchent un retour vers le passé, s’essaient à de nouvelles expériences. Ils se réconcilient par moment, pendant une sorte de fête qui entre dans la coutume…

09_livre1Illustrations de la nouvelle La convenance de la bête par Corvis et FloatinG
et de C15 de Cooke et Martin Lopez.

Le maître des bélougas, de Julie Conseil et illustré par Sophie Clair

L’univers du protagoniste est restreint. Sa seule manière de survivre dans un hôpital psychiatrique est de s’enfermer un peu plus dans sa folie afin d’oublier les malheurs qui l’entourent. Il a fini par accepter l’évidence qu’il ne quittera pas son lieu de vie, et se l’est approprié, commençant à aimer le calme, son paysage blanc. Pour lui, la banquise qu’est sa chambre est vaste, tranquille. Ses journées passent au même rythme, lentes et à la fois rapides, car il ne se passe rien. Il ne sait plus si c’est le jour ou la nuit, mais il a réglé son horloge sur ses repas, ses prises de médicaments. Il s’est donc adapté à une restriction contre nature, et cela depuis des années. Il a fini par tout savoir des habitudes de l’hôpital, le décrivant comme le dedans, l’ennemi d’un dehors chaotique qu’il ne souhaite pas approcher. Pourtant, quand un nouveau patient arrive, il se laisse entraîner à cause d’une curiosité vis-à-vis de la nouveauté, de l’inconnu, de ce qui est hors de sa portée. Le monde, il l’a rejeté afin que celui-ci ne lui manque pas. Mais le nouveau va lui apporter un aperçu d’un autre continent, non celui de sa banquise bien propre ou celui du bruyant extérieur, mais celui qu’il s’imagine dans sa folie. C’est un monde qui se situe tout autour d’eux, en eux même. Une matérialisation de la maladie mentale. Pour le fou, elle prend la forme d’un univers électrique. Il va mettre la pagaille dans les habitudes du héros, qui ne peut supporter le désordre. Mais un jour, celui-ci craque à son tour. Leurs folies, à tous les deux, sont plus fortes que leurs traitements, elles sont la cause de leurs manies et de leurs bêtises. Nous avons un aperçu des méthodes atroces des médecins sur les patients, croyant guérir une maladie par la torture, comme les docteurs moyenâgeux. Nous pouvons être tristes pour le héros qui, s’il est fou, n’a pas conscience de ses actes et est une personne bien tranquille, dans son petit monde. Mais celui-ci lui est enlevé et c’était là sa seule source d’attachement. Il s’en trouve donc une autre, plus onirique.

La maman de Martin, de Morgane Caussarieu et illustré par Venom et Nelly Chadour

Morgane Caussarieu est une auteure très originale. Elle arrive à décrire la psyché humaine et les relations entre une mère et son enfant de manière choquante, avec des images claires, souvent à double sens. Spécialiste du vampire, elle a réussi à sortir ses créatures des clichés bit-lit et niais que nous rencontrons trop fréquemment. Son style n’a pas d’équivalent et là, elle nous montre qu’elle peut aisément changer de thème, ménager le lecteur de la franche violence qu’elle utilise souvent dans ses textes. Ce qui se trame dans la tête de nos proches n’est pas ce que l’on pense. Rien n’est acquis. Une relation réussie est basée sur l’enfouissement de nos répugnances vis-à-vis d’une personne.

