Patrice Dupuis, Murmure de soupirail

Murmure de soupirail
nouvelles du vide et de l’oubli
par Patrice Dupuis

Aux éditions de la Clef d’Argent
La seconde critique littéraire de Poulpy, pour la Taverne du Nain Bavard :

Revisitons cette critique dédiée au troisième recueil de Patrice Dupuis, Murmure de Soupirail. Ses deux premiers recueils sont Dans le désert et sous la lune et Le guetteur de sémaphore, chez le même éditeur. Il a également désigné une carte postale que vous pouvez visionner ici.

« Quelques instants plus tard, de petits claquements secs se font entendre de très loin. Ils donnent à croire que la pluie redouble de violence. Mais non. Ce sont des talons pointus comme des becs de pics verts qui résonnent sur le trottoir. Une femme distinguée remonte l’avenue. Elle tient un immense parapluie au-dessus de sa tête, et des lunettes en métal dont l’un des verres est fêlé cerclent ses yeux transparents. Les talons et le parapluie s’immobilisent à hauteur du corps inanimé. – Monsieur! dit la femme d’une petite voix aussi pointue que ses talons, monsieur! Vous allez bien? »

Déracinement, enfermement, création, exil (intérieur ou non) pourraient être les mots clefs de ces nouvelles. Mais ce qui caractérise peut-être le mieux les personnages — outre le fait qu’ils vivent dans un monde qu’ils tiennent à distance, parfois malgré eux — c’est une certaine forme d’incommunicabilité: ils gardent souvent le silence, et quand ils se parlent, ils donnent l’impression de ne pas se comprendre. Ou bien de se mentir. – Cf : La Clef d’Argent.

Une œuvre dédiée entre autres à Primo Levi, 1919-1987, écrivain italien, chimiste et poète, auteur de nombreux livres dont certain influencés par sa vie à Auschwitz.

Patrice Dupuis est un auteur assez discret, et doté d’une très grande culture. Il n’est donc pas facile à suivre pour le jeune poulpe que je suis. De plus, en tant que débutant dans le milieu, les limites de mon éducation risquent fort de se voir. Enfin, tout encouragement est le bienvenu !

La couverture, comme toutes celles des autres recueils publiés ici, est de l’auteur. Elle ne comporte pas, cette fois, de statuettes sculptées par Patrice Dupuis, mais une de ses peintures, qui illustre une des nouvelles, intitulée Bleu Falaise. Comme le dit si bien notre ami des embuscades d’Alcapone, la couverture est à l’image de ses personnages, discrète. La voici :

1_cover1Patrice Dupuis est né en 1965. Il a publié trois recueils de poésie aux éditions Encres vives : Escales (2008), À pas perdus (2008), Khôl et encre de Chine (2009). Il pratique également la sculpture à temps perdu. – Cf : La Clef d’Argent.

Avant de parler de ce livre, j’aimerais retranscrire l’interview que nous avons eu lors du salon du livre et de la BD de Damparis en 2014. L’article complet est disponible sur la Taverne du Nain Bavard à cette adresse.

Ce que j’aime avec les écrits de Patrice Dupuis, c’est la sensibilité qui s’en dégage, pas de la façon « nianiante » de l’écrivain qui s’apitoie, car nous sentons qu’il possède une grande capacité d’analyse comportementale, qui apporte tout un questionnement sur soi ainsi que sur notre rapport aux autres. Nous voyons ainsi une sorte d’interconnexion avec l’ensemble d’individus que nous formons, avec les répercussions de nos histoires personnelles sur la masse. Ce qui fait qu’il n’est pas étonnant de voir ce lien relier grandement ses histoires entre elles, dans un déroulement complexe, logique, et surtout sensé.

Dans mes livres, il y a surtout un fond de quête de soi, de quête d’identité. Je pense que c’est la base, mais je réponds de façon assez intuitive, car c’est toujours difficile de dire de quoi ses livres parlent, d’autant plus que ce sont des nouvelles donc les thèmes peuvent se rejoindre. J’essaie de former une unité pour chacun d’entre eux et de les composer de la même façon. Les histoires étant différentes, on ne voie pas forcément le fil conducteur, mais la base est effectivement la recherche de soi, le rapport par rapport à l’autre aussi, et peut-être ce caractère d’incommunicabilité qu’il peut y avoir entre les êtres, quelques soit ces êtres-là et quelques soit la nature des rapports qu’ils entretiennent entre eux. Il y a toujours une part d’incommunicable, incompréhensible pour l’autre, donc inaccessible.