La maman de Martin joue à la parfaite génitrice, mais en réalité elle n’aime pas son fils. Elle doit faire avec, pourtant. Si elle l’abandonnait ou le tuait, le petit lui gâcherait encore plus la vie : il y aurait toujours une personne pour l’accuser. Elle se cache donc derrière un masque de bienveillance et prends son mal en patience, tout comme de nombreuses mères qui n’aiment leurs enfants que pendant une brève période de leur vie, où qui n’ont pas eu le choix et sont contraintes de les élever. Vu qu’elle ne peut pas partager ses répugnances avec quelqu’un d’autre, vu qu’elle doit tout prendre sur elle et vivre dans un espace réduit avec son enfant, qu’elle doit abandonner toutes libertés, elle devient folle, comme un monstre en cage. La maman de Martin utilise donc des échappatoires assez dangereuses pour tenir bon fasse à cette gêne qu’elle doit contenir et qu’elle cache aux autres par honte. Car pour elle, l’enfant est attardé. En fait, c’est elle qui n’arrive pas à le juger à sa juste valeur. C’est d’elle que vient le problème. Martin sait que sa mère ne l’aime pas, que cela fait longtemps qu’elle l’a abandonné. Privé de toute chaleur humaine, il perd la tête, tout comme elle. Il copie son comportement destructeur. La mère et le fils se ressemblent donc, et cela embête cette dernière. La mère devient dépendante de toutes sortes de drogues, le petit devient dépendant de sa mère. C’est un cercle d’annihilation sans fin. La maman de Martin transpose sur l’enfant un peu chiant toutes ses peines et ses problèmes. Pour elle, il est l’incarnation d’une horreur voulant consciemment détruire sa vie, aussi affreux que cela puisse paraître. Cela provient du fait qu’elle n’est pas sa vraie mère, que le petit s’est infiltré dans sa vie sentimentale sans qu’il soit invité, qu’avoir un enfant n’était pas son choix, mais une façon de tenir son mari en laisse. Cette femme est violente, mais sa folie lui fait peur. Elle ne sait donc plus où elle en est. Elle va donc surprotéger l’enfant, en faire une créature chétive et répugnante. Lui va combler le moule maternel. Il va être ce que sa mère pense de lui, car elle l’élève comme s’il était un cas maladif qui ne peut rien faire tout seul. Martin et sa mère se haïssent eux-mêmes. De ce sentiment profond naît une relation ambiguë, un lien très fort qui les unit. Martin cherche désespérément à attirer l’attention de ses parents, mais ceux-ci ont mieux à faire, et la mère recherche celle de son mari. Le petit est déséquilibré, proche de la folie qui l’attend en grandissant. Car tout le monde se fiche de lui, il n’y en a que pour les autres. Inutile de se plaindre, ce serait encore plus embarrassant pour sa maman qu’il vénère. Le père de Martin se désintéresse de sa famille. Le petit n’a donc que sa mère à copier, et cela lui plaît. Mais cela va lui attirer des problèmes. Peu à peu, le comportement brutal de ses deux personnages prend des proportions alarmantes. Martin n’est plus lui-même. Une chose se réveille en lui, comme une manifestation des pensées noires de sa mère. C’est lui et elle contre le monde, les autres ne sont que des obstacles : camarades de classes, le père absent, les hommes… Martin est jaloux. C’est comme si le monstre qui sommeille en lui allait se déchaîner encore plus violemment que celui qui tempête dans la tête de sa mère. C’est comme s’il voulait à la fois le bonheur de sa mère ainsi que sa destruction. Comme si tous les non dits se dévoilaient, que derrière ce duo fait l’un pour l’autre se cachaient des ennemis de toujours. Aussi dur que cela puisse paraître, l’amour est à la fois fait de tendresse et de violence. C’est cela qu’exprime cette auteure dans l’une des plus belles et des plus fortes nouvelles de cette anthologie.

10_venomPsycho Circus de Venom.

Europe, de Pénélope Labruyère et illustré par Deadstar

Pénélope Labruyère, écrivaine et éditrice des Éditions de la Madolière : Europe est un récit de science-fiction, un des plus longs de cette anthologie, et vous allez vite comprendre que c’est grâce à sa grande qualité qu’il a été sélectionné, et que les Artistes lui ont réservé cette grande place au sein de leur livre. Le texte est composé de documents divers. Le premier étant une conférence de presse donnée à la Maison Blanche à propos de la réussite d’un projet de la NASA qui est d’atteindre Europe, un des satellites de Jupiter, avec une fusée contenant à son bord les premiers colons de ce nouveau monde, une équipe de scientifiques. Hors, à cause d’une éruption solaire, Huston a perdu le contact avec l’équipage depuis plusieurs jours. Livres à eux-mêmes, ils devront tenter leur chance et survivre, loin de la Terre, dans un environnement confiné, sans aucune surveillance. Le rationnel périclite, la folie transparaît. C’est le chaos, aussi bien dans l’espace que sur Terre. À la Maison-Blanche, c’est la panique. Tout le monde y va de sa théorie, mais l’évidence est là : on ne peut rien faire d’autre qu’attendre.

Quand on doit partager un habitacle avec un groupe restreint, il faut éviter les conflits. Surtout lorsqu’on subit beaucoup de pression. C’est plus facile à dire. La colonelle est la seule femme dans un groupe d’hommes, et ils pourraient très bien se retourner contre elle. Il n’y a pas de place pour la camaraderie, le protocole doit aider à contenir toutes pulsions. Comme dans beaucoup de récits de ce genre, ce sont les relations du personnel qui sont mises en avant. Tout se passe bien, tant qu’une surveillance est maintenue. Tout dégénère quand, du fait de l’isolation, plus personne ne peut exprimer des émotions. L’équipage perd le sens des réalités, ils délirent, font des rêves éveillés. Comme si une présence envahissait leur psyché et les contraignait à fuir, à retourner sur leur planète. Au sein de l’équipage, des liaisons se créent, des phantasmes s’expriment, mais nous ne savons comment distinguer le vrai du faux. La tension monte, l’un veut prendre la place de l’autre, un autre tremble devant tant d’inactions… Un moment aussi important que celui de poser les pieds sur la surface d’une planète inconnue est vite gâché par des querelles infantiles. L’un est délaissé pendant que l’autre est au centre de l’attention. L’angoisse est palpable, l’exaspération également. Pour ne pas décevoir les uns, les autres misent tous sur l’apparence. Ils se cachent, mais une forme de vie va mettre à jour les défauts qu’ils ravalaient. Se liguer les uns avec les autres est plus facile que démontrer l’évidence. La mission est vouée à l’échec. Quelque chose ne les veut pas ici. Les abus de chacun rendent nerveux, c’est comme si les héros étaient plongés dans une réunion de travail qui n’en finirait pas. Tour à tour, ils remplissent leur journal de bord, transmis à la Terre, dévoilent un faible pourcentage d’eux-mêmes, puis ils découvrent une horreur intime qui colle à leur peau, qui va faire capoter une mission pour laquelle ils ont mis toute leur âme. D’où viennent les séismes qui sillonnent la planète ? Et cette hallucination collective ? Quand la folie s’empare de l’équipage, c’est une annihilation complète qu’ils recherchent. Leur curiosité envers les extra-terrestres présumés les mènera à leur perte. Un peu comme dans Alien, ils tombent dans un monde inhabitable, mais leur découverte à un prix, et pas un de ceux que les personnages s’attendent à remporter. Dans l’espace, un rien peut faire chavirer un vaisseau.

Sanguines, d’Adam Roy et illustré par Fred Wullsch

Voici la suite des deux précédentes nouvelles de cet écrivain, publiées sans les deux dernières anthologies. La première d’entre elles, Canicule, décrit la fin du monde sous la forme d’une canicule rendant le propriétaire d’un jardin propret totalement fou. Il pète un câble, détruit l’œuvre de sa vie, sans penser aux conséquences, car plus rien n’a de sens quand le futur est déjà tout tracé : « le réchauffement climatique à de l’effet sur les gens, dans cet impeccable jardin et cet impeccable voisinage, tandis que l’avenir se dessine chaudement et cruellement sur une terre partant en live. » La chaleur ne lui donne pas les idées claires, il n’est pas le seul dans ce cas. Dans Pluviôse, le climat s’est déréglé d’une autre façon. Ce n’est pas la chaleur qui s’abat, mais la pluie : « dans les textes d’Adam Roy, les apparences sont trompeuses. Si l’eau était la denrée recherchée par les personnages de Canicule, elle s’y trouve ici en abondance. Les populations ont perdu la notion du temps, car le ciel n’a plus qu’une seule teinte. Il est gris, uniforme, cela est extrêmement déprimant. L’eau s’immisce partout et a influencé le génome des habitants d’une ville (que l’on suppose grise, uniforme, déprimante). Ces personnes se sont transformées en des choses indescriptibles, afin de s’adapter à leur nouvel environnement. La mutation a été propice au développement des humains, mais ils ont tout de même régressé dans leurs mœurs. » Adam Roy a peint le ciel en bleu profond, puis en gris. Maintenant, il est rouge sang. Depuis le début, ces textes ont des sujets communs. Tous les trois sont développés dans chacune des anthologies : la fin d’un monde, la métamorphose de l’homme en animal et, bien sûr, la folie.