Le premier recueil que j’ai publié pour la Clef d’Argent est Dans le Désert et sous la Lune, le deuxième est le Guetteur de Sémaphore. Dans ce premier il s’agissait d’une forme de destruction des êtres. Il reprenait le thème des activités nocturnes. Pour l’une, qui se passe dans un train, l’activité est à moitié nocturne, mais dans un sens l’idée rejoint celle de la nuit et de l’obscurité. Là aussi nous retrouvons ce grand thème, comment les choses se passent entre les êtres, comment elles se nouent et se dénouent, l’aboutissement d’une relation, qu’elle soit physique ou non, qu’il y ait des échanges ou non, qu’ils soient verbaux ou simplement par des regards. Oui, c’est le thème de la nuit et de la destruction de soi et du monde dans lequel on vit. Que cette destruction soit avérée, réelle, ou simplement imaginaire. Ce qui forme l’unité du deuxième, et du dernier, est une forme de quête d’identité, aussi, à travers des personnages que l’on retrouve comme un fil conducteur entre les nouvelles, mais ce ne sont jamais les mêmes personnages, ce sont des personnages qui ont été évoqués dans une première nouvelle que l’on retrouve dans une deuxième, et une troisième. C’est dans cette dernière que l’on comprend leur unité, qui peut paraitre disjointe.

2_cover2J’ai également édité trois recueils de poésies chez Encres Vives, et il y a pas mal d’années des textes dans des revues. Je n’ai rien en préparation pour l’instant, car je travaille surtout sur des peintures, j’en ai plusieurs en cours et je suis très lent, aussi bien pour l’écriture que pour la peinture ou la sculpture, mais je suis surtout dans cette voie-là, j’y reviendrais probablement très prochainement. J’ai deux types de travaux graphiques, j’aime bien tout ce qui a une base propre au Fantastique, ayant un pied dans la réalité et qui tout à coup se transforme, bascule, on ne sait pas pourquoi. À un moment, tout se passe tout à fait normalement, nous sommes dans le monde réel, et il y a un retournement de situation qui fait que quelque chose d’extraordinaire se passe, nous nous trouvons dans une zone qui devient incompréhensible pour la raison. C’est aussi ce que j’aime dans les travaux de peinture, quand il y a cette part de réalité, donc de figuratif, qui est transgressé pour prendre une autre dimension. Cela tire donc vers le surréalisme, avec des travaux soit poétiques soit picturaux, de peintre comme Magritte, Modigliani… Car il y a une part d’imaginaire s’inscrivant dans cette figuration. Ce n’est pas totalement de l’abstrait, aujourd’hui ce n’est pas tout à fait à la mode, c’est un peu décrié, mais bon, il ne faut pas tenir compte des modes et suivre sa propre inspiration.

J’ai toujours écrit depuis que je suis ado. La lecture aussi bien que l’écriture m’a toujours intéressé, de toute façon c’est lié. Après, pour tout ce qui est peinture/sculpture, je pense que c’est une question de situation. Je me souviens de la première sculpture que j’ai faite, c’était une idée, une image que j’avais dans la tête depuis très longtemps que j’ai essayé de concrétiser d’abord par le dessin, et ça ne donnait rien, il me fallait une chose en trois dimensions. J’en suis venu à la peinture de la même façon, je voulais représenter une image, il a d’abord fallu la dessiner avant de la peindre. Puis de fils en aiguille nous continuons ce que l’on commence et nous prenons cette voie-là. (…) Il y a aussi l’inconscient qui joue par rapport à ce que l’on a pu voir, c’est difficile de trouver véritablement toutes nos sources d’inspirations. Alors, il y a celles qui sont évidentes parce que l’on apprécie tels ou tels artistes, après il y a tout ce que l’on voie et qui nous marque sans que nous nous en rendions compte véritablement. L’écriture est pour moi une entreprise de longue haleine. Je fais un premier jet et j’y reviens sans cesse en l’étoffant ou en le réduisant. Je suis très lent à la besogne «L’art et long et le temps est court», comme disait Baudelaire, je travaille beaucoup le style, en peinture et en sculpture, je soigne les détails au fur et à mesure. Je n’ai jamais cherché à exposer, car cela demande énormément de temps pour chercher des salles et je préfère passer ce temps-là à une production plus directe, plus artistique. – P. Dupuis.