Imagée, l’histoire est toujours racontée du point de vue d’une personne difficile à suivre, piégeant le lecteur, car ce qui se passe dans son esprit peut être le reflet déformé de la réalité. Le texte est sanglant, tragique. C’est la fin, ça ne sert à rien de fuir. Pourtant c’est ce que fait une femme recherchant la solitude. La pluie n’a pas cessé, mais elle est devenue rouge sang, colorant le monde qui se recouvre de végétation. L’humanité a régressé, vit comme le faisaient leurs ancêtres, partageant des croyances tribales. Elle ne survivra pas une génération de plus, car les hommes sont morts. Il ne reste plus que des femmes, sauvages. Folles, mêmes, qui n’hésitèrent pas à violer le dernier spécimen jusqu’à la mort de celui-ci. C’est de cette torture perpétuelle qu’est née l’enfant d’une des héroïnes accablée par la cruauté de ses proches et par leurs rituels sans fin. Les femmes, avides de sexe, tuent tous les partenaires qu’elles trouvent. Elles se repaissent de tout, ne laissant que des charniers, détruisant le peu d’amour qu’il reste sur Terre. Sous couvert de perpétuer la vie, elles sèment la mort, ne suivant plus que leurs instincts primaires. Elles se repaissent du malheur des autres, ne sont plus que des traînées égoïstes. C’est cette barbarie sans borne qui cause leur perte. Les derniers humains ne sont pas beaux à voir. Ils meurent comme ils sont nés, horribles à voir. Il n’y a pas une once de beautés dans le corps de ces hyènes.

Transfert, de Julien Heylbroeck

Nous pouvons regretter que les Artistes Fous se soient assagis. Dans les premiers volumes, ils osaient publier des textes plus loufoques dans leurs formes, des illustrations composants des histoires étranges, ou inversement. Des aventures tenants plus du mélange entre fiction et œuvres dérangés sans queue ni texte, à la fois écrites et visuelles. Une tradition perdure tout de même : celle des Bips et autres Transferts. Celle du WDF infiltré, étrange, onomatopéique, déviant. Les mininouvelles dont la chute restait, jusque-là, la même, et qui sont pourtant étonnantes à chaque fois. C’est une histoire qui nous amuse, celles de pauvres protagonistes dans un monde barré et dangereux, touchant au mauvais gadget… Là, dialoguant de leur nuit. Délirants sur des choses farfelues, si bien que rien ne veut plus rien dire. Les fous joutent oralement, connectant les phrases en elles, un bon jeu de mots ricochant sur l’autre, indéfiniment. De ces deux personnages, nous ne savons pas qui est le fou et qui est le médecin, lequel est vraiment fou, ou bien, ne serait-ce pas plutôt les deux qui le sont, fou. Enfin, pour citer l’un d’entre eux : la limite est floue entre docteur et patient, entre fiction et réalité. Nous transposons constamment notre vision du réel sur les univers qui nous sont décrits. Peut-être est-ce nous qui vivons en plein délire, qui formons un jugement personnel sur toutes choses afin de mieux les appréhender. Peut-être que nos préjugés constants nous éloignent de la vraie réalité et nous emprisonnent dans un univers qui n’a aucun sens… Dans un petit monde douillet où nous pouvons nous complaire à critiquer sans chercher à comprendre ce qu’il se passe réellement, là, dehors. Dans Transfert, plus d’onomatopées. C’est un changement de forme, mais pas de style. C’est une façon de rendre le lecteur fou, ou bien de lui faire comprendre qu’il l’est, en pointant du doigt sa folie.

11_chamaniakThe wizard par le collectif Chamaniak, Cham et Maniak.

Les soupirs du voyeur, de Corvis et illustré par Margaux Coste et Corvis

Comme on ne pourrait pas mieux dire, je copie directement quelques lignes de présentations de cette longue nouvelle : « l’obscénité et la pornographie, poussées à incandescence, ne peuvent-elles pas toucher aux plus intimes racines de l’être et provoquer dépersonnalisation et folie furieuse ? Un récit expérimental, jusqu’au-boutiste, sans concession, mené par une écriture hallucinée, compacte, frontale ». C’est un texte semi-pornographique et déviant, où le plaisir est recherché dans la violence la plus pure. Difficile de fantasmer sur ce qu’apportent les lubies de ce fou à la fin de ce texte. Jusqu’où cet homme, si on peut dire, car il tiendra plus de l’animal, peut-il aller afin de rechercher l’extase ?

Les termes employés sont durs, ils vont droit au but. L’homme s’enfuit de sa vie en imaginant des plaisirs qu’il décrit chaudement, amoureusement et violemment. Il rêve de pouvoir bander, de vivre une grande expérience sexuelle, mais il ne le peut pas. Son handicap le rend fou. Il est comme un amputé que son membre invisible tirade. Il a une envie impossible à épancher, et comme cela le blesse, il va tout faire pour que ses rêves torrides se réalisent. La seule façon d’arriver à cela, dans sa position, et d’opter pour la procuration. Il s’imagine dans le corps d’un autre, prêt à déchaîner ses pulsions, quittant son existence pour ne la retrouver que par obligation, plus déprimé à chaque expérience. Gêné, comme un partenaire après l’orgasme. Pourtant il ne peut se passer de ressentir ses pulsions. Son imagination ayant tout de même des limites, l’homme va jouer les voyeurs. Difficile de s’apitoyer devant le sort d’un pervers, même estropié. Surtout lorsqu’il rend quelque chose d’agréable sale et dégoûtant, que de rêves d’amour physique, il passe par une envie de débauche. Les femmes ne sont plus que des objets pour lui, son autre, celui qu’il s’imagine être quand il dort, n’a aucune pitié pour elles. Son double n’est plus un être désireux, mais une personne lamentable. Infatigable dans sa quête de nouvelles perversités. Une autre fois, comme s’il était plusieurs dans plusieurs peaux, son double est aimant, désirable. Pourtant, il lui en faut toujours plus. La journée, le pauvre homme ne s’aime pas. Il se dégoûte, allant même jusqu’à ne pas se regarder. Il n’est que la moitié de lui-même. Incomplet, son autre est sa vie, quoiqu’imaginaire. Mais s’agit-il simplement de phantasmes, ou bien possède-t-il le pouvoir de devenir un autre, d’accompagner ses pensées ?

Le décalage, de Ludovic Klein et illustré par Kinglizard

Le dernier texte de cette anthologie parle de ce qui se trouve après la folie, de l’absence de traitement de celle-ci, de la résignation, car il faudra bien apprendre à vivre avec. Loin de s’attendrir, de nous laisser sur une note d’espérance, ce texte nous montre à quel point il ne faut pas sous-estimer la folie et qu’il est naïf ou égoïste de chercher son occultation de notre quotidien. C’est elle, le vrai ennemi des hommes comme celui des bêtes. L’auteur est un défenseur du droit des animaux. Il nous l’a fait savoir lors de ses derniers textes pour les Artistes Fous, pour le recueil Sales Bêtes!.