Patrice Dupuis est très discret. Sur le net, nous trouvons rarement des informations sur son travail. C’était donc sa première interview, je suis très fier de vous la présenter ! Lorsque que nous rencontrons certaines personnalités, d’humain à poulpe (face à face), il n’y a plus cette dimension intime qu’à l’écrivain envers ses textes, pénard derrière son ordinateur. En interview, le journaliste bouscule sont interlocuteur, c’est une sorte de confrontation. Poulpy la redoutait énormément, car P. Dupuis est très intimidant ! Parler de son travail peut être dérangeant, c’est donc une énorme faveur qu’il nous a faite, comme beaucoup d’auteurs, graphistes et autres artistes sur ce salon. J’avais énormément envie de rencontrer Patrice Dupuis depuis la lecture de Murmure de soupirail, en 2013. J’ai été plus que surpris et très heureux d’avoir pu le rencontrer.

inédit_damparisPrologue : Le papillon de papier Ce premier prologue est constitué de deux pages d’un conte chinois assez poétique. Il nous dit avoir été évoqué par Marcel Arland, un auteur et critique qui dirigea pendant un temps la revue NRF. Elle ouvre sur une nouvelle reprenant bien cette dernière, l’histoire d’un artiste qui tente d’atteindre la perfection dans ses peintures. Cette nouvelle est disponible à cette adresse (le début de la suivante est également inclus).

Bleu falaise

Dans ce texte la perception des couleurs, du bleu surtout, est au centre de l’histoire. Un peintre, cherchant un but à sa nouvelle existence, après son exil de son pays, se créé un paradis en la personne de sa femme. Ils s’installent dans un village breton, et vivent simplement, oubliant leurs tracas. La femme passe sa vie au service des autres, tente d’améliorer la condition des plus infortunés ; le mari se laisse transporté par la beauté des paysages bretons, recopie leurs coloris dans ses tableaux. Cependant, un matin, l’aube diffère : les couleurs ont disparu.

La paranoïa s’insinue progressivement dans le récit et dans l’esprit des villageois. Ne sachant comment réagir face à cet évènement impossible, ils vont se méfier de leurs voisins, perdre leur calme, chercher qui – et non quoi – a perturbé leur quotidien. Le couple d’étrangers que forment le peintre et sa femme fait un parfait bouc émissaire. Les locaux vont donc s’acharner sur ses personnes sous le couvert de cette « crise ». Le peintre, pourtant innocent, est coupable d’une chose, c’est d’être différent par rapport à ses personnes étroites d’esprit. N’ayant jamais quitté leur coin coupé du monde, et n’ayant jamais été mis à l’épreuve par la vie, ils vont se montrer aussi cruels que les fanatiques qui l’ont dépouillé par le passé.

Un fossé d’incompréhension s’est creusé entre le peintre et les villageois, car il ne s’est jamais mêlé à ses personnes. Son besoin de calme et de solitude va se retourner contre lui, et ses nouveaux ennemis vont se faire une joie de lapider cet asocial. Jusqu’où iront ces hystériques dans leur folie ? Les réactions imprévisibles de ses personnages, que nous pensions sympathiques, deviennent de plus en plus violentes et la foule, portée par la foule, se jettera sur le héros impuissant.

Le peintre et poète, désabusé, semble planer loin au-dessus de la cohue. Pourtant il ne sait pas qu’il se trouve au-dessus d’un précipice où le pousse la bêtise humaine. La caricature des villageois soi-disant paisibles est si bien travaillée, que nous finissons par être dégoutés des Hommes, détruisant la beauté, quelle qu’elle soit. Le message est que, où que nous soyons, quoi que nous tentions de fuir, la débilitée des Hommes nous rattrapera toujours.

Que nous soyons un artiste chassé par la dictature, une avocate humaniste aux soucis des autres, les gagnants seront toujours les plus stupides, les plus agressifs, et les plus nombreux, les plus dangereux. Les grandes gueules, quoi !