Que devient un fou lorsqu’aucun traitement n’a suffi, où lorsqu’il doit refaire sa vie après l’expérience traumatisante de sa folie et du traitement de celle-ci ? Il est difficile de retrouver la liberté d’esprit après avoir été enfermé. D’ailleurs, ce n’est pas ce que les médecins cherchent. Le patient n’est plus lui-même. Il n’est plus qu’une bête que les médicaments ont rendue stupide. Il est déshumanisé, la tristesse incarnée, pitoyable. Un fou ne sera jamais normal, il ne retrouvera pas ce qu’il a perdu, et il n’a plus rien. C’est très triste, mais ça nous ouvre les yeux sur un sujet tabou de la société. Nous ne pouvons plus faire comme si la folie n’existait pas, comme si elle ne nous touchait pas. Un homme atteint de ce mal n’est plus humain, n’est plus capable d’être entier. Il doit trouver du soutien puisqu’il ne peut plus se gérer seul. Il devient dépendant d’un système supposé alléger ses souffrances. Mais il n’obtient que de l’indifférence de la part de ces semblables. On dit que la folie est contagieuse, on ne tient pas à l’approcher. Nous là montrons du doigt et lançons des pierres vers des êtres différents, pas tous dégoûtants pourtant. Justes étranges, juste une vision de notre peur de l’inconnu ou de ce qui est enterré en nous. C’est un réflexe de rejet que nous avons vis-à-vis des fous livrés à eux-mêmes sur une planète irrespirable. Là où la bienveillance pourrait donner espoir à des personnes égarées, seuls des médicaments répondent à une attente : celle de les rendre acceptables à nos normes stupides. Derrière un masque mielleux se cachent d’horribles sadiques ne cherchant qu’à détruire un être dit irraisonné. Derrière le déguisement du médecin parfait ne se cachent que froideur et désintérêt pour un cas qui ne doit en aucun cas le toucher. Le spectateur se rend compte d’un malaise camouflé depuis toujours, caché à sa vue. Il ne peut rien faire d’autre que contempler. Le fou, lui, est décalé. Le fou devine le rejet et la curiosité amusée dans le regard des autres, il ne peut faire semblant d’être normal. C’est cette normalité qui le piège. Impossible d’entretenir une relation en mentant sur son état, en s’imaginant une vie parfaite, comme le font les autres. Car le fou a vécu, il s’est fait une expérience bien dure, digne de celle d’un vétéran. Le monde est un terrain hostile pour le fou, lâché sans soutien. Il court à l’échec. Sa vie est foutue. Il se trouvera toujours quelqu’un pour le lui rappeler, pour démontrer sa différence. Si la lutte est vaine, son instinct de survie, son envie d’une nouvelle existence le pousse à se démener. Mais le temps défile sous ses yeux, et il en est toujours au même point. Qu’importe le chemin qu’il prend, il continue de foncer droit dans le mur.

12_livre2Illustrations de Le maitre des bélugas par Sophie Clair et de Europe par Deadstar.

…Par contre, ce fou là, par le hasard d’une rencontre, va trouver un remontant. Quelqu’un de plus démunit que lui, comme lui, prisonnier et montré du doigt. Le monde s’avance à lui, le dévisage, tente de sonder une chose mystérieuse qu’il ne comprend pas. Il s’en amuse. Le fou, lui, n’est pas cruel. Il comprend. Il souffre du même mal. Le fou à trouver une créature en phase avec lui-même, et il va se rattacher à cette personne qu’on a délaissée. Ils vont être les deux victimes d’un même mal qui s’est incrusté partout, sauf en ceux qui ont pris conscience de cet état. Cette personne est un singe blanc qui s’ennuie dans sa cage, dans un zoo miteux. Les animaux de ce parc sont fous, nous dit-il. Ils ne comprennent pas leur existence. Le fou s’identifie à eux, prend en pitié ses pauvres êtres. L’homme et les animaux grondent devant la folie des hommes. Ils ne sont bons que pour les animer, le temps d’une discussion. Ils sont les monstres de foire que viennent voir les vrais malades, afin d’apercevoir un malheur qui les galvanise. Les martyres se débattent contre leur sort ou se résignent. Le temps n’est plus qu’une illusion, la vie n’est que dégoût et tristesse. Un animal n’est pas fait pour amuser les Hommes. Ceux-ci les pervertissent. Le singe est en deuil, il a perdu sa partenaire. Il est déphasé, plus rien n’a de sens pour lui. Ce n’est pas auprès des hommes que le fou trouvera son équilibre, mais chez une créature au passé similaire. Il s’attache à cet autre fou, d’une espèce pas si éloignée de la sienne. Un retour poétique sur les thèmes abordés qui, s’il est triste, est tout de même beau. Les Fous terminent ce livre en beauté, gardant le meilleur pour la fin.

Il n’y a pas à dire, Folie(s) est le recueil le mieux réussit, le plus soigné, le plus étonnant des Artistes Fous. Ok, je dis ça à chaque fois, mais à chaque fois je m’émerveille devant tout ses talents. Les nouvelles sont frappantes, inoubliables. Elles ne se répètent pas, elles on toute un petit quelque chose de pertinent qui les détachent les unes des autres, tout en restant dans un sujet collectif très vaste. Nous avons des aperçus de ce qu’il se passe dans l’esprit de ses Fous, aucun n’est semblables et pourtant tous collaborent à la réalisation de grands chef d’œuvres comme celui-ci. Le fil rouge qu’est la folie, nous le suivons depuis la toute première anthologie. Mais c’est dans ce livre qu’elle prends toute sont ampleur.

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Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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5 commentaires pour Folie(s) des Artistes Fous

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