3_rothkoLa montre d’Héloïse

Une histoire courte sur un autre couple vivant dans une solitude étrange lorsque le temps se dérègle et que tout le monde se met à vivre à un rythme différent de celui des autres. Ces deux personnes s’éloignent l’une de l’autre, inexorablement, telles les deux aiguilles d’une même montre.

Placée en transition entre deux nouvelles, elle reprend plus au pied de la lettre le thème du livre : l’incompréhension. Nous vivons dans le même monde, encadrés par la même société, nous sommes les pièces entrelacées de son horlogerie. La communication est au centre des relations humaines, mais nous ne sommes en rien similaires, alors, pouvons-nous réellement nous comprendre ? Le message que nous transmettons aux autres s’altère-t-il passé un certain stade ?

Mémoire d’une page blanche

Il était attendu que le thème de la Seconde Guerre mondiale soit appréhendé, dans un livre dédié à Levi. L’histoire se situe en Allemagne, première nation envahie par le nazisme. Cette localisation nous montre une vision différente de ce conflit. L’occupation s’installe progressivement dans le pays, personne ne sait réellement ce qui se passe, personne ne s’attend à la guerre.

Les protagonistes sont issus d’une famille viennoise qui, malgré ses opinions tout à fait éloignées de la religion juive, en a néanmoins les origines. Le père est philosophe, sa confiance en l’humanité le pousse à rester dans son pays malgré le climat politique. Comme de nombreux autres, il finira désabusé, perdra sa foi, ses richesses, sa famille, et sa vie. Déporté dans un camp, il attend la mort qui ne vient pas. Quand il apprend que la guerre est terminée, qu’il est enfin libre, il ne retrouve rien de son ancienne vie. Pauvre, laissé pour compte, il erre dans les rues de Berlin et ne trouve que du déni dans les regards des habitants.

Lui qui voulait voir l’avenir de façon optimiste, qui prônait des idées contraires à celles que le régime instaurera, se retrouva confronté à la vulgarité humaine dans toute sa splendeur. C’est une désillusion totale qui ne mène qu’à la folie. L’histoire d’une famille, peut-être trop exubérante, faisant face à la guerre, au déchirement et, encore une fois, à l’incompréhension. Il s’agit aussi d’une vision de l’après-guerre, qu’a connu et dénoncé Primo Levi à son retour d’Auschwitz quand, au moment de rentrer chez lui, tout a changé. Personne n’est là pour reconnaître, soutenir, les rescapés.

4_picassoÉpilogue : Le sarcophage Ce dernier texte est assez triste, puisqu’il parle d’un homme dans le coma qui se retrouve dans l’impossibilité de communiquer avec l’extérieur. Il conclut mélancoliquement cette œuvre, se passant de notes explicatives ou quoi que ce soit d’autre. Les quatre personnages maladifs de ce livre, à la fin de leurs existences, vivent leurs derniers instants dans une sorte de regret, de dégout et attendent la Mort libératrice.

L’air est chargé d’un parfum d’arc-en-ciel. C’est ainsi qu’il appelle cette odeur indéfinissable qu’on perçoit après chaque tempête. Parce que le bleu de la falaise, et toutes les couleurs et toutes les senteurs avec lui, semble soudain réintégrer l’espace, pousser plus loin que le ciel de plomb.

L’obscurité règne encore, mais l’aube va bientôt poindre sur les îles Ménestrel. Il aime cet instant. C’est l’heure où les couleurs émergent progressivement de leur chrysalide, où les éléments solides reprennent forme en se dissociant peu à peu de la nuit qui les noie. – Bleu falaise.

5_kleeCitations d’artistes et auteurs : Picasso, Paul Klee, Rimbaud – Le bateau ivre – , Saint Augustin – Confessions – , Baudelaire – L’horloge – , Ardono, Zwzeig – Dans la neige – , Artaud.

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Poulpy.

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A propos poulpinounet

Poulpy, c'est un poulpe à tout faire. Il se doit de disperser ses tentacules sur plein de supports... Ce poulpe est graphiste (donc masochiste), il parle de lui à la troisième personne (sérieux ?), est reporter (surtout), et critique. Minimoi s’essaie donc à au dessin, à la photo, et aussi : j’écris (un peu). Mes dessins font place à des montages, les montages à des textes, des histoires, des articles... Blogueur invétéré, Poulp(inounet) ne fait pas que promouvoir la culture, il crée également ses propres œuvres, pour lui comme pour d'autres.
